CAUSES QUI RENDAIENT L'APPEL AU PEUPLE URGENT
J'ignorais ce qui s'était passé à Saint- Gloud, le 11 août. — Je savais seulement que la dissolution de l'Assemblée était résolue. — Urgence du coup d'Etat. — Désordre des idées. — Les prétendants à la présidence foisonnent. — Menaees des socialistes.— Attitude de M. Léon Faucher. — Ministre de l'intérieur, il fait surveiller le Prinqe par sa police. — Il ne croit pas au coup d'Etat. — M. de Morny y est associé. — Son portrait. — Ses prétentions inconsidérées. -» Mes relations anciennes avec lui. — 11 est fait duc. — 11 demande pour moi la croix d'officier de la Légion d'honneur. — C'est l'Empereur qui m'a fait commandeur. — Comment M. de Morny s'était rallié à la cause du Prince. — Ma visite à Saint-Cloud, le 16 septembre. — - Je redemande au Prince la démission de M. Carlier. — Ce que le Prince m'apprend, — a Je vais recommencer! »
Moi-même, je dois le confesser sincèrement, j'ignorai complètement pendant un mois ce qui s'était passé à Saint-Cloud. Je ne savais nettement que deux choses : la première, c*est que la lutte aiguë engagée avec TAssem. Liée rendait sa dissolution inévitable; la seconde, c'est que la dissolution devait se faire pendant sa prorogation. Le Prince répugnait d'une façon énergique à la pensée d'une coercition exercée directement contre la personne des députés ; il voulait résolument s'assurer de la per-
sonne des démagogues exaltés et des clubistes, et les empêcher d'organiser une lutte à main armée, impuissante au fond, et qu'il faudrait écraser par la force; mais il voulait avec la même résolution éviter de faire violence aux membres de la Chambre. Il avait donc décidé qu'on profiterait de leur dispersion, pour échapper à la regrettable obligation des rigueurs personnelles. Ainsi j'étais certain que l'Assemblée ne reviendrait pas ; mais j'ignorais quel jour ses portes seraient fermées.
Qu'une résolution décisive fût urgente, il n'était pas possible d'en douter. Le désordre des idées était immense. Tous les partis se résignaient au naufrage de la société, avec l'espoir de planter leur drapeau sur le débris qui en pourrait flotter encore. Plutôt que de se ranger à l'idée de renouveler, en 1852, les pouvoirs du Prince, les parlementaires mettaient en avant les candidatures les plus étranges, pour la présidence de la République. Dans la Presse, M. de Girardin proposait M. Nadaud, fort honnête maçon de la Creuse ; la Gazette de France voulait M. de La Rochejacquelein ; le National^ M. Carnot ; le Journal des Débats^ H. le prince de Joinville ; Y Assemblée na^ tionalej M. le général Changarnier; et tout cela, parce que quatre-vingt-deux conseils généraux et trois milliolls de pétitionnaires avaient demandé le maintien des pouvoirs du Prince !
A côté et en dehors des partis parlementaires, les menées et les menaces des purs démagogues étaient plus qu'inquiétantes. Proudhon avait essayé en vain de les diriger vers le travail, l'industrie et le commerce, à l'aide d'un crédit général, fondé sur des banques d'échange.
Ils avaient refusé de le suivre : < J'avais voulu faire de vous des ouvriers honnêtes, avait-il dit dans la Voix du Peuple; il vous faut une solution révolutionnaire ! Vous êtes indignes de ramer sur les galères de la République. » Et plus on avançait vers l'expiration des pouvoirs du président, plus claire devenait la prévoyance de Proudhon. < Le scrutin de 1852, disait-il dans la Voix du Peuple du 9 janvier 1850, à supposer que le peuple attende jusque-là, sera, n'en doutez pas, le signal d'une révolution nouvelle. » M. de Girardin, lui aussi, avait poussé à cette révolution, en disant, dans la Presse du 13 janvier : c A cette définition : le socialisme, c'est la barbarie, nous opposons celle-ci : le socialisme, c'est la civilisation, i»
Les clubistes réfugiés à Londres, à la suite des prises d'armes du 15 mai 1848 et du 13 juin 1849, publiaient à Paris, rue Montmartre, n"" 164, un journal atroce, dirigé par Delescluze, intitulé la Voix du proscrit^ Moniteur des exilés. Dans ce journal, on affectait de répéter que c les crimes et les délits ne seraient pas prescrits en 1852 ». J'eus les honneurs d'un numéro de cet organe des assassins. Un aimable citoyen, nommé Dupont, trouvant qu'il était fatigant ou dangereux de tuer soi-même les gens, voulut bien me déclarer, le 28 août 1851, qu'il se proposait de me faire assommer. Et ces excitations au meurtre ne restaient pas vaines. Une véritable jacquerie éclata dans la Nièvre et dans le Cher, vers le 22 octobre suivant; ces départements durent être mis en état de siège, et ramenés à Tobservation des lois par des régiments de cavalerie.
Ainsi, radoption d'une mesure suprême de salut public s'imposait au Prince, qui avait promis au peuple de le consulter, pour qu'il fit entendre sa volonté décisive ; et le succès de cette mesure commandait les précautions les plus efficaces et les plus secrètes, afin que la nation consultée arrivât au scrutin librement et sans être détournée ou arrêtée par l'émeute.
En ce qui touche l'efficacité des mesures, j'aurai plus loin à l'examiner ; mais en ce qui touche le secret, j'ai dû constater que, malgré mes attaches intimes, les préparatifs m'échappèrent complètement jusqu'au 16 septembre, où ils me furent dévoilés par le Prince luimême.
Et je ne fus pas le seul à me faire illusion ; le cas de H. Léon Faucher, ministre de l'intérieur, espionnant le Prince à l'aide de sa police particulière et ne découvrant rien, mérite d'être raconté.
M. Léon Faucher était, comme moi, un ancien élève du lycée de Toulouse. Lui, le président Fort, Léonce de Lavergne, sénateur, et moi, nous avions laissé quelque trace de notre passage dans cette ville lettrée, à une époque où le grec, le latin et le français y étaient en honneur. M. Léon Faucher était un homme d'une valeur sérieuse, un peu égaré dans des études sans cohésion, honnête homme, croyant beaucoup en lui, passionnément épris du' régime parlementaire ; et, quoique très formaliste, se laissant faire commandeur de la Légion d'honneur, le 15 septemble 1851, sans être même chevalier, à l'occasion de l'inauguration du premier pavil-
Ion des halles centrales démoli et reconstruit sous M. Haussmann. Le lendemain de son entrée au ministère de rintérieur, le 11 avril 1851, il avait jugé à propos de déclarer solennellement que « si une main audacieuse venait briser la tribune, on le verrait s'ensevelir sous ses débris i.
Cette doctrine était quelque peu étrange chez un ministre du président, qu'il savait peu favorable aux jeux de la tribune^ et dont il se montrait même disposé à seconder les tendances. Il s'en ouvrit un jour à moi, qui lui étais pourtant un peu suspect, et il me dit : c Je connais le but que le Prince poursuit ; je l'y conduirai ; mais il faut qu'il me laisse faire. » Le sourire mal contenu par lequel j'accueillis cette ouverture ne le rassura pas, et il organisa, lui ministre de l'intérieur, une police vigilante autour de l'Elysée pour découvrir cet invisible coup d'État, dont tout le monde s'entretenait. Il partit pour un court voyage à Londres, le 11 août, et il laissa bien vigilante cette police, juste le jour où M. Rouher se réunissait à M. de Persigny et à M. Garlier, dans cette salle deSaint-Cloud où le maréchal Marmont avait remis son épée au duc d'Angouléme.
M, Léon Faucher revint de Londres le 21 août, et il alla voir M. Rouher le 22. < On m'a assourdi, à Londres, lui dit-il, de ces prétendus projets du Prince contre l'Assemblée. Tout le monde y croit en Angleterre, quoi que j'aie pu leur dire ; mais décidément ce bruits-là sont ridicules. Je fais surveiller l'Elysée très attentivement ; mes agents n'ont pas aperçu le moindre indice. Décidément, il n'y a rien !» Si, en entrant chez le
garde des sceaux, H. Léon Faucher avait été un peu moins occupé de lui, il aurait pu voir le Moniteur de 1799 ouvert devant M. Rouher, et celui-ci jetant à la hâte son mouchoir sur la page où sont les décrets du Conseil des Anciens, transférant le Corps législatif à Saini-Cloud, et chargeant le général Bonaparte d'opérer cette translation, le matin du 18 Brumaire.
Les desseins imposés au Prince *par l'hostilité de l'Assemblée, ainsi que par les conspirations ourdies contre sa personne, touchaient donc à leur terme, lorsque des dissentiments graves et la démission de M. Carlier vinrent les faire ajourner ; mais, avant d'aborder cette crise imprévue, je dois dessiner les traits principaux du coopérateur bénévole qui s'était joint à M. de Persigny, à M. Mocquart et à M. Carlier, et dire par quels liens M. de Morny s'était rattaché à la cause du Prince.
Les vingt-sept années qui se sont écoulées depuis ces événements n'ont rien ajouté aux bruits répandus à cette époque sur la naissance de M. de Morny, à laquelle on affectait de donner une origine illustre, en y rattachant publiquement M. le comte de Flahaut.
Ce fat en 1862, qu'il m'en fit la confidence, à une réception du ministère de l'intérieur. Il était, comme on sait, élégant de sa personne, et magnifique de caractère. Le monde, et le meilleur, y affluait. Me prenant par la main et me conduisant vers un vieillard de grande taille et de haute mine, il me dit : < Venez, je vais vous présenter à mon père, le comte de Flahaut. i» Les biographes ont dit que M. de Morny, tout enfant, avait été mystérieuse-
ment élevé chez madame la comtesse de Souza, Télégant auteur à* Adèle de Sénanges. Mademoiselle de Filleul, devenue madame de Souza, mère d'un premier lit du comte de Fiahaut, auquel je fus présenté, avait perdu son premier mari pendant la Terreur, et s'était remariée, en 1802, au comte de Souza-Bothelho, ministre de Portugal à Paris, Le jeune enfant qu'elle avait élevé, sous le nom de comte de Morny, était donc son petit-fils naturel.
Cette origine illustre dont il se flattait, et que le sentiment de la piété filiale aurait du voiler de respects, inspira à M. de Morny une visée irréfléchie, imprudemment gouvernée et qui, sans amener la satisfaction convoitée, fut pour lui une source de déboires : il eut l'ambition d'être reconnu comme d'origine princière, désir inconsidéré et qui n'eût pu être exaucé, sans porter une grave atteinte au nom de la' mère.
Ce fut surtout après le 2 décembre, lorsque le partage d'une nouvelle et grande autorité se laissa voir en perspective, que cette ambition égara le bon sens et l'esprit délicat de M. de Morny, et qu'il résolut de s'arroger luimême le caractère qu'avec une douce mais ferme persistance on lui refusait. Ainsi, vers le 4 janvier 1862, à un banquet qu'au nom du corps municipal lui avait offert M. Berger, préfet de la Seine, M. de Morny porta un toast dans lequel sa prétention au rang qu'il ambitionnait auprès du chef de l'État était à peine dissimulée. Il avait espéré s'imposer par cette témérité de langage ; il ne fit que blesser profondément celui dont il recherchait l'intime union . Cette faute inconsidérée amena, dès le lendemain, une crise regrettable ; à la suite d'ex-
plications inacceptables, H. de Morny dut offrir sa démission. C'est à cette occasion qu'il sortit moralement de ce ministère de l'intérieur, où il était entré par droit de conquête, et non, comme l'ont dit plus tard des biographies mal renseignées, pour avoir condamné les décrets par lesquels le Prince annulait, au proGt du Trésor, la célèbre donation faite le 7 août 1830, par le roi Louis- Philippe, en faveur de ses enfants mineurs.
En 1856, au moment ou M. de Morny se rendait en Russie, pour aller représenter l'Empereur aux fêtes du couronnement de l'empereur Alexandre , il eut un nouveau et plus violent accès de son ambition invétérée ; il se donna des armes parlantes ; c'était un Horiensia en fleurs ; et pour que son langage en fut plus clair encore, il y ajouta ces mots pour devise : Tace^ sed mémento^ c'est-à-dire : Tais-toi^ mais souviens-toi.
Finalement, sans ignorer, mais sans couronner son ambition, l'Empereur récompensa plus tard ses longs et grands services, en lui conférant le titre de duc. Aux yeux de M. de Morny, ce n'était pas assez. Revenant quelque temps après de son château de Nades, il me dit : « Les paysans ne comprennent pas ces duchés in partie bus. Ils me croient et ils m'appellent duc d'Auvergne. » C'était un beau titre. Le connétable de Bourbon l'avait porté.
Je connaissais particulièrement M. de Morny depuis 1846. Il voulut alors s*ancrer dans un journal, pour se pousser dans la politique, et M. Véron, qui avait acheté le ComtitutiQtmel en 1844, ayant laissé supposer qu'il accep-
SOUVENIRS DU SECOND EMPIRE lîi5
terait un associé, je fus prié par M. de Morny d'entamer la négociation, que j'eus la chance de faire réussir. M. de Morny s'en trouva bien ; car sa part de la vente du journal à M. Mirés, en 1852, s'éleva, m'assura M. Véron, à 500,000 francs.
Sans longues études ni grand acquis, M, de Morny avait néanmoins des goûts de lettré, qui me firent rechercher par lui, et j'étais heureux de ces relations, qu'il savait rendre douces et aimables* Je dus à cette prédilection, qu'il ne cachait pas, et qui, après sa mort, fut continuée par M. Schneider, d'être, six années de suite, chargé de rédiger et de défendre l'Adresse du Corps législatif.
En 1858, j'étais depuis vingt ans chevalier de Légion d'honneur, car on n'avançait pas, vite à cette époque. M. Morny trouva que j'avais assez attendu la croix d'officier, et, au mois d'avril, il la demanda pour moi.
Voici le billet affectueux dans lequel il m'annonçait sa prochaine démarche :
« Jeadi.
tf Mon cher collègue,
« Ainsi que je vous l'ai dit, non seulement je vous présenterai avec plaisir, par amitié pour vous, mais j'insisterai comme pour une chose due.
€ Vos services antérieurs, si courageux, dans les temps difficiles, l'attitude et le talent que vous avez montrés à la Chambre, rendent cette distinction naturelle.
« Vous pouvez compter sur mon zèle, comme sur mon amitié.
€ Morny. »
Victor Hugo avait été mon premier patron dans la Légion d'honneur ; H. de Morny fut le second. L'Empereur lui-même voulut être le troisième; C'est lui qui me fit commandeur.
M. de Morny était très ambitieux, mais il l'était légitimement, parce qu'il sentait en lui les éléments d'une grande carrière. Quoiqu'il eût, par de longues et de tendres relations avec une grande dame, des précédents et des attaches orléanistes, son esprit essentiellement sceptique le tenait en équilibre entre les divers régimes dignes de son choix ; sans que néanmoins il eût été capable d'en adopter un dans lequel l'esprit d'ordre n'eût pas occupé une grande place. Il avait le tumulte et Témeute en horreur; et il me dit bien souvent que s'il avait présidé le 24 février 1848, à la place de M. Sauzet, la Chambre n'aurait pas été forcée.
Son adhésion résolue et absolue à la politique du Prince n'eut pour cause aucune raison tirée de leur origine. Elle fut dictée par la raison, et le sentiment n'y eut qu'une bien faible part. Il n'était pas légitimiste ; son inexpérience de la tribune lui interdisait l'espérance de jouer un grand rôle dans le retour, alors inespéré, du régime parlementaire. Il voyait, au contraire, le prince Louis-Napoléon de plus en plus acclamé par l'opinion publique, populaire dans l'armée, et gagnant chaque jour du terrain, par son calme, sur la turbu* lence de l'Assemblée. Un appel direct à la nation ne pouvait manquer d'assurer son triomphe ^ et cet appel, encouragé par le vote des conseils généraux, légitime au
fond, sinon légdi dans la forme, devait infailliblement réussir, au prix d'un jour d'énergie, qui aurait immédiatement l'adhésion et la complicité du pays, délivré des démagogues*
Un éclair de bon sens montra donc à M. de Morny l'œuvre libératrice à accomplir. M. de Persigny lui proposa, dans l'intérêt de -son ambition, beaucoup plus encore qu'au nom du Prince, un grand rôle dans cette œuvre, qui exigeait trois choses : de la tenue, de l'initiative et du courage. M. de Morny les possédait toutes trois. Il se décida.
H. de Morny représentait ainsi, dans le groupe des initiés réunis à Saint-Cloud le 11 août, cet élément civil nécessaire à la création des courants militaires. Au 18 brumaire, le général Bonaparte exécuta le décret parfaitement légal du Conseil des Anciens ; au 2 décembre, le général de Saint-Arnaud déféra à la réquisition régulière du ministre de l'intérieur. Dans cette association de l'homme à ^'habit noir et de l'homme à Tbabit brodé, il faut que le premier ordonne, afin de couvrir la responsabilité du second, qui exécute.
Tels étaient les trois collaborateurs à l'œuvre politique desquels le Prince avait associé M. Rouher. J'ai à dire maintenant les causes imprévues qui vinrent inopinément en ajourner et en modifier la réalisation.
J'avais promis à M. Carlier, le 16 septembre, d'aller à Saint-Cloud le soir même. J'y arrivai à huit heures du soir. J'appris de l'officier de service que le Prince n'était pas au salon, et j'envoyai ma carte. Immédiatement
invité à monter, je trouvai le Président dans le petit salon qui précédait son cabinet, au premier étage de l'aile gauche. Il était assis, ayant près de lui un homme jeune, de mine résolue et de belle figure, que je ne connaissais pas alors. C'était M. de Maupas; il prit congé aussitôt, et le Prince m'indiqua la place vide à ses côtés.
^— Monseigneur, lui dis-je, je viens remplir auprès devons une mission dont m'a chargé le préfet de police. H. Carlier vous prie de vouloir bien considérer comme non avenue sa démission, qu'il regrette, et de compter sur son concours absolu pour tel jour et telle heure où il vous plaira d'y avoir recours.
c Ah! dit le Prince, d'un air un peu étonné, c'est vous que CarUer charge de venir retirer sa démission ? C'est assez original ! — Puis, se levant, il ajouta : Venez dans mon cabinet. — Je l'y suivis, et là, il tira d'un tiroir un papier, qu'il me remit, en disant : Lisez donc les premières lignes.
C'était un rapport de M. Carlier. Il y disait au Prince que mon langage et mes derniers articles dans Je ConsHlutionnel avaient scandalisé l'opinion publique, en répandant le bruit d'une entreprise prochaine contre la Chambre ; qu'il croyait indispensable de laisser tomber ce bruit ; qu'il serait, à son avis, imprudent de passer outre, et que, dans le cas où le Prince jugerait opportun de poursuivre ses projets, il le priait de trouver bon qu'il dégageât sa responsabilité, et il lui envoyait sa démission.
Profondément étonné d'un tel langage, je portais
alternativement mon regard du rapport de M. Garlier au visage du Prince, incertain si je devais rire ou me fâcher, lorsque le Prince me dit : « Oh ! vous n'avez pas besoin de vous justifier ; je suis bien sûr que vous n'avez rien divulgué, puisque je ne vous avais rien dit. Ce sont les indiscrétions de Carlier qui ont fait tout le mal ; et le général Changarnier, averti par quelqu'un, vient d'arriver en hâte d'Autun, où il était. C'est donc Carlier qui a tout fait avorter.
€ — ^^11 a tout fait avorter ? reprîs-je avec une surprise dont je ne fus pas maître. Mais qu'est-ce donc qui avorte, Prince, si vous me permettez de vous le demander î
« — Ah ! c'est juste ; — et reprenant sa place sur le canapé dans le petit salon, le Prince ajouta :
c C'était pour demain. Les décrets dissolvant la Chambre et appelant le peuple dans ses comices allaient être publiés .demain matin, appuyés par des mesures militaires destinées à comprimer toute émeute éventuelle et à assurer la liberté des votes, lorsque, un peu avant votre arrivée, tout s'est effondré. D'un côté, je me suis trouvé sans préfet de police ; de l'autre, Saint- Arnaud et Magnan sont venus retirer leur parole.
a Saint-Arnaud prétend qu'il vaut mieux attendre le retour de l'Assemblée, parce que nous aurons alors toutes les résistances sous la main , tandis qu'eu ce moment les députés dispersés pourraient créer de divers côtés des foyers de résistance. Cette opinion a peut-être du vrai; mais la véritable cause du refus d'agir n'est pas celle-là : les deux généraux auront
bavardé chez eux, et leurs femmes les auront détournés.; Je suis bien sur qu'ils me reviendront. Je vais donc recommencer. D'ailleurs, s'il le faut, car je veux être prêta tout événement, je ferai, bien à regret^ et à toute extrémité, avec les colonels, qui m'ont offert leur concours. Rentrons, afin d'éviter que l'on commente ce long entretien. »
« Je vais recommencer! » C'est en méditant ces paroles, prononcées avec le plus grand calme et le plus doux entêtement^ que je suivis le Prince au salon. Vers onze heures, je rentrai à Paris tout pensif, laissant le soin exclusif de la conversation à M. de Persigny, que je ramenai dans ma voiture.