ARRESTATIONS. - INTERVENTION DES TROUPES
Arrestation de M. le général Ghangarnier. — De M. Thiers.
— Ils sont déposés à Mazas. — M. Thiers est d'abord ramené chez lui, puis envoyé à Kehl. — Arrestation des généraux Gavaignac, — de Lamoricière, — Bedeau, — Le Flô.
— Je suis réveillé à six heures et demie, et je cours à l'Elysée. — Je vais à l'intérieur, oiiie trouve M. de Morny.
— Réunion de députés à la Ghambre. — M. Dupin aîné.
— Réunion diverses de députés de l'opposition. — Réunion à la mairie du X" arrondissement. — On y met le . Prince hors la loi. — La réunion est enlevée par le général Forey. — Les députés sont mis au Mont-Valérien, à Vincennes, à Mazas. — Ils refusent de sortir, pour échapper à toute responsabilité. — Mission de M, de Heeckeren et de M. le duc de Mouchy au Mont-Valérien. — Les prisonniers refusent la liberté. — Proclamation du Prince au peuple et à Tarmée.
L'arrestation du général Ghangarnier, considérée comme la plus importante de toutes, fut confiée à deux hommes d'une rare énergie : le commissaire Leras et le capitaine Baudinet, de la garde républicaine. Ils avaient, pour les assister, quinze agents choisis, trente gardes républicains et un piquet de dix hommes à chevaK Le général logeait rue du Faubourg-Saint-Honoré, n® 3. A
six heures cinq minutes, le commissaire sonnait à la porte. Après le qui est là, d'usage, et la réponse ouvrez y on veut vous parler, le concierge refusa d'ouvrir. Cela prouvait qu'il était sur ses gardes, et un agent reçut^ à voix basse, l'ordre de continuer à parlementer avec lui, pour l'empêcher de monter chez le général.
Dans la même maison, et à côté de la porte, se trouvait un magasin de liqueurs et d'épicerie, et quelques personnes étaient déjà au comptoir. Le commissaire supposa que le logement de l'épicier devait donner dans la cour; il entre, demanJela clef impérativement, Tobtient, et pénètre dans ta cour avee son monde. L'alarme avaii déjà été donnée, avec un grand bruil de sonnettes, par le concierge, et le domestique du général fut trouvé sur le palier du premier étage; la clef de l'appartement, qu'il avait à la main, lui fut arrachée ; le commissaire ouvrit la porte et entra.
En même temps, une porte de chambre à coucher s'ouvrait de l'intérieur, et le général parut en chemise, nu-pieds, un pistolet à chaque main.
« Qu'allez-vous faire, général, lui dit le commissaire; on n'en veut pas à votre vie; pourquoi la défendre? » — Le général resta calme, livra ses pistolets, et dit : « Je suis à vous, je vais m'habiller. »
Le général fut habillé par son domestique, et dit au commissaire : « Je sais que M. de Haupasest an homme bien élevé; veuillez lui dire que j'attends de sa courtoisie qu'il ne me prive pas de mon domestique, dont je ne puis me passer. » La requête fut immédiatement accordée.
ai4 SOUVENIRS DU SECOND EMPIRE
En se rendant à Mazas, le général Chahgarnier parla de l'événement du jour. « La réélection du Président était certaine, dit-il ; il n'avait pas besoin de recourir à un coup d'État, et il s'est donné une peine bien inutile. > Puis, il ajouta : « Quand le Président aura la guerre à l'étranger, il sera content de me trouver pour me confier le commandement d'une armée. » Paroles remarquables, et qui montrent qu'à ce moment même, le général comptait sur la justice du Prince; et qu'il se sentait pour lui assez d'estime, pour ne pas repousser ridée d'être un jour son compagnon d'armes. Un peu plus tard, cédant à un sentiment de colère excusable, il écrivit, de Malines, au ministre de la guerre, une lettre violente, que j'ai en original, et que je donnerai dans le ' cours de ces Souvenirs; mais le jour où la frontière fut menacée, le général Changarnier alla spontanément offrir ses services à l'Empereur. En ce moment triste et solennel, leurs vrais sentiments se montrèrent; ils se jetèrent, sans mot dire, dans les bras l'un de Tautre ; et ils scellèrent leur réconciliation, en confondant leurs larmes et leurs regrets.
M. Thiers, quoiqu'il eût engagé la partie contre le Prince aussi vivement que le général, se montra moins beau joueur que lui en la perdant. Il parut n'avoir aucun sentiment des chances attachées à sa lutte suprême ; et, soit effet d'une peur vulgaire, soit saisissement intérieur du à l'écroulement de son passé, il eut besoin d'être rassuré sur sa vie.
M. Thiers dormait profondément, lorsque le commissaire de police Hubaut aine pénétra dans sa chambre à
coucher, et écarta les rideaux en damas cramoisi^ doublés de mousseline blanche. Réveillé en sursaut, il se mit vivement sur son séant, porta les mains à ses yeux sûr lesquels s'abaissait un bonnet de coton blanc, et dit : « De quoi s'agit-il? »
« — Soyez tranquille, on ne vous fera pas de mal ; on n'en veut pas à vos jours, répondit le commissaire, car M. Thiers était atterré ; je viens faire une perquisition chez vous.
« — Mais que prétendez- vous faire; savez- vous que je suis représentant? — Oui, sans doute; mais je ne puis discuter les ordres que j'ai reçus. — Mais ce que vous faites là est un coup d'État ! — Monsieur Thiers, je n'ai pas à répondre à vos interpellations; veuillez vous lever, je vous prie. — Savez-vous si je suis le seul dans le même cas? En est-il de même de mes collègues? — Monsieur, je Tignore. »
M. Thiers se leva et s'habilla lentement. Lorsqu'il eut ôté sa chemise de nuit, oubliant qu'il n*avait pas passé l'autre, il croisa ses bras et recommença ses interpellations au commissaire de police. « Ce que vous faites peut vous faire porter votre tête sur l'échafaud ! — Monsieur Thiers, j'ai un devoir à remplir. — Mais, monsieur, si je vous brûlais la cervelle? — Je vous crois incapable d'un pareil acte, monsieur Thiers; mais en tout cas, j'ai pris mes mesures, et je saurais bien vous en empêcher. Je n'ai pas mission de discuter avec vous, j'exécute les ordres qui me sont donnés, comme j'aurais exécuté les vôtres, quand vous étiez ministre de l'intérieur. >
Prié de descendre et de partir, M. Thiers se troubla,
parut craintif et plein d'hésitation dans ses mouvements.. On lui laissa croire qu'il était conduit près du préfet de police. La direction que prit la voiture augmenta ses appréhensions ; et le procès-verbal constate qu'en route a il s'efforça, par toutes sortes de raisonnementscaptieux et comminatoires, de détourner les agents de Taccomplissement de leurs devoirs ».
Arrivé à Mazas, M. Thiers demanda s'il pourrait avoir son café au lait, comme à son ordinaire. On le combla de toutes les attentions compatibles avec les circonstances. Il faut bien le dire, son courage rabandonna entièrement, et le procès-verbal du commissaire Habaut constate avec cruauté des défaillances intérieures.
Dispensé du transfèrement à Ham, M. Thiers fut ramené chez lui ; mais, par une nouvelle décision, du 8 décembre, il dut être conduit sur la rive droite 'du Rhin, au pont de Kehl. C'est en souvenir de ce désagrément et du récit que j'en fis en 1852, que, par dépêche adressée à M. Brun, préfet du Gers, M. Thiers, sous le prétexte de veiller à ma sûreté, me fit enlever de mon lit, au mois de mai 1871 ; et, après m*avoir enfermé et retenu six jours dans la geôle d*Âuch, me fit conduire en Espagne sur la rive gauche de la Bidassoa, au pont d'Hendaye.
Donc, le 8 décembre, l'officier de paix Windenbach alla prendre M. Thiers chez lui, à six heures du soir. M. Mignet et un autre ami l'accompagnèrent jusqu'à la gare du chemin de fer de Strasbourg, et M. Grangier de la Marinière raccompagna jusqu'à Kehl.
De Kehl, M. Grangier de la Marinière apporta à Tof- Scier de paix une lettre de protestation. M. Thiers se rendait à Francfort, et de là, à Dresde, pour y {jrire de la peinture.
En quittant son hôtel de la place Sain tr Georges, M. Thiers avait pleuré amèrement, et, le soir du 4 septembre 1870, dans une réunion qui eut lieu à la présidence du Corps législatif, il rappela avec amertume aux députés présents qu'il avait été à Mazas. Il n'avait de mémoire fidèle que pour ses propres mécomptes; il oubliait facilement les longues années d'exil du Prince, sa captivité à Ham et jusqu'au projet que lui, M. Thiers, avait discuté avec M. de Lamoricière et M. le général Changarnier, de l'enlever de l'ÉIysée et de le mettre à Vincennes, pour. proclamer sa déchéance.
L'arrestation des autres députés ne fut ni plus longue, ni plus difficile.
Le général Cavaignac, logé rue du Helder, 17, ouvrit lui-même sa porte sur la menace qui lui fut faite de l'enfoncer ; et, selon le désir qu'il en exprima, il fut conduit à Mazas sans escorte, dans la voiture du commissaire Colin.
Le général de Lamoricière, logé rue Las Cazes, 11, ne fit aucune résistance, et monta dans la voiture du commissaire Blanchet, avec les agents. En passant devant le poste de la Légion d'honneur, il tenta de haranguer les soldats; maisil en fut immédiatement empêché. Arrivé à JUazas, il pria le commissaire Blanchet de lui envoyer V Histoire de la Révolution et des cigares, ce qui fut fait avec empressement.
Le général Bedeau, logé rue de rUniversité, 50, après s'être paisiblement habillé, refusa de partir. Il obligea le connmissaire Hubaut jeune de le faire charger sur les épaules de ses agents, qui le portèrent dans la voiture, pendant qu'il criait bien inutilennent : « Aux armes ! i
Enfin, j*ai lu dans le procès-verbal du commissaire Bertoglio, que M. le général Le Flô, logé à la questure, proféra beaucoup d'injures contre le Prince-Président, et qu'il assura que ses amis politiques et lui le fusilleraient à Vincennes. Il voulut, en sortant du Palais, haranguer les soldats du W de ligne, qui croisèrent la baïonnette sur lui.
Arrivé à Mazas, M. le général Le Plô parut fort animé. Ayant rencontré au greffe quelques collègues, notam* ment le fameux clubiste Charles Lagrange, celui-ci lui dit : a Qu'avez-vous-donc pour être si fort en colère, général ? Nous voulions mettre le président de la République dedans ; c'est lui qui nous y met. Bien joué, ma foi! Quant à moi, je ne lui en veux pas le moins du monde. »
Ces paroles confirmées par le procès-verbal de Tarrestation de Charles Lagrange (1), me furent certifiées plus tard par M. le colonel Thiérion, nommé gouverneur de JUazas, pendant la crise du S décembre.
Ainsi, toutes les arrestations étaient terminées, sans éclat, sans encombre, sans bruit, à six heures et demie, le 2 décembre,1au moment où les troupes arrivaient aux
(1) C*cst par erreur que j'avais désigné M. le général de Lamoricière comme celui auquel les paroles de Charles Lagrange furent adressées.
postes qui leur avaient été assignés, et lorsque Paris s*éveilla, il trouva la besogne faite.
Moi-même, je fus réveillé à cette heure par cette nou^ velle, qui courut le quartier, rapide comme la foudre : < On a voulu arrêter le Prince cette nuit ; mais il a été plus habile que ses ennemis, et c*est lui qui a fait arrêter le général Changarnier. > Telle fut la formule que, fidèle écho des premiers bruits publics, mon concierge Lomer donna à Tévénement. Je n'eus pas de peine à démêler la vérité. < C'est fait ! » tel fut mon premier mot. Je m'habillai à la hâte et je courus à TÉlysée.
Il faisait à peine jour. Les deux trottoirs de la rue du Faubourg-Saint-Honoré étaient couverts de troupes, immobiles et l'arme au pied. Des afficheurs^ montés sur de courtes échelles, collaient des papiers sur les murailles. C'étaient les proclamations et les décrets, dont je parlerai, et autour desquels les passants, encore peu nombreux, s'arrêtaient.
A l'entrée du Faubourg-Saint-Honoré, à gauche, on causait paisiblement devant la maison portant le n*" 3, brûlée depuis, sous la Commune, et où avait été arrêté le général Changarnier. Chaque quartier ne connaissait encore, en fait d'arrestations, que celle qu'il avait vu faire.
Lorsque j'entrai dans la salle des officiers d'ordonnance, à l'Elysée, ces messieurs m'accueillirent avec une joie sur laquelle je n'ai pas besoin d'insister; là étaient le général Roguet, les colonels Edgard Ney et Fleury, et une pléiade de jeunes officiers, Excelmans, Toulon- . geon, Petit. Mais ils ne savaient absolument rien de l'état précis des choses, car ils n'avaient connu l'évé-
nemeni qu'à six heures et demie, comme moi, et par l'arrivée des troupes du général Canrobert, dont lai brigade enveloppait le palais.
. J'appris d'eux que M. de Morny était au ministère de l'intérieur. J'y courus aussitôt.
M. de Morny était seul, et à peine installé. Il m'a^ depuis lors, rappelé bien souvent que ma figure fut, ce jour-là, la première qu'il eut aperçue. Il était calme et gai, comme le sont les hommes froidement résolus, et qui ont pris leur parti. It ét4it dans le secret de ce qui avait été résolu, la veille au soir, el il put m*en révéler les parties essentielles, puisque les mesures arrêtées venaient de s'accomplir; mais lui-même n'avait encore appris que les arrestations que M. de Maupas lui avait transmises par le télégraphe spécial qui reliait la préfecture de police au ministère de Tintérieur.
Je le quittai pour aller aux nouvelles et pour étudier les dispositions de l'opinion publique.
C'est aussi au petit jour, à six heures et demie, comme tout le monde, que M. Dupin aine, président de l'Assemblée, apprit <|u'il y avait du nouveau, en voyant briller sur le quai, à la clarté des réverbères, les baïonnettes de la brigade Rippert, qui enveloppait le palais législatif el ses dépendances. Il comprit sans peine la cause de ce déploiement de troupes, que M. le colonel Espinasse, commandant le 42"" de ligne, vint lui confirmer courtoisement. H. Dupin crut devoir immédiatement faire convoquer ses collègues à domicile , précaution inutile, car le palais était cerné.
Néanmoins, une consigne mal donnée avait permis à une soixantaine de députés de pénétrer individuellement dans le palais, par une petite porte ouvrant sur la rue de Bourgogne. La discussion était vive dans la salle des Conférences et dans la salle Carrée, où sont les statues de Mirabeau et de Bailly. Quelques députés, conduits par M. Desraousseaux de Givré, allèrent chercher M. Dupin, qui conseilla sagement aux discoureurs de céder à la force, en réservant le droit. Après quoi, M. Dupin remonta dans son appartement, où deux sentinelles placées, à sa. porte, le déchargèrent de toute responsabilité pour le reste de la journée.
La discussion se prolongeant dans la salle des Conférences, un bataillon de gendarmerie mobile,, conduit par le commandant Saucerotte se présenta. Le commandant déclina avec autant d*esprit que de convenance l'examen de Tarticle 68 de la Constitution, que M. Monet lui opposait, et il poussa tout doucement dehors cette fausse représentation nationale.
Pendant ces pourparlers, un député, grave et silencieux, s'appuyait sur le marbre de la cheminée monumentale; c'était M. Michel de Bourges. Le 17 novembre précédent, pendant la discussion de la proposition des questeurs, cet honorable député, raillant ceux qui craignaient pour la solidité de la République, s'était écrié : « Il n'y a point de danger pour elle. 11 y a ici une sentinelle invisible qui nous garde, c'est le peuple. > Un collègue vint frapper légèrement sur l'épaule du rêveur, et lui dit : c Eh bien, où est-elle, ce matin, ta sentinelle invisible? 9 — Celui qui lançait cette dure parole
était M. Marc Dufraisse ; il constatait ainsi que la sentinelle n'était pas seulement invisible, mais qu'elle était imaginaire; car si lesclubistes vont faire quelques efforts pour défendre la République, le vrai peuple l'abandonnera.
Telle fut la résistance que l'acte du S décembre rencontra dans l'enceinte du Corps législatif. Elle avait cessé avant huit heures du matin.
A la même heure, les députés dévoués à la cause du Président, qui se réunissaient place dès Pyramides, n** 3, dans la maison de M. Bavoux, accoururent de tous côtés. H. Léon Faucher, quoique ancien ministre du Prince, s'y montra ému, pâle et violent; moins cependant que M. Wolowski, son beau-frère. Il leur fut répondu par M. Baroche que puisqu'ils faisaient allusion à des barricades, leur place naturelle était de l'autre côté, dans les rangs de ceux qui voulaient les défendre, et non parmi ceux qui étaient résolus à les renverser. Ces deux honorables étaient des parlementaires, hardis à la parole, mais prudents à l'action.
A dix heures, une réunion de députés montagnards eut lieu rue des Petits-Augustins, n"" 1, sous la présidence de M. Crémieux. Informée du fait, l'autorité envoya des forces, et les députés furent enlevés.
C'est aussi à dix heures que s'organisa chez M. Odilon Barrot, pour se transporter de là à la mairie du dixième arrondissement, rue de Grenelle-Saint-Germain, n** 7, une réunion d'environ deux cent dix-sept députés, orléanistes et légitimistes.
Accourus d'abord rue de la Ferme-des-Mathurins, chez le chef de la gauche, les membres de cette réunion étaient animés d'un esprit assez bruyant de protestation et de résistance. Pour mieux se concerter et se trouver plus à portée de la Chambre, ils se transportèrent de chez M. Odilon Barrot, rue de la Ferme-des-Mathurins, chez M. le comte Daru, rue de l'Université. D'accord sur le but, ils se dirigèrent de là vers la porte du palais législatif, donnant sur la rue de Bourgogne, et faisaient mine de la forcer ; mais le 3* bataillon de chasseurs à pied, aux ordres du chef de bataillon Duplessis, de la brigade Rippert, chargea ses armes à leur arrivée, ce qui leur inspira la sage pensée de s'arrêter d'abord et de se retirer ensuite.
Quelle idée les détermina alors à traverser tout le noble faubourg, et à se transporter rue de Grenelle- Saint-Germain, à la mairie du dixième arrondissement? M. de Haupas me dit, peu de jours après, qu'il résultait de papiers saisis à la questure que les chefs des coalisés s'étaient crus fondés à compter sur le concours de la lO'' légion de la garde nationale. On va voir que leur espoir n'était qu'une pure illusion.
Vers midi, ces députés s'étaient constitués, sous la présidence de M. Benoit-d'Azy. Ils n'étaient, tous comptés, que deux cent dix-sept, c'est-à-dire moins du tiers de TAssemblée, et cependant ils agirent comme s'ils avaient été investis de pouvoirs plus grands que ceux de l'Assemblée elle-même. Eux, qui reprochaient au président de la République de violer la Constitution, ils la
foulèrent aux pieds sans scrupule. Ils prononcèrent la déchéance du Prince, nommèrent M. ie général Oudînot au commandement de. l'armée, et M. le général de Laurislon au commandement de la garde nationale; mais toute cette agitation fiévreuse se montrait prodigue de paroles, sobre d'actions. Les généraux nommés ne semblaient pas croire à leurs pouvoirs. Aucun n'était pressé d'endosser l'uniforme ou de ceindre Tépée.
Bientôt, la scène changea ; des agents, appuyés d'une partie de la brigade Forey envahirent la mairie ; les députés, après force harangues stériles, furent placés dans un carré de soldats, et conduits, au milieu d'une foule curieuse, mais indifférente, à la caserne du quai d'Orsay, où se trouvait le 7" régiment de lanciers, aux. ordres du colonel Féray. MM. de Broglie, Odilon Barroi, Berryer et Dufaure furent logés dans l'appartement du colonel; mais, vers minuit, M. Dufaure et M. de Broglie furent mis en liberté, par ordre de M. de Maupas. Leurs collègues de la mairie du dixième, poussés dans des omnibus ou dans des fiacres, furent dirigés, à l'entrée de la nuit, sur le Mont-Valérien, Mazas et Vincennes. M. Berryer parut avoir conservé quelque espoir d'être délivré par un soulèvement de la population. Cet espoir s'évanouit devant la réponse du colonel Féray : « Il faut en prendre votre parti, messieurs, dit-il à ses hôtes, toute l'armée est engagée dans cet événement; elle ira jusqu'au bout, coûte que coûte. »
L'attitude qu'affectèrent de garder les députés enlevés a la mairie du X"" arrondissement ne laisse, d'ailleurs, aucun doute sur leurs intinaes pensées. Quoiqu'ils
SOUVëNIHS du second empire â35
fussent prononcé la déchéance du Prince, . et nommé deux généraux au commandement de l'armée et de la garde nationale, ils ne croyaient réellement ni à leur droit ni à leur pouvoir, car il en coûta plus pour les faire sortir de prison que pour les y mettre. M. deMouchy et M. de Heeckeren, envoyés par le Président au Mont-Valérien, avec des pleins pouvoirs pour mettre leurs collègues en liberté, revinrent avec un refus. Ils aimaient mieux rester dedans, en victimes et sans responsabilité, que de se trouver dehors, avec l'obligation de prendre un parti, pour ou contre les événements qui s'accomplissaient. Donc, au Mont-Valérien, comme à Yincennes et à Mazas, il fallut les pousser doucement dehors, et leur rendre une liberté gênante, surtout pour ceux qui avaient pris l'initiative d'une résistance à main armée.
Cette réunion des députés à la mairie du dixième, restée généralement ignorée sur la rive droite de la Seine, pendant une partie de la journée, fut la dernière convulsion de la journée du 2 décembre. Les arrestations avaient été opérées avec tant d'habileté, les troupes étaient arrivées sur les points indiqués avec tant d'exactitude, enfin le fait accompli s'était manifesté avec tant de précision, de calme et de courage, qu'il n'y eut qu'un cri général : Cest bienjouéj et l'acte du Président, dans lequel il s'était montré secret, résolu et fort, fut partout accepté avec cette seule réserve : Rétàssira-t-il ?
Le vœu public et nullement dissimulé, le mardi 2 décembre, c'était que l'acte réussit.
Et pourquoi cet acte énergique n*aurait-ril pas réussi? Que demandait donc le prince Louis-Napoléon au peuple ou à Tarmée ? Demandait-il qu'on lui remit, par la force, un pouvoir follement ambitionné ?
Nullement!
Au peuple, remis en possession du suffrage universel, par Fabolition de la loi du 31 mai, le Prince demandait de se rendre paisiblement au scrutin et d'y voter selon sa conscience.
A l'armée, laissée sous le commandement de ses chefs habitués et respectés, le Prince demandait de contenir les émeutiers, de plier la force brutale des clubs à la règle légale; enfin de maintenir la sécurité des votes, et d*aider la France à manifester ses véritables sentiments.
En effet :
Dans sa proclamation au peuple français, le Prince s'exprimait ainsi :
€ Je fais un appel loyal à la nation tout entière, et je vous dis : Si vous voulez continuer cet état de malaise qui nous dégrade et compromet notre avenir, choisis^ sez un autre à ma place, car je ne veux plus d'un pouvoir qui est impuissant à faire le 6ten, me rend responsable d'ates que je ne peux empêcher et m'enchaioe au gouvernail, quand je vois le vaisseau courir ^vers Tabime.
€ Si, au contraire, votis avez encore confiance en moi, donnez-moi les moyens d^accoQipIir la grande mission que je tiens de vous.
< Cette mission consiste à fermer l'ère des révolutions en satisfaisant les besoins légitimes du peuple, et en le
protégeant contre les passions subversives; elle consiste surtout à créer des institutions qui survivent aux hommes, et qui soient enfin des fondations sur lesquelles on puisse asseoir quelque chose de durable.
« Persuadé que Tinstabilité du pouvoir, que la prépondérance d'une seule Assemblée sont des causes permanentes de trouble et de discorde, je soumets à vos suf^ frages les bases suivantes d'une constitution que les assemblées développeront plus tard :
€ 1» Un chef responsable, nommé pour dix ans;
« 2** Des ministres dépendants du pouvoir exécutif seul;
« 3** Un Conseil d'État formé des hommes les plus distingués, préparant les lois et en soutenant la discussion devant le Corps législatif ;
c 4"" Un Corps législatif discutant et votant les lois, nommé par le suffrage universel, sans scrutin de liste qui fausse l'élection ;
c 5"" Une secondeAssemblée, formée de toutes les illustrations du pays, pouvoir pondérateur, gardien du pacte fondamental et des libertés publiques.
« Ce système, créé par le Premier Consul au commencement de ce siècle, a déjà donné à la France le repos et la prospérité : il les lui garantirait encore.
« Pour la première fois, depuis 1804, vous voterez en connaissance de cause, en sachant bien pour qui et pour quoi.
« Si je n'obtiens pas la majorité de vos suffrages ^ je provoquerai la réunion d*une nouvelle Assemblée^ et je lui remettrai le mandat que j'ai reçu de vous.
tf Mais si vous croyez que la cause dont mon nom est
le symbole, c'est-à-dire la France régénérée par la révolution de 89 et organisée par l'Empereur, est toujours la vôtre, pfoclamez-le, en consacrant les pouvoirs que je vous demande. »
Dans sa proclamation à l'armée, le Prince disait : c Soldats, je compte sur vous, non pour violer les lois, mais pour faire respecter la première loi du pays, la souveraineté nationale, dont je suis le légitime représentant. »
Ainsi, ce que le Prince demandait au peuple ei à l'armée, c'était ce que les conseils généraux et quinze cent mille pétitionnaires avaient demandé, au nom de la France : un appel au peuple et un plébiscite.