PRÉPARATIFS SUPRÊMES
M. de Morny, M. de Maupas, M. de Saint-Aitnaud, M. Mocquard, M. de Béville, réunis à TElysée. — Rôle de chacun. — On se sépare en s^embrassant. — M. de Béville se rend à rimprimerie nationale. — Surprise de M. de Saint- Georges. — Préparatifs et ordres donnés par M. de Maupas.
Enfin, rbeure attendue depuis deux années vient de sonner. La France va prononcer entre l'Assemblée et TÉlu du 10 décembre, et disposer d'elle-même. Nous avions appelé de nos vœux incessants un plébiscite librement consenti ; il va falloir se contenter d'un appel au peuple obtenu par la force. En somme, le Prince va faire ce que le général Changarnier avait proposé en 1849, et ce que M. de Montalembert et M. de Falïoux venaient de proposer à l'heure même. Ce que n'avaient osé faire ni les usurpateurs de 1830^ ni les usurpateurs de 1848, pouvoirs tumultueux et illégaux, le Prince, pouvoir régulièrement élu et institué, n'hésite pas à le faire; il remet au peuple le mandat qu'il en avait reçu, et se soumet volontairement à une consécration nouvelle.
Un peu après la fermeture des portes de l'Elysée, dans cette soirée du 1~ décembre^ M« de Moray, M. de Hàupas
et le général de Saint-Arnaud se rendirent auprès du Prince. M. Mocquard s'y trouvait. Il n'y eut d'abord que ces quatre personnes. M. le lieutenant-colonel d'étatmajor de Béville, officier d'ordonnance du Prince, y fut appelé vers onze heures et demie. 11 n'y avait rien à écrire ; tout était prêt, c'est-à-dire, le décret de dissolution de l'Assemblée, la proclamation à l'armée et l'appel au peuple. M. de Morny acceptait toute la responsabilité politique, comme ministre de l'intérieur; H. de Saint- Arnaud, pour les opérations militaires, comme ministre de la guerre; M. de Haupas, pour les mesures de sûreté, comme préfet de police.
Les mesures suivantes furent convenues : les arresta< tionsà opérer seraient faites à six heures et un quart; les troupes arriveraient à leurs postes à six heures et demie ; le décret de dissolution et les proclamations partiraient de la préfecture de polibe à sept heures, pour aller couvrir immédiatement les murs de Paris.
A six heuies et demie, M. de Morny, accompagné de deux cent cinquante chasseurs de Vincennes, prenait possession du ministère de l'intérieur, et remettait, dans son lit, à M. de Thorigny, un billet du Président, où il lui faisait part de l'acte auquel il s'était résolu, et le remerciait de ses bons services.
Ainsi, de six heures un quart à sept heures un quart, en une heure de temps, tout devait être accompli, et tout le fut.
Une résolution calme, c'est-ù-dire une résolution
gaie, présida à ces derniers apprêts. M. de Morny reve-
. nait de la première représentation des Châteaux de
Barbe-Bleae^ opéra-comique de M. de Saint-Georges, où une dame, parlant des bruits de coup d'État qui couraient partout, lui demanda ce qu'il ferait s'il y avait a: un coup de balai ». < Sur ma foi, madame, lui avaitil répondu en riant, je tâcherais de me trouver du côté du manche. » Un peu avant de se séparer, M. de Morny, s'adressant aux quatre personnes présentes , leur dit : « U est bien entendu que chacun y est pour sa peau. > A quoi M. Mocquard répondit : < Sans doute, mais la mienne est déjà si usée, que je ne joue pas bien ^gros jeu. » On allait se séparer sur ce mot, lorsque le Prince embrassa ses collaborateurs et leur dit : « J'ai confiance dans le succès; j'ai, comme toujours, à mon doigt une bague de ma mère, dont le chaton porte pour devise Espère! »
MM. de Morny et de Saint-Arnaud rentrèrent chez eux, et M. Mocquard alla finir sa veillée au bal du mariage de la fille d'une de ses amies.
Sorti avec M. de Maupas' et monté dans la voiture de ce dernier jusqu'au Pont-au-Change, M. deBéville, le décret et les proclamations dans sa poche, se dirigea vers l'Imprimerie Nationale, rue du Chaume, où une équipe d'ouvriers avait été consignée pour un travail urgent. Le directeur, M. de Saint-Georges, frère de l'auteur dramatique, avait été mandé à son poste, à onze heures précises, sous un prétexte plausible, et il attendait, assez contrarié d'avoir dû quitter TOpéra-Comique avant la fin de la pièce de son frère. Il pressa M. de BévîUe de lui remettre les documents annoncés, pour
les distribuer aux ouvriers ; mais le colonel allégua la nécessité d'attendre quelques instants l'arrivée d'une pièce qui n'était pas prête à son départ; et, à l'aide de questions sur la représentation et de quelques cigares, il gagna environ minuit et demi. Alors, des pas lourds et cadencés se firent entendre dans la rue ; M. de Béville se dirigea vers la porte. C'était une compagnie de gendarmerie mobile qui arrivait. Elle avait été commandée pour protéger l'imprimerie contre un danger supposé. Sur la remise d'un ordre, l'officier rangea une partie de ses hommes dans la rue, et fit entrer les autres. M. de Béville se fît indiquer toutes les portes et les fenêtres de rimprimerie; il y plaça des sentinelles, avec ordre d'empêcher les communications avec le dehors, sous quelque forme qu'elles pussent être tentées. C'est alors seulement que, rentrant dans le cabinet du directeur, il remit à M. de Saint-Georges, un peu ébahi, les pièces qui lui étaient confiées, surveilla personnellement l'impression, et alla en faire lui-même la remise à la préfecture de police.
Les arrestations étaient de beaucoup l'opération la plus délicate et la plus difficile. Elles devaient être faîtes vile, sans hésitation et sans éclat. Il fut convenu qu'elles seraient opérées toutes à la fois ; aucune n'exigea plus de tingt minutes.
Quel était le mobile des arrestations? C'était le désir d'éviter, autant que possible, une lutte à main armée dans Paris, et de permettre aux populations, appelées au scrutin, de prononcer leur verdict paisiblement, loya-
SOUVENIRS DU SECOND EMPIRE Ît9
lement, sans guerre civile. Mettre les principaux chefs des partis hors d'état d'agiter les esprits, et les chefs des sociétés secrètes d'élever des barricades, avait paru le moyen le plus propre à maintenir un calme relatif, souhaitable pour la grande consultation nationale qui allait s'ouvrir. Le consentement de TAssemblée à la révision de la Constitution n'eût certainement pas empêché la prise d'armes des sections révolutionnaires, toujours organisées; mais il eût mis quelques députés, hommes considérables et respectables, à l'abri de précautions extrêmes, regrettées de ceux-là mêmes qui les jugeaient nécessaires à la paix publique. Ces graves mesures ont été et ont pu être diversement jugées : j'ai dû, en chroniqueur témoin des faits, caractériser avec exactitude la pensée qui les inspira.
M. Carlier avait légué à M. de Maupas un personnel reoiarquable par l'intelligence, l'habileté et le courage. Les personnes à arrêter s'élevaient à dix députés, et à soixante chefs de sociétés secrètes ou des barricades. Toutes ces personnes furent en quelque sorte gardées à vue pendant plus de huit jours, mais sans qu'aucun agent connût ou même soupçonnât le but de sa mission. Ils avaient ordre, non pas précisément de surveiller ces divers personnages, mais d'épier le moment où, soit de jour, soit de nuit, des réfugiés politiques, annoncés de Londres, viendraient se mettre en rapport avec eu^ En réalité, aucun réfugié de Londres n'était attendu; mais ce prétexte tenait en éveil la vigilance des agents, et permettait à M. de Maupas de suivre, presque heure par heure, les soixante-dix personnes dont il devait s'assurer.
 onze heures du soir, le 1*''' décembre, huit cents sergents de ville et les brigades du service de la sûreté furent consignés à la Préfecture de police, toujours sous le prétexte de la présence à Paris des principaux réfugiés de Londres ; le 2 décembre, à trois heures et demie du matin, les officiers de paix et les quarante commis* saires de police étaient convoqués à domicile, et, à quatre heures précises, tout le monde était arrivé et placé par petits groupes, dans des pièces séparées, pour éviter les questions.
A cinq heures, tous les commissaires descendirent un par un dans le cabinet du préfet, et reçurent de sa bouche la confidence pleine et entière de la vérité, avec les indications, les instruments, les mandats et les ordres nécessaires. Un choix attentif des agents, de leur caractère, de leur énergie, avait permis d'approprier chacun d'eux à la mission qui lui était individuellement réservée, et qu'ils acceptèrent tous avec résolution. Pas un seul ne manqua à son devoir. Les agents avaient ordre de se trouver à la porte des personnes désignées, à six heures cinq minutes, et de pénétrer à six heures un quart précises. Toutes les montres avaient été réglées sur la pendule du préfet. Afin d'éviler d'éveiller Tattention des passants, un grand nombre de voitures stationnaient, par petits groupes, sur les quais, et aux abords de la Préfecture.
Sur les dix arrestations de députés, deux seules me paraissent offrir quelque intérêt de curiosité : celle de M. le général Changarnier et celle de H. Thiers. J'ai eu dans les mains les procès-verbaux de toutes, que j'allai de*
mander à H. de Maftipas, en personne, et qui me les fit délivrer; ces procès-verbaux étaient très courts et très précis. C'est à peu près à la reproduction de leur texte que je me borne, au sujet du général Changarnier et de M. Thierp.