‹ Souvenirs du second empireChapitre 16 sur 29 · UN APPEL AU PEUPLE S'IMPOSE · texte numérisé non relu

UN APPEL AU PEUPLE S'IMPOSE

La persistance de la France à demander la révision et la persistance de la Chambre à la refuser, rendent un appel au peuple nécessaire. — Le Prince s'y prépare dès le mois d'août 1851. — Collaborateurs qu'il se donne. — M. de Persigny. — M. Mocquard. — M. Garlier. — Portrait de ces trois hommes. — Imprudences de M. Garlier, et leurs conséquences. — Conférence de Saint-Cloud, le 11 août 1851. — Ce qui s'y passa. — M. Carlier donne sa démission le 15 septembre, — Il me charge, le 16, d'aller la redemander au Prince.

L'éventualité d'un grand et décisif appel au peuple, avec ou, au besoin^ sans le concours de l'Assemblée, ayant toujours préoccupé l'esprit du Prince, il était naturel qu'il eût groupé autour de lui des hommes dévoués, qui fussent les dépositaires et, s'il le fallait, les exécuteurs de ses desseins.

Trois hommes, à Tesprit entreprenanC et au caractère résolu, étaient entrés d'eux-mêmes dans cette voie : c'étaient M. de Persigny, M. Mocquard et M. Carlier. Il n'avait pas été nécessaire de les enrôler. Tempéraments autoritaires, ils poussaient au rétablissement des institutions impériales avec autant de conviction et peut-

être même avec plus de hâte que le prince lui-même.

M. Fialin de Persigny réunissait à un esprit élevé mais un peu mystique, jugeant plus sainement les choses idéales qu'il devinait que les choses réelles qu'il voyait, un caractère d'une grande honnêteté et des convictions personnelles qui s'exaltaient parfois jusqu'à l'emportement. Celte manière violente de vouloir ce qu'il croyait vrai et utile, Tcmpéchait quelquefois d'apprécier avec impartialité les obstacles qu'il rencontrait. Ses critiques revêtaient des formes acerbes, difficilement ooQoiliables avec un dévouament ausai 8inoère et aussi éprauvé que le sien. Promptement et facilement lié aveo moi, il m'ouvrait volontiers sa pensée. Activement mêlé à l'affaire de Strasbourg et au débarquement de Boulogne, il considérait un peu comme sienne la direction de la politique du prince ] et je me crus plus d'une fois autorisé par notre amitié à faire rentrer dans les limites du respect un langage qui, dans des moments d'humeur, s'en écartait étrangement.

Porté à la méditation» peu propre à la pratique, doué d'une grande initiative, il conseillait plus lagement qu'il n'agissait» et oeux qui n'ont connu que ses aote», opt ignoré la meilleure partie de lui-môroe. H décida, daos un conseil, la guerre de Crimée, approuvée et louée depuis par M. Tbiers, comme ayant dissous la coalition européenne, contre laquelle Louis^Philippe s'était brisé. Il avait éloquemment développé cette thèse, que refuser aui vœux de l'armée une guerre raisonnable, o'était s'exposer à lui an aooorder plus tard de déraisonnablaa, pour donner une légitime aatisfaolîoQ à aoo amour da la

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gloire. De moitié dans tous les projets du Prince, il n'ignora aucun des préparatifs et des secrets du 2 décembre, excepté l'heure à. laquelle il s'accomplirait. En effet, le Prince ne révéla cette heure qu'au nombre strict de personnes dont la collaboration directe était indispensable; et quoique d'un dévouement à toute épreuve, M. de Persîgny n'apprît l'événement de la bouche du Prîncô lui-même que le 2 décembre, à cinq heures du matin, en recevant Tordre d'aller s'assurer que les troupes se rendaient ponctuellement sur les points indiqués.

Il avait résumé son dévouement dans sa devise : « Je sers! »

M. Mocquard était Bordelais par sa famille, et essentiellement Parisien par son éducation, ses penchants et ses amitiés. H naquit à Bordeaux en 1791, dans la célèbre maison Fonfrède, bien connue par son escalier monumental. Il appartenait, par son père, à d'honorables négociants de Saint-Domingue; mais, par sa mère, il avait de qui tenir du côté de l'esprit, car elle descendait de ce comte de Bussy-Rabutin, propre cousin de madame de Sévigné, et auteur de ce livre indiscret, qui lui valut dix-sept années d'exil : Histoire amoureuse des Gaules.

Il fit partie de cette génération plantureuse, énergique, retentissante, que Berryer, Barthe, Odilon Barrot, Dupin aîné, Philippe Dupîn, Paillet, Vatimesnil, représentaient au barreau; Villemain, Vatout, Etienne, Scribe, dans les lettres et au théâtre; Géricault et Âuber dans les

arts. Tous ceux-là furent ses amis, presque tous furent ses camarades. Géricault fut son copain; ils habitaient la même chambre, ils montaient les mêmes chevaux et ils courtisaient les femmes du même monde. Par sa taille, sa Ogure, son esprit, M. Mocquard fut un homme à succès; et il réalisait encore, lorsque je le vis pour la première fois, en 1830, toutes les distinctions fixées sur la toile par J'immortel auteur du Radeau de la Méduse^ dans le beau portrait qui est en la possession de . sa fille, madame Hortense Raimbeaux.

En i812, M. Mocquard tàta de la diplomatie, d'abord comme secrétaire de légation, avec le général de Montholon, ensuite comme chargé d*affaires auprès du grand-duc de Wurtzbourg; mais l'attrait des lettres et de la parole le détourna et l'entraina. Il est licencié et commence son stage en 1813; puis, de 1817 à 1825, il prend part aux grands procès politiques de la Restauration, aux affaires de l'Épingle Noire, des Sergents de La • Rochelle, de la Souscription Nationale. Il s'y montra orateur élégant et distingué, plus qu'aucun autre avocat orateur littéraire; et c'est à l'éclat de son talent qu'il dut les illustres amitiés de lord Lyndhurst, de lord Ellenboroygh et de lord Brougham.

M. Mocquard toucha presque à tout^ et toujours avec succès. Il fut sous-préfet et journaliste ; mais, en 1817, il avait été présenté, en Allemagne, au prince Eugène et à la reine Hortense; et, depuis cette époque, hôte d'Arenemberg, ou serviteur fidèle de ces illustres exilés, il fit de ses sentiments pour eux comme une religion. De même qu'aux temps agités de la Ligue et de la

Fronde, on endossait, peur être toujours prêt, la cuirasse du soldat sous Thabit du courtisan, M. Mocquard vécut et marcha cuirassé en dessous de ses opinions bonapartistes, jusqu'au jour où il pourrait ouvertement combattre pour elles.

. Le 10 décembre fit luire ce jour.

Nul n'aurait pu être mieux approprié que M. Mocquard aux fonctions qui, comme les siennes, impliquaient la discrétion et la politesse. Au naturel qu'il mettait à ne rien révéler, même à ses amis, on n'aurait jamais pu penser qu'il savait tout; et telle était sa courtoisie envers les personnes de tout rang qui le prenaient pour intermédiaire auprès du chef de l'État, qne celles qui ne s'en allaient pas heureuses du résultat, se retiraient toujours charmées de l'accueil.

De son côté, le Prince trouvait en lui un causeur plein de verve et un lettré plein de goût. Il avait l'instinct et le don du style ; nul ne parlait une langue plus française et n'écrivait avec plus d'élégance et de correction. Il devait ces qualités à la fréquentation des grands modèles, je pourrais dire à sa cohabitation avec eux. H. Yillemain savait Cicéron autant que qui que ce fût ; Méry savait Virgile mieux que personne; mais je n'ai connu aucun lettré possédant César» Tacite et Bossuet au même degré que H. Mocquard.

Il aimait beaucoup la lecture à haute voix, et il lisait avec un grand charme. Plus d'une fois, attiré par sa verve, j'allai le trouver aux Tuileries. Alors, inopinément, à l'occasion d'une idée émise, il prenait un livre, et je l'écoutais, une heure durant, me lisant un passage

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de Tacite, ou un sermon de Bossuet sur une priâe de voile, avec une chaleur communicative, qui me gagnait; et puis, quand les spasmes de Témotion brisaient sa voix, nous nous regardions en riant, mais la joue déjà humide, ayant oublié tous les deux, moi ce que j'étais venu lui dire, lui les solliciteurs que Félix avait introduits dans son salon.

Les gens qui ont de l'esprit Font toujours à leur ma*niére, et conforme à leur caractère : tel Ta mordant, tel autre l'a railleur. M. Mocquard avait l'esprit gai, et sa saillie amenait le rire. Un jour qu'il descendait rapidement le boulevard, dirigeant un phaéton aérien de construction , et qu'emportaient deux trotteurs légendaires. Un embarras de voitures l'obligea de s'arrêter. Pendant qu'il cherchait de l'œil une issue, une énorme voiture de Richer, dont tout Parisien connaît la forme et le fond, accroche le véhicule élégant et l'écrase net. Le sergent de ville dresse procès-verbal ; et, comme il avait reconnu M. Mocquard, il ne dissimule pas au conducteur qu'avoir coupé en deux la voiture du secrétaire de l'Empereur, constituait un accroc sortant de l'ordinaire. Le conducteur, atterré, s'approche de M. Mocquard, et lui expose ses regrets. « Mon ami, lui répond M. Mocquard, ne vous désolez pas ainsi ; venez me voir demain ; entre gens de cabinet, il y a toujours moyen de s'entendre. >

Il n*aîmait de M. Thiers ni le talent, ni le caractère, ni la personne ; mais sa malveillance envers lui n'allait pas au delà d'un jugement patiemment médité, enchâssé dans un médaillon littéraire et sculpté à facettes. Il me le rappelait de temps en temps, beaucoup plus heureux

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du plaisir qu'il s'était donné, que du tort qu'il avait pu faire. Le voici, travaillé comme un sonnet, composé dans le goût français de Gombaud, ou le goût italien de Métastase :

c Fataliste dans son histoire, fatal dans ses conseils ; fat dans ses résistances ; réunissant en lui tout ce qu'inspirent, et contre la Providence le culte du hasard, et contre le pouvoir le génie du renversement, et contre soi-même l'excès de la vanité; s'amusant avec son esprit, s'abusant avec son ambition, s*usant avec ses roueries. »

Ainsi, instruit, dévoué, initié aux desseins et aux secrets du Prince, M. Mocquard avait été comme prédestiné à sa fonction. Il en était justement fier. « le fais suite à Eginhard », me disait-il avec gaieté. L'exercice direct du pouvoir, personnellement pratiqué, imposait au chef de l'État la composition de discours, de manifestes, de lettres au souverains^ qui, sous le régime parlementaire, incombent aux ministres. Quoique lettré de premier ordre, l'Empereur aimait à avoir, sur ce qu'il écrivait , l'impression d'une personne compétente. H. Mocquard était, à cet égard, un excellent juge. Quand il avait approuvé, on pouvait être en repos. Je dirai, en son lieu, la part qu'il eut à la Vie de César ^ et celle, tout à fait secondaire, que je faillis y prendre moi-même.

M. Carlier, de simple employé, s*était élevé, en 1849, au poste difficile et important de préfet de police. C'était un homme intelligent^ actif, très courageux, fort tionnète, et qui avait puissamment contribué au rétablisse-

ment de l'ordre dans Paris. C'est lui qui, sous le ministère du 31 octobre 1849, se sentant appuyé par une politique vigoureuse, fit scier au pied, dans une nuit, la forêt d'arbres de la liberté qui hérissaient les places publiques. Essentiellement autoritaire, il s'était de luimême, par conviction, jeté dans le parti du Prince, beaucoup plus quMl n'y avait été appelé; et il lui eût été aussi difficile de cacher ses sentiments, que de ne pas les avoir.

Plein de confiance dans le succès de la cause qu'il avait embrassée, on peut dire que, dans son cabinet, où venaient tous les jours plusieurs journalistes, il conspirait en quelque sorte à bureau ouvert. II avait la conspiration gaie. En ma présence, quelqu'un, qui n'était pas de ses agents, vint lui annoncer, comme un secret encore ignoré, que les membres de la Montagne préparaient un banquet politique, à 1 franc par tête, du côté du Château-Rouge. Lorsque la confidence fut terminée, M. Carlier, se tournant vers moi, me dit en riant : c II est bien bon celui-là, de venir me demander si je con* nais ce projet de banquet ! Si je le connais ? Parbleu, c'est moi qui le paie ! » Il avait coutume de dire aux démagogues : ■ Partout où vous êtes réunis trois pour conspirer, je suis au milieu de vous. »

II le leur avait bien prouvé, pendant la période violente des clubs, qui précéda la levée de boucliers du 13 juin 1849. Les clubs avaient créé un comité central, où se réunissaient, entre minuit et une heure du matin, des délégués chargés de résumer, avec des renseignements confidentiels et secrets, les discussions de la soi-

rée. Or, la Patrie publiait régulièrement ces rapports le lendemain. Ces révélations jetaient la consternation dans le camp révolutionnaire; et les présidents des clubs cherchaient, sans pouvoir le trouver, le mot de l'énigme. M. Carlier ne le cachait pas à ses amis. Les membres les plus énergiques du comité central étaient ses agents , et comme l'argent était fort cher à cette époque, il recevait régulièrement leur rapport, le premier, dès six heures du matin.

Le caractère courtois et communicatif de M. Carlier lui avait fait un grand nombre d'amis. Il aimait beaucoup la presse, et il l'accueillait avec empressement. Un peu nouveau dans ses rapports avec le journalisme, il n'en connaissait peut-être pas assez intimement les éléments, ce qui fit de beaucoup de ses confidences des imprudences graves. Eugène Forcade et Félix Solar, qui le voyaient souvent, étaient surtout pour lui deux hommes d'esprit ; et le plaisir qu'il trouvait à les entretenir lui masquait leurs rapports avec le général Changarnier.

L'attitude de Félix Solar et d'Eugène Forcade avait été d'abord très correcte. Essentiellement conservateurs, ils avaient commencé par être les alliés naturels et sincères du Prince contre la démagogie ; dès 1849, ils avaient même songé à nà'associer à leurs efforts. Le S9 mars, Solar m'adressait à la campagne la lettre suivante :

c Mon cher Cassagnac, Laurent-Jean, Forcade et moi avions fait le projet d'un nouveau Globe^ moins le titre. Naturellement, je comptais sur vous pour être le quatrième; mais le bruit court, même en haut lieu, que

VOUS appartenez à une autre combinaison. J'ai absolument besoin d'être fixé dans le plus bref délai. Pouvonsnous compter sur vous, oui ou non, le cas échéant du succès pour notre combinaison ?

« Bien à vous.

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