MA PREMIÈRE ENTREVUE AVEC LE PRINCE
Mes préoccupations en me rendant à l'Elysée. — Je ne connaissais pas le Prince. Je ne connaissais que ses livres. — Opinions singulières que j'avais entendu exprimer sur lui.
— Opinion qu'en avaient M. Odilon Barrot, M. Thiers, M. Ghangarnier. — Ce que m'en dit M. Véron, au moment où je me rendais auprès de lui. — Première impression que me produit le Prince. — Sa personne, ses manières, sa conversation. — Confiance immédiate qu'il me témoigne.
— Il m'explique ses idées et s'ouvre à moi de ses desseins.
— Ses idées sur la situation présente et sur les difficultés de son gouvernement. — Il a le sentiment exact de sa force.
— Il m'approuve et me remercie. — Il désire que le concours que je lui donne reste concentré entre lui et moi. — II m'invite à venir causer avec lui. — J'emporte de cette entrevue une impression profonde, et je lui voue un inaltérable attachement.
Je n'étais pas sans préoccupations. Je ne connaissais point le neveu de l'Empereur, et je m'étais néanmoins à peu près irrévocablement engagé pour lui. J'avais lu quelques-uns de ses livres, et je savais à quoi m'en tenir sur l'élévation de son esprit ; mais j'étais obsédé, depuis un mois, par les opinions plus que singulières, que des hommes distingués en exprimaient publiquement.
Que les chefs parlementaires prisassent peu sa politique, ce n'était pas surprenant; cette politique était le
contraire de la leur. Que M. Odilon Barrot, M. Berryer, M. de Broglie méconnussent son prestige, c'était encore naturel ; leur force était dans la parole, la sienne était dans l'action. Mais que des hommes éminemment intel* ligents, comme M. Thiers, eussent méconnu son intelligence; que des hommes éminemment braves, comme le général Changarnier, eussent douté de sa bravouresmais qu'au moment même où je me rendais auprès de lui, M. Véron, qui l'avait vu souvent et qui avait mangé à sa table, M. Véron, un esprit si fin, si pénétrant, si bien fait pour saisir Tesprit des autres, me le dépeignit comme un viveur vulgaire, déjà épuisé, aussi peu ménager de sa santé que de son avenir, cela me jetait dans des perplexités étranges. « Vous allez à TÉlysée, me ditil, vous verrez une fichue bête ; il bâille, il baille, et ne vous dit rien, énervé qu'il est par la fatigue de sa digestion et de sa nuit; mais son prestige durera bien les années qu'il nous faut pour nous retourner. »
Je luttais intérieurement contre ces impressions qui m'envahissaient, et dont la réalité des choses ne tarda pas à me guérir.
Lorsque le Prince vint à moi, en me tendant la main, je fus d'abord frappé de sa stature relativement petite, mais fine, et qu'on sentait robuste, malgré le léger balancement que la marche lui imprimait. Le teint légèrement bronzé, et propre aux Bonaparte, me rappela la figure du Premier Consul, travaillant dans son cabinet, dans le tableau de Gérard. Son regard, doux, un peu voilé, était tour à tour vif et caressant, et sa voix, un peu métallique, martelait les sons avec netteté et avec énergie.
Après m'avoir désigné un siège, il me remercia de mes sentiments pour sa personne et de mes efforts pour sa cause; et aussitôt, il engagea de lui-même une conversation sur rétat des esprits en province, comparé à rétat des esprits dans l'Assemblée.
Alors j'eus l'explication des perplexités qui avaient assailli mon eèprit. Le Prince avait en face de lui un homme qui comprenait, pour en avoir vu les effets, la force de son nom, et qui parlait la langue de ses sentiments et de ses idées. En outre, cet homme venait de lui donner les témoignages les moins équivoques d'un dévouement spontané, et par conséquent il était digne de sa confiance. Il la lui donna donc aussitôt, sans hésiter, et il s'ouvrit à lui comme à un fidèle collaborateur, dans la mesure de ce qu'il pouvait lui faire connaitre ou lui laisser deviner de ses desseins et de ses espérances.
< Vous jugez exactement comme moi, me dit-il, les sentiments des populations rurales. En me portant au pouvoir, elles ont voulu faire prévaloir les idées que représente mon nom. Le peuple, qui se préoccupe peu de la Constitution, a entendu faire un président plus grand que la présidence ; et ce qui me revient de divers côtés me prouve même que beaucoup ont cru me nommer empereur, s'imaginent que je le suis, et se demandent pourquoi je n'en prends pas le titre.
« Vous m'avez parlé d'un vieillard de votre commune qui, me prenant pour mon oncle, vous a chargé de me remercier d'avoir fait rouvrir l'église, où, à l'âge de sept ans, il alla se faire baptiser. Il n*est pas le seul qui ait fait entrer ainsi les membres de la famille impériale dans
la légende de son chef. L'Empereur est consolé des souffrances et des outrages accumulés sur ses dernières années par la poétique et pieuse admiration attachée à sa mémoire. Quelle différence pour l'éclat de son nom, si, au lieu de mourir sur son rocher, au bout du monde, il s'était éteint aux Tuileries, après une partie de whist !
« Son souvenir, qui est la meilleure partie de mon pouvoir, est une force pour Taccomplissement de ma tâche; mais, d'un autre côté, son nom ajoute à mes devoirs, et limité la sphère où je puis chercher des collaborateurs.
« Si j'étais arrivé au pouvoir en 1830, j'aurais trouvé presque entière et prête à me servir la génération des hommes éminents de l'Empire. En 1848, ces hommes étaient morts ou compromis avec la cause du roi Louis- Philippe. J'ai donc eu une extrême difficulté à gouverner.
« Sur qui pouvais-je m'appuyer ?
« Sur les orléanistes? Un gouvernement et une dynastie venaient de périr dans leurs mains. Ils n'inspirent à la France actuelle aucune confiance.
a Sur les partisans de la maison de Bourbon ? A tort ou à raison, la France s'en défie. Ils représentent un ordre de choses contre lequel la révolution de 1789 s'est faite. Ils sont impopulaires.
a Sur ceux qui ont fait la révolution de Février, ou qui s'en sont emparés ? L'opinion publique imputait à leur ambition et à leur incapacité les désordres de la France. Cependant, je les aurais certainement pris, s'ils avaient été des hommes éminents.
^ En somme, j'ai été forcé de prendre, en 1848, des
hommes sur le mérite et les talents desquels je ne m'abusais pas, et de gouverner avec l'ancien parti parlementaire, sans croire à son efficacité. >
Ici, le Prince ayant fait une pause, je rentrai dans la conversation : « Moaseigneur, lui dis-je, croyez-vous pratique la voie que je viens d'ouvrir dans le ConstUu" tionnel^ et trouveriez- vous expédient d'y associer vos ministres ou du moins de pressentir leurs dispositions à y marcher avec moi?
« — Non, me répondit-il ; tenons-nous-en à une entente entre nous. Vous êtes dans le vrai, en vous associant au vœu des populations, qui voient leur sécurité dans le retour à des institutions fortes ; mais, dans la pensée du peuple, ces institutions ont un nom : elles s'appellent l'Empire. Mes ministres m'y suivront, mais ils ne m'y mèneraient pas; ils ont, d'ailleurs, à compter avec l'Assemblée, qui nous barrerait le chemin.
« Pénétré de la force de mon principe et de l'étendue de ma mission, je veux user de la première avec modération, et accomplir la seconde avec patience. Certain d'arriver, je ne suis pas pressé de partir, et je n'entends marcher qu'au pas de la France. Mon but a été le rétablissement de l'ordre, la défaite de la démagogie, le retour à une autorité libre et forte qui permette les progrès possibles et les libertés désirables ; ce but, je l'atteindrai avec l'Assemblée, si c'est possible, avec le concours du pays, si je suis contraint d'y recourir. Tous les titres me sont bons, pour opérer le bien de la France, que je poursuis, et je suis plus ambitieux des grandes choses que des grands pouvoirs. Il dépend de
l'Assemblée de ne me laisser que jusqu'à leur terme légal ceux dont je suis investi ; mais quoi qu'il arrive, je n'en recevrai d'autres qu'au gré et des mains du peuple. >
Le Prince se dévoila ainsi tout entier, avec la netteté de son esprit, la droiture de son àme, la douceur de son caractère. Son parler éiait lent, calme, d'une grande précision ; et quand sa phrase ne rendait pas son idée avec la clarté et le relief qui caractérisent son style, il aimait à la reprendre et à la jeter dans un moule nouveau et familier. Nul n'écoutait avec cette patience, qui est une politesse, et n'accueillait l'objection avec cette déférence, qui .est une invitation à la produire. On se trouvait à la fois surpris et charmé au contact d*un tel homme qui se laissait ainsi manier; mais ce contact aimable et doux était celui d'un fourreau de velours, dans lequel on sentait une redoutable épée.
C'est dans le sens de ces idées et dans les limites de cette ambition que le Prince me demanda la continuation de mon concours. Je savais assez de ses desseins pour les seconder désormais sans guide ; mais, en prenant congé de lui, je n'en fus pas moins invité à recourir, en toute occasion, à ses conseils et à sa confiance.
Je sortis de cette audience profondément ému et conquis pour toujours. Elle commença la série de ces relations de vingt ans, que la mort seule pouvait interrompre. Elles furent le plus grand charme, comme elles resteront le plus grand honneur de ma vie.
Le soir même, en revoyant M. Véron, je ne lui dis pas que le Prince n'avait pas baillé.