‹ Souvenirs du second empireChapitre 19 sur 29 · NOUVELLE ORGANISATION DU COUP D'ÉTAT · texte numérisé non relu

NOUVELLE ORGANISATION DU COUP D'ÉTAT

Cause de rinsuccès du premier plan. — Collaborateurs nouveaux. — Le général de Saint-Arnaud, -^ Le général Magnan. — M. de Maupas. — M. de Monlalembert est favorable au coup d'Etat. — Lettre qu'il m'avait écrite. — Ministère du 15 octobre, avec le général de Saint-Arnaud à la guerre et M. de Maupas ù la préfecture de police. — Ces deux noms m'éclairent. — Message. — L'Assemblée engage la lutte. — Proposition des questeurs. — Sa portée révolutionnaire.

Ainsi échoua le projet de dissoudre la Chambre en son absence, projetqui avait été préparé pour le 17 septembre 1851. L'insuccès fut d'abord attribué par le Prince à des indiscrétions de M. Carlier. Quelques années plus tard, l'Empereur, revenant sur cet événement, me dit, dans une conversation restée écrite comme plusieurs autres, que l'insuccès avait été dû au trop grand nombre de confidents.

Voilà donc le Prince et le parti considérable rallié à sa politique rentrés dans l'imprévu, et à la merci des événements, quant à l'époque et à la forme du grand plébiscite, car la nécessité d'un verdict national était évidente pour tout le monde. L'antagonisme créé par la Constitu-

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lion elle-même entre l'Assemblée et le président de la République rendaient tout gouvernement impossible.

Des péripéties nouvelles vont donc naitre de la situation et se développer; mais voilà déjà deux acteurs nouveaux du drame introduits en scène : le général de Saint- Arnaud et le général Magnan » et un troisième, qui vient de poindre à l'horizon, M. de Maupas.

La correspondance du général de SaintrArnaud, publiée après sa mort par son frère utérin, M. de Forcade La Roquette, révéla le grand esprit et le noble caractère qu'il y avait dans cet énergique soldat. Il était aide de camp du général Bugeaud, à l'époque où ce dernier fut nommé gouverneur de Blaye, et il 6t toute sa carrière en Afrique, sous l'œil et avec l'estime affectueuse de son illustre chef.

Nommé général de division à la suite de la brillante expédition de la petite Kabylie^ le général de Saint-Arnaud, qui avait le regard 6xé sur les événements de France, et que son tempérament politique poussait à y prendre un rôle actif, fut pressenti sur ses dispositions envers la cause politique personniGée dans le Prince. Il n'hésita pas. Son intelligence élevée et son ferme courage le rangèrent du côté du vœu national, contre les prétentions égoïstes et inconciliables des partis. Le chaos du présent l'indignait; ieS' périls de l'avenir l'inquiétaient; et il avait rapidement saisi l'immense changement que le vœu solennel du pays, substitué aux fluctuations intéressées de l'Assemblée, introduirait dans la marche des affaires publiques.

Il attendit, à la tète de la divisioiT de Constantine, les

ordres auxquels il s'était engagé à déférer ; et il vint en effet, le 22 août, prendre à rÉcole-Militaire le commandement d'une division de l'armée de Paris, en attendant les fonctions de ministre de la guerre, qui lui étaient réservées. II les aurait prises le 17 septembre, sans l'ajournement du projet dont l'exécution avait été préparée.

Le général Magnan avait déjà, depuis le 17 juillet, le commandement en chef de l'année de Paris; il avait été gagné à la cause du Prince, d'abord par son bon sens, et puis par son horreur instinctive de l'émeute, qu'il avait mitraillée à Lyon, en! 834. Il appartenait par son caractère et son courage à cette grande race des Windishgraëtz, des Jellachich,desRadetsky et des Bugeaud, détestés des révolutionnaires, et qui, poussés par le devoir, tirèrent l'épée avec la même fermeté contre les ennemis du dedans ou du dehors. Cependant, il y avait des heures où il se prenait à regretter les périls et la gloire des champs de bataille. Peu de jours après le départ du maréchal de Saint-Arnaud pour Constantinople, où il allait, en compagnie des Anglais, combattre les Russes, je rencontrai le maréchal Magnan, se promenant seul et pensif sur le boulevard. Je l'abordai, et nous eûmes un long entretien où il m'ouvrit son cœur. Il était triste. Il avait vivement sollicité, sans l'obtenir, le commandement de l'expédition. « Je resterai, dit-il en terminant, un vainqueur d'émeutes. Je crois que je valais mieux que ma destinée ! >

Dans leur rapprochement avec le Prince, les généraux de Saint-Arnaud et Magnan avaient eu pour intermédiaire un des esprits les plus distingués de l'armée, M. le général Fleury, alors jeune et brillant colonel de

hussards. Dévoué au Prince avant son arrivée au pouvoir, et attaché à sa personne aussitôt après le 10 décembre» il employa ses relations nombreuses et la nature fine, courtoise et insinuante de son caractère, à lui gagner des concours civils, sans sortir lui-même de son rôle militaire. J'ai déjà dit qu'il me fut souvent d'un secours très utile au Constitutionnel et que lorsque je trouvais M. Véron un peu hésitant, je me rendais à TÉlysée, et je priais le Prince de faire intervenir M. Mocquard. Si l'hésitation devenait de la résistance, je demandais Tintervention du colonel Fleury. C'était vraiment mon Deus ex machina. M. Véron, qui d'ailleurs ne se doutait de rien, ne résistait jamais à Tassant du colonel.

M. de Maupas, que j'avais entrevu à Saint-Cloud, était alors préfet de Toulouse. Quelques difficultés survenues dans ses rapports avec M. le premier président Piou, lui faisaient désirer et demander un changement de poste. Il était à Paris en congé, depuis un mois; et M. Léon Faucher, ministre de Tintérieur, un peu sec dans son langage et raide dans ses formes, lui enjoignait de revenir à Toulouse, sous peine de révocation.

La jeunesse, à la fois grave et exubérante de H. de Maupas, sa belle figure, son langage net et fier, dans lequel on devinait une grande ambition et une résolution égale, plurent au Prince. C'était juste le moment où la démission de M. Carlier laissait un rôle vacant dans l'acte politique ajourné, mais décidé. Pour se donner le temps d'étudier M. de Maupas, le Prince le retint sous un prétexte vague et indéterminé, et M. Léon Faucher dut se résigner à sa présence à Paris.

L'étude et la réflexion du Prince furent favorables à M. de Maupas. Il fut, in pello^ réservé à la préfecture de police, sans être toutefois et préalablement informé de sa destination, et surtout sans recevoir aucune confidence anticipée sur son rôle. L'ancienne monarchie, l'Empire et la Restauration eurent à la tête de leur police des hommes restés célèbres par leur habileté ; mais on demeurera persuadé, lorsque je raconterai les mesures prises le S décembre, que ni les d'Argenson, ni les Sartine, ni les Lenoir, ni les Fouché n'accomplirent jamais, avec un pareil succès, un acte aussi délicat et aussi difficile.

La liste des partisans résolus et convaincus de la politique du Prince resterait incomplète, si je n'y inscrivais l'un des hommes les plus considérables de l'Assemblée, portant un nom illustre dans les lettres, respecté de tous dans l'ordre des idées morales et religieuses, et qui, bien que n'étant pas d'épée, voulait résolument qu'on tirât l'épée, si la force était nécessaire pour vaincre l'obstination hostile des partis. Ce nom, qu'on ne s'attend peutêtre pas à trouver ici, c'est celui du comte Charles de Hontalembert. Que pensait-il delà moralité, de l'efficacité, de la prolongation du gouvernement du Prince? Je veux qu'on l'apprenne de lui-même, et voici la lettre qu'il me faisait l'honneur de m'écrire, au plus fort de la lutte des deux pouvoirs :

« Trélon (Nord), 5 octobre 1850.

c Monsieur,

~ c Quoique je n'aie pas l'honneur d'être personnellement connu de vous, je ne résiste pas à l'envie de vous

témoigner la sympathie et l'admiration qae m'ont inspirées vos deux nriiclessuv h Royauté du Pape dans le Pouvoir ^ et sur Voltaire, dans le Constitutionnel. Permettez-moi de vous supplier de persévérer dans cette voie, non seulement parce que c'est celle de la justice et de la vérité, mais encore parce qu'elle est infiniment utile à la cause du Président, que vous défendez avec tant de raison.

« Vous avez, sans doute, remarqué la déplorable attitude que viennent de prendre, à la suite du pèlerinage de Wiesbaden, certains journaux catholiques qui, après avoir combattu, pendant tout le règne de Louis-Philippè, r idolâtrie monarchique et gallicane, se mettent aujourd'hui à proclamer l'union indissoluble de l'autel et du trône, tout comme en 1826. Ce changement de front va faire beaucoup de mal dans le clergé ; et il importe que les défenseurs du gouvernement actuel dans la presse puissent atténuer et neutraliser ce mal, par l'exactitude et l'impartialité de leur langage, en ce qui touche aux intérêts religieux, tant en France qu'à l'extérieur. C'est ce que j'ai eu déjà l'occasion d'écrire au Constitutionnel^ au sujet des affaires du Piémont.

< Si, comme je n'en doute pas, vous êtes amené, dans le cours de votre polémique, à envisager ce côté de la question, j'espère que vous voudrez bien constater que tous les catholiques ne se laissent pas entraîner par ce torrent néolégitimiste. Pour ma part, je reste fidèle aux convictions de toute ma vie et, d'accord avec toute la théologie ultramontaine, je crois que l'Église peut parfaitement s'arranger d'un pouvoir nouveau et consenti par la souveraineté nationale.

c Des journaux légitimistes de province répètent en ce moment, à l'envi, une anecdote sur ce que M. le comte deChambord aurait bien voulu dire de moi à Wiesbaden, et sur la profonde émotion que j'en aurais ressentie. Le Prince aurait dit : c M. de Montalembert a trop le sentia ment de la foi, pour n'avoir pas un jour le sentiment de « la justice. » Gela ne m'a pas touché le moins du monde, car, malgré mon respect pour l'aîné des descendants de saint Louis, je ne suis nullement tenté de le prendre pour l'incarnation de la justice sur la terre. En défendant successivement l'Irlande^ la Pologne, la Belgique, les petits cantons suisses, la liberté de l'enseignement contre l'Université, l'indépendance du Saint-Siège contre les démocrates, et en dernier lieu la société française tout entière contre le socialisme, j'ai toujours défendu la justice, et rien que la justice.

« Je crois la défendre encore en soutenant de mon mieux le gouvernement du président de la République, qui a tant fait pour sauver l'ordre, pour maintenir l'union des Français, et qui surtout a rendu à la liberté de l'Église catholique plus de services qu'aucun des pouvoirs qui ont régné en France depuis deux siècles. En désirant la prolongation de ce gouvernement, je remplis un devoir de justice et de reconnaissance, auquel je serais désolé de voir les catholiques français se montrer infidèles.

c Veuillez, Monsieur, ne donner aucune publicité à cette lettre, mais y trouver l'assurance bien sincère de ma considération toute particulière.

c Ch. DE Montalembert. 3

Cette lettre est restée secrète, pendant vingt-huit ans, selon le désir de son auteur; mais j'ai cru qu'après la mort dé l'Empereur et celle de M. de Montalembert, elle pouvait entrer dans le domaine de l'histoire.

On a vu que M. de Montalembert désirait la prolongation des pouvoirs du prince Louis-Napoléon; il poussa ce désir jusqu'à proposer, pour le réaliser, l'emploi de la force. Il serait prématuré de raconter, en ce moment, l'altitude et le langage de M. de Montalembert, dans une réunion qui eut lieu chez M. le comte Daru, rue de Lille, vers le 15 novembre, seize jours avant la crise finale, réunion à laquelle assistaient M. Baroche, M. Fould, M. Buffet, M. deChassaigne-6oyon,M. Quentin«Bauchart et M. Rouher, et où il soutînt, avec l'énergie de sa parole convaincue^ la nécessité de passer outre, par l'emploi de la force, à la résistance de la minorité; mais je puis et je dois dire, dès à présent, qu'il approuva complètement toutes les mesures prises le 2 décembre.

Les deux hommes politiques qui se réjouirent peutrêtre le plus du 2 décembre, furent M. de Montalembert et M. Guizot.

Pendant que deux cent vingt députés, réunis rue de Grenelle, à la mairie du dixième arrondissement, sous la présidence de M. Benoît-d'Azy, prononçaient, sur la proposition de M. Berryer, la déchéance du président de la République, et qu'un bataillon de chasseurs de Vincennes les amenait à la caserne du quai d'Orsay, M. de Montalembert, enfermé dans le cabinet de rédaction de M. Louis Veuillot, aux bureaux de YUnivers^ tout à côté

de la mairie, employa toute sa matinée à écrire à ses amis, de divers côtés, la bonne nouvelle. Il y épuisa sa verve et y usa presque la provision de papier et d'encre de M. Veuillot. Je garantis l'authenticité de l'anecdote, sur le témoignage direct et indiscutable d'une personne que je ne nomme pas ici, mais dont l'affirmation personnelle équivaut pour tous, comme pour moi, à la vérité même.

En ce qui touche M. Guizot, je recueillis directement l'expression de sa joie expressive.

J'allai le voir, rue de la Ville-rEvéque, le 6 ou le 7 décembre. Dès que mon nom lui fut annoncé, je l'entendis dire très vivement : « Faites entrer, et ne recevez personne ! » Puis, dès qu'il m'aperçut^ et sans se donner le temps de me parler, il se livra pendant de longs instants à une explosion d'hilarité poussée jusqu'aux larmes. Renversé dans son fauteuil, et riant toujours, il me pressa de questions sur plusieurs des députés arrêtés^ notamment sur M. Thiers. Après de longs détails , et lorsque je pris congé, il m'adressa vivement cette recommandation : < Surtout, dites au Prince qu'il se garde bien de réunir la Consulte avant le vote du peuple ! > Cette Consulte, c'était la commission consultative, formée, le 5 décembre, avec les députés de l'opinion conservatrice. Je rapportai au Prince cette recommandation, et il me répondit, en souriant : c Si vous revoyez M. Guizot, remerciez-le de ma part, et dites-lui que son conseil est trop bon pour que je ne le suive pas. »

Tout est donc prêt pour une lutte suprême eiitre l'As?

semblée et le Prince. Lequel des deux portera le grand coup?

Éclairé sur les causes qui avaient fait échouer les mesures énergiques préparées pour le 17 septembre, je vivais depuis un mois dans Tattente, épiant Theure où, selon sa dernière parole du 16 au soir, le Prince c recommencerait >• Les journaux du IS octobre me donnèrent réveil, en annonçant que la démission de M. Carlier et celle des miiristres étaient acceptées; mais les successeurâ des ministres et celui du préfet de police n'étaient pas désignés, et la sortie des ministres eux-mêmes contenait pour moi un mystère, car M. Kouher, qui était l'un des initiés les plus actifs des mesures projetées, quittait le ministère de la justice. Confiant, mais aussi discret que confiant, j'attendis des indices plus clairs et plus précis. Ils se firent attendre douze jours; mais le Moniteur du 27 octobre résolut les questions posées dans mon esprit; il annonça la formation d'un nouveau cabinet, dans lequel le général de Saint-Arnaud était ministre de la guerre, et fit connaître la nomination de M. de Maupas au poste de préfet de police.

Pour moi, ces deux mots : de Saint-Arnaud, de Maupas, disaient tout : on était prêt !

Je suis obligé d'ajouter que l'attente du public fut moins satisfaite que la mienne. Ces douze jours avaient été rem- ])lis par des pourparlers ministériels, qui avaient transpiré dans la presse, mais qui n'avaient pas abouti à une solution. Il parut dans le Constitutionnel une lettre de M. Billault, disant qu'appelé par le Prince, il avait proposé un

cabinet, lequel n'avait pas été accepté. M. Billault n'avait pas encore atteint alors le niveau remarquable où il s'éleva plus tard par son talent; il était même un peu démodé parmi les conservateurs, par suite d'un certain discours sur le droit au travail, prononcé à l'Assemblée constituante, et dont la tendance socialiste avait été exagérée pat* les journaux monarchistes. Cependant le monde parlementaire s'était persuadé que le Prince, ayant refusé M. Billault, avait du vouloir choisir des hommes encore plus distingués que lui, et il n'y eut, parmi les vieux idolâtres de la tribune, qu'un cri d'ahurissement, lorsque le Moniteur annonça que M. Corbin, procureur général à Bourges, prenait les sceaux à la place de M. Rouher; que M. deThorigny, ancien avocat général, prenait l'intérieur à la place de M. Léon Faucher; que M. Blondel, inspecteur général des financeSj recueillait la succession de M. Fould, et que M. le marquis de Turgot, quoique porteur d'un beau nom, acceptait le portefeuille des affaires étrangères à la place de M. Baroche.

Assurément, tous les membres du nouveau cabinet étaient de fort honnêtes gens et personnellement des hommes distingués; mais il faut bien reconnaitre qu'au point de vue politique, ils n'avaient pas grand crédit; et les parlementaires ne les trouvaient pas des adversaires dignes d'eux. Aux yeux du public, c'était un cabinet effacé, destiné à Texpédition courante des affaires; aux yeux des politiques plus avisés, attentifs à la lutte des deux pouvoirs, c'était un écran qui masquait une solution pressentie, prochaine et définitive; à mes yeux, comme à ceux d'un petit nombre d'initiés, c'était le mi-

nistère Saint-Arnaud, c'est-à-dire un appel au peuple, avec un scrutin solennel, placé sous la protection de l'armée, contre la violence de Témeute.

Le nouveau ministère, formé le 27 octobre, attendait l'Assemblée, qui s'était ajournée au 4 novembre. Le choc élait donc prochain, il devait éclater à Toccasion du message. Quel serait-il? Le Comtilutionnel du 27 octobre posait cette question : « Le message sera-t-il un cartel? )» Il devait l'être au moment où le Comtilulionnel parlait ainsi; le public l'ignora, ainsi que les circonstances qui modifièrent son caractère.

Tous ceux qui furent les confidents ou les collaborateurs un peu intimes du prince Louis-Napoléon connurent ces deux dispositions de son esprit, d'être toujours son propre conseiller, dans les conjonctures délicates et difficiles, mais en même temps de donner beaucoup à la réflexion, avant d'agir. Le 27 octobre 1851, son parti était pris; si l'Assemblée persistait à résister au vœu général en faveur de la révision do la Constitution, il pas* serait outre à un appel à la nation. Voulant le faire, il avait d'abord résolu de laisser assez clairement pressentir son dessein dans le message, pour que l'opinion ne s'y trompât pas. Deux coups lui paraissaient indispensables à frapper : rendre au peuple le suffrage universel, confisqué par les parlementaires dans la loi du 31 mai 1850, et conjurer la vaste conspiration démagogique organisée en France et en Europe pour le mois de mai 1852. Ces deux déclarations étaient nettement formulées dans le projet de message; mais il contenait, en outre, assez clairement pour qu'on ne s'y méprit pas, la résolution

d'atteindre ce double but avec le concours de rAsseroblée, si elle le donnait ; sans son concours, si elle le refusait.

C'est sur cette première rédaction que le Prince, m'ayant fait l'honneur de me lire l'ébauche de son projet de message, dans son cabinet de Saint-Cloud , m'adressa cette question : « Croyez-vous qu'ils me mettent en accusation, si je leur tiens ce langage? > Au point où je le savais de ses dispositions, et où je le supposais de ses préparatifs, une mise en accusation ne m'inquiétait guère, et je n'hésitai pas à conseiller la résolution à un homme résolu; la réflexion et peut-être le conseil d'au« tres amis firent disparaître tout ce qui pouvait trahir le parti pris. Le message ne conserva que la proposition de rapporterlaloidu 31 mai et la dénonciation des complots démagogiques. Le Prince prit donc , par rapport à la Chambre, une position défensive, et lui laissa le soin et le péril de porter les premiers coups.

Je ne dois pas oublier un joli mot du Prince, en me parlant du retrait de la loi du 31 mai : « Je ne veux pas être la branche cadette du suffrage universel. » Je redis le mot à M. Véron, qui était friand de ces délicatesses, et qui en orna un de ses articles, qu'il dictait à son ami M. Millot.

L'Assemblée répondit au message par les cris les plus violents, et, surexcitée jusqu'à la sédition, elle mit en avant, le 7 novembre, une idée qui était un véritable coup d'État. C'était cette fameuse proposition des questeurs, qui enlevait au président de la République le commandement direct de l'armée, à lui exclusivement réservé par l'article 50 de la Constitution, pour le conGer aux

questeurs, OU à Tun d'eux, c'est-à-dire à M. Baze éventuellement.

Pour que le lecteur puisse apprécier la moralité de la crise qui se prépare, il faut que je place sous ses yeux cette proposition des questeurs, le modèle le plus accompli des actes de folie que la passion politique peut inspirer quelquetois aux hommes de parti. Il s'agissait, pour les auteurs du [irojet, non pas de confirmer au président de l'Assemblée, qui l'avait déjà en vertu de l'article 32 de la Constitution, < le droit de fixer rimportance des forces militaires pour sa sûreté, d'en disposer et de désigner le chef chargé de les commander »; mais d'enlever au Prince, chef du pouvoir exécutif, le droit de donner des ordres, non seulement à l'armée, mais aux fonctionnaires. La proposition des questeurs contenait, en conséquence, les dispositions suivantes:

Article premier. — Le président de l'Assemblée nationale a le droit de requérir la force armée et toutes LES AUTORITÉS dout il juge le concours nécessaire. Ces ré(yiisitions peuvent être adressées directement a tous les OFFICIERS, commandants ou fonctionnaires, qui sont tenus d'y obtempérer immédiatement, sous les peines portées par la loi.

Article deuxième. — Le président peut déléguer son droit de réquisition aux questeurs ou à l'un d'eux.

Ces deux articles contenaient, sous la forme la plus brutale et la plus provocatrice, la confiscation, au proGt de TAssemblée, de ses trois questeurs et même de Tua

d'eux, de tous les droits assurés au président de la Képu* blique. En effet, si le droit de réquisition directe, illimitée, absolue, sur tous les officiers, sur tous les fonctionnaires, était attribué au président de TAssemblée, ou par celuici aux questeurs, quelle autorité restait-il entre les mains du Prince, chargé du pouvoir exécutif? — Absolument aucune.

Si les questeurs pouvaient requérir directement un colonel, le ministre de la guerre était supprimé.

Si les questeurs pouvaient requérir directement un préfet, le ministre de l'intérieur était supprimé.

Si les questeurs pouvaient requérir directement un procureur général, le ministre de la justice était supprimé.

Ce n'était pas tout encore. Le droit de réquisition directe des questeurs brisait la hiérarchie administrative et dissolvait le gouvernement. En requérant un officier d*un grade inférieur ou un fonctionnaire subalterne, les questeurs eussent brisé par cela même l'autorité de tous les pouvoirs supérieurs. Un simple chef de poste, lieutenant ou capitaine, directement requis par les questeurs, c'était la révocation du colonel, des généraux de brigade et de division, et du général en chef; un simple sergent de ville, requis par les questeurs, c'était la destitution du préfet de police. Si les questeurs étaient obéis, c'était un bouleversement de tous les pouvoirs publics; s'ils n'étaient pas obéis, c'était la guerre civile, inaugurée par l'Assemblée.

Et puis, où était la part du peuple, la part de la volonté et de la souveraineté nationales, dans cQtte confis*;

cation à la fois audacieuse et naïve des pouvoirs dévolus au chef de l'État par la Constitution? Un recours à la nation se conçoit toujours; les peuples divisés et agités n'ont pas quelquefois d'autre moyen pour dénouer les crises sociales ; mais livrer un grand pays au président d'une Assemblée, et autoriser celui-ci à le livrer à trois députés n'ayant d'autre mandat spécial que de régler le bois, le charbon, l'huile, le bouillon et les sirops du Parlement,— c'était un attentat contre le bon sens et un défi jeté à l'opinion publique.

L'opinion publique le releva. Si passionnée qu'elle fût, TAssemblée s'était laissé pénétrer à la longue par ce coin finalement irrésistible, qu'on appelle le souffle populaire. Elle le laissa bien voir le 13 novembre. Après avoir accueilli la proposition de rapporter la loi du 31 mai par des huées, elle ne trouva, pour la repousser, qu'uNE voix de majorité, sur sept cents votants* Elle se crut perdue, lorsque, sans appui au dehors, elle se vit sans majorité au dedans. Environ cent députés, légitimistes et orléanistes, se crurent arrivés à la dernière heure de leurs pouvoirs et passèrent la nuit du 13 au 14 en permanence, à l'Assemblée. Cinq ou six, affolés de terreur, firent des patrouilles aux Champs-Elysées, effrayant les ivrognes attardés des mystérieuses clartés de leurs lanternes sourdes. Divers journaux, notamment le Constitutionnel du 16, amusèrent leurs lecteurs du récit de cette panique.

Telle était la défaveur où était tombée l'Assemblée, que ses partisans redoutaient pour elle une manifestation des faubourgs. Le journal de M. Adrien de La Valette

poussa la Chambre à un coup d'État contre la présidence : « Minorité, disait-il, le 15 novembre, il est temps encore! Il faut agir ! Un acte vigoureux peut seul étouffer une manifestation prochaine des faubourgs. » Cet acte de vigueur, c'était la confiscation des pouvoirs du président de la République, par l'adoption de la proposition des questeurs ; car ainsi parlaient alors ceux qui ont reproché plus tard au Président d'être sorti de la légalité.

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