‹ Souvenirs du second empireChapitre 25 sur 29 · L'ARMÉE ET L'ÉMEUTE · texte numérisé non relu

L'ARMÉE ET L'ÉMEUTE

Nombre des brigades. — Discours que le général Magnan avait adressé aux généraux. — Journée du 2. — Auguste Lireux et le commandant Saucerotte. — Détails sur les journées du 2 et du 3. — Incidents. — Journée du 4. — Elle est la seule sérieuse. — Détails. — Le soir du 4, tout est fini. — La vérité sur les dépêches de M. de Maupas. — M. Victor Hugo et M. Véron se cachent.

Pour appuyer cet appel à la nation, et maintenir la liberté du scrutin contre les clubs et les partis rivaux, le Prince réunissait autour de lui l'armée de Paris, comprenant dix brigades d'infanterie, commandées par les généraux de Cotte, de Bourgon, Canrobert, Dulac, Sauboul, Forey, Rippert, Herbillon, Marulaz, de Courtigis, et une brigade de cavalerie, commandée par le général Reybell, le tout endivisionné sous les généraux Carrelet, Renaud et Levasseur.

Il ne fut appelé du dehors, pendant les journées de décembre, que la division de grosse cavalerie de Ver-

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sailles, commaDdée par le général Korte, et comprenant la brigade de Tartas et la brigade d'Âllon ville.

Je conserve dans mes papiers, avec une lettre d'envoi du général Magnan, ministre de la guerre, que voici, l'état détaillé et complet de l'emplacement de l'armée de Paris, dressé et certifié par M. le colonel chef d'étatmajor général de Rouvray.

« Mon cher monsieur de Cassagnac.

c J'ai l'honneur de vous adresser la composition de l'armée de Paris à l'époque du 2 décembre, et de vous renouveler tous mes sentiments d'estime et bien affectueux.

c Le maréchal Hagnan. »

Que devait-on attendre d'une telle armée, commandée par de tels hommes? Un fait sans exemple, resté ignoré pendant bien longtemps et que j'ai révélé le premier, va le faire comprendre.

Le 26 novembre, àl'insu du président de la République, le général Magnan réunit dans son salon, aux Tuileries, vingt généraux ; il leur exposa rapidement l'état de la France et la résolution qu'il savait au Prince de faire procéder à un appel au peuple, malgré l'Assemblée, puisqu'elle se refusait à consulter la nation, et de placer le vote sous la protection de l'armée, pour en mettre la sincérité hors de l'atteinte des factions. Il se déclara fermement résolu à engager sa responsabilité dans une entreprise destinée à protéger la libre expression de la volonté publique ; ajoutant que si quelqu'un des géné-

raux présents croyait sa conscience engagée à ne pas entrer dans cette voie, il le priait de s'en ouvrir avec franchise, s'en rapportant à l'honneur de tous et de chacun sur le secret à garder au sujet de l'ouverture qu'il venait de faire.

Assurément, la démarche du général Magnan était délicate, car le' secret qu'il venait de révéler n'était pas exclusivement le sien ; avec des personnes moins expressément dirigées par le sentiment de l'honneur, elle eût été bien dangereuse ; mais, à l'appel qui venait de leur être adressé, le général Reybell, homme d'une rare énergie, répondit, au nom de tous ses camarades, qu'ils entendaient s'associer à l'ordre d'idées exposé par le commandant en ôhef de l'armée de Paris, et que, quelle que fût l'heure où le Prince les appellerait à protéger le suffrage universel, il n'en était pas un seul parmi eux qui ne se "considérât comme engagé à le suivre.

Après la chaleureuse acclamation qui accueillit les paroles du général Reybell, tous les généraux s'embrassèrent. Alors, le général Magnan reprit la parole, et dit : < Jurons tous ici que pas un de nous ne parlera à qui que ce puisse être de ce qui vient de se passer entre nous, i Les vingt et un généraux jurèrent le secret, et il fut si religieusement gardé, que plus de cinq ans après, en 1857, je fus le premier à faire connaître cette réunion mémorable, conformément à la note qui me fut remise, avec l'état de la distribution des troupes, au 2 décembre, par le maréchal Magnan lui-même.

Les vingt et un officiers généraux présents à cette réunion étaient MM. les généraux Magnan, Cornemuse,

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Hubert, Sallenave, Carrelet, Renault, Levasseur, de Cotle, de Bourgon, Canrobert, Dulac, Sauboul, Forey, Rippert, Herbillon, Marulaz, de Courtigîs, Korte, de Tartas, d'Allen ville et Reybell.

Après cette séance, la résistance à Tappel à la nation, quelle qu'elle pût être d'ailleurs, était d'avance vaincue. C'est contre une armée résolue à maintenir Tordre que rémeute va se briser.

La journée du mardi 2 décembre fut assez calme et se réduisit aux courtes et impuissantes protestations que j'ai racontées. Il n'y eut pas de lutte proprement dite.

Les typographes des journaux suspendus le matin, poussés par un ressentiment assez naturel dans leur si* tuation, se laissèrent entraîner à quelques désordres sans gravité, excités et soutenus qu'ils étaient par quelques journalistes, parmi lesquels se firent remarquer Auguste Lireux et Eugène Forcade.

Eugène Forcade rédigeait la Patrie^ journal traditionnellement honnête et conservateur; mais il avait luimême, comme je l'ai déjà dit, d'étroites relations avec le général Changarnier. Auguste Lireux, quoique mon ancien collaborateur à VÉpoque et mon collaborateur actuel au Constitutionnel, était franchement républicain. 11 avait beaucoup d'esprit, mais il en manqua en cette circonstance. Il traitait, même avec moi, le prince Loais- Napoléon de Soulouque ; et il me reprocha, le soir, au Constitutionnel, où il était venu corriger des épreuves, de « donner dans la Soulouquerie du 2 décembre. » Le 3, il se montra plus imprudent, et il faillit lui en cuire; car, vu ou dénoncé comme venant de tirer un coup de

pistolet sur la troupe, il fut saisi et gardé jusqu'au soir par un peloton de quatre soldats, avec une destination vague, mais inquiétante. Il se tira d'affaire ppur le moment auprès du commandant Saucerotte, qui était heureusement aussi spirituel que lui, à l'aide d'un discours fort éloquent, où il invoqua sa collaboration au Constitutionnel^ dont la Soulouquerie lui rendit alors un grand service.

Une brigade de grosse cavalerie, commandée par le général Korte, fit, vers quatre heures, une promenade militaire sur le boulevard, depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille. Elle n'y eut affaire qu'aux menaces contenues du riche quartier de l'Opéra toujours aussi sensé que le 24 février 1848, jour où il aida à proclamer la République, qu'il exécrait, et qu'il essaya de renverser plus tard, à l'aide de la fameuse démonstration des bonnets à poil ; mais les soldats, malins puisqu'ils sont Français, répondirent lazzi pour lazzi, aux gants jaunes, avec la supériorité du railleur qui a la force de son côté.

Il n'y eut dans cette promenade qu'un incident. Le colonel Fleury, l'un des aides de camp du Prince, qui accompagnait le général Korte, reçut, vers la Porte Saint- Martin, une balle à la tête. Fortement contusionné, il s'affaissa sur le pommeau de la selle, et on le crut tué. Il revint néanmoins à lui, et il put rentrer à l'Elysée.

Avant cette promenade militaire, et vers midi, le président de la République sortit de l'Elysée pour aller passer la revue générale des troupes sous les armes. Il était accompagné des maréchaux Jérôme Bonaparte et Excelmans, des généraux de Saint-Arnaud, Magnan,

Schramm, de Flahaut, de Lawœstine, commandant les gardes nationales de la Seine, des colonels de Béville, Fleury et Edgard Ney. Plusieurs députés s'étaient joints au cortège.

Les soldats et la foule accueillirent le Prince avec les plus vives acclamations; mais lorsqu'il fit ouvrir la grille du pont tournant, pour aller posser en revue la brigade Dulac, massée dans le jardin des Tuileries, on crut qu'il allait prendre possession du château, et un immense hourra salua cette première lueur du second Empire. J'étais, en ce moment, avec la rédaction du Constitutionnel^ dans la chambre de M. Yéron, au balcon qui domine le jardin ; et là, trompés, comme toute la rue, nous nous associâmes à la traînée des cris de Vive V Empereur ! qui s'étendit de la rue de Castiglione au pavillon Marsan, c'est-à-dire du premier siège de la Constituante au siège de la Convention.

' A onze heures du soir, toutes les troupes étaient rentrées, et Paris avait repris son calme ordinaire; mais les sociétés secrètes, réunies et en permanence, délibéraient sur les conditions, les lieux et Theure de la prise d'armes du lendemain.

J'ai entendu dire à M. Delessert, à M. Carlier, à M. de Maupas, à M. Piétri, c'est^-à-dire aux hommes qui connurent le mieux les bas-fonds de Paris, que les sociétés secrètes, dont les cadres n'ont jamais cessé d'exister et dont le personnel est indestructible, ont à leur disposition un personnel actif de quatre à cinq mille individus, toujours prêts à imprimer le mouvement, et un person-

nel expectant, d'environ le double, habituellement prêt à le suivre. Si ce personnel reste isolé du vrai peuple, c'est-à-dire des ouvriers honnêtes, on n'est exposé qu'à une échauffourée ; si ce personnel est appuyé de la population, il peut y avoir bataille; mais, restés seuls, les conspirateurs de profession sont toujours impuissants.

Le mercredi 3 décembre, l'insurrection resta isolée. Le vrai peuple, à qui le Président rendait le libre exercice du suffrage universel, se trouvait désintéressé dans la lutte, puisque, armé de son vote, et appelé à un plébiscite, il restait toujours le maitre de choisir son gouvernement. L'émeute ne pouvait avoir en sa faveur que les sectaires, c'est-à-dire ces étranges républicains qui faisaient un crime au Président de demander le pouvoir à la confiance de la nation, et qui trouvent toujours naturel et légitime de se l'attribuer eux-mêmes, en le prenant de leurs propres mains.

L'émeute se montra d*abord au faubourg Saint-Antoine. Repoussée et dépostée par la brigade Harulaz, elle essaya d'agiter le quartier Saint-Martin; mais chassée une seconde fois par la brigade Herbillon, elle se dirigea sur la rive gauche de la Seine, où elle essaya inutilement d'attirer dans la lutte les faubourgs Saint-Jacques et Saint-Marceau.

Vers quatre heures, des barricades se forment aux environs de la porte Saint-Denis, rue SaintrMartin et rue Rambuteau, mais aucune ne tient sérieusement, la population ouvrière refusant de s'associer à la prise d'armes, et laissant percer, en faveur du gouvernement, une adhésion fort peu dissimulée.

Pendant cette journée du 3, la majeure partie des brigades reste dans les casernes, et celles qui combattent n'agissent que par faibles détachements. Vers dix heures du soir, des attroupements nombreux se forment sur le boulevard des Italiens; mais ils sont dispersés par une marche en avant du 4" lanciers, aux ordres du colonel de Rochefort. A onze heures, Paris semble plus calme; les troupes sont généralement rentrées, mais les insurgés se concertent pour la journée du lendemain, qui sera à la fois sérieuse et définitive.

Le ministre de la guerre profita de ce calme relatif pour faire conduire sous escorte, de la prison de Mazas à la gare du Nord, huit représentants, destinés à être transférés à la forteresse de Ham. Dans le cours du voyage, ces représentants, accueillis dans les gares aux cris de Vive Napoléon t purent ainsi constater que Topi* nion des provinces ne leur était pas favorable.

Deux incidents signalèrent cette journée du 3. Le matin, le représentant Baudin fut tué près d'une barricade du faubourg Saint-Antoine, dans un engagement avec des détachements de la brigade Marulaz. Le soir, quelques-uns de ces incorrigibles badauds de Paris, qui mettent de la passion et trouvent du plaisir à tout voir, même une charge de cavalerie, périrent par malheur et par hasard, au boulevard Montmartre, pendant la marche en avant du 1*' lanciers, dispersant les vrais émeutiers.

Le soir du 3 décembre, le problème de Tinsurrection élait véritablement résolu pour tous les hommes de bon sens; la résistance était impossible, matériellement à cause du nombre et de Télan des troupes, moralemenl à

cause de l'indifférence de la population pour les émeutiers. Une seule chance leur restait : c'était de prolonger la lutte encore un jour, soit en vue de fatiguer les troupes, soit afin d'essayer une diversion, en provoquant le soulèvement de la démagogie de la province. C'est pour atteindre ce but que la journée du jeudi 4 fut résolue.

Le gouvernement apprit que des missives nombreuses avaient été expédiées, le 3, aux chefs des sociétés secrètes des départements, pour les inviter à prendre les armes, sur l'assurance que l'insurrection était victorieuse à Paris, et que la bourgeoisie prenait fait et cause pour elle.

C'est sur les "assurances envoyées par les clubs que les sociétés secrètes des départements prirent les armes, un peu tardivement; et, après que l'insurrection de la capitale eut été vaincue, réduites à elles seules, elles ne tardèrent pas à être écrasées, et, devinrent naturellement victimes de rigueurs alors aussi nécessaires que regretstables.

Cette journée du jeudi 4 septembre, était considérée comme devant être à la fois rude mais décisive. L'insurrection jouait son va-tout, et même sans l'espoir de le gagner. Le 2 et le 3 décembre, c'était le ministre de la guerre, général de Saint-Arnaud, qui avait donné les ordres et dirigé les opérations. Le général Magnan demanda l'honneur d'être chargé du commandement pendant la journée du 4, et l'obtint. Il exposa au ministre son plan, qui consistait à donner à l'émeute le temps de se dessiner, de choisir son camp, d'élever ses barricades et de s'y fortifier, la difficulté étant, non pas de la vain-

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cre, mais de la joindre et de la cerner. Le plan do gé« néral Magnan était simple, pratique, et devait réussir.

Néanmoins, ce plan, connu seulement de Farmée, ne laissa pas que de jeter de l'inquiétude dans la population, qui, ne voyant plus de troupes avant deux heures, se crut un instant abandonnée, et d'amener un regrettable malentendu entre le général Magnan et M. de Maupas, préfet de police.

A midi, l'émeute occupait déjà le boulevard et s*était fortement établie rues Saint-Martin, Saint-Denis, du Petit- Carreau et de Rambuteau; aux faubourgs Saint-Martin, Saint- Antoine, Saint-Marceau, au Panthéon et aux Halles; et, à deux heures, l'armée ne s'était pas encore montrée. Beaucoup de gens, qui voulaient le rétablissement de l'ordre à tout prix, redoutèrent une défaillance.

Moi-même, sorti à midi pour visiter le boulevard, je vis commencer une barricade au beau milieu de la rue Royale, devant la Madeleine, sans qu'il y eût un sergent de ville pour l'empêcher. J'allai raconter le fait à TÉlysée, où Ton savait la vérité, et je rentrai chez moi complètement rassuré.

Eh bien ! M. de Maupas, qui ne fut pas tout d'abord dans le secret du plan militaire, et qui, quoique gardé, n'avait pas les forces nécessaires pour résister à une grande et forte attaque dirigée contre la préfecture de police, réclama par deux dépêches, contre ce qui semblait un abandon et inquiétait la population. Ces dépêches ont fait grand bruit, depuis la publication qui en fut faite par M. Victor Hugo^ et dans les Mémoires d'un

Bourgeois de Paris^ par M. Véron, où elles furent modifiées, et même, je diraPle mot, quoique un peu dur, complètement dénaturées.

Que M. Victor Hugo, renvoyé de France, ulcéré contre l'Empire, n'ayant, à l'étranger, aucun moyen sérieux de connaître la vérité sur les détails intimes des luttes qui suivirent le 2 décembre, ait ajouté foi à l'autbenticilé de dépêches dont le texte même révèle, néanmoins, l'absurdité, cela peut, à la rigueur, être cru, si l'on met à le croire une forte dose de très bonne volonté ; mais que M. Véron, un journaliste, un député, ayant à sa disposition la source même des informations les plus précises, ait été aussi crédule, à Paris, que le grand poète l'avait été à Jersey, cela porte un peu atteinte à tout ce que j'ai connu de la droiture de son caractère.

Voici la dépêche attribuée à M. de Maupas par H. Victor Hugo :

€ Préfet de police au ministre de ^intérieur :

€ Je suis cerné. Que faut-il faire? »

Réponse de M. de Morny :

€ Couchez-vous. »

Voici la dépêche attribuée à M. de Maupas par M. Véron :

€ Préfet de police au ministre de Vintérieur :

« Jeadi, 4 décembre.

« Masses compactes aux environs de la Préfecture. On tire par ma grille. — Que faut-il faire? »

Réponse de M. de Morny :

« Répondez en tirant par votre grille, »

Un homme sérieux ne saurait discuter de telles puéri- • lités.

M: de Morny, qui, le 2 décembre, avait vu M. de Maupas à l'œuvre, ne pouvait pas, le 4, le prendre pour un enfant. Et si le ministre avait cru en péril sérieux un poste comme la Préfecture de police, il n'aurait pas répondu à son préfet : « Couchez- vous ! » Il lui aurait répondu : « Faites, au besoin, ce que je ferai, si l'on attaque le ministère de l'intérieur : défendez-vous, jusqu'à la mort, comme vous avez, ainsi que moi, juré de le faire ! »

J'ai sous les yeux, dans leur texte officiel, les deux dépêches adressées, le 4 décembre 1851, par M. de Maupas, au président de la République, au ministre de rintérieur et au général Magnan. Voici ce texte tel qu'il a été produit, en 1876, par M. Oscar de Vallée devant la Cour de Paris, dans un procès où M. de Maupas fit condamner des journaux qui avaient reproduit les dépêshes fausses :

oc 4 décembre, midi 30 m.

« Les barricades augmentent à vue d'œil. L'insurrec-

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tion n'avait pas, depuis trois jours, pris autant de développement et d'importance qu'elle en a dans ce moment. Les insurgés sont maîtres de la porte Saint-Denis, de la rue Grénéta, du carré Saint-Martin et des points adjacents. Une barricade, sur le boulevard, atteint la hauteur du deuxième étage. L'heure de la répression a sonné. Il n'y a pas de troupes, ou ce qu'il y en a est insuftisant. Je crois, à n'en pas douter, qu'un plan d'attaque contre la Préfecture de police sera mis cette nuit à exécution. C'est de ce côié que se dirigeront les efforts de rinsurrection. Nous sommes prêts, solides et résolus. Les barricades gagnent du terrain. Elles arrivent déjà jusqu'au quartier Montorgueil.

« De Mâupas. »

Telle est la première dépêche; voici la seconde :

« 4 décembre» 1 h. 50 m.

c Un symptôme fâcheux se produit sur toute la ligne. Les habits noirs se mettent aux barricades. Les gardes nationaux portent leurs fusils ; les honnêtes gens se plaignent amèrement de l'abandon où le gouvernement les laisse, il faut agir, et avec le canon.

€ Nous sommes entourés d'émeutiers; on tire à ma porte; la mairie du cinquième arrondissement est prise, pas un moment à perdre. Envoyez des troupes. Envoyez à la Préfecture un régiment et quatre canons.

c De Mâupas. »

Un ami de M. Véron, devenu le mien, le docteur B. de M... m'a raconté que le 22 janvier 1852, M. de

Morny, sortant ce joar-là du ministère, vint faire une visite à M. Véron, et lui dit, d'une manière générale, mais sans préciser aucun texte, le sens des dépêches qu'il avait échangées avec H. de Haupas ; c'est le souvenir incomplet de cet entretien qui aura égaré la bonne foi de M. Véron.

De toutes les dépêches publiées, il n'y en a qu'une de vraie. M. de Morny, pendant les journées de 3 et du 4, demandait incessamment à M. de Maupas de lui faire part des bruit qui courraient. Pour répondre à ces instances, M. de Maupas lui télégraphia ceci :

€ On fait courir le bruit qu'un prince d'Orléans est à la tête d'un régiment; mais je n'y crois guère. »

M. de Morny répondit : « Moi, je n'y crois pas du tout. »

Les symptômes signalés par le préfet de police restèrent vrais jusqu'à deux heures. Les bourgeois du quartier de l'Opéra et une partie de la jeunesse lettrée essayèrent de résister; la 5* légion, qui livra ses fusils et laissa prendre la mairie, dut être licenciée, le 7 décembre, sur la proposition de M. de Morny, et le général Herbillon, qui avait son quartier général à l'Hôtel-de- Ville, ayant retiré le 6** léger, qui concourait à la garde des ponts, un groupe considérable d'insurgés, massé sur le quai aux Fleurs, se précipita, au pas de course, par le pont Saint-Michel, le força, envahit la rue de la Barillerie, la cour de la Sainte-Chapelle, et se présenta à la porte principale de la préfecture de police, où les gardes municipaux de service durent les repousser par une charge à la baïonnette.

A deux heures et demie, tout cela changea de face, lorsque six brigades entrèrent en ligne, avec leur artiN lerie; mais les fails signalés par m. de Maupas, s'ils furent diversement jugés par le général Magnan et par lui, n'avaient pour cela rien d'imaginaire; et il a dû être particulièrement dur pour lui de se voir accusé de poltronnerie par M. Victor Hugo et par M. Véron, lesquels eurent le plus grand soin de se cacher Tun et Tautre.

Victor Hugo alla se cacher rue de Richelieu, n* 19, chez M. Henry d'E..., dans une maison ayant une seconde issue rue de la Fontaine-Molière ; c'est lui-même qui l'avoue :

En effet, on lit dans V Histoire d'un crime : « Le matin du S décembre, je rencontrai l'un de mes anciens amis,

Henry d'E , homme de cœur et de talent ; il m'offrit

une asile chez lui, je l'acceptai. » M. Victor Hugo raconte ensuite qu'il passa quelques jours dans cette maison, d'où il sortit, sur une fausse alerte^ pour se réfugier rue de*Navarin, chez un parent de sa famille.

M. Henry d'E..., mù par un sentiment d'amitié, était aussi venu m'offrir un asile. Je lui répondis, et il s'en souvient, d'abord que je ne doutais pas de layicloire du Prince, ensuite, qu'en cas d'insuccès, j'irais. prier le général Magnan de me faire donner une capote et un képi de soldat, résolu que j'étais à partager le sort de l'armée.

M. Véron, après avoir fait, le 2 décembre au matin, une visite à M. de Morny, alla se cacher le 3, le 4 et le 5, à Palaiseau,chez madame Bohain, au grand crèvecœur de sa fidèle et légendaire Sophie, laquelle fit, pendant ces trois jours, des efforts surhumains et touchants

pour nous dissimuler la fugue du docteur. A l'heure du dîner, elle venait dans la chambre de M. Véron, où MM. Roqueplan, Millot, Perrin, Gilbert de Voisin et moi, tenions conseil, et nous disait avec tristesse : Monsieur vous prie de vous mettre à table ; il est souffrant, et ne peut dîner avec vous.

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