MA VISITE A M. VÉRON
M. Véron représentait la partie fine, spirituelle, entreprenante (le la bourgeoisie de Paris. — Il allie Tesprit d'entreprise au scepticisme, et réussit on tout^ — C'est Beaumarchais, moins le style. — M. Mocquard l'avait introduit à l'Elysée. — Il est favorable à la politique du Prince. — 11 m'interroge sur l'état des esprits en province. — Il est frappé du tableau que je lui en fais. — Je lui peins l'Assemblée et les anciens partis comme impuissants, et lui montre le prince Louis-Napoléon comme le seul pivot possible de l'autorité politique. — Il adopte mes idées à ce sujet, et me propose de les développer dans le Constitutionnel. — J'accepte. — Grande idée qu'il se fait de l'influence de ce travail. — 11 me demande le secret. — Je l'intitulé' la solution.
— Les six articles de la solution paraissent d'avril à mai.
— Leur effet sur l'opinion. — J'accepte d'aller voir le prince Louis-Napoléon, après avoir soutenu sa politique.
A un autre ordre de natures, plus sérieuses et sur-^ tout beaucoup plus pratiqués, appartenait M. Véron, alors directeur du ConslUulionnely que j'allai voir aussi, et pour la même cause : c'est-à-dire pour obtenir l'insertion dans son journal d'un chapitre de mon livre. Le service, obtenu aussitôt que demandé, la conversation devint politique d'elle-même.
Le directeur du Constitutionnet n'a\^^i pas» il s'en fallait de beaucoup, la trempe d'esprit de M. Guizot, mais il était, dans sa sphère bourgeoise , éminemment sagace, entreprenant et pratique. Pour alimenter la politique de son journal, il ne regardait pas seulement en lui, comme M. de Girardin ; il regardait surtout autour de lui. Gomme esprit d'observation et d'initiative, il m'a toujours représenté Beaumarchais, moins le souffle et le style. Sceptique, sans enthousiasme, mais sans dédain, il écoutait et examinait tout, cherchant si dans les draperies flottantes d'une causerie, il ne trouverait pas caché sous quelque pli un sujet d'article pour son journal. La popularité du prince Louis-Napoléon ne lui avait pas échappé ; il Tappuyait à l'occasion dans le ConêlUu" iionnet^ comme un client dont on pouvait se faire honneur.
M. Mocquard, chef du cabinet du Prince, dont j'aurai beaucoup à parler, et qui, fort répandu dans le monde des journaux, passait sa vie à grouper autour du Prési-p dent les influences utiles,^ avait introduit M. Yéron à l'Elysée. Il s'en honorait et s'y plaisait; mais essentiellement Parisien, n'ayant jamais de sa vie passé une journée entière plus loin qu'Enghien ou Palaiseau, les départements étaient pour lui lettres closes. Il me racontait qu'une seule fois, pris subitement de l'idée d'aller à Cauterets, il monta dans une chaise de poste ; mais, arrivé à Bordeaux, la nostalgie du boulevard des Italiens le reprit; et, regardant sa montre, il donna Tordre de réatteler dans une heure, et de reprendre la route de Paris, ne se donnant même pas le temps de manger le
diner qu'il avait commaDdé, et qu'on lui plaça froid dans sa voiture.
Tel était Thommo auquel j'avais à expliquer la pro-^ vince et la politique des paysans.
A son premier mot, qui fut, comme celui de M. Guizot : c Que dit-on en province de la situation, et qu'en pen-. sez-vous ?» je répondis, avec la même fermeté, qu'il n'y avait qu'un nom assez populaire pour attirer énergiquement à lui Tadhésion et la confiance des masses; que ce nom, c'était celui du prince Louis-Napoléon ; que si l'on ne voulait pas périr d'anémie, au milieu de l'impuissance des partis, il fallait faire du prestige du Président le pivot d*un gouvernement prochain, solide et nécessaire.
M. Véron me regarda de l'air d*un homme dans les ténèbres, qui aperçoit une lueur à Thorizon, sans en bien distinguer la nature. Surpris, mais encore hésitant, il me dit : « Vous croyez? mais expliquez-moi donc votre idée. 3
Alors, voyant devant moi, une intelligence ouverte, qui s'offrait à la persuasion avec curiosité et sympathie, j'entrai dans un examen rapide mais complet des forces politiques existantes, auxquelles on pouvait demander le salut de la société. Il y en avait cinq : c'étaient d'abord l'Assemblée législative, ensuite, en dehors de l'Assemblée, le parti républicain, le parti orléaniste, le parti légitimiste, et enfin, le président de la République avec ses adhérents. Reprenant successivement les quatre premières de ces forces, je les analysai l'une après l'autre.
SOUV£NIttS DU SECOND EMPIRE 33
Je montrai TAssembiée s'aonihilant elle-même par ses divisions intérieures, entretenues par Tambition et leç visées personnelles des Thiers, des de Broglie, des Berryer, des Montalembert ; le parti républicain, devenu odieux aux populations par la déconsidération de ses agents et son alliance avec les socialistes; le parti légitimiste, isolé dans le pays^ sans écho dans les popula* UoDS, raillé pour son petit nombre, suspecté pour ses principes ; le parti orléaniste , n'ayant d'autre , base qu'une bourgeoisie ambitieuse, bruyante, timide en face du danger, désormais noyée dans les flots du suffrage universel, et, comme conséquence de cet examen, je fis voir qu'il n'y avait à espérer de ces forces diverses qu'une agitation vaine et une impuissance définitive.
Comme ressource réelle, effective, puissante, unique, j'exposai la situation du Prince. Là se trouvaient réunies, avec une popularité sans exemple, l'unité de vues qui manquait à l'Assemblée ; la confiance du peuple, qui manquait aux républicains ; la base immense et inébranlable du Suffrage universel, qui manquait à l'orléanisme ; la démocratie hiérarchisée et autoritaire, qui manquait à la légitimité. Il n'y avait donc pas à hésiter; il fallait prendre le prince Louis-Napoléon comme phare, le montrer à la société égarée dans la nuit sans lendemain des partis ; demander la prorogation de ses pouvoirs pour dix ans, non avec l'espoir qu'ils seraient accordés par l'Assemblée, mais avec la certitude qu'ils seraient imposés par le pays.
Cette fois, M. Véron avait compris. Son regard s'était animé; et, me prenant par le bras ^ t Savez-vous bien,
me di(-il, qu'il y a là de beaux articles pour le Çomti" tuliotmel ? Comptons-les : la Chambre, les républicains, les légitimistes, les orléanistes, le Président. Cela fait cinq; et, avec les dix ans de prorogation, cela fait six. Voulez-vous les faire? » — J'acceptai sans hésiter. Il était midi. « Rentrez chez vous, ajouta M. Véron ; allez travailler; je vous attends, demain matin, à dix heures, avec le premier article. Gardez sur tout cela le silence le plus absolu ; vous ne soupçonnez pas le tapage que cela va faire dans la grenouillère politique. A demain ! »
Je partis donc, pour aller me mettre au travail; et je rencontrai M. Mocquard, devenu mon compatriote par son mariage avec mademoiselle Gounon, fille d'un grand propriétaire de vignes de TArmagnac ; homme lettré, esprit fin^ causeur charmant. Son premier mot, en me tendant la main, fut : c Apportez-vous la solution ? » tant le sentiment universel était préoccupé d'en trouver une.
Je répondis en souriant : c Peut-être ! »
Quelques mots rapidement échangés convainquirent M. Mocquard que j'étais un allié de la politique présidentielle. Il m'offrit immédiatement de me présenter au Prince. « Non, répondis-je, pas encore. J'ai une grande idée de lui, et je ne veux pas qu'il en ait une trop petite de moi. Je vais travailler pour sa cause; je désire qu'il me connaisse, avant qu'il me reçoive, et son bon accueil me sera plus flatteur, lorsque je l'aurai mérité. Donc, à plus tard : je vous rappellerai votre offre. »
Nous nous séparâmes; mais ce court entretien m'avait donné le titre de mes six articles, la Solution^ mot
employé par M* Blocquard, en m'abordant. Le premier parut dans le Constitulionel du 14 avril. Les autres suivirent le 16, le 20, le 23; le 1"' et le 9 mai.
Ceux qui voudraient chercher dans la presse du mois d!avril et du mois de mai 1850, l'histoire, écrite jour par jour, des luttes politiques de cette époque, assez semblable à celle d'aujourd'hui, y trouveraient la trace profonde de l'étonnement et des colères que suscita la proposition, résolument faite par le Consiilulionnely de proroger de dix années les pouvoirs du prince Louis* Napoléon. L'idée comportait en elle-même une telle audace, que M. Véron crut devoir la tempérer par l'invitation faite à l'Assemblée de se proroger elle-même pour le même laps de temps, et il s'excusa le lendemain matin d'avoir glissé subrepticement cet amendement grotesque dans mon article.
Le Prince, arrivé par les paysans et malgré les bourgeois, dont le général Cavaignac personniflait l'idéal, n'était pas populaire dans le monde des salons. Beaucoup lui reprochaient de porter le costume d'officier général; et un jour qu'il avait passé une revue avec un chapeau orné de plumes, à la manière des Anglais, les reines du jour trouvèrent qu'il n'était pas à la mode, A Paris, n'être pas à la mode, c'est grave.
Les journaux de Paris, faits par des écrivains nés ou devenus Parisiens, reflètent en toutes matières, théâtre, littérature, politique, les idées, les préjugés, les ambitions de la capitale. Il n'est donc jamais inutile, pour apprécier le langage d'un journal de Paris, de connaître le meilleur ami, le principal actionnaire, la relation la plus
intime de son directeur. Chacun d'eux résume la doctrine et les intérêts d'un parti; et la presse de 1850 était l'image fidèle des prétentions qui se disputaient le pouvoir au sein de l'Assemblée.
Le Préi^ident était alors sans organe sérieux; et te Constitutionnel^ en faisant résolument de son nom le pivot de l'édifice politique à reconstruire, était le premier et redoutable écho de la pensée populaire du iO décembre,, que l'orgueil de Paris n'avait jamais voulu admettre ni comprendre.
Toutefois, le coin avait mordu, et la politique des paysans va, pendant deux années, s'enfoncer un peu plus chaque jour dans la politique parlementaire, jusqu'à ce qu'elle vole en éclats.
he Prince m'avait fait remercier de ma solution, et le moment était venu d'aller lui offrir personnellement mes services. Je reçus une audience, et je me rendis à l'Elysée.