‹ Souvenirs du second empireChapitre 20 sur 29 · IMMINENCE D'UNE CRISE VIOLENTE · texte numérisé non relu

IMMINENCE D'UNE CRISE VIOLENTE

J'en raconte les combinaisons et les préparatifs dans un article du (institutionnel, — C'est une pièce historique. — Le Prince est résolu à la résistance. — Ordres donnés. — Discussion de la proposilion des auesteurs. — Séance tumultueuse. — Belle attitude du général de Saint-Arnaud. — La proposition des questeurs est rejetée. — Les épées rentrent au fourreau.

Il n'y avait donc pas d*illu9ion à se faire ; la proposition des questeurs, c'était le président de la République dépouillé de ses pouvoirs, la Constitution foulée aux pieds, et un coup d'État fait par la Chambre. Dans In pensée à peine voilée des légitimistes et des orléanistes, c'est M. le général Changarnier qui devait être chargé d'exécuter le vole de l'Assemblée ; et telle était la notoriété de la combinaison, que je la révélai dans un premier article du Constitutionnel^ le 9 novembre, et que, dans un second article signé, je la racontai parle menu, leS4 novembre, en tête du journal. L'article, où la dictature du général était formellement dévoilée, fut porté e lendemain à la tribune, par M. Creton, député de la

Somme; mais les faits étaient si publics, que, sur Tavis de M. Berryer, la Chambre refusa les poursuites.

De son côté, le Prince avait le sentiment si vif et si net de l'atteinte portée à son autorité légitime par la proposition des questeurs, qu il était résoluà la repousser par la force. Le général de Saint-Arnaud, ministre delà guerre, avait reçu ses ordres, et le général Magnan, commandant en chef de l'armée de Paris, avait pris toutes les dispositions nécessaires pour les exécuter.

Telle était la situation politique le 17 novembre, jour où devait être discuté le rapport de M. Vitet, concluant à Tadoption de la proposition des questeurs. L'Assemblée serait inévitablement houleuse, comme aux jours des grandes luttes. Le général Magnan et M. de Maopas, préfet de police^ avaient voulu assister à la séance, dans une tribune, pour suivre la discussion et observer la tournure que prendraient les événements. Pour moi, j'avais d'abord mieux aimé rester libre de mes moQve«« ments et attendre, moitié chez M. Véron, moitié à l'Elysée, le résultat de la séance ; mais la fièvre de rim*patience me prit, comme les autres, et je me rendis à l'Assemblée.

Quelque grande ({ue fut ma confiance, je ne pouvais me défendre d'une profonde émotion. Comme je le dis, le 24, dans mon article du Constitulionnel^ je savais que les conspirateurs de l'Assemblée avaient c la main ferme et vigilante de la justice suspendue à un pouce de leur collet » ; je savais qu'en cas de vote de la proposition c le président de la République ne se laisserait pas escamoter, et qu'il y aurait, dans la soirée, échange de

coups de fusils, ou mieux encore > ; mais l'approche , des grandes crises préoccupe toujours les plus fermes, auxquels le calme ne revient tout entier que dans l'action.

A l'instant même où s*ouvraient les débats, un incident imprévu pour le public vint en affirmer la portée révolutionnaire. M. Dupin, qui présidait la séance, fit connaître à l'Assemblée qu'il recevait du Conseil d*État le projet de loi relatif à la responsabilité du président de la République. Ce projet de loi, exhumé des cartons du Conseil d'État, où il dormait depuis plus de deux ans, contenait cette clause significative : c Lorsque le président de la République esf aceusé^ il cesse ses fonctions. » Et pour qu'il ne restât aucun doute dans les esprits les moins attentifs, un député de la gauche, M. Dain, déposait un projet de mise en accusation.

S'il se trouvait dans la Chambre une majorité pour voter la proposition des questeurs, cette même majorité voterait la mise en accusation ; et alors, par le fait seul de l'accusation, le Prince se trouvait suspendu de ses fonctions, c'est-à-dire escamoté. C'était donc sur une question de vie ou de mort entre les deux pouvoirs que la séance s'ouvrait.

M. Ferdinand de Lasteyrie, député de la Seine, porta les premiers coups. Il offrit le retrait de la proposition des questeurs, si les ministres reconnaissaient que le droit de réquisition directe, réclamé par eux, découlait de la Constitution.

Le général de Saint-Arnaud, qui n'avait pas l'habitude de capituler sans combat, répondit par un refus. C'était

son début oratoire. Cet énergique soldat parla comme l'eût fait la raison elle-même. Il maintint au chef de rÉtat la disposition générale de l'armée, avec l'unité du commandement dans ses mains; il laissa au président de l'Assemblée le droit que lui donnait la Constitution de fixer rimportance des forces militaires établies pour ^sa sûreté, et d'en disposer, mais sans porter atteinte à la hiérarchie militaire, et en conservant intacte l'autorké supérieure du ministre de la guerre.

Exprimée avec netteté et avec concision, cette observation semblait épuiser le débat ; mais Torage grondait dans TAssemblée; les interruptions et les cris trahissaient des passions mal contenues, et c'était moins une discussion qu'une bataille désespérée.

Les républicains, auxquels le retrait delà loi du 31 mai venait rendre l'intégrité du suffrage universel, se sentaient vaguement favorables à la cause du président de la République. La coahtion des partis monarchiques les inquiétait, et la dictature du général Changarnier, hautement annoncée dans les salons, leur donnait à réfléchir sur les dispositions d'un homme qui avait offert de chasser la Chambre le 19 janvier 1849, et qui avait crosse les démagogues insurgés, le 13 juin suivant. Plusieurs d'entre eux interpelèrent les monarchistes. M. Crémieux les somma de dire à la Chambrece qu'ils disaient ailleurs. M. Michel, de Bourges, défia M. Vitet d'énoncer clairement le péril dont il parlait dans son rapport, excité par cette provocation, M. Vitet eut l'imprudence de répondre: c Vous me demandez où est le péril ? Eh bien ! il est dans votre alUance avec celui que vous protégez ! •

Ce mot inconsidéré, qui montrait les monarchistes aussi hostiles aux républicains qu'au Prince-Président, souleva dans la gauche un violent tumulte, c Vous l'avouez donc, s'écria M. Schœlcher, la proposition est dirigée contre nous, et vous voulez que nous la votions? — J'étais pour la proposition, s'écria de son côté M. Charras : mais je me rétracte, si elle est contre la gauche et contre le peuple ! » Â ce moment, la proposition semblait perdue par la défection de la gauche, et la balance penchait visiblement du côté du gouvernement. Théoriquement la question était vidée ; il fallait la déplacer pour la reprendre ; M. Thiers s'élança à la tribune^ pour la mettre sur le terrain des passions. Il accusa le ministre d'avoir publié une récente circulaire, dans laquelle, en recommandant à l'armée la discipline^ il ne lui avait point parlé de l'obéissance aux lois. De bruyantes interruptions montrèrent à M. Thiers que son observation subtile et trop habile choquait les esprits loyaux ; et le général de SaintrÂrnaud lui adressa cette belle réponse :

cCe n'est plus mes paroles qu'on accuse, c'est mon silence. Le soldat n'est pas juge de la loi. Je n'ai trouvé ni utile ni digne de recommander à des chefs le premier de tous les devoirs. En rappelant l'armée à la discipline, je n'ai pas songé, je l'avoue, à faire desciendre la loi des hauteurs où elle réside. Que faites- vous par votre proposition ? Vous introduisez dans Tarmée l'esprit de délibération, qui est la ruine de la discipline. A côté des de^ voirs de Tobéissance, j'ai placé les devoirs de la responsabilité, car, sans la hiérarchie, il n'y a pas d'armée.

Il ne faut pas d'équivoque ; il faut que rAssemblée accepte ou rejette la proposition. »

Cette fois, et après ces paroles, la cause du Prince contre les questeurs semblait bien définitivement gagnée ; mais les partis monarchiques frémissants ne voulaient pas lâcher la proie convoitée, et une remarque du général Bedeau remit tout en question.

Il demanda au ministre de la guerre s'il était vrai que le décret du 11 mai 1848, un vieux décret de la Constituante, presque oublié et affiché dans les casernes, à l'occasion des troubles de Tannée 1849, eût été récemment enlevé par ordre du pouvoir exécutif?

Un tumulte extraordinaire suivit cette question. L'Assemblée, plus houleuse que jamais, se montrait désagrégée, passionnée, hésitante sur le parti à prendre ; et un silence solennel se fit subitement, pour attendre la réponse du général de Saint-Arnaud, de laquelle semtlait dépendre un parti grave et décisif. Calme, froid, résolu, le ministre, d'un ton plus ferme et plus accentué, laissa tomber de la tribune ces paroles :

c II est vrai que le décret était affiché, dans quelques casernes ; mais en présence de la proposition des questeurs, pour ne pas laisser d'hésitation dans les ordres donnés, je dois le déclarer, j'ai ordonné qu'on le re« tirât. »

Cette fois^ l'Assemblée prit tout à coup l'aspect des grandes séances révolutionnaires. Les interpellation^ s'échangeaient, mêlées d'injures. M. le général Changar^ nier s'approcha du commissaire de police de l'Assemblée, placé près de la tribune, et lui adressa à voix basse

quelques paroles qui furent interprétées comme un ordre de fermer les portes extérieures du palais. Des cris menaçants étaient dirigés contre les ministres. On criait de divers côtés : « Arrêtons-les ! — Arrêtons-les tous à leurs . bancs ! » L'anxiété était dans tous les esprits, et le doute germait dans les cœurs les plus résolus. Qu'allait faire l'Assemblée? A cette heure, nul n'aurait pu l'affirmer.

M. de Morny, qui avait un rôle éventuel à jouer, sortit avant le vote. Le général de Saint-Arnaud, voyant la tournure révolutionnaire que prenait la séance, se pencha à l'oreille de M. de Thorigny, et lui dit : c Si je sortais, à tout événement? — Oui, lui répondit le ministre de l'intérieur, sortez ; nous resterons ici jusqu'à la fin. • Le général de Saint-Arnaud sortit lentement, et comme un collègue s'étonnait de le voir partir, sans attendre le vote, il lui répondit, en souriant : c On fait trop de bruit dans celte maison ; je vais chercher la garde. »

Au moment même où, arrivé près de la porte, le ministre de la guerre lançait un regard significatif au général Hagnan et à M. de Maupas dans la tribune où ils étaient, un officier du 49* de ligne se faisait ouvrir cette tribune et disait au commandant en chef de l'armée de Paris : < Sortez bien vite; l'ordre vient d'être donné de vous arrêter. » Le général se leva à l'instant, avec le préfet de police , et tous deux se rendirent au quartier général de l'armée de Paris, aux Tuileries, ou le ministre de la guerre venait d'arriver avant eux. Delà tous trois allèrent à TÉlysée, pour y prendre les instructions suprême?, qui étaient prêtes, et ils regagnèrent leurs postes respectifs pour y attendre Tordre d'agir. *

Ainsi, vers sept heures, la Chambre paraissait complètement bouleversée, et son vote ét^it incertain pour tout le monde. Des groupes nombreux de conservateurs; favorables à la politique du Président, environnèrent, un peu effarés, les bancs des ministres, ne dissimulant p^s la difficulté qu'ils trouvaient à voter pour lui après le tumulte qu'avait soulevé le dernier incident. M. de Thorigny, minisire de rintérieur, leur dit avec fermeté : € Messieurs, votez comme vous voudrez : nous sommes prêts à tout. » Sur ces paroles, vivement accentuées, on se regarda : les amis du Prince comprirent qu'ils avaient affaire à un gouvernement résolu ; ils allèrent répéter sur les bancs les paroles du ministre, et tous firent résolument leur devoir.

La gravité de la situation tenait tous les esprits en suspens ; les tribunes elles-mêmes attendirent le vote. A huit heures moins un quart, au milieu d'une anxiété profonde, M. Dupin prononça le résultat du scrutin :

Nombre des votants 708

Majorité absolue 355

Pour la proposition des questeurs 300

Contre 408

L'intrigue monarchique et la dictature du général Changarnier étaient donc battues par plus de cent voix de majorité relative,

M. Rouher porta ce vote à TÉlysée, où la décision de l'Assemblée était attendue comme une déclaration de guerre, et la main sur la garde de l'épée. Au milieu du eilence qui suivit la courte lecture, le Prince dit : « Cela

vaut peut-être mieux. » Gomme on envoyait un officier d'ordonnance au quartier général et au ministre de la guerre pour décommander les mesures arrêtées, H. de Morny demanda s*il ne valait pas mieux laisser aller les choses, puisqu'on était prêt, c Non, répondit le Prince ; la Chambre m'a donné raison ; je ne veux pas me donner tort envers elle, en ne tenant pas compte de son vote. »

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