‹ Souvenirs du second empireChapitre 17 sur 29 · P. SOLAR · texte numérisé non relu

P. SOLAR

Je n'acceptai pas ; j'étais déjà engagé de parole en haut lieUy comme dit la lettre, c'est-à-dire à TÉlysée.

Au bout d'un an, la lutte des conservateurs et des démagogues s'était accentuée davantage, et Solar devint plus pressant. Il m'écrivit, le 18 février 1850 :

« Mon cher Cas^agnac, décidément vous faites-vous moine A quoi songez- vous ? Je suis entré à la Patrie^ avec mon ami Forcade qui en est le rédacteur en chef. Je suis chargé de la part de Delamarre de vous proposer d'entrer à la Patrie. Je suis également chargé par Chevalier de vous proposer la rédaction en chef du Dix- Décembre,

€ Des deuxparts,les conditions d'argent seraient honorables. Sans doute vous préférerez la rédaction en chef du DiX'Décembre. Je regretterai en ce cas de ne pas vous avoir pour coUoborateur.

« Quel que soit votre choix,hâtez-vous de me répondre. En ce temps-ci, les places sont bientôt prises. Si vous fussiez venu à Paris il y a quinze jours, vous seriez aujourd'hui rédacteur en chef du ConstilutionneL

€ Hâtez-vous donc, et, après maseconde lettre, faites vos malles.

€ A vous de cœur.

« F. Solar. »

Je restai encore sourd à cette invitation pressante. H. Delamarre était un excellent homme, et Solar était, comme Forcade, un homme d'esprit; mais je voulais garder toute ma liberté pour servir le Prince, et j'aimais mieux être son collaborateur que le leurt

Cependant, l'impression de mon livre avançait, et j'allais pouvoir aller prendre le poste de confiance où j'étais vivement appelé. Je trouve^ en effet, les lignes suivantes dans une lettre que M, Carlier écrivait, le 27 janvier 1850, à l'abbé de Cassagnac, mon frère : « Nous attendons ici, et avec beaucoup d'impatience. Monsieur votre frère» dont la plume nous fait défaut. Engagez-le à ne pas perdre de temps ; il est extrêmement favorable pour lui en ce moment. »

J'ai rapporté ces détails, pour justifier M, Carlier des ouvertures un peu trop confiantes faites' à des écrivains très conservateurs sans doute, mais appartenant par leurs antécédents à l'école parlementaire et orléaniste. Solar était l'élève. d'Henri Fonfrède, le fils très distingué du célèbre girondin.

Le 11 août 1851, la crise devint aiguë, pendant la prorogation de l'Assemblée. Une réunion où se débattirent les projets les plus délicats et les plus importants eut lieu à Saint-Cloud. Je la raconterai bientôt^ M4 Carlier y assista et s'associa avec une ardeur sincère aux résolutions qui y furent prises. Malheureusement, cette ardeur devint plus expansive et plus intempérante qu'il n'aurait convenu. Il créa autour de lui comme une atmosphère de coup d'État qui, de son cabinet^ se répandit au dehors. Lui, pourtant si intrépide^ fiait par

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être gagné par l'inquiétude vague qui était son propre ouvrage. Désireux d'agir, mais redoutant d'entreprendre, il hésita, et finalement il donna sa démission, le 15 septembre. Le bruit de cette retraite imprévue, et que rien n'expliquait pour le public, se répandit immédiatement, me frappa et m'inquiéta. J'allai le voir, le 16 au matin, pour lui en demander la cause.

A mon premier lîiot d'interrogation, je vis qu'il regrettait profondément sa démarche, et que le cœur lui était revenu au ventre. « Oui, me répondit-il; j'ai donné ma démission ; mais j'ai réfléchi depuis hier. Dites-moi donc, quand comptez- vous aller à Saint-Cloud ? — J'y vais ce soir, lui dis-je. — Eh bien ! je vous demande expressément de dire ceci au Prince : t J'ai vu le préfet ce matin ; il m'a chargé de vous prier de considérer sa démission comme non avenue, et de vous déclarer de sa part, et sur son honneur, qu'il sera avec vous, à votre jour et à votre heure. »

J'allai en effet, le soir même, à Saint-Cloud ; je dirai plus loin les choses graves que j'y appris, ainsi que l'accueil fait par le Prince à l'ouverture que je lui apport tais au nom de H. Carlier.

Voilà donc les trois collaborateurs qui, spontanément, s'étaient mis dans le jeu du Prince, considérant son œuvre comme la leur, et en poursuivant l'exécution avec autant de zèle, et surtout avec moins de modération et de prudence que lui. Après eux, dans l'ordre des temps, mais avant eux dans l'ordre du concours apporté, vont figurer ceux qu'il fallut chercher, choisir, et rattacher à

l'œuvre poursuivie. Un premier accord et une première mise en commun d'idées eut lieu à Saint-Cloud, le H août! 851.

La veille de ce jour, M. Rouher se trouvant à Saint- Cloud pour affaires de service, le Prince lui dit : € Morny, Persigny ei Carlier viennent chasser avec moi demain dans le parc. Joignez-vous à eux et venez chasser auBsi. » M. Rouher s'étant excusé sur ce qu'il n'avait pas l'habitude de chasser — il Ta prise depuis et la pratique avec ardeur, — le Prince reprit : « Alors, venez diner, et arrivez de bonne heure. > Il fut fait ainsi que le Prince l'avait souhaité; M. Rouher ne s'attarda pas, ni les chasseurs non plus.

On se réunit dans une salle qui avait été pourvue à l'avance d'une table, avec papier, plumes et encre ; et M. Rouher, faisant comme les autres, qui semblaient d'accord entre eux, prit place sur un fauteuil. Grande fut sa surprise, lorsqu'on lui dit qu'il s'agissait de rédiger les décrets et les proclamations qui servirent depuis au 2 décembre. Il s'écria, en riant : c Mais on conspire donc ici î Puisque vous êtes tous du complot, et que j'ai votre secret, je vais conspirer comme vous* » Il prit alors la plume ; et plus familier que les autres avec les formules juridiques ou administratives, il préluda, par l'élaboration de ces documents, à la Constitution du 12 janvier 18S2, dont le principe avait étèpréalablement adopté par le Prince, mais dont la rédaction fut entièrement son œuvre. Comme la besogne s'achevait, le Prince, parcourant des yeux les peintures du plafond, dit à ses quatre collaborateurs : « Savez-vous, messieurs, dans

quelle salle nous sommes ? C'est celle où, en 1830, Marmont remît son épée au duc d'Angoulême. Eh bien ! cette épée, si longtemps fidèle, nous la reprenons, pour la remettre aux mains du peuple. >

Cette conspiration dans laquelle M. Rouher entrait de plain-pied, c'était celle de tout le monde. Elle était dans l'air* On ne s'abordait pas, entre hommes politiques, sans se dire : A quel jour l'explosion ? Tout le monde l'attendait, ou du côté du Prince ou du côté de l'Assem^ blée. Pendant ma dernière et longue conversation avec Victor Hugo, les instances affectueuses que nous fîmes tous les deux, pour nous entraîner mutuellement, n'avaient pas d'autre cause que l'attente d'une crise imminente. Je voulais l'abriter sous l'Empire; il voulut m'abriter sous la République.

C'était la première fois que le Prince s'ouvrait entièrement à M. Rouher. Jusqu'alors, il s'était borné aux paroles dites à l'Elysée, et que j'ai rapportées : c Ma destinée n'est pas encore accomplie : je serai empereur ! i> Mais à bon entendeur peu de mots suffisent. En associant M. Rouher à ses projets, le Prince savaitque son ministre en acceptait lé but, parce qu'il en partageait les principes.

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