LUTTE OUVERTE DE L'ASSEMBLÉE ET CONSPI* RATIONS CONTRE LE PRINCE
Vérités que met en lamière le rejet de la révision. — La France la voulait, les vieux partis ne la voulaient pas. — Réaction des conseils généraux qui persistent à vouloir la révision. — Le refus de l'Assemblée rend sa dissolution nécessaire, pour arriver à un plébiscite. — Ceux qui ont offert au Prince une usurpation, lui refusent une élection légale. — Confidences que le Prince me fait à ce sujet. — Offres du général Changamier, de M. Thiers, de M. Mole. -^ Lettre de M. J. Clary attestant les offres du général Changarnier. — Le Prince se résout, des le mois d'août 1851, à opérer un plébiscite, en dissolvant l'Assemblée. — Il y est obligé par les conspirations ourdies contre sa personne. — Conspiration de Satory. — Récit de Félix Solar. — Intrigue de la rue des Saussayes. — Terreur de M. Dupin. — Le Prince rassure M. Rouher. — Conspiration de M. Thiers. aux Tuileries. — Elle est révélée au Prince par M. Mole.
Le vote de rAssemblée, sur la révision de la Constitution, rejetée le 20 juillet 1851, mit bien en évidence ces deux choses :
La France voulait la continuation des pouvoirs du Prince.
Les vieux partis ne la voulaient pas.
En effet, le sentiment général du pays s'était affirmé de la façon la plus péremptoire. Du S mai au
30 juin, des pétitionnaires au nombre de un million cent vingt-trois mille six cent vingt-^cinq avaient demandé que la Constitution fût révisée. Du 30 juin au 20 juillet, trois cent mille pétitionnaires nouveaux se réunirent aux anciens. Le rapport de M, de Melun, fait au nom de l'Assemblée, constata ces faits. De leur côté, M. le duc de Broglie et deux cent trente-^deux de ses amis demandèrent la révision par une pétition collective, où il était dit que c ces représentants du peuple voulaient . rendre à la nation le plein exercice de sa souveraineté ».
Le 20 juillet, l'Assemblée appuya ces vœux par 446 voix contre 278 qui les repoussèrent; mais comme l'article 111 de la Constitution exigeait les trois quarts des voix, c est-à-dire 543 sur une Assemblée de 750 membres pour que le vote fût valable, la révision se trouva rejetée.
Ce furent 230 républicains, appuyés par 58 orléanistes, qui amenèrent ce résultat.
Sous le coup de ce déni de justice, le sentiment public se révolta. Les conseils généraux se réunirent en session ordinaire au mois d'août; ils n'étaient que 85, celui de la Seine étant remplacé par une commission, et voici leur vote :
80 demandèrent la révision ;
2 s'y opposèrent ;
3 s'abstinrent.
C'était donc bien clair; la France voulait réviser la Constitution, pour renouveler en 1852 les pouvoirs du Prince. Abrités derrière l'article ili, 220 républicains et 58 parlementaires s'y opposèrent.
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Un tel état de choses imposait un choix et une décision à Télu du 10 décembre. Devftit-il, porté au pouvoir par six millions de suffrages, laisser une minorité opprimer une majorité? Devait-il admettre que 278 députés fissent la loi ft 446? Devait-il tolérer que 2 conseils généraux tinssent en échec les 80 qui la demandaient, et les 3 qui ne la repoussaient pas ?
Le Prince ne le crut pas. Porté par toutes les majorités, il considéra comme un devoir de les défendre. Il ne visait d'ailleurs à aucune usurpation. Il n'aspirait qu'à donner la parole à la France. N'avait-il pas dit, le 18 août 1880, au banquet de Lyon : c Les surprises jet les usurpations peuvent être le fait des partis sans appui dans la nation ; Télu de 6 millions de suffrages exécute les volontés du peuple et ne les trahit pas. »
Or, pour exécuter les volontés du peuple, il fallait lui donner les moyens de les exprimer, et de procéder à un plébiscite.
Deux voies auraient pu conduire à ce but : procéder à la révision avec le concours de TAssemblée, «i elle l'accordait; y procéder sans son concours, sî elle le refusait. Le vote du 20 juillet fermait la première voie ; il ne restait donc plus que la seconde.
€ Chose étrange, me dit un jour le Prince, ils me refusent une réélection légale, et ils m'ont offert Tusurpaiion ! »
Et comme j'accueillais cette confidence avec surprise, le prince continua !
« Oui, dit-il, le général Changarnier m'a offert de me conduire aux Tuileries, et de m'aider à me faire
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moi-même empereur. C'était en 1849, après l'apaisement de rinquiétude causée par la mutinerie de quelques gardes mobiles. Le général, un peu échauffé par ropinion publique, très favorable à rétablissement d*tin pouvoir ferme et concentré, me presâa vivement de le laisser faire. Je refusai. Je ne veux pas usurper, et la gloire d'être la branche cadette du suffrage universel ne me tente pas. Le général fut désolé. 11 disait le lendemain aux officiers et aux généraux, dans son salon, que j'avais manqué une belle occasion, et que peut-être je n'en retrouverais pas une pareille. 11 ajoutait, parait-il, qu'il lui était aussi facile de rétablir l'Empire, que de faire un cornet de bonbons.
< Thiers m'a offert, non pas de me faire empereur, mais de proroger mes pouvoirs pour dix ans, ce qui serait violer aussi la Constitution. C'était sous le ministère parlementaire de Barrot, de Dufaure et de Falloux. ThierB, qui les inspirait, et qui espérait me conduire par eux, me proposa cette prorogation. Il disait même presque publiquement à ses amis, qu'il le fallait; que ce serait sans doute une terrible journée dans Paris ; mais qu'il y était résolu.
« Enfin, Mole, que je ne confonds pas aVec les deux autres, et qui m'a même loyalement prévenu des complots tramés contre ma personne, Mole ne m'a rien offert, mais il a hautement déclaré, à moi et à tout le monde, que le rétablissement de TËmpire élait le seul moyen d'arracher la France au désordre, et il montrait une lettre de lord Lindhurst, qui exprimait la même opinion.
c Si j'étais un vulgaire ambitieux, je serais sur le
trône ; on me fait un crime de ne vouloir accepter que du peuple un pouvoir que des particuliers m'ont offert. Mais je ne les crains pas, et la volonté du peuple prévaudra, qu'ils le veuillent ou non. i
Plus tard, le général Cbangarnier protesta publiquement contre la proposition qu'il avait faite au Prince de le conduire lui-même aux Tuileries. J'eus l'occasion, en 1857, de causer de cette circonstance avec un chef de bataillon des mobiles, le vicomte Justinien Clary, qui, présent à la réception du général Cbangarnier, avait, comme la plupart des officiers, entendu sa déclaration. Il voulut bien, sur ma demande, m'adresser son témoignagne formel, que je publie aujourd'hui pour la première fois :
c Monsieur et collègue,
« Vous venez faire appel à mes souvenirs en faveur de Thistoire.^ Bien qu'il me soit pénible, dans cette circonstance, de voir citer mon nom à côté de celui d'un homme que j'estime comme le général Cbangarnier, que je serais heureux de voir rentrer en France, je n'hésite pas à rapporter les paroles que j'ai entendu prononcer, aux Tuileries, quelques jours après le 29 janvier 1849, par le général :
c Le prince a manqué une belle occasion pour aller < aux Tuileries. »
c Telle est l'exacte vérité.
c Agréez, etc.
€ Vicomte J. Clart.
« Ce 12 juillet 1857. »
Le rejet de la révision de la Constitution fixa la résolution du Prince ; et, dès le 1*' août, l'étude des moyens pratiques d'arriver à un plébiscite était arrêtée dans son esprit.
Deux motifs l'y avaient déterminé : les engagements publics qu'il avait pris avec les populations et les conspirations tramées contre sa personne.
Le 15 août 1850, il avait dit au banquet de Lyon : < Je serai tout entier au pays, quelque chose qu'il exige de moi, abnégation ou persé\)éTance. Si des prétentions coupables menaçaient de compromettre le repos de la France, je saurais les réduire à l'impuissance, en invoquant encore la souveraineté du peuple ^ car je ne reconnais à personne le droit de se dire son représentant plus que moi. i
Le 4 septembre, il avait dit au banquet de Caen : « Si des jours orageux devaient reparaître, et que le peuple voulût imposer un nouveau fardeau au chef du gouvernement^ ce chef serait bien coupable de déserter cette haute mission. »
Le 12 juin 1851, il venait de dire au banquet de Dijon : « D'un bout à l'autre de la France, des pétitions se signent pour demander la révision de la Constitution. Si la France reconnaît qu'on n'a pets eu le droit de disposer d'elle sans elle^ elle na qu'à le dire ; mon courage et mon énergie ne lui manqueront pas. Quels que soient les devoirs que le pays m'impose^ ils me trouveront disposé à suivre sa volonté. »
Or, en demandant que la Constitution fût révisée, 446 députés contre 278, et 80 conseils généraux contre 2,
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venaient de déclarer qu'on avait disposé de la France sans elle; le Prince se trouvait donc engagé à suivre^ c'est-à-dïre à faire prévaloir sa volonté.
La seconde raison qui déterminait le Prince à agir sans trop de retard, c'était la conspiration tramée contre sa liberté, et qui, par conséquent, s*attaquait aussi à son pouvoir. Cette conspiration était permanente^ depuis une année ; et je vais en donner les détails, ainsi que les preuves, en citant mes témoins, dont un est encore plein de vie, M. Rouber.
La conspiration contre la personne du Prince était déjà mûrOi au commencement de l'été de 1850, pendant la prorogation de T Assemblée, qui s'ajourna du 11 août au 4 novembre , et Texécution en fut fixée au 10 octobre, jour où devait être passée^ sur le plateau de Satory, près de Versailles, une grande revue des troupes de la l'* division tïiilitaire, comprenant trois régiments d'infanterie, un bataillon de chasseurs à pied et quarante-huit escadrons de cavalerie. Toutes ces troupes étaient sous le commandement supérieur du général Changarnîer.
Dés huit heures du matin, tous les curieux de Paris, hommes et femmes, étaient en route pour Versailles. De vastes tribunes s'élevaient sur le point culminant du plateau de Satory. Elles furent bientôt remplies. La commission de permanence de l'Assemblée y assistait. Il n'y manquait pas un journaliste. Si toute la rédaction du Constitutionnel s'y était rendue, il ne faut pas le demander. M. Véron y avait même amené un des convives les plus aimables de nos diners politiques, la belle et célèbre danseuse italienne Cerrito. Il y avait dans Tair
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quelque chose de vague et de grave, et l'on venait voir révénement inconnu, quel qu'il fût.
À l'extrémité droite de la ligne des tribunes, à leur pied, et aux premiers rangs de divers groupes qui n'avaient pas pu ou qui n'avaient pas voulu y prendre place, se tenaient plusieurs jeunes hommes , ardents, résoluâ, mêlés aux luttes de la presse, et parmi lesquels je connaissais particulièrement Eugène Forcade, alors rédacteur de la Patrie^ plus tard de la Revue des Deux- Mondes; Lireux, mon ancien feuilletoniste de Y Époque, et Félix Solar, mon ancien collaborateur du Globe. Lireux était chaud républicain, quoiqu'il rédigeât alors le feuilleton du Constitutionnel. Forcade était orléaniste, et So< lar appartenait a l'ancienne école parlementaire de Fonfrède. Us étaient tous les trois de la conspiration contre le Prince, et ils étaient venus à la revue armés.
L'attente générale était anxieuse, et une véritable émotion gagna tout le monde, au commencement du défilé. Le Prince était venu prendre place à environ quarante mètres des tribunes, faisant face aux spectateurs. Le général Changarnier était un peu en arrière , à sa droite, et il faisait face au groupe devant lequel se trouvaient Lireux, Forcade et Solar.
Lorsque les premiers bataillons d'infanterie s'avancèrent, nous nous attendions aux cris de Vive Napoléon! qu'à toutes les revues précédentes les troupes avaient poussés avec énergie. Les bataillons, du premier au dernier, défilèrent en silence. Il y avait là un mystère; nous étions inquiets. Pendant que nous nous demandions entre nous la cause de ce silence glacial de l'infanterie.
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la cavalerie arriva. Le colonel commandant le premier escadron , se dressant sur ses étriers et se retournant vers ses soldats, poussa un cri énergique de Vive Napo^ léonl Tous ses cavaliers le répétèrent; le charme était rompu, et , pendant un gros quart d'heure » ce fut un immense hourra qui dominait sur le plateau. Lorsque les cavaliers du colonel de Montalembert arrivèrent, ce fut bien autre chose encore. Le colonel poussa le cri de : Vive V Empereur ! et son régiment le répéta avec enthousiasme.
Que s'était-il donc passé? Le voici : la cavalerie avait crié, parce qu'elle avait été laissée à elle-même; et l'infanterie s'était tue, parce qu'elle avait reçu Tordre de garder le silence. La guerre ouverte commençait avec le général Changarnier. Il devra être remplacé le 9 janvier suivant.
Mais ce n'était encore là que la partie la moins grave du mystère. Voici l'autre, telle qu'en 1857 Félix Solar, devenu bonapartiste en devenant cinq ou six fois millionnaire, grâce à la prospérité générale, me la raconta dans mon cabinet, en m'autorisant à la répéter à l'Empereur. Le général Changarnier était alors retiré à Malines; Auguste Lireux ne s'occupait plus que d'affaires, et Eugène Forcade rédigeait des journaux financiers.
c Un mois au moins avant la revue de Satory , le général Changarnier avait consenti à discuter la proposition d'enlever le prince et de le mettre à Vincennes, en attendant que l'Assemblée prononçât sa déchéance. Cette proposition avait été discutée avec deux groupes, l'un composé d'hommes politiques / l'autre de jeunes
gens, mêlés pour la plupart aux luttes de la presse, et dont les plus actifs étaient Félix Solar, Eugène Forcade et Auguste Lireux. Ces deux groupes n'avaient jamais délibéré ensemble; et Solar ne connaissait bien des projets du général que la partie examinée avec les journalistes.
€ Le général, auquel le projet paraissait sourire, avait longtemps hésité à l'accepter. — Dix fois, disait Solar, * il avait ceint son épée, faisant mine de partir pour l*Élysée ; mais cette chaleur se dissipait aussi rapidement qu'elle était venue, et nous le voyions retomber dans ses irrésolutions. Nous finîmes par lui proposer de nous charger nous-mêmes de la besogne ; il accepta, et il fut convenu que l'enlèvement aurait lieu après la revue de Satory, au milieu de la confusion qui suivait toujours la fin du défilé des troupes. Placés en face du général, il BOUS confirmerait par son regard dans l'exécution du projet.
c Pendant le déGlé silencieux de l'infanterie, nous échangeâmes en effet des regards avec le général ; mais, à partir du premier cri de la cavalerie, il détourna la vue, et nos yeux ne parvinrent plus à rencontrer les siens. Nous partîmes furieux, bien convaincus que le général, plein de bravoure dans une action régulière , n'avait pas l'audace aventureuse nécessaire à un coup de main. Les soldats le suivaient dans la défense de la cause commune, mais il ne les eût pas entraînés dans la défense de sa cause personnelle, i
Pendant mon récit, fait, comme je l'ai dit, avec l'autorisation de Solar, l'Empereur continuait, en souriant,
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ce dessin du bois de Vincennea, dont j'ai parlé. Lorsque j'eus fini, il me dit, sans s'interrompre : < Jele savais; Mole m'avait prévenu, et j'avais garde à carreau. Changamier eut en efTet la faiblesse de se laisser faire mon rival; mais je ne crois pas qu'il ait été jamais et sérieusement mon ennemi. C'est un homme d'une intelligence ^ élevée; ridée des grands commandements militaires est de lui, et j'ai toujours regretté les circonstances qui nous ont séparés» »
Après un instant de silence, TEmpereur continua; et je me borne à copier une note écrite chez moi, en sortant de son cabinet. Elle est ainsi conçue :
L'Empereur m*a dît : < Changarnier s'est perdu par une vanité excessive, qui n'était pas justifiée par les actions.
< Quand il a parlé de son épée habituée à vaincre^ on s'est moqué de lui avec raison. Il y a ainsi, dans la vie de l'Empereur, des mots qui seraient ridicules s*il les avait prononcés avant ses grandes victoires.
< Je cherchais volontiers à produire Changarnier, et à le faire briller. Un jour, après un diner auquel j'avais réuni les officiers généraux de l'armée de Paris, je lui dis : « Général, racontez-nous donc votre affaire du « 10 avril, h THôtel-de- Ville. > C'était au moins la dixième fois qu'il me la racontait.
€ Lorsque j'eus distribué les soldats dans les divers et postes, dit-il, Lamartine demanda qui allait prendre le c commandement. Valazé répondit (c'était l'aide de camp a du général) : < Partout où est le général Changarnier, il « n*y a que lai qui commande 9.
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« Ainsi, il me jetait ce pavé à la tête, che^ moi, loreque je n'étais occupé qu'à le faire valoir. »
Telle est la première information que j'ai personnellement recueillie sur la conspiration tramée contre le prince Louis-Napoléon, pendant la présidence; d'autres m'ont été directement affirmées par M. Rouher, et confirmées par M. Dupin aine. Il importe à Thistoire que ces ma-^ ehinations soient connues, pendant que la personne de M. Rouher peut encore, au besoin, servir de caution à son témoignage.
Félix Solar avait éu raison de dire que le général Changarnier, excellent pour exécuter des ordres régulièrement reçus, manquait de Taudace un peu aventureuse nécessaire à un coup de main. C'est pour mettre à sa disposition une force régulière, indépendante du chef de l*État, et destinée en apparence à défendre l'Assemblée, qu'on imagina le ridicule complot de la rue des Saussaies, révélé par le Journal des Débats, le 8 novembre 1880, et qui, d'après cette révélation, avait pour but l'assassinat de M. Dupin aine, président de TÂssemblée, et celui du général Changarnier, tous deux considérés comme le plus grand obstacle à l'accomplissement des desseins de l'Elysée.
En faisant peur à M. Dupin, très ferme magistrat, mais qui n'était pas téméraire de sa personne, on voulait le pousser à donner au général un blanc-seing plaçant sous ses ordres un corps de troupes ayant pour mission la défense de l'Assemblée et de son président.
H. Dupin eut la faiblese de croire à cette fable, dont tout Paris se moqua, et dont l'auteur, agent subalterne
de police, nommé Allais, fut condamné à deux ans de prison par le tribunal correctionnel de la Seine, pour fausse révélation.
Donc, le soir même du jour où le prétendu complot fut dénoncé au comité de surveillance, le 7 novembre, à huit heures, M. Dupin se rendit chez M. Rouher, alors garde des sceaux, qui était à table avec sa famille, et lui raconta les horribles projets médités contre sa personne. M. Rouher essaya vainement de le rassurer; il fut obligé de quitter son diner, et de l'accompagner chez M. Baroche, ministre de Tintérieur, auquel il raconta aussi le complot. Les protestations de M. Baroche eurent beau venir confirmer celles de son collègue, M. Dupin ne se retira qu'à moitié rassuré.
Très préoccupé de cet étrange incident, et craignant que M. Dupin, dominé par son trouble, finit par céder aux instances du général ou des membres les plus ardents de la commission de permanence, M. Rouher, avant de rentrer chez lui, crut devoir apporter ces détails à rÉlysée. Le Prince en écouta le récit avec le plus grand calme, et parut n'y attacher aucune importance. Impatienté de celte indifférence, qu'il trouvait dangereuse, le ministre insista avec quelque vivacité. Alors le Prince, le regardant avec fixité, et lui posant la main sur l'épaule, lui dit : c — Monsieur Rouher, vous êtes bien jeune! Si l'on venait m'apprendre à l'instant même que le général Changarnier marche sur TÉlysée, avec les troupes qu'il commande aux Tuileries, j'irais audevant de lui avec les chasseurs à pied qui me gardent, et ses soldats se réuniraient immédiatement aux miens.
Monsieur Rouher, ma destinée n'est pas encore accomplie : je serai empereur ! i»
En me racontant cette scène, M. Rouher ajouta qu'il était resté surpris et très frappé du langage du Prince, lequel ne lui avait encore jamais laissé lire aussi avantdans ses desseins. Ce ne fut en effet que huit mois plus tard, au moins d'août suivant, qu'il y fut pleinement associé.
Je ne connaissais pas alors M. Dupin aîné. Il n'y avait eu entre nous qu'un échange de lettres, au sujet de son fameux article dans lequel il avait révisé le procès de Jésus-Christ, article que je révisai à mon tour dans la Presse, en prouvant que Jésus-Christ avait été condamné à mort, non par Ponce-Pilate, mais par Caïphe, et que Pilate^ en sa qualité de procurateur de la Judée pour le gouvernement romain, s'était borné à autoriser l'exécution de la sentence. En 1856, travaillant à V Histoire du rétablissement de l'Empire, je voulus avoir le cœur net sur la tentative du général Changarnier auprès de M. Dupin, en vue d'obtenir le blanc-seing à l'aide duquel il aurait eu à ses ordres les troupes nécessaires pour exécuter le vieux projet de Satory.
M. Dupin m'accueillit avec sa politesse brusque, mais franche, et me déclara qu'il avait en effet éconduit, au sujet de cette de^iande, d'abord le général Changarnier, au mois de novembre 1850, après la révélation d' Allais, et puis, un peu plus tard, M. le duc de Broglie lui-même. En somme, H. Dupin, esprit droit et formaliste, s'était refusé à sacrifier le Prince à des prétentions qui n'avaient pour elles ni la loyauté, ni la loi.
Il me laissa même voir, dans cette conversation^ son
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regret de n'avoir pu suivre jusqu au bout la destinée du Prince, dont la vigueur et la franchise l'avaient séduit. Ancien membre du conseil privé du roi touis-Pbilippe, il n'avait pu approuver les décrets du 22 janvier 1852, qui avaient annulé comme illégale la célèbre donation du 7 août i830, et restitué au Trésor les biens personnels du roi, K Sans ces f-t décrets, me dit-il avec la crudité habituelle de sa parole, je serais avec vous. » Nous étions alors au mois de juillet 1856, Pendant les vacances, j'allai saluer TEmpereur à Biarritz, et je lui racontai cette petite histoire. L'Empereur se mit à rire, et me dit ; < Eh bien, ces f... décrets ne l'arrêtent plus; je lui rends son poste à la Cour de cassation, et il accepte un siège au Sénat, p
Depuis cette époque, M« Dupin ne manqua pas une réception aux Tuileries, J'y recherchais sa conversation, qui était instructive; et lorsqu'il fit imprimer son petit recueil de boutades et de bons mots, lancés de la tribune pendant sa présidence, il me Gt l'honneur de m*en envoyer un exemplaire, que l'Empereur fut curieux de lire, et que je lui apportai.
Un dernier fait vint lever tous les doutes sur la fameuse conspiration de Satory, fait significatif et grave, car ce fut un échange de paroles entre M. Thîera et M. Rouher, au pied de la tribune de l'Assemblée nationale, le 10 janvier 1851,
Le général Ghangarnier avait été remplacé par le général Baraguey-d'Hilliers, Ce fut un événement à PariS| et surtout à l'Assemblée, M. de Rémusat demanda qu*il fut pris des mesures extraordinaires. Pendant la discus^
sion, M. Thiers, placé dans un groupe au pied de la tribune, provoqua imprudemment M. Rouberi en lui demandant s'il connaissait la cause de la destitution du général Changarpier.
€ Qui, répondit V. Eouber, je la connais, et jo sui^ prêt à la porter à la tribunet Le général Changarnier a été destitué, parce que, réuni à M, de Lasteyrie, à H. de Lamoricière et à vous, il a conspiré aux Tuileries contre le pouvoir et contre la personne du président de la République. > Et M. Rouher ajouta à cette déclaration des détails tellement circonstanciés sur les causes qui avaient empêché les conspirateurs de se mettre d'ac' cord, que M. Thiers s'écria : < Ah ! c'est ce polisson de Mole qui vous Ta dit »; ajoutant ainsi une récrimination violente à un aveu ; mais M. Thiers n'accepta pas l'offre faite par M. Rouher, de porter l'explication à la tribune.
M. Rouher, de qui je tiens les circonstances ^ et les termes de cette anecdote,en confirmerait au besoin l'exactitude. D*ailleurs, je les avais déjà publiquement fait connaître en 1874, trois ans avant la mort de M. Thiers.
Enfin, et pour épuiser les preuves relatives à la conspiration contre la personne du Prince, je rappellerai les paroles adressées par le célèbre démagogue Charles Lagrange à M. le général de Lamoricière, le S décembre 1851, lorsqu'ils se rencontrèrent à Mazas : < Eh bien ! général^ nous voulions le f... dedans; mais c'est lui qui nous y met. »
J'ai copié moi-même ces paroles, au mois de décembre 1851, sur le procès- verbal du commissaire de police Boudrot, chargé de l'arrestation deLagrange; procès-
verbal officiel, dont M. de Maupas me donna personnellement communication.
Ainsi, bravé dans son pouvoir, menacé dans sa personne, appelé par le vœu général, le Prince-Président crut le moment venu d'en appeler au peuple. Décidé depuis longtemps quant au principe, il s'occupa des moyens dès le mois d'août 1851.