PREFACE
Que Ton ne cherche pas dans ce Jivre nn nouveau récit des dernières journées du second Empire non plus qu'une étude raisonnée do la funeste guerre de 1870. On ne les y trouverait point. Il n'est pas entré dans le dessein de l'auteur d'écrire l'histoire politique et militaire d'une guerre à laquelle, des deux côtés de la frontière, tant d'ouvrages considérables ont été consacrés par les plus éminents spécialistes. Le baron Albert Verly n'a point d'aussi hautes visées et plus simple est son ambition, plus touchante aussi sa pensée.
Ce que l'on trouvera ici c'est seulement un tableau familier et comme un journal intime de la vie de l'Empereur pendant les trois semaines qui s'écoulèrent entre le i3 août, jour où il confia le commandement de l'armée au maréchal Bazaine, et le 4 septembre, date de son départ pour le château de Wilhelmshoehe et de la chute de l'Empire. Et c'est ce que dit assez le sous-titre de ce livre : L'Empereur, de Metz à Sedan.
Ouant au titre, LES ETAPES DOULOUREUSES, il prévient loyalement le lecteur que c'est dans un esprit de sympathie pour le souverain que l'auteur a recueilli et qu'il lui présente ces souvenirs.
Fils du colonel baron Verly, qui commanda l'escadron des Cent-Gardes et qui, en raison de ses fonctions, approchant quotidiennement Napoléon III, apprit à l'aimer et lui voua une affection profonde, M. Albert Verly a pieusement observé les traditions paternelles. Comme son
S ère, il a gardé pour la inéinoire de l'Empereur un respect ont ses ouvrages antérieurs offrent la constante manifestation, fidélité d'autant plus honorable qu'elle semble plus rare aujourd'hui, après que trente-cinq années ont passé 4sur la tombe où repose le souverain vainou et détrôné. II n'est pas de ceux qui oublient : il reste reconnaissant à Napoléon 111 de la confiance que celui-ci accordait à son père «t se souvient avec émotion d'avoir été le compagnon d'enfance, le camarade de jeux du Prince Impérial qui le traitait en ami. Et c'est pourquoi, dans LES ETAPES DOU- LOUREUSES, éclatent, avec un accent de sincérité dont on ne saurait point n'être pas frappé, une indignation et une colère qui ne peuvent se contenir, au spectacle ou, mieux, au souvenir des coupables légèretés, des présomptueuses imprévoyances et des inexplicables défaillances qui aidèrent à la victoire de l'ennemi, des lâchetés, des abandons et des trahisons qui assombrirent encore les derniers jours de l'Empereur» Et l'on sent que le narrateur a été profondément remué et jusqu'au fond de l'âme en revivant, par la pensée, ces derniers jours dont il fait un récit empreint de la tristesse la plus poignante.
M. Albert Verly n'a point cherché à dramatiser les faits. Il n'a point choisi, parmi tant d'ouvrages publiés sur la guerre de 1870 et dont beaucoup sont des œuvres, b^jitç* ment consciencieuses, les épisodes les plus propres à émoïK. voir le lecteur pour lui en présenter une image habilement parée d'art et de littérature. Non ! 11 dit la vérité toute •simple et toute nue, telle qu elle apparait dans les lettres que son père le colonel Verly écrivait, au jour le jour, du camp impérial même, et dans les récits rédigés, presque sur le moment, par ces humbles et braves soldats, les Gent-Gardes, les beaux, les irrésistibles Genl-Gardes, qui l'aimaient comme un fils, depuis que, tout enfant, il jouait
dans les cours de leur caserno de la rue de BoUechasse, et auxquels il a voué, jusqu'à se faire Thisloriographe allenlif de leur Escadron, jusqu'à les grouper en une association fraternelle et à les réunir chaque année en un banquet familial, l'affection que leur portait son père, le brillant officier dont ils ne peuvent parler sans attendrissement.
Le baron Albert Verîv ne m'en voudra pas, je pense, de rappeler les sentiments de vénération passionnée (jui l'atlachent à cet Escadron des Cent-Gardes, dont il recueille et, comme en uii musée, conserve religieusement les souvenirs, uniformeé superbes, accessoires magnifiques, qui, en 1900, ne furent pas l'une des moindres curiosités de l'Exposition rétrospective des Armées de Terre et de Mer.
Un jour, en 1894, M. Albert Verly trouvait, dans un buvard qui avait appartenu à son père, une feuille de papier portant simplement ces mots : « M. Louis Bacot, rue Saint-Michel, à Sedan ». Très intrigué par ce nom que jamais il n'avait entendu son père prononcer, il se rendit à Sedan, où il n'eut pas de peine à découvrir M. Bacot, grand commerçant chez lequel le colonel Verlv était descendu en 1870 et avait, en partant, laissé sa tente, ses ■effets de campement, ses uniformes, ses harnachements, etc. ; dépôt sacré que le digne homme avait gardé avec un respect attendri et tel qu'il n'avait pas voulu toucher à une boîtes de cigares entamée par le colonel ; dépôt pré- <îieux qu'il remit intact au baron Albert Verly, qui ne sut trop remercier un dépositaire aussi fidèle.
Le colonel Verly qui jamais ne parlait de Sedan avait, jusqu'à sa mort, plutôt que d'être obligé de prononcer ce nom maudit, évocateur de toutes les tortures et de toutes les angoisses de l'Année Terrible, laissé ignorer h son fils
le lieu où se trouvaient ces uniformes qu'il avait portés avec tant de joie et tant d'honneur, ces souvenirs qui lui étaient si chers et que pourtant il avait abandonnés à tout jamais, aimant mieux les perdre que de retourner, pour les reprendre, dans la ville où ses dernières espérances de soldat et d'ami de l'Empereur étaient mortes.
Ces détails ne sont point ici hors de leur place, puisque, dans LES ETAPES DOULOUREUSES, il est, fréquem ment et presque à chaque page, question des Cent-Gardes. Et comment en pourrait-il être autrement, alors que c'est à l'aide des lettres ou des récits du colonel, des officiers, des sous-officiers et des soldats du « bel Escadron », beaux soldats durant la paix, bons soldats pendant la guerre, que M. Albert Verly a suivi, d'étape en étape, l'Empereur sur la voie des malheurs, de la défaite et de la chute, de Metz à Sedan ?
Certes, les Cent-Gardes ne savaient rien de la Guerre, rien de plus que ce qu'en pouvaient savoir les soldats des autres corps. Ils ne connaissaient que ce qui s'était passé chez eux et autour d'eux. Si donc on leur demandait des vues générales sur les événements de l'Année Terrible, un tableau d'ensemble de la campagne, on courrait grand risque de n'avoir de la Guerre qu'une image singulièrement imparfaite et déformée, tantôt exagérément grossie et tantôt rapetissée à l'excès. Mais M. Albert Verly et, après lui, le lecteur ne leur demande point tant. 11 n'attend d'eux que le récit, tout sec, de ce qu'ils ont vu, de ce qu'ils ont entendu, de ce qui s'est passé à leurs côtés .' incidents, menus détails, traits de mœurs.
Leurs relations, outre le mérite d'être inédites, et, par conséquent, d'apporter h l'étude de la guerre de 1870 une contribution modeste, je le veux bien, mais nouvelle, ont celui d'être vraies, de toute évidence. Leur véracité, leur
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sincérité sautent aux yeux. Les braves gens ne font rien autre chose que de dire, avec le pigeon de la fable,
J'étais là, telle chose m'advint,
et j'ajouterai :
Vous y croirez être vous-même.
Aussi bien, on se tromperait si on les pensait incapables de raisonner leurs impressions ou leurs sensations et de se soustraire à l'influence des opinions toutes faites et des racontars. Ils n'étaient point tous les premiers venus, et par exemple je citerai le cas de l'ancien cent-garde Gérard, devenu en 1870 le lieutenant Gérard puis,> après la Guerre, le docteur Gérard, dont on lira, dans LES ETA- PES DOULOUREUSES, plus d'un récit intéressant.
Gérard, bon soldat, médaillé militaire, avait servi comme brigadier aux Cent-Gardes où, tout en s'acquittant avec zèle de son service, il s'était acquis une réputation d'habile magnétiseur. La discipline était sévère, à l'Escadron : cassé de son grade en 1861, pour avoir découché, Gérard avait été remis simple cavalier et envoyé dans un régiment de cuirassiers. Il avait quitté l'armée et, sans posséder le moindre de ces diplômes qui donnent à un homme le droit de sauver — ou de tuer 7— enfin de soigner ses semblables, s'était, nouveau zouave Jacob, improvisé guérisseur, ce qui lui avait valu une condamnation à cinq francs d'amende pour exercice illégal de la médecine.
Courageusement il avait appris, tout seul, le latin et le grec et avait, à quarante-cinq ans, passé l'examen de grammaire des lycées. Il poursuivait ses études, quand la guerre éclata entre la France et la Prusse. Il reprit du service et fit la campagne en qualité de lieutenant aux francstireurs de Mocquard. Il se battit à Beaumont, à Mouzon, à Sedan, où un obus lui brisa la rotule, fut décoré de la Lé-
gion d'Honneur sur le champ de bataille et de la main même de l'Empereur mais se vit, à son retour de captivité, contester une croix qu'il avait pourtant bien gagnée.
Cette injustice Tattrista sans lui rien enlever de son énergie. Dès sa rentrée en France, il se remit au travail, fut reçu officier de santé, p^ssa son baccalauréat ès-lettres — à quarante-huit ans ; son baccalauréat ès-sciences — à quarante-neuf, puis fit sa médecine. Il présenta sur « la técondation artificielle » une thèse de doctorat qui eut un retentissement considérable mais fut refusée, ne se découragea pas, présenta sur (( l'origine des varices » une nouvelle thèse, qui fut favorablement accueillie. Il obtint alors le titre de docteur en médecine. 11 avait plus de cinquante ans.
L^auteur des ETAPES DOULOUREUSES ne fait point myslère, je l'ai dit, de ses sentiments personnels de sympa tliic et — pourquoi reculerai- je devant ce mot ? — de dïHulion pour la personne de i^apoléon III. Mais qu'importe ! après trente-huit ans, dans le recul de l'histoire, la figure de l'Empereur apparaît dégagée des taches et des fares sous lesquelles la passion politique l'avait comme rat hée. Nous pouvons aujourd*hui nous faire de ce souverain une image plus sincère et plus vraie. Le «tyran» nous apparaît connne un très bon homme qui, après avoir montré un jour une belle énergie, quand, suivant l'expression de M. E.-M. de Vogiié, il se hvra à (( une opération de police un peu rude )), eut le tort d'être faible et, pour un politique ou si vous préférez, un politicien, trop idéaliste et pas assez réaliste. Mon Dieu ! c'était un sentimental et un rêveur.
Sous son règne, la nation n'avait pas la Liberté, — la Liberté avec une majuscule — mais elle possédait
rindépendance. Depuis un quart de siècle que nous vi-^ vous sous le régime de la Liberté, toute indépendance^ nous a été enlevée et nous sommes comme de» enlaafs. qu'on tient en lisière, comme de» cc^égiens qxri ne peuvent s'absenter une minute (ju*après avoir obtenu l'autorisation de sortir, comme des esclaves sur qui pèserait la pire des servitudes : la servitude morale. Napoléon III était un « tyran », mais son armée, son administration, sa magistrature, étaient, toutes, pleines d'hommes qui n'étaient pas contraints de s'abaisser au rang de domestique et qui pouvaient, autant qu'il leur plaisait, être, dans leur privé, attachés à d'autres régimes ; le royalisme avéré de Mac-Mahon, par exemple, ne nuisit point à son avancement.
Eh oui ! nous vivons maintenant sous un régime de Liberté et, ce mot de Liberté nous le lisons sur tous les. murs et du matin au soir on nous en rebat les oreilles. C'est au nom dé la Liberté que l'on a jeté à la rue, par milliers et par milliers, des hommes et des femmes qui ne faisaient d'autre mal que de se réunir pour prier en commun, d'instruire gratuitement les enfants, de soigner les. malades et les vieillards ; c'est au nom de la Liberté qu'on a confisqué et vendu leurs biens, qu'on leur a interdit de vivre de leur état, qu'on les a poursuivis, traqués, condamnés, réduits à la misère. C'est au nom de la Liberté q'on a tranformé la bienfaisance en intrument de dominalion et de propagande électorale et qu'on refuse le droit aux secours de l'Assistance aux gens que l'on soupçonne d'aller à la messe ou de ne pas soutenir le candidat du gouvernement. C'est au nom de la Liberté qu'on opprime les consciences, au nom de la Liberté que l'on met les catholiques hors du droit commun, au nom de la Liberté qu'on existe des officiers et des fonctionnaires désireux d'avance-
ment qu'ils aillent, premièrement, s'encanailler à la Loge du coin.
En jsorte que beaucoup de Français qui aimèrent la République — « comme elle était belle, sous l'Empire )) ! selon le mot si profond de Forain — en arrivent à appeler de tous leurs vœux la venue du (( bon tyran » souhaité par Renan, et que, sans être impérialiste, et simplement par comparaison avec le temps présent, on se prend peu à peu de sympathie pour le gouvernement et pour la personne de Napoléon 111 ou, tout au moins, on les considère sans antipathie, disons : avec une neutralité favorable.
Pour moi„ j'avoue franchement, que, quoique n'étant pas bonapartiste, je goûte si peu le charme de la liberté, telle qu'elle nous est actuellemnt impartie, que, songeant ^ux (( tyrans » passés et, s'il plaît à Dieu, futurs, je répéterai volontiers le souhait que formulait Morellet, au sortie de la Bastille où l'avait envoyé Louis XV : (( Dieu fasse paix à ces bons tyrans-là ! »
Au fond, je crois que la reine Victoria a fort exactement jugé Napoléon 111 quand, à la suite de la visite que l'Empereur et l'Impératrice lui firent à Londres en i855, elle écrivait à son oncle, le roi de Belges, Léopold P' : (( 11 est doué. . . d'une grande douceur et d'une puissance de séduction qui est très vivement ressentie par tous ceux qui vivent dans son intimité... 11 n'a point agi avec cruauté ou injustice, de gaieté de cœur, car il est impossible de le connaître sans voir qu'il a beaucoup d'amabilité, de bonté et d'honnêtetés... Son tact et sa bonté ne peuvent être surpassées.., ))
Et puis, Napoléon 111 a été vaincu. 11 a été précipité du faîte de la grandeur dans l'abîme. Il a 4té malheureux. 11 a
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souffert. Le spectacle du bonheur a quelque chose de pénible et de douloureux, parce qu*il fait penser, par contraste, à ce que doit être dans le même instant, la vie des déshérités ou des infortunés. Si nous éprouvons une tristesse à voir que des gens sont heureux, quand nous connaissons la détresse de tant d'autres, serions-nous Français si nous pouvions contempler le malheur d'autrui sans nous sentir saisis de compassion ? C'est surtout quand il est malheureux, que notre prochain nous devient cher et sacré. Aussi pense-je qu'on ne lira point sans une émotion profonde les pages où M. Albert Verly nous montre Napoléon 111 malade, prématurément vieilli par l'infortune, courbé sous le poids de la fatalité, vaincu, celle-ci, par exemple, sur le séjour que l'Empereur fil, le 39 août à Raucourt, chez le maire, M. Guette-Rouy :
<( L'empereur ne sortit pas durant cette journée du 29. Toujours de plus en plus souffrant, il passa toute l'aprèsmidi dans sa chambre du rez-de-chaussée, allant de long en large, tourmentant fiévreusement sa moustache. Parfois, il s'arrêtait à la fenêtre et, cherchant probablement un peu de fraîcheur, appuyait son front sur les vitres. Ses yeux vagues regardaient sans voir et les troupes, déjà démoralisées, qui défilaient sans cesse en une véritable débandade, pouvaient se demander quel était cet homme à cheveux blancs, à la figure cadavérique qui, machinalement, sur leur passage, écartait les rideaux de mousseline de cette fenêtre fermée... Dans ce défilé sans fin de soldats affamés, surmenés, indisciplinés, c'étaient les injures à l'adresse des chefs, les cris de trahison, et même les zouaves, soldats d'élite, auxquels les paysans demandaient oii ils allaient, hurlèrent, dans une rage féroce : (( A la boucherie ! »
(( A la boucherie ! » répéta machinalement le Souverain
tiré de son rêve par ces clameurs. <( A la boucherie ! » Le rideau retomba et deux larmes coulèrent, sillonnant ses joues flétries, sans qu'il songeât à les essuyer.
((*Une porte s'ouvrit : <( Le dîner de Sa Majesté ! » D'un geste las, dans un « A quoi bon ? » d'un irrémédiable éïîcieurement, le souverain refusa. Tout rentra dans le silence. Puis, seul, à la table de la petite chambre, la tête dans ses mains, l'Empereur des Français pleura. »
On ne lira pas avec une moindre émotion ces lignes, que j'emprunte au récit du départ de Napoléon pour Mouzon, le 3o, au matin :
(( Quelques cris de : (( Vive l'Empereur ! » retentirent, étouffés par les murmures des soldats débandés ; sur la place, une biave femme, qui, pendant le séjour, avait blanchi à la hâte le linge de la Moijjon impériale, se trouvant sur le passage du Souverain, qu'elle n'avait jamais vu, s'écria : (( Mon Dieu ! mon Dieu ! ce n'est pas possible ! , G'est l'Empereur, cet homme qui a l'air si malade ? »
(( Dans la foule, un soldat maraudeur, ayant perdu son corps, son régiment, à moitié ivre, ronchonnait : « Je voudrais bien lui (. .. un coup de fusil ! )) Et sans voir, sans entendre, l'infortuné monarque suivait sa route, saluant machinalement, la main à son képi ».
A côté de ces pages, d'où se dégage une si prenante émotion, l'ouvrage de M. Albert Verly abonde en récits et en tableaux où les historiens trouveront plus d'un détail, plus d'un trait de nature à éclairer d'un jour parfois nouveau tel ou tel épisode, tel ou tel événement, telle ou telle situation, l'information qu'ils y puiseront étant, et de deux façons, en quelque sorte directe : d'abord, parce que l'auteur s'est servi des relations écrites ou orales de témoins
immédiats, qui lui ont appris ce qu'ils savaient pour Fâvoir vu ; ensuite, parce qu'il a refait, pas à pas, la route suivie' par l'Empereur pendant ces heures sinistres d'août-septembre 1870, rectifiant au fur et à mesure, les indications erronées qu'historiens et romanciers avaient, sans prendre la peine de les vérifier, trop complaisament accueillies.
On apprendra, notamment, en lisant les ETAPES DOULOUREUSES, la vérité sur le rôle du curé de BazeiK les, sur l'entrevue de Napoléon 111 et du roi Guillaume P', sur la signature de la capitulation de Sedan, sur le dépari' de l'Empereur vaincu, et sur les fautes commises par certains, dont l'impérilie, l'inaction ou les hésitations ne furent pas peu préjudiciables à la fortune de nos armes.
L'un dès principaux éléments d'intérêt. qu'offre ce livre, c'est justement la mise au point de certains faits défigurés par l'ignorance ou l'esprit de parti, la destruction de certaines légendes créées de toutes pièces par la passion politique et que l'histoire, qui se doit pourtant d'être impartiale, a trop longtemps acceptées.
Je citerai, tout d'abord, la légende née d'unç composition de M. Emile Bayard, que la gravure a popularisée ; Sedan. Napoléon TIl y est représenté en grande tenue de général de division, vautré sur les coussins d'une superbe calèche attelée à la Daumont de quatre chevaux que conduisent des postillons poudrés. Le souverain vaincu fume avec béatitude une cigarelle et promène un regard indifférent sur les morts et sur les mourants qui jonchent le terrain, pendant que sa voiture s'éloigne, emportée au galop, au milieu d'une escorte de cent-gardes, en grande tenue, avec casque et cuirasse.
M. Albert Verly, grâce aux récits authentiques qu'il lient de témoins oculaires de la dernière journée passée par Napoléon IIl sur le sol de France, a pu taire justice de cette
légende. Des témoijjnages qu'il a recueillis, il résulte, comme on le verra par LES ETAPES DOULOUREU-.
SES, que pas un seul des détails du tableau de M. Emile Bayard n'est exact. Napoléon III n'a pas, étant prisonnier, traversé le champ de bataille de Sedan, attendu que son escorte avait reçu l'ordre de faire un détour pour éviter la vue des troupes — et des morts — de l'une ou de l'autre nation. Il portait la petite et non la grande tenue. Son escorte était composée de cuirassiers de la garde royale prussienne et non de cent-gardes, car ces derniers étaient restés à Sedan où il n'avait même pas eu le temps de leur faire ses adieux. Et si même elle avait été composée de cent-gardes, ceux-ci n'auraient pu être en grande tenue avec casque et cuirasse, pour cette bonne et simple raison qu'avant de quitter Paris ils avaient versé leurs casques et leurs cuirasses au magasin du corps. Il avait pris place dans un coupé fermé, et attelé en poste et non dans la daumont impériale qu'il avait dû laisser, comme tous ses bagages, à Sedan, au quartier Mac Donald affecté aux centgardes.
. Une seule fois, pendant qu'une voiture l'emportait du château de Bellevue, oix il venait de se rencontrer avec le roi de Prusse, à Bouillon, en Belgique, d'où il devait être conduit en détention au château de Wilhelmshoehe, le souverain se trouva en présence de cadavres : à la Chapelle, entre Divonne et Bouillon. Surpris de voir, dans le village dévasté, des cadavres restés sans sépulture, il pria l'officier qui commandait l'escorte de s'arrêter un instant afin qu'il pût demander des explications. On lui apprit que La Chapelle avait été défendu, le i^"" septembre, par le premier bataillon des Francs-Tireurs de Mocquard qui avait laissé de nombreux morts sur le terrain et il voulut aussitôt avoir des renseignements sur les soldats tombés au cours de cet
engagement. Nous sommes loin de Tinclifférence prêtée par M. Emile Bavard au vaincu de Sedan.
Ce Sedan trop fameux n'est donc bien qu'une œuvre, purement fantaisiste sortie tout entière de l'imagination d^ l'artiste, ainsi, d'ailleurs, que M. Emile Bayard fils l'a reconnu dans une lettre adressée à V Intermédiaire des Chercheurs et Curieux qui avait posé à ses lecteurs cette question : « Napoléon ïil, capitulant à Sedan, fumait-il la cigarette ? )), lettre dont il convient de retenir ces lignes : (( Rien de plus symbolique que cette cigarette, destinée simplement à exprimer le caractère désinvolte d'un souverain qui, suivant Larousse, « à la tête de cent milles hom- )) mes, malgré ses généraux indignés, venait de faire his- )) ser le pavillon blanc, en signe de capitulation... » Exécuté en quatre heures, aussitôt la nouvelle du désastre, sans documents, le dessin de Sedan est certainement faux en ses détails ; inauthentique, la calèche impériale, de ' même^jue l'escorte aussi invraisemblable sans doute que la vision céleste oii se lit, dans le haut de l'image, la consternation de l'oncle de Napoléon-le-Petit... Mon père s'était borné à marquer, par une improvisation d'art saisissante, une patriotique indignation. )) (i)
Dans un numéro suivant du même Intermédiaire, un historien, dont l'autorité peut être d'autant mieux invoquée en faveur de Napoléon III qu'il a étudié plus minutieusement la guerre de 1870 et spécialement la bataille de Sedan et que l'ardeur de ses convictions républicaines le rend moins suspect d'indulgence préméditée pour l'Empereur, M. Alfred Duquet, réfutait en ces termes l'allégation reproduite par M. Emile Bayard fils : (( Toutes les
(1) Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, m du 10 octobre 1907.
opinions sont libres, mais je m'inscris en faux contre une phrasfe de Larousse, citée par M. Emile Bayàrd et affirmant que l'Empereur « a fait hisser le drapeau blanc, malgré )) ses généraux indignés ». J'ai prouvé, dans mon livre La Victoire à Sedan, que les généraux découragés voulaient la capitulation, sauf le général de Wimpffen, qui ne désespérait pas, en dépit des navrantes défections qui se produisaient autour de lui ! )) (i ;
L'ouvrage de M. Albert Verly était écrit depuis longtemps lorsque l'éminent historien, tout hostile qu'il soit au régime impérial, se faisait un devoir de protester contre une légende trop crédulement acceptée par l'opinion. La confirmation qu'il apporte aux déclarations de M. Alfred Duquet méritera d'être retenue par les historiens.
C'est avec de pareilles « improvisations », comme celle de M. Emile Bavard, et plus ou moins a saisissantes », mais, en tout cas, regrettables que les artistes et les historiens, en arrivent à substituer, dans l'histoire telle que la connaît le gros public, la légende à la vérité. Combien de gens, aujourd'hui, sur la foi de l'auteur de cette composition anti-napoléonnienne, ne croient-ils pas que, réelle^ment. Napoléon III, après Sedan, fît preuve de la 'plus complète désinvolture .
L^ouvraige de M. Albert Verly contribuera donc à dissiper la légende de l'indifférence de Napoléon III. Et de iriêniè, il aidera, par des témoignages précis, à détruirfe' celle dfe la lâcheté dont l'Empereur aurait fait preuve mais qui", est-il même nécessaire de le dire, n'est plus acceptée par aùiciin historien sérieux. C'est ainsi que notamiiièiït, elle est lonnellement rejetée par M. Alfred Duquèt :"
Intermédiaire des Chcrcheur& et Curieux, n® du 20 octobre 1907.. .
«L'Empereur, écrit-il, souffrait le martyre depuis quelques jours, quand il monta à cheval le i"" septembre. Je donnerai, dans un jprochain volume, Sedan, les preuves médicales qu'on ne comprend pas comment, en raison de ïa pierre qui le torturait, il put se tenir en selle et faire au milieu des balles et des obus, la promenade du côté de ïa Moncelle » (i).
Les lettres du colonel Verly, les récits des cents-gardes que cite Tauteur des ETAPES DOULOUREUSES, sont là pour établir, ainsi que le reconnaît M. Alfred Duquet, que TEmpereur, malgré de terribles souffrances, fit son devoir, et que, loin d'avoir manqué de bravoure, il se conduisait comme eût pu le faire un général aguerri, par l'habitude, aux dangers du combat et que même, non seulement il ne voulut pas fuir le péril mais encore alla au devant de lui et, peut-être, chercha la mort.
A propos de l'anniversaire de la bataille de Sedan, M- Maurice Quentin-Bauchart déclarait dans le Figaro que Napoléon III s'était courageusement conduit et à l'appui de cette affirmation, il citait les témoignages du général Pajol, qui n'avait pas quitté le souverain, du maréchal de Mac-Mahon et des correspondants duTemps, du Times, du Standard et du Journal Officiel de Berlin, ainsi queie récit d'Emile Zola, dans la Débâcle, de Zola en qui l'on ne saurait voir, certes, un défenseur systématique de l'Empereur (2).
M. Albert Verly montre Napoléon III se dirigeant sur
(1) Intermédiaire des Chercheurs et Curieux, N* du 10 octobre 1907. (2^ Le Figaro du 3 septembre 1907 : « La conduite de Napoléon III à Sedan », par Maurice Quentin-Bauchart.
Bazeilles et sur la Moncelle au plus fort du combat, examinant les positions, sous les balles et les obus qui pieuvaient sur son escorte, voyant son officier d'ordonnance, le capitaine d'Hendecourt, tué à ses côtés, et il ajoute : « Le souverain, cherchant volontairement la mort, mit pied à terre, donna Tordre au colonel Verly de rester avec son escorte et les Cent-Gardes, dans un chemin creux, ne voulant, malgré les objurgations du colonel, être suivi de personne, et monta jusqu'au cimetière de Balan. Près de là se trouvait une batterie française : Napoléon III pointa une. mitrailleuse et resta encore une heure, exposé au feu terrible de Tennemi ».
Puis l'Empereur, remontant à cheval, quitta Balan pour se rendre sur un autre champ de bataille, s'attardant aux endroits où tombaient les projectiles, épargné par les balles et les obus tandis que le général de Courson et le capitaine de Trécesson étaient grièvement blessés près de lui. Alore, (( désespérant de recevoir cette mort qu'il cherchait, il se décida à rentrer dans Sedan »,
A peine s'était-il engagé sur le pont de la Meuse, qu'un obus tombait devant lui, blessait un cent-garde et tuait deux chevaux de l'escorte. Or, quelle fut l'attitude de Napoléon III ? « Le cheval de l'Empereur se redresse : nous le croyons atteint, mais il calme sa monture et reste impassible », écrit le maréchal-des-logis des cent-gardes Toussaint. Le gendarme d'élite Jurd donne ces détails : (( Un obus éclata sur le pont, tuant des chevaux et hommes de l'escorte... l'Empereur était à environ quatre mètres de nous, calme, immobile malgré les obus qui éclataient de toutes parts. Nous entendions même les supplications de ses aides de camp, le suppliant de se retirer du danger, mais il ne céda pas à leurs instances ».
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Que reste-il du reproche d'Indifférence et de dt^sinvoU ture ? que reste-t-il ae Taccusation de lâcheté ?
Bien d'autres légendes encore sont détruites, bien d'autres erreurs sont relevées et rectifiées dans LES ETAPES DOULOUREUSES, en sort« que M. Albert Verly, qui ne voulait qu'évoquer, dans une touchante pensée de fidélité à la mémoire de Napoléon III, les heures cruelles que vécut l'Empereur avant de quitter le sol français, apporte une contribution importante à l'étude de la guerre de 1870. Certaines des constatations de fait que l'on trouvera dans LES ETAPES DOULOUREUSES méritent d'être retenues par l'Histoire qui, elle doit ignorer le sentiment et, dans ses jugements sur les œuvres et sur les hommes, ne se laisser déterminer que par le souci de la vérité.
Etienne Charles.