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CHAPITRE III

Le 3i Août 1870

Historique de Sedan, — Ducrot veut gagner Mézières. . — Ordre de Mac-Mahon de se rabattre sur Sedan, — Préparatifs des Allemands. — Le roi Guillaume et son fils à Chémery. — Inaction de V armée française, — Hésitations du Maréchal, — Quelques défaillarices dans les rangs français. — Proclamation de l'Empereur aux troupes. — Sur les remparts. — Napoléon IH à la souspréfecture. — Sa promenade en ville. — La dernière nuit.

Sedan, sous-préfecture du département des Ardennes, possédait en 1870 environ dix-huit mille habitants ; la ville était fortifiée et comptée comme place de guerre de troisième classe.

La cité était assez bien bâtie ; plusieurs rues avaient de beaux hôtels particuliers ; on remarquait la citadelle avec un bel arsenal qui était l'ancien château-fort où se conservaient les armures de capitaines célèbres, im beau pont sur la Meuse, différentes casernes et Thôpital militaire.

Sedan est une ville très ancienne. Elle fut prise par Charles le Chauve, mais Louis de Germanie la lui enleva en 880.

Elle forma de bonne heure une petite souveraineté indépendante ; cette principauté fut acquise par la maison de Bouillon au commencement ihi seizième siècle et fut possédée, entre autres seigneurs, par le célèbre Robert de la Marck. Charlotte, sa sœur et son héritière, l'apporta en dot à Henri de la Tour d'Auvergne, comte de Turenne (lôgi).

Richelieu, en i64i, après la bataille de la Marfée, força Frédéric-Maurice à s'en dessaisir et la réunit à la France.

Douloureuse coïncidence : ce sont les canons allemands établis à la Marfée qui foudroyaient nos troupes en 1 870 et allaient décider du sort d'un empire et de la Patrie*

Sedan en 1870 n'était qu'une place de guerre insignifiante et,, de plus, totalement dépourvue d'armes et de munitions : h peine quelques vieux canons sur les remparts, dont certains n'avaient que trois ou quatre coups à tirer.

lia situation géographique de la ville donne l'idée d'un véritable entonnoir, il était donc évident qu'une armée négligeant d'occuper les hauteurs environnantes était fatalement vouée à la destruction dans le fond de ce gouffre.

Nous voici au 3i août 1870 ! vingt-quatre heures sont encore données à l'armée de Châlons pour chercher un salut et éviter le désastre ! vingt-quatre heures : une éternité en la circonstance, plus qu'il n'aurait fallu à un Bonaparte, à un général de génie, à un état-major intelligent !

Hélas ! ces précieuses heures devaient être perdues et rien ne devait arrêter l'inexorable destin.

Le général Ducrot, parti de Carignan, voulait éviter Sedan et gagner Mézières ; toutes ses troupes marchaient en cette prévision, quand il fut brusquement obligé de

changer de route et de se rabattre sur Sedan. Il avait reçu la lettre suivante :

(( Mon cher Général,

(( Je vous avais fait donner hier Tordre de vous rendre de Carignan à Sedan, et nullement à Mézières où je n'a* vais point Tint^ixtion d'aller. Ayant vu ce matin le général Wolff, je vous croyais à Sedan. A la réception de la présente, je vous prie de prendre vos dispositions pçur vous rabattre dans la soirée sur Sedan dans la partie est. Vous viendrez vous placer à la gauche du 12° corps, près de Bazeilles, entre Balan et Bazeilles.

(( Mag-Mahon )).

La rage au cœur, le général Ducrot obéit à Tordre du Maréchal. Il passa la nuit étendu près d'un feu de bivouac, attendant le jour, le cerveau rempli de sombres pressentiments.

Pendant ce temps, et tandis que les troupes .françaises s'engouffraient dans l'entonnoir de Sedan, et se tassaient entre la Meuse et les ruisseaux de Floing et de Givonne, les Allemands dessinaient leur mouvement enveloppant et se disposaient à écraser l'armée française le surlendemain, c'est-à-dire k 2 septembre.

Mais, dans Taprès-midi du 3i août, le roi de Prusse modifia ses intentions et décida d'attaquer le lendemain i''^ septembre.

Le prince royal de Prusse se trouvait avec son père à Chémery -; après avoir pendant quelques heures regardé défiler ses troupes qui se rendaient sur la Meuse, par la route de Frénois, le roi Guillaume posa la main sur le

iras de son fils et le mena dans un étroît chemin à droite, au sortir du village entre deux jardins. Là, Jes deux princes' s'entretinrent très sérieusement : le vieux roi avait la main sur l'épaule de son fils, celui-ci tenait une carte déployée et parlait avec une grande animation.

L'état-major fut appelé à la fin de cette conférence et il fut décidé que l'on brusquerait l'attaque, vu le désordre que l'on avait remarqué dans l'armée française et dans la crainte que Mac-Mahon ne prît la résolution de se retirer sur Mézières.

Les Allemands étaient bien bons de craindre une retraite sur Mézières ! Ducrot voulait l'effectuer, mais Mac- Mahon lui avait donné l'ordre contraire, et pendant toute cette journée du 3i août l'armée française resta dans la plus complète inaction.

Du haut de la citadelle de Sedan, le Maréchal et son état-major regardaient les troupes allemandes formant leur immense filet : chaque minute de retard assurait d'une façon plus absolue la perte de l'armée française et le Maréchal ne prenait aucune décision, se bornant à penser que peut-être Bazaine allait déboucher du côté de l'est !

Il ne donna aucun ordre pour le lendemain quand il aurait fallu agir, et agir vite ; l'armée et l'empire étaient en jeu, l'indécision et l'inaction de Mac-Mahon venaient de les condamner irrémédiablement.

L'Empereur aurait encore pu se rendre à Mézières, mais îl voulut, quoiqu'il arrivât, partager le sort de l'armée. Ayant remarqué les quelques cas de défaillance et les

actes d'indicipline de la journée du 3o août, il adressa aux troupes une proclamation qui est très peu connue, et que voici :

« Soldats !

(( Les débuts de la guerre n'ayant pas été heureux, j'ai voulu, en faisant abstraction de toute préoccupation personnelle, donner le commandement des armées aux Maréchaux que désignait plus particulièrement l'opinion publique.

(( Jusqu'ici, le succès n'a pas couronné nos efforts ; néanmoins, j'apprends que l'armée du Maréchal Bazaine s'est refaite sous les murs de Metz et celle du Maréchal de Mac-Mahon n'a été que légèrement entamée hier. Il n'y a donc pas lieu de nous décourager. Nous avons empêché jusqu'ici l'ennemi de pénétrer jusqu'à la capitale et la France entière se lève pour repousser ses envahisseurs. Dans ces graves circonstances, l'Impératrice me représentant dignement à Paris, j'ai préféré le rôle de Soldat à celui de Souverain. Rien ne me coûtera pour sauver notre Patrie, elle renferme encore. Dieu merci, des hommes de cœur, et s'il y a des lâches, la loi militaire et le mépris public en feront justice.

(( Soldats, soyez dignes de votre ancienne réputation ; Dieu n'abandonnera pas notre pays, pourvu que chacun fasse son devoir !

(( Fait au quartier impérial de Sedan (( le 3i août 1870.

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