LES DEUX DICTATURES
c Malgré le calme à peu près universel des esprits, malgré Tindifférence profonde des populations pour la politique, malgré Thorreur de Tagriculture, de l'industrie, du commerce, de toutes les familles honnêtes, de tous les individus sensés, pour des bouleversements nouveaux, il ne s'est jamais autant brassé de conspirations, autant préparé de coups de main qu'en ce moment, dans les régions élevées de la société et parmi les chefs des anciens partis. Les ambitieux, les factieux, ne veulent pas que Tordre se rétablisse, que le travail se rassure, que les affaires se relèvent, si la société^ sauvée et raffermie, doit échapper à leurs plans de domination et d'exploitation. Ils se résignent à voir encore les rues de Paris dépavées, les étrangers en fuite, les boutiques fermées, Témeute chantant le Ça ira! les populations épouvantées par les prédications des clubs ; ils se résignent à tout, excepté à voir périr leur importance.
c Nous avons déjà échappé par miracle à plus d'une de ces révolutions de serre chaude, préparées dans trois ou quatre salons politiques, délibérées dans des bureaux de journal, nouées dans les couloirs parlementaires : les miracles sont rares, et il serait téméraire d'y compter. La France peut se réveiller demain, après-demain, tous les jours, au bruit formidable d'un écroulement universel ; il faut au moins, si elle périt sous des ruines, qu'elle sache qui les prépare et d'où elles viennent. Nous
ne dirons rien qui ne se dise tout haut dans le monde politique, et nous ne sommes pas tenus à plus de discrétion que les conspirateurs.
c Lundi dernier, il y a huit jours aujourd'hui, on a été à l'épaisseur d'un cheveu des coups de fusil et de la guerre civile. Les partis qui se disputent le pouvoir avaient jeté dans l'Assemblée une proposition ayant pour objet, moins encore de donner une armée au pouvoir législatif que de jeter de l'indécision, du désordre dans les troupes, et de fournir à un général audacieux Toccasion et le moyen d'entriiiner un régiment. Si l'Assemblée avait eu la faiblesse de prendre seulement en considération la proposition qui lui était soumise, on lui eût subitement arraché un acte d'accusation. Les conspirateurs avaient préparé leur coup de main; armés d'un vote plus ou moins concluant, plus ou moins explicite, ils auraient arrêté les ministres en pleine séance, ^t, si ce début avait été heureux, ils auraient immédiatement essayé d'enlever le Président.
« Mais, comme on doit le supposer, le président de la République et ses amis sont médiocrement disposés à se laisser escamoter ; les assaillants eussent donc été accueillis à coups de fusil, ou mieux encore, et la bataille s'engageait dans les rues immédiatement. Ce résultat a été possible jusqu'à sept heures et demie : le vote de TAssemblée la fait évanouir. Certainement rien n'est plus insensé, plus monstrueux, plus criminel qu'un tel dessein ; il n'en est pas moins la vérité pure, et il n'est personne dans le monde politique qui en ignore les détails.
« Cette conspiration flagrante, incessante, Qontre le président de la République, a pour auteurs des hommes parlementaires, chefs avoués du parti légitime et du parti orléaniste, profondément divisés entre eux, mais unis par la haine commune que leur inspire l'Élu du 10 décembre.. Elle est organisée depuis dix-huit mois, et du temps où un général notable occupait les Tuileries, il se tint dans ses salons des réunions d'hommes politiques considérables, réunions où Ton mit en délibération d'arrêter Louis-Napoléon Bonaparte et de le mettre à Vincennes. Il ne saurait y avoir à ce sujet aucun doute : un ancien premier ministre de Louis-Philippe, qui assistait à ces réunions, avertit le président de la République de ce qui se tramait contre lui.
c Abandonnée quelques mois, à la suite des voyages à Wiesbaden et à Claremont, celte ancienne conspiration des légitimistes et des orléanistes contre TÉlu du 10 décembre a été reprise récemment, et elle a été cimentée par l'abandon de la proposition de M. Creton et de la candidature de M. le prince de Joinville.
c Quoique imaginée et conduite par d'anciens ministres et par des vétérans des Assemblées législatives, cette conspiration dépasse en ridicule toutes celles qui sont enregistrées dans les livres de Saint-Réal et de Vertot. Les conjurés ont pour but de créer une dictature, agissant avec l'appui et sous le contrôle de l'Assemblée actuelle, qui se prorogerait indéfiniment et se déclarerait Convention. Le dictateur est désigné par «tout le monde : c'est H. le général Changarnier.
< Nous ne voulons pas discuter ce projet. Enlever
Tannée au Président, à l'Élu du pays, à la défense de la loi et de Tordre, et la donner comme un mobilier, comme un outil même, par un vote de TÂssemblée, à un Pichegru de rencontre, c'est purement et simplement insensé. Aucun pouvoir, quel qu'il soit, ne réussirait à triompher de Téquité, de la morale, du bon sens, de la conscience publique. L'Assemblée, entraînée, séduite, débordée, comme bien d'autres assemblées, pourrait, pour son malheur et pour le nôtre, faire un dictateur : elle pourrait lui donner un titre, elle ne lui donnerait pas de Tautorité et de la force, parce qu'il n'y a ni force ni autorité en dehors de ce qui est honnête, de ce qui est droit. Supposons l'impossible, supposons un dictateur réel, sérieux, tout-puissant, quoique fabriqué à la hâte dans un moment de tumulte. Le premier acte de son pouvoir serait de chasser l'Assemblée qui l'aurait créé, ne serait-ce que pour éviter Taffaiblissement qui résulterait pour lui de la dislocation forcée d'une majorité de coalition et de hasard.
« Ainsi, quatre ou cinq anciens ministres, dix à douze anciens députés blanchis sous le harnais, des hommes murs et qu'on devrait croire sensés, jouent et voudraient faire jouer à l'Assemblée nationale le rôle que voici : Remplacer, à la tète de la société, TÉlu de six millions d'hommes par Téiu de quinze ou vingt conspirateurs ; le neveu de l'Empereur, par un général sans fait d'armes et sans illustration; un nom magique par un nom impuissant ; un pouvoir régulier, honnête, qui défend la société, par un pouvoir irrégulier, révolutionnaire, qui la mine et qui la trouble ; une autorité forte, respectée,
devant laquelle les factions se contiennent, parce qu'elles la voient appuyée de l'assentiment du pays ; en somme, un ordre de choses qui convient à la France, qui rassure r£urope, qui donne des garanties ai;i rétablissement des conditions normales de la civilisation, par un état de choses qui n'aurait ni l'aveu de la France, ni l'assentiment des peuples voisins^ et qui n'inspirerait et ne saurait inspirer à qui que ce soit de sensé et de loyal ni estime, ni confiance, ni sécurité.
€ C'est là la route, pavée de désordres, d*aventures, de révolulions, dans laquelle marchent depuis près de deux ans quelques-uns des grands hommes d'Etat qu'on nomme les chefs de la majorité, avec la perspective d'arriver, après une longue suite de hasards heureux, à quoi ? Â faire décréter par l'Assemblée une dictature, dont le premier acte logique et nécessaire, serait de faire sauter l'Assemblée par les fenêtres. Cette extravagante conception, sur le succès de laquelle on comptait lundi dernier, à sept heures et demie du soir, et qui s'écroula à huit devant le vote de l'Assemblée, pourquoi a-lrelle échoué? Parce qu'elle aboutissait à une dic- . tature blanche.
c Les Montagnards, qu'on avait, depuis quelques jours, sondés et caressés, avaient flairé le danger caché sous ce bloc de farine. Ils avaient vu ce qu'il y avait en effet: un général qui les avait crosses, en attendant mieux, le 43 juin 4849, un général qui avait, dans le temps, proposé de chasser l'Assemblée constituante ; un dictateur dont la mission tracée à l'avance, consistait à déporter le terrorisme et le socialisme, à supprimer vio-
leinment la République, et à opérer, à la pointe de ses i^aïonnettes une restauration légitimiste, orléaniste ou fusionniste suivant l'occurrence. A tout prendre, et malgré leur haine profonde pour le Président, les Montagnards avaient aisément compris qu'en cette circonstance sa cause était la leur, puisqu'il représentait le maintien du suffrage universel et celui de la République. C'est pour cela qu'à l'exception des agitateurs et des ambitieux de l'école du National et des républicams parlementaires de récole de la Convention et du comité du Salut public, les Montagnards repoussèrent en masse la proposition des questeurs, au moment même où M. Baze allait déposer son acte d'accusation contre M. de Saint- Arnaud^ et où quelques conspirateurs impatients s'écriaient derrière le banc des ministres : « Tous ! tous ! Il faut les €■ arrêter tous, pendant qu'ils sont ici ! »
c Abattus par leur effroyable échec, qui venait s'ajouter à un autre échec de la veille, au sujet de la loi du 31 mai, remis à peine de leurs patrouilles nocturnes et de deux ou trois mauvaises nuits passées hors de chez eux, dans des lits d'emprunt, les chefs de la conspiration résolurent de tenter un dernier effort. Voici le nouveau plan qu'ils arrêtèrent, plan que nous avons entendu exposer il y a cinq jours, plan avoué tout haut, samedi, dans les bureaux de l'Assemblée, plan dont la coalition de tous les partis hostiles au président de la République annonce la réalisation et révèle les secrets !
c Pourquoi les Montagnards avaient-ils voté en masse contre la proposition des questeurs ? Parce qu'elle avait pour objet de créer une dictature blanche, et de re^
mettre le pouvoir absolu aux mains d'uD général chargé de 10S déporter, et, au besoin, de les mitrailler. Il s'agis^ sait donc d'imaginer un plan nouveau, qui rassurât les Montagnards, et qui leur permit, en même temps d'écouter leur haine contre le président de la République, et de se réunir, sans danger, à une coalition de légitimistes et d'orléanistes.
c Ce plan n'était pas difficile à trouver, et nous l'entendions exposer, nous Tavons dit, il y a cinq jours. Il s'agissait tout simplement de changer la couleur de la dictature et le nom du dictateur.
c Pour des légitimistes, des orléanistes et des fusionnisles, c'est-à-dire pour des gens coalisés à trois, il eu devait peu coûter de se coaliser à quatre, ou même à cinq. L'échec public, éclatant^ irrémédiable de M. le général Changarnier permettait aux conjurés de le laisser à l'ambulance, et de donner à un autre son commandement. C'est ce qui a été fait, après de courts débats ; et les mêmes hommes d'État, qui, la semaine dernière, risquaient les destinées de la France sur une dictature blanche, avec M. le général Changarnier, vont les risquer, cette semaine, sur une dictature rouge, avec H. le général Cavaignac. Voilà où nous en sommes : ce pays est, comme on voit, joué à croix ou pile : croix a perdu, peut-être que pile gagnera.
. « Nous entendons d ici les hommes sensés lisant, en province, ces révélations qui sont à Paris des faits publics et des vérités triviales; nous les entendons se récrier contre de tels plans, de tels desseins et une telle conduite, attribués à des hommes qu'on est convenu de
\m SOUVENIRS DU SECOND EMPIUE
considérer comme les plus fermes soutiens de Tordre, comme les chefs des partis conservateurs et monarchiques, comme les guides et l'honneur de la majorité. D'abord, nous prierons ces hommes sensés et honnêtes, dont les vœux et les prières sont méconnus par les factions, de nous dire ce qu'ils pensent de ceci :
c Dans la commission nommée pour examiner le projet de loi sur la responsabilité du président de la République, avec qui .sont coalisés M. Creton et M. Jules de Las-^ teyrie, deux partisans déclarés du rappel des princes d'Orléans et de la candidature de H. le prince de JoinvilIe?AvecM. Dufaure, qui s'est énergiquement opposé à ce rappel ; avec M. Berryer, M. Béchard et M. de Laboulie, adversaires inflexibles de cette candidature. Avec qui est coalisée M. Berryer, auteur du beau discours sur la monarchie légitime? Avec M. Marc Dufraisse, auteur de Tapologie du meurtre de Louis XVI. Avec qui sont coalisés les légitimistes ? Avec les orléanistes. Avec qui sont coalisés les royalistes? Avec les démagogues et les terroristes. Ainsi^ on se hait, mais on pactise; on se méprise, mais on s'allie; on s'injurie, mais on.se soutient ; on se montre le poing, mais on se donne la main. Que pensent de cela les hommes sensés et honnêtes de tous les partis ?
c C'est l'usage, nous le savons, de considérer ces honomes dont nous parlons : M. Berryer, M. Thiers, M. Béchard, M. de Laboulie, M. de Lasteyrie, M. Creton même H. Dufaure, jusqu'à un certain point, comme les chefs et les soutiens des partis conservateurs et monarchiques. Voilà précisément la profonde el déplorable
erreur dans laquelle des journaux de coterie entretiennent les populations paisibles, confiantes, vivant loin des affaires ! Ces homnnes sont et ne sont que de purs révolutionnaires, parlant, agissant en révolutionnaires, sous la bannière des royalistes et des conservateurs, dont ils compromettent les principes et dont ils perdent la cause.
c L'habitude des ruses, des compromis, des coalitions parlementaires a profondément dépravé ces intelligences, qui ne croient plus à rien, qu'à leur ambition et à leur vanité. Ils ont pu être, ils ont été des hommes politiques, faisant de la doctrine monarchique et conservatrice; ils ne sont plus que des avocats et des factieux, incidentant contre l'ordre, et faisant des révolutions contre la société.
■ Mais enfin, nous demandera-t-on peut-être, par ' quelles idées, par quelles paroles ces hommes, encore plus ou moins considérables, cherchent-ils à excuser les violences, les coalitions, les conspirations dont ils sont les inventeurs et les directeurs? Mon Dieuj ils ne les dissimulent, ni ne les excusent. L'un d'eux, l'un des plus considérables, disait, il y a deux jours à un ami : € Je suis de votre avis, c'est insensé; mais, que voulezvous? /Z/aw/ en finir! Il faut en finir! — Et de quoi donc î — Mais c'est fort simple, il faut en finir du nom de Louis-Napoléon Bonaparte, qui se popularise de plus en plus; de la sagesse de son gouvernement, qui lui concilie toutes les familles paisibles et honnêtes; de ses chances de durée, qui s'augmentent et qui se consolident par la division et par la passion de ses adversaires ; il faut en finir de cette autorité qui s'impose par le besoin qu'on
en a, et sous laquelle le dégoût du désordre et des agitations diminuerait fort l'importance de quelques personnages vivant de luttes, des difficultés et des crises politiques, comme les condottieri du moyen âge vivaient des guerres des États.
c Sauf à s'entendre sur les termes, nous croyons aussi qu'il ne serait pas mal d'en finir. Le régime parlementaire a besoin d'en finir avec les brouillons qui le dépopularisent et qui le perdent; le pays a besoin d'en finir avec les minorités remuantes, exigeantes et factieuses» qui le troublent, qui le ruinent et qui te déshonorent.
c Certes, te régime parlementaire a de fortes racines en France, mais ce serait une erreur de penser que ce régime ne serait pas mis sérieusement en péril, si, sans le savoir et sans le vouloir, il devenait l'auxiliaire des factions et le foyer le plus actif des troubles publics. Et il ne faut pas un grand nombre de brouillons pour détruire les corps les plus augustes et les plus respectés ; il suffit de d'Eprémesnil et d'Adrien Duport pour ruiner, en 1789, les treize parlements de l'ancienne France.
c Certes, les partis monarchiques, surtout. dans les campagnes, sont honorés par les populations ; mais ce serait une erreur de croire que le spectacle de ces partis, coalisés avec les démagogues, ne détruirait pas promptement ces sentiments de déférence et de respect. L'alliance de M. Berryer, de M. Béchard, de M. Creton, de M. de Lasteyrie avec M. Emmanuel Arago et avec M. Marc Dufraisse coûtera plus, qu'on s'en souvienne, à M. le comte de Chambord et à M. le comte de Paris que ne coûtèrent à leurs familles les révolutions de 1830
et de 4848. Ces deux révolutions ne leur ôtèrent qu'un trône : l'alliance avec les terroristes leur ôtera le respect et la confiance du pays.
c Si Von nous demande maintenant quel danger présente, pour l'ordre public en général, et pour la situation du président de la République en particulier, la dictature rouge, essayée après la dictature blanche^ nous répondrons qu'à notre avis elle n'en présente aucun dans aucun cas.
c D'abord, c'est notre espoir et notre conviction, la même raison qui a détourné les Montagnards de la dictature blanche détourna les vrais et honnêtes conser* vateurs de la dictature rouge ; et l'Assemblée ne voudra pas plus livrer la France au général Cavaignac qu'elle n'a voulu la livrer au général Changarnier.
c Mais, allons plus loin, portons tout à Textréme et ne reculons devant aucune hypothèse. Supposons que la coalition égare et entraine l'Assemblée ; supposons qu'après avoir obtenu un vote hostile au Président dans la loi sur la responsabilité, la coalition victorieuse re« prenne, comme c'est son intention, comme cela nous a été dit depuis cinq jours, comme cela s'est dit hautement dans les bureaux de l'Assemblée, supposons que la coalition reprenne la proposition des questeurs, et qu'elle donne à cette proposition les cent huit voix de majorité qu'elle a eues contre elle ; eh bien ! nous disons que même dans ce cas l'ordre et le Président ne courront aucun danger ; car qui oserait garantir que l'Assemblée serait obéie ?
c Certes, en principe, en règle, en thèse générale,
la loi est et doit être toujours obéie ; mais Thistoire nous apprend que lorsque les pouvoirs les plus légitimes font un usage extrême de leurs droits les plus extrêmes, ils amènent infailliblement une résistance, une collision, une catastrophe. L'article 14 de la charte de Louis XVIII était un de ces droits extrêmes, dont la monarchie crut devoir faire un usage extrême contre lé vœu de Topinion publique : on sait ce qui arriva I
€ Aujourd'hui, l'Assemblée, qui n'a pas d'autorité constituée au-dessus d'elle, peut voter régulièrement tout ce qu'elle voudra : la loi sur ta responsabilité, la proposition des questeurs et cent autres choses pareilles ; mais comme ces mesures seraient une agression manifeste contre le Président, comme elles deviendraient un instrument pour les passions et pour l'intérêt des vieux partis, la moralité publique en serait offensée; le bon sens et l'équité des populations prendraient fait et cause pour l'opprimé contre les oppresseurs, et l'Assemblée, malgré son droit, malgré ses prérogatives, n'arriverait qu'à une bataille. Or> les batailles ont leurs hasards, habent sua fala; et prît-elle pour livrer la sienne l'épéc de ce générai qui est, à ce qu'il assure, habiltié à vaincre^ peu de gens voudraient peut-être figurer dans ses bataillons.
€ Donc, dans aucun cas, les conspirateurs ne sont dangereux. Sans parler de leur égarement, ils ont contre eux le pays tout entier, qui ne veut plus d'expériences, de bouleversements et de ruines. D'ailleurs ce qu^ils auraient contre eux de plus redoutable, ce seraient encore moins leurs adversaires que leurs alliés. Le pou-
voir, qui a la garde et la responsabilité de Tordre, est, comme bien on le pense, instruit de leurs desseins ei de leurs menées; et, quoiqu'ils ne la sentent pas, ils ont, chacun, la main ferme et résolue de la justice toujours suspendue à un pouce de leur collet. La preuve qu'ils ne sont pas à craindre, c'est qu'ils ne sont pas encore embarqués.
« Allez, allez, chevaliers errants des princesses perdues, comme la femme d'Énée, dans la bagarre des trônes qui s'écroulent et qui brûlent; conspirez tant qu'il vous plaira; promenez dans les ténèbres vos faces blêmes, que la peur agite, et signalez au pays les conjurations de TÉlysée pour masquer les vôtres! Personne ne se méprend sur vos projets, et personne ne les redoute. Si vous êtes sans pitié pour la France, si vous refusez, malgré ses prières, de lui épargner une révolution de plus, vous n'en serez pas moins pour vos efforts et pour votre honte. Aveuglés par vos passions, comme le taureau par le drap rouge, vous donnerez téie baissée sur la pointe de Tépée tendue et immobile qui vous attend !
c A. Granier de Cassagnac. »
L'effet de cette provocation fut immense ; à Paris, où la vente au numéro n'était pas d'usage pour les grands journaux, mille personnes avaient fait acheter le Constitutionnel avant midi ; en province, l'article sur les Deux Dictatures fut considéré comme l'annonce d'une solution prochaine et décisive ; partout on dit tout haut : c Si l'Assemblée accepte cette audacieuse attaque, et ne
traduit pas le journal à sa barre, elle avoue les desseins qu'on lui impute, et elle est peràue. »
Le lendemain, M. Creton, député de la Somme» demanda, avec force injures contre moi, que l'article fût poursuivi. M. Berryer fit repousser la proposition. J'eus la faiblesse de me fâcher des injures de H. Creton et de lui envoyer des témoins. Le bonhomme fit le plongeon d'usage, avec toute la grâce possible, et déclara qu*il n'avait pas voulu m'offenser.
C'est cet article que M. Véron m'avait fait lire, après diner, à ses convives, parmi lesquels était Auber, et dont il avait étudié l'effet sur le visage de la dame du corps de ballet.
limiNENCE DE LA CRISE
Soirée du 27 novembre, à T Elysée. — Le Prince me fait signe de le suivre. — Cionversation. — C'est pour bientôt. — Le Prince me demande un nouvel article, plus énergique. — Tout le monde veut en finir. — On cherche des solutions. — Réunions chez M. le comte Dam. — Chez M. Dariste. —Chez M. de Rancé. — On ne trouve pas de solution. — Soirée du l^ décembre, à FËlysée. — Question que m'adressent M. Denjoy et M. Bérard. — Proposition de M. de Falloux. — Confidence de M . de Heeckeren.
L*atmosphère était pleine d'orages, et nous touchions aux résolutions suprêmes. Trois jours après celui où avait paru Tarticle, le 27 novembre, il y avait réception à l'Elysée. J'y allai comme d'habitude. Beaucoup de gens avaient retenu la phrase finale de mon article : c Aveuglés par vos passions, comme le taureau par le drap rouge, vous donnerez tète baissée sur la pointe de l'épée tendue et immobile qui vous attend. » On con-^ cluait de cette menace que je savais beaucoup plus de choses que je n'en disais, et l'on m'interrogea de divers côtés. Je m'en défendis avec un naturel d'autant moins joué que je ne savais absolument rien du tout, si ce n'est qu'on était prêt.
Le Prince, debout au milieu du salon, avait près de lui un officier d*ordonnanc!|e, qui lui présenta successivement plusieurs personnes^ parmi lesquelles était M. Alfred de Vigny. Il avait déjà, pour ses réceptions, une habitude qu'il conserva aux Tuileries : pendant qu'il s'entretenait avec quelqu'un, il jetait à la dérobée ud regard autour de lui, pour voir si, parmi les visiteurs, il ne s'en trouvait pas auxquels il aurait quelque chose à dire. Connaissant cette habitude, j'avais soin de me tenir dans la sphère de ce regard scrutateur, et lorsque mes yeux avaient rencontré ceux du Prince, je savais, à ne pas m'y tromper, s'il avait ou non à me parler. Dans le premier cas, je me tenais à sa portée; dans le second, ma visite était faite, et je disposais de mon temps.
J'ai, pendant toute la durée de l'Empire, pratiqué cette réserve envers mes souverains. Certain de leur bonté pour moi, et sachant que leur porte ne m'était jaoïais fermée, dans les occasions sérieuses où j'avais lé désir qu'elle s'ouvrit, je me tenais à l'écart dans les réunions publiques, n'ayant pas besoin de multiplier les assurances d'un dévouement dont Leurs Majestés ne doutaient pas, en les laissant entièrement libres pour les personnes qui avaient moins d'occasions ou de facilités de les voir de près. J'eus même plus d'une fois roccasion de constater que les amis les plus éprouvés des souverains étaient, comme moi, les plus réservés, et il nous eût été souvent difficile, aux réceptions des Tuileries, de traverser, pour arriver à l'Empereur, la triple enceinte . de ceux contre lesquels nous étions obligés de le défendre à la Chambre.
Pendant les présentations du 27 novembre, j'avais deviné, en rencontrant le regard du Prince, qu'il avait quelque chose à me dire. J'attendis. Les réceptions flniés, il sortit du salon à pas lents, se dirigeant vers la salle où se tenait le conseil, et précédant son cabinet. En marchant, il m'adressa un long regard, qui voulait dire de le suivre. J'entrai dans la salle sur ses pas. Il marchait à pas lents^ et je me mis à marcher à côté de lui, sans mot dire, attendant qu'il engageât la conversation. Alors, sans me regarder, il me tendit familièrement le petit doigt de sa main droite, ce qui était sa manière habituelle de donner la main à ceux qu'il aimait particulièrement, et puis, faisant allusion à la phrase finale de mon article du 24 et à Tépée du toréador, il commença ainsi Tentretien :
c — Quelque belle que soit l'attitude que vous m'avez donnée, je ne puis pas la garder indéfiniment.
€ — Alors, dis-je avec vivacité, c'est pour bientôt?
< — Oui, me répondit le Prince, en me regardant avec fermeté.
« — Prince, répliquai-je, vous m'avez fait l'honneur, à Saint-Cloud, de me promettre que j'en serais? »
A cette observation, le Prince, qui s'était arrêté, re- ' prit sa marche, et son regard, qui s'était fixé sur moi, se déroba en s'abaissant vers le tapis. C'était sa manière, douce et inflexible, de déclarer qu'il ne voulait pas répondre. Je la connaissais, je me le tins pour dit et je continuai de marcher, en écoutant.
€ — J'approuve votre article, reprit le Prince, mais la situation est intolérable; il faut recommencer, et en
faire un second qui mette FAssemblée en demeure de prendre un parti décisif. Dites-lui, au nom de la sécurité publique et des affaires, qu'il faut qu'elle essaie de gouverner elle-même, ou qu'elle me laisse gouverner paisiblement; qu'il est urgent qu'elle renonce à ses desseins menaçants contre le président de la République, ou qu'elle les accomplisse virilement, en prenant pour elle seule, la responsabilité du présent et de l'avenir. La seule chose que je ne saurai accepter, et que je ne tolérerai pas, c'est de voir mon autorité tenue en échec et ma responsabilité engagée malgré moi. Elle peut prendre un parti décisif, soit en remettant à flot la proposition des questeurs, soit en fabriquant quelque autre machine de guerre; mais qu'elle retienne bien ceci: nous sommes au cinquième acte de la pièce, et il Tant que la toile tombe sur ma défaite ou sur la sienne. Allez, ne craignez pas d'en trop dire, et chauffez la chaudière énergiquemenX, car je désire qu'elle éclate. Je compte sur vous, n'est<;e pas ?
« — Prince, je tâcherai de répondre à votre confiance. >
Là-dessus, le Prince se retira dans ses appartements ; et, de l'air le plus indifférent que je pus trouver, je traversai le salon de réception, qui commençait à se vider. Je sortis en ruminant l'article que le Prince m'avait demandé; mais quatre jours seulement nous séparaient du 2 décembre, et je n'eus pas le temps de le publier.
Le petit discours que le Prince m'avait tenu, chacun^ amis comme ennemis, se l'adressait à lui-même. Le cri
public était : c II faut en finir! » La difficulté de la situation, c'était d'en trouver Tissue. Alors commença la course aux solutions; on discuta tout sérieusement, même le coup d'État.
Une première réunion eut lieu, vers le 20 novembre, chez M. le comte Daru, rue de Lille. Huit personnes, dont cinq encore vivantes, y assistaient; c'étaient, avec H. Daru : M. Baroche, M. Fould, M. Buffet, M. de Mon* talembert, M. de Chassaigne-Goyon, H. Quentin-Bauchart et M. Rouher. En votant sur la révision de la Constitution, un conseil général, celui des Pyrénées* Orientales, avait proposé de l'opérer à la simple majoritéf au lieu de la majorité des trois quarts, exigée par la Constitution. C'est à cette idée de majorité simple qu'on se rattacha.
H. Bouher posa la question avec une grande netteté, à l'aide d'un projet de décret contenant les cinq points suivants : l"" rééligibilité du Président; S"" établissement de deux Chambres ; 3® organisation de ces deux Chambres par l'Assemblée actuelle ; 41^ vote du décret à la simple majorité ; 8^ décret soumis à la ratification du peuple.
C'était un coup d'État, puisqu'on sortait de la Consti* tution par la rééligibilité du Président, et par le vote à la simple majorité; mais, aux yeux des hommes de bon sens, la ratification du peuple couvrait tout.
Les cinq parties du décret proposé furent acceptées à l'unanimité; mais restaient deux hypothèses inévitables, sur lesquelles il fallait prendre un parti et sur lesquelles on se divisa.
Que ferait-on si, la simple majorité étant acquise au
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décret, la minorité refusait d'obéir? Que ferait-on, si le décret n'obtenait pas noéme la simple majorité? Là était le véritable terrain du débat. La discussion fut vive et longue.
Cinq membres : M. Rouher, H. Baroche, H. Fould, H. Quentin-Bauchart, M. de Hontalembert, furent d'avis que si une majorité simple adoptait le décret, il fallait passer outre à la résistance de la minorité, même par la force. Les autres membres objectaient, hésitaient, refusaient. Un député ayant dit qu*on rétablirait la Constitution de Tan vni, M. Buffet répondit : c Constitution pour constitution, j*aime autant la constitution Harrast que la constitution Sieyès. »
La seconde hypothèse était de beaucoup la plus grave. Néanmoins, les cinq membres qui avaient accepté l'emploi de la force, pour le premier cas, Tacceptèrent pour le second. Ils dirent qu'il fallait, ou s'abstenir de porter le décret à la tribune, ou l'y faire prévaloir; Ils ajoutaient que, la sanction du peuple étant nécessaire, dans les deux cas^ cette ratiGcation couvrait toutes les responsabilités personnelles.
Sur ce second point, ceux qui n'avaient qu'hésité sur le premier, résistèrent absolument. H. de Hontalembert, dont la parole était si énergique, si persuasive, si colorée, fit les plus grands efforts pour vaincre ces résistances : il échoua. M. le comte Daru lui dit même, avec quelque vivacité : « Si le gouvernement du Président faisait ce que vous lui conseillez, avant six mois vous lui feriez de l'opposition. » L'événement donna raison au comte Daru.
Les hésitations d'abord, les refus ensuite, ôtant toutes chances à la proposition^ elle fut complètement abandonnée.
D'autres groupes, émus des mêmes préoccupation?, élaborèrent aussi leurs programmes, dont la base était la rééligibilité du Président et la formation de deux Chambres. Telle était la proposition portée au Président par H. de Houchy et H. Henri de Mortemart, au nom d'un grand nombre de leurs collègues, qui étaient d'avis de déposer une demande de plébiscite, destiné à prononcer sur ces deux points. On comptait sur deux cents signatures, et, le 30 novembre, la proposition en avait déjà reçu cent soixante.
Un groupe important, formé de députés libres d'engagements avec les vieux partis ou sans précédents parlementaires, conçut Tidée un peu plus nette de s'unir purement et simplement au président de la République, qui était, par ses six millions d'électeurs, la plus haute expression de la confiance nationale^ et de lui déférer la charge de remettre la France eh possession de sa souveraineté. Ce groupe, dans lequel figuraient notamment MM. Ferdinand Barrot. Bérard, Dabeaux, Ducos, Dumas, Augustin Giraud, Le Verrier, Mimerel, Vaisse, de Rancé, Lebœuf, se réunit, le 30 novembre chez M. Dariste, et le !•' décembre chez M. de Rancé. D'accord sur la nécessité d'agir, et d'agir vite, tous ces honorables députés se bornaient en définitive à commencer un coup d'État et à ne pas le finir. En s'arrélant à mi-chemin, en hésitant devant l'emploi de la forée, ils proposaient
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des solutions qui avaient l'inconvénient d*étre illégales, sans avoir l'avantage d'être sûres.
Seul, H. de Hontalembert avait, jusqu'au 30 novembre, osé être logique dans son opinion, en proposant de procéder, même par la force, à un appel au peuple. Un autre député, non moins logique et non moins résolu , fit proposer au Prince, le 1*'' décembre au soir, de monter à la tribune, et d'y prendre l'initiative d'un coup d'État, fait au nom et avec le concours du groupe conservateur, sous la protection de l'armée. C'était H. de Falloux. Je dirai un peu plus loin lès circonstances et les conditions dans lesquelles cette proposition fut soumise à Tacceptation du Prince.
Ainsi, dans les groupes les plus attachés aux doctrines et aux pratiques parlementaires, il se trouvait des hommes qui, comme H. le comte Daru et H. Buffet, consentaient à examiner et h discuter sinon à sanctionner l'éventualité de l'emploi de la force contre l'Assemblée, s'il se trouvait dans son sein une simple majorité disposée à sortir de la Constitution. Ainsi, un homme aussi considérable et resté toujours aussi considéré que il. le comte de Hontalembert, émettait hautement et énergiquement l'avis d'un recours à la force, pour arriver à consulter le peuple sur la prolongation des pouvoirs du Président et l'établissement d'une seconde Chambre haute, et Ton put voir M. de Falloux, un homme non moins estimé pour son caractère et aussi remarquable par son talent, faire offrir au Prince de prendre l'initiar tive, à la tribune, d'une demande de prolongation de
ses pouvoirs, fallùt-il, le cas échéant, s'appuyer sur Tarmée.
C'est au milieu de cette atmosphère de résolutions énergiques et d'aspirations ardentes vers un régime nouveau, qu'on arriva à la soirée du 1*' décembre 1851, marquée par une réunion extraordinaire et fort brillante à rÉÎysée. J'y assistai, dans une ignorance absolue de ce qui devait se passer le lendemain. Beaucoup de députés y vinrent, s'entretenant tout haut d'éventualités considérées à la fois comme inévitables et prochaines. Mes compatriotes, MM. Denjoy et Bérard m'abordèrent ; et le premier, haussant la voix de façon à être entendu à dix pas, me dit : c £h bien ! quand est-ce que vous nous mettrez à la porte ? »
, A quoi je répondis sur le même ton : c J'espère, mon cher ami, que cela ne tardera pas. » Je ne savais certainement pas si bien dire.
Il y avait, pour ce soir, diverses représentations intéressantes, dont, à l'Opéra-Comique, les Châteaux de Barbe-Bleue. M. de Morny s'y rendit, et les visiteurs se retirèrent de bonne heure. H. le baron de Heeckeren était venu à moi, dans Tembrasure de fenêtre où m'avait laissé H. Denjoy, et j'étais fort attentif au récit qu*il me faisait, lorsque nous nous aperçûmes que nous étions seuls dans le salon. Nous sortîmes les derniers, et les portes se fermèrent sur nos talons. Il était un peu moins de onze heures. M. de Heeckeren m'accompagna jusqu'à ma porte, et voici la conédence qu'il me fit en chemin.
€ — Je me suis rendu à TÉlysée vers six heures et demie, porteur d'une proposition de M. de Falloux. Ber-
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ryer disait aujourd'hui qu'une entreprise contre la Chambre serait impossible, parce que .les chefs de l'armée ne sont pas pour le Prince, et qu'il ne trouverait pas quatre hommes et un caporal pour le soutenir. Ce n'est pas l'avis de M. de Falloux : il voit un acte de vigueur inévitable, nécessaire et prochain, et il ne doute pas de sa réussite. Dans son opinion, cet acte doit être accompli avec le concours de la majorité. Il est résolu à en prendre l'initiative à la tribune, en le proposant à ses amis, qu'il espère entraîner ; mais il se déclare prêt à suivre le Prince jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'à l'emploi de la force, si la Montagne résiste et arrive à une lutte matérielle. Gomme condition de cette offre de concours, H. de Falloux demande la composition d'un grand ministère, formé avec tous les hommes éminents de a majorité, lesquels, en entrant aux affaires, prendraient l'engagement de prolonger les pouvoirs du président de la République.
c — Eh bien ! dis-je à Sf. Heeckeren, qu'a répondu le Prince à cette ouverture?
« — Il était tard ; l'heure du diner approchait. Le Prince m'a dit : « Restez avec nous; je réfléchirai, et je « vous donnerai ma réponse dans la soirée. »
« — Vous avez causé avec lui après diner ; a-t-il accepté la proposition?
c — Pas formellement. « Je suis enchanté, m'a-t-il c dit, de la bonne nouvelle que vous m'apportez ; mais € il est tard ; je suis, vous le voyez, bien entouré et bien « absorbé ; venez me voir demain matin, à dix heures; a nous en causeions. »
Nous arrivions à ma porle, et j'avais la main au bouton de la sonnette, lorsque M. de Heeekeren me dit :
« —Ne trouvez- vous pas, comme moi, que la proposition de Falloux est un fait considérable?
« — Assurément, » répondis-je; et nous nous séparâmes.
En prononçant ce simple mol , assurément^ j'avais, parait-il, je ne sais quel air, que le lendemain matin, en apprenant les graves événements en voie de s'accomplir, M. de Heeekeren se rappela et prit pour railleur. Il se crut un instant joué par le Prince et trompé par moi, et il en conçut une humeur passagère, dont il ne tarda pas d'ailleurs à revenir. Son bon sens lui fit comprendre que le succès de la détermination capitale du Prince lui avait imposé le secret le plus absolu ; et que le nombre de ses confidents avait dû se borner à celui des collaborateurs concourant directement et persognellement à l'exécution de ses ordres.
Assurément, si quelqu'un avait des droits aux confidences du président de la République, c'était notamment M. Boulay (de la Meurthe), vice-président de celte même République. Eh bien ! il passa tranquillement sa soirée au spectacle et il n'apprit les événements, tout vice-président de la République qu'il était, qu'à sept heures moins un quart, comme tout le monde.
En effet, le lundi, 1*' décembre, M. Boulay (de la Meurthe), devait aller à la réception de l'Elysée, lorsqu'il reçut de M. de Thorigny, ministre de l'intérieur, sa loge d'avant-scène au Théâtre-Lyrique, pour la première représentation de la Perle du Brésil, de Félicien David.
Il y alla» avec son beau-frère et sa belle-sœur, M. et madame Evariste Bavoux.
Sa susceptibilité fut même d'abord quelque peu éveillée, et il resta quelque temps à se calmer par la réflexion.