‹ Souvenirs du second empireChapitre 6 sur 33 · LE BARON P. DE BOURGOING · texte numérisé non relu

LE BARON P. DE BOURGOING

Engagé volonlaire aux Cent-Gardes.

Tenue de campagne, juillet 1870.

{Collection du baron de Bourgoing)

PIERRE LEMELAND

mort en 1907

Maréchal des logis chef aux Ccnt-Gardes.

En captivité en Allemagne, janvier 1871.

{Collection du baron A. Verly

ce qui se passait avant de s'aventurer dans la rue avec ses hommes.

Il laissa donc son peloton dans Tîntérieur de la gare en attendant qu'il revînt ou 1 envoyât chercher.

A sa sortie sur la place, un homme du peuple s'appro-^ cha de lui et lui dit « Mais, mon lieutenant, vous êtes fou de vous montrer dans un uniforme pareil ; vos allez vous faire écharper ! — Nom de D... ! cria Watrin, cet unitorme-là vient de voir des Prussiens et n'en a pas eu peur, et vous croyez qu'il va trembler devant des Français ? »

Devant ce langage et la crâne attitude du lieutenant, un géant d'une musculature superbe, la foule applaudit ; on alla même lui chercher une voilure découverte, dans laquelle il prit place, son ordonnance sur le siège, et carrément, tout haut, il cri-i au cocher : « Aux Tuileries ! »

Le lieutenant, ignorant le départ de l'Impératrice voulait avant tout rendre compte à la Souveraine de la mission de confiance dont on l'avait chargé auprès du Prince Impérial. . '

Aux Tuileries, plus personne de la Cour, plus d'împéraratrice.

— Cocher, 87, rue de Bellechasse !

Rue de, Bellechasse, à Thôtel des Oent-Gardes, plus personne non plus ! Les grilles grandes ouvertes, les aigles arrachées ; dans la cour, des personnages de tout acabit, des gardes nationaux. Un passant s'approche du lieutenant et hii apprend que les cent-gardes sont à l'Ecole- Militaire.

Watrin repart, et, brisé d'émotion, dc5 fatigue, rejoint le dépôt dej l'escadron, commandé par le capitaine Schûrr, à rEcole-Militaire ; il rend compte à son chef de son arrivée et veut retourner chercher ses hommes à la gare, mais le

capitaine Schûrr le voit tellement fatigué, qu'il commande un adjudant à cet effet.

Au moment où ce sous-officier quittait l' Ecole-Militaire, lé peloton laissé à la gare arrivait, conduit par ses sous- . officiers, qui avaient appris pendant Tabsence de leur lieutenant où il fallait se rendre.

Inutile de dire que les hommes et les chevaux de la (( dernière escorte » avaient besoin de repos et de nourriture avant de repartir en campagne contre lès Allemands.

Revenons à l'Empereur.

L armée quitta donc le camp de Châlons et partit dans la direction de Montmédy. Voici, de nouveau, des extraits des lettres du colonel Verly :

Gourcelles, 22 août 1870.

Nous sommes aujourd'hui campés à trois kilomètres de Reims avec l'Empereur. Je n'ai pas écrit hier, parce que nous avons chevauché toute la journée à travers toutes les troupes du camp de Châlons, qui étaient mises en mouvement.

Te dire la poussière qui couvrait toute l'escorte et les voitures est impossible. Nous ressemblions à des fantômes blancs ; nous ne pouvions pas nous regarder sans rire> tellement nous étions laids.

Je suis ici installé dans une ferme, au milieu du fumier,, des poules, des vaches, etc. ; mais ma chambre est propre, mon lit est excellent, et mes hôtes complaisants pour moi et mes quatre hommes, qui couchent dans une grange. Ils sont enchantés, parce que tous les gardes, quand ils campent couchent à terre sur une couverture, n'ayant qu'une toile tendue pour abri ; ils sont donc relativement comme des princes.

Nous avons vu hier MM. Rouher et de Saint-Paul, sénateurs ; ils ont dîné avec l'Empereur et sont repartis cette nuit.

Le maréchal Mac-Mahon est installé ici avec l'Empereur . Je ne suis, comme toute la Maison, aucunement au courant des systèmes stratégiques : je ne suis, par conséquent, pas à même de vous dire quoi que ce soit à ce 3ujel.

Ce que je peux vous dire c'est qu'il y avait au camp de Châlons de 80 à 100.000 hommes de bonnes troupes, pr.êtes à donner la main au maréchal Bazaine. J'espère que c'est pour cela que l'Empereur a fait faire le mouvement d'hier. Vous voyez qu'avec ces deux groupes de troupes nous avons au moins, devant l'ennemi, deux armées solides, l'une de 11 5. 000 Valides, l'autre de 80.000, qui s'augmentent chaque jour de ce que l'on envoie de Paris ; puis, nous avons des auxiliaires bien puissants : ce sont la dys-^ senterie et le typhus qui régnent sur l'armée prussienne et qui la réduisent tous les jours !

.Si nous pouvons encore attendre, malgré les impatîen-' ces du public, une quinzaine de jours, nous serons en nombre égal, et Dieu sait ce qui arriverait des ennemis.' Le soldat est gai, réconforté, sûr de vaincre à la première affaire, se rendant parfaitement compte qu il n'a été beUu que par le nombre. La défaite de Mac-Mahon, qui avait tant effrayé, ne nous a pas fait perdre plus de 7 à 8.000 hommes ; il en a ramené de 25 à 27.000 sur 33 ou 35. 000 qu'il avait.

Moi, je dis que de ces défaites, de ces incuries, de cette panique, ressort un enseignement sérieux, une leçon qui était nécessaire, et je dis que de ce mal sortira le bien.

D'abord cela nous servira probablement à corriger nos défauts d'imprévoyance dans l'armée, comme agence-

ments préparatoires, comme prélude des combats, comme tienue, comme transports et approvisiomiements, etc.

Cela fera eavrir les yeux à ces députés qui prêchent tou-^ jours économie et réduction de l'armée, gens à vue courte qui ne voient pas quen faisant une légère économie de quelques millions, ils mettent le pays dans le cas d'être envahi, de perdre richesses acquises, récoltejs à venir ^ mdustries de toutes espèces arrêtées faute de bras et faute de certitude dans l'avenir.

Tout cela se traduit par milliards, sans comprendre le ou les milliards qu*il faut pour rappeler les contingents en nombre sous les drapeaux, pour les équiper et les fairo vivre, toutes choses que l'on aurait évitées si on avait eu une armée suffisante sous les drapeaux*

Enfin, le dernier. bienfait qu'entraîneront les, revers, c'est de faire vibrer dans le cœur de la jeunesse des sentiments d'honneur et de patriotisme qui élèveront leurs idées et leur feront voir quil y a au monde autre chose que l'amour des richesses et que V entraînement des plaisirs.

Quand on en arrive à faire, comme nous tous, le sacrifice de tout ce que nous avons de cher en ce bas monde et le sacrifice de notre vie, on est apte à recevoir toutes les aspirations vers le bien, à (comprendre le respect que Ton doit à l'autorité paternelle, à l'autorité religieuse, aux convenances sociales, etc., toutes choses 'jui étaient à l'état de lettre morte pour la jeunesse d'aujourd'hui.

Il n'y avait plus pour elle qu'un profond sentiment d'égoïsme, que l'idée fixe d'acquérir la fortune par n'importe quel moyen.

Ne yous affligez donc pas outre mesure de l'état présent, et considérons-nous, nous soldats, comme de nouveaux Christs destinés à tacheter sur les champs de bataille

ïe» fautes et les erreurs de ce jour, pour faire renaître, pour nous et nos enfants, une ère nouvelle qui mettra en première ligne tous les nobles sentiments qui élèvent et grandissent Tâme.

Si, par fatalité, nous subissions encore des revers, ce ïie serait pas une raison pour se démoraliiser : la lutte est d'autant plus belle et plus glorieuse qu'elle est plus difficile.

Soyez persuadés qu avec de la fermeté et du cœur on vient à bout de tout. Le cœur ne manque pas en France ; sachez seulement attendre, sans une trop vive impatience.

Je reçois aujourd'hui, à Gourcelles, une lettre datée du 30 ; les autres, je ne les ai pas encore reçues. Celle-ci m'a fait grand bien.

Je ne suis pas étonné des bons sentiments de Nadaud : dis-lui que son rôle peut être beaucoup plus utile en restant qu'en courant à la suite des armées pour ramener un blessé. 11 va un service d'ambulances assez bien installé à cet effet (i).

Mais ce qu'il peut faire, c'est de chercher à réconforter les trembleurs, calmer les violents, raisonner les irréfléchis, qui croient tout perdu, et qui voient la perte du gouvernement, l'établissement de la République. Nous sonnmes loin de tout cela. Avec vos sentiments religieux, inclinez-vous, et dites : Dieu fait bien ce qu'il fait.

Notre lutte sera peut-être encore longue. Si nous pou-' vons nous maintenir encore une quinzaine, les Prussiens n'avanceront plus, ils seront forcés de reculer. Ils sont déjà pas mal arrêtés par le maréchal Bazaine, qui se bat presque-

(1) Le célèbre chansonnier, ami intime de la famille Yerîy, et reçu chaque année, à la campagne, par le colonel, avait manifesté le désir de s'engager comme ambulancier volontaire.

tous les jours et a des succès continuels, sans que ce soient de grandes batailles.. Les nouvelles d'aujourd'hui sont bonnes^.

*A. Verly.

Gourcelles, 28 août 1870.

Nous parlons de Gourcelles pour Bétheniville, ce qui constitue un mouvement en avant. Mon cheval est bridé :^ ce n est qu'un bonjour et un signe de vie et de santé.

Le Prince est envojé à Mézières, une petite place forte, j'en suis très content pour lui, car il devait être fatigué de nous suivre. A. V.

Rethel, 25 août 1870.

Je ne t'ai pas écrit depuis mon séjour à Gourcelles, parce que nous sommes arrivés trop tard à Bétheniville, où nous n'avons fait pour ainsi dire qu'une halte ; nous sommes partis à 3 heures du matin, en pleine nuit, pour aller attendre l'Empereur à 16 kilomètres, sur la route de Rethel, à Juniville. S. M. devait partir à 4 heures un quart : nous ne sommes arrivés à Rethel qu'à 10 heures. J'ai rarement fait une route aussi fatigante, après une nuit sans repos.

Ce pauvre Teyssou avait été re^ivoyé par moi pour préparer nos logements ; il s'était procuré une voiture pour.se rendre au nouveau gîte, parce que les chevaux étaient trop fatigués pour repiquer de suite. Il fait très bien les deux tiers de la route ; mais, arrivé à Perthe, d'intrépides pompiers se précipitent sur son véhicule, l'arrêtent, le prennent

pour un espion, et ne veulent plus le laisser partir ; il fait fouetter son cheval et file.

Il arrive enfin à Rethel, ne pensant plus à cet épisode, il se rend à la sous-préfecture. Tout à coup une nuée de soldats, citoyens de la phalange à casque en cuivre du noble corps des pompiers, se rue sur lui, le tâte, fouiUe ses grosses bottes ; il a beau dire qu'il est lieutenant aux Cent- Gardes, qu'il vient faire le logement, on ne Técoute pas ; on le conduit, à 2 heures du matin, à la mairie, on réveille M. le Maire, qui, vêtu de ses insignes et de ses lunettes, vient procéder à un nouvel interrogatoire à la suite duquel mon pauvre Teyssou est enfin rendu à la liberté. Il paraît qu'il avait été suivi par les premiers pompiers, qui avaient donné l'éveil à Rethel. Si ces braves gens employaient au moins la même ardeur à arrêter les Prussiens !

Nous allons repartir demain. Selon ce que je peux prévoir, une grande affaire se combine ; il est probable qu'elleaura lieu dans un jour ou deux, peut-être trois ou quatre, enfin cela ne doit pas tarder. Cela sera très chaud. J'ai pu en route voir Fénelon à la tête de ses batteries, il était campé près de Pont-Faverger ; il va bien. J'ai vu ici Brincourt, qui vient d'arriver avec son régiment. De la Salle a déjeuné ce matin avec mes officiers ; il l'a échappé belle. Il n'a pas été touché. Il est nommé colonel en remplacement de son colonel, qu'un boulet avait décapité à côté de lui.

Nous sommes ici au moins une centaine de mille hommes. Je crois que nous allons, comme je te l'ai dit, prêter main forte au maréchal Bazaine et le dégager de ses enne^ mis qu'il a tout autour de lui et qu'il tient en respect.

Tourteron, a 6 août 1870.

C'est le lieu et la date de notre temps d'an-ct. Nous avons quitté Rethel ce matin. Nous avons eu une pluie torreniielle avec éclairs et tonnerres pendant toute la route ; pour faire six lieues, nous avons mis près de six heures parce que nous avons été arrêtés par des convois et des passages de troupes. Bref, nous voici arrivés dans un état pitoyable, traversés jusqu'aux os et crottés plus que des barbets.

Le village n'offre aucune ressourcé alimentaire, et il n'était pas prévenu qu'une nuée de gens affamés allait tomber sur lui. Heureusement, j'ai de la chance ! Jusqu'à ce jour, j'ai toujours été logé chez de braves gens qui se mettent en quatre pour mètre agréables.

Aujourd'hui, je prends gîte chez la directrice de la poster i^es poules venaient de pondre ; il est 2 heures et demie,

fn*avais rien pris ce matin, mon estomac criait famine, ai accepté l'es deux œufs à la coque, je les ai dévorés. On veut à toute force me faire prendre du café : j'ai eu beau me défendre, on est à la préparer. Je profite de l'intervalle pour vous donner signe de vie et vous dire que je me suis débarrassé de mes effets mouillés ; je suis sec et près d'un bon feu. Voilà mon café et je m'arrête...

Ouf ! je l'ai pris, mon café ! Il faut parfois faire un sacrifice pour ne pas froisser les braves gens qui veulent vous être agréables. J'ai dans la bouche un arrière goût de quinine ; il faut espérer que cela me préservera de la fièvre.

J'ai écouté toute une longue histoire de malheurs de famille, de frères ayant servi en Crimée, tués 1^-bas, etc. Bref, tu auras un de ces jours à t'eiïiployer auprès, de M. Vandal pour acquitter ma dette d'hospitalité envers Mlle X. (je ne sais pas encore le nom); mais la vieille bonne, qui ré-

pond au joK nom de Rosalie, fait mon bonheur ; je crofa

2uelle m'adore ; elle doit friser les quatre-vingt-dix ans. Test elle qui a élevé la demoiselle, c'est elle qui a préparé mon café (la malheureuse !) ; elle trottine autour de moi, .4^gitant dans un sourire l'unique dent qui lui reste. Elle voulait, à tout prix, me faire avaler un breuvage décoré 4u nom d'eau-de-vie : ah ! par exemple, je me suis raidi et j'ai refusé net de me laisser empoisonner.

Elle trouve que je suis sobre comme une jeune fille. Oh ! Rosalie, ton souvenir restera longtemps gravé dans, mon estomac reconnaissant ! ,

Que je voudrais que mes enfants puissent assister à de pareilles scènes pour apprendre à pratiquer largement l'hospitalité ! Quand on a faim, que l'on est tout mouillé, tout boueux, on sent mieux le bienfait d'un accueil cordial et l'on apprend mieux comment on devra, à son tour, secourir ceux qui ont besoin. Cette école est la meilleure. Il est dommage qu'elle ne soit pas à la portée de tout le inonde.

Je t'ai parlé de la seule chose que je sache, c'est-à-dire la route que j'ai faite et le lieu où je me trouve ; quant aux mouvements de guerre, je suis exactement dans la même position qu'un pion du jeu de dames : on le pousse a droite ou à gauche, en avant ou en arrière, sans qu'il sorte de son état de matière. Nous, nous sommes de même : de& sortes de brutes menées de-ci de-là, sans savoir pourquoi, sans savoir où sont nos troupes, où sont les troupes ennemies. Ce sont les rares journaux que nous recevons, de temps en temps, qui nous donnent des renseignements, douteux, sur les diÔérentes positions des armées.

J'aurai singulièrement appris l'art de la guerre, quand tout cela sera fini ; mon bagage scientifique sera augmenté en raison inverse des promenades que je fais journellement'

dans là boue, la poussière ou la pluie» Si encore nous^ avions pu apercevoir l'ombre d'un Prussien ! c'eût été une distraction. Mais laissons cela.

Il y a déjà un mois complet écoulé depuis que nous sommes partis avec l'intention de guerroyer ; nous en aurons •encore pour quinze jours en France et un mois en Allemagne, peut-être six semaines. Cela fera nos trois mois au moins. A. V.

Stonne, 26 août 1870.

Nous sommes en chasse ; nous courons depuis ce matin par monts et par vaux, à la rencontre de MM. les Prussiens, qui étaient, ce matin, au bas de la côte où est situé le village ou plutôt le hameau où nous prenons gîte dans les granges ; nous couchons quatre dans une cuisine de ferme. Nadaud trouverait là une rude différence avec la cuisine du château.

Nous avons encore reçu la pluie pendant toute la route ^ nous avons attendu ici longtemps, arrêtés, pour avoir des nouvelles du (c traque ». Nous venons d'être informés que nous passerons la nuit ici. J'ai à peine le temps de te donner signe de vie.

L'Elmpereur a envoyé le Prince Impérial à Mézières, petite place forte. 11 a avec lui un peloton de cent-gardes et M. Watrin.

Nous avons de la boue jusqu'aux chevilles. Je donnerais

beaucoup pour avoir une paire de sabots.

Le quartier général s'établit le 27 août au Chesne Populeux, où le maréchal de Mac-MaWon logea chez M. Doyen^

Le 26 au soir, le h"" hussards avait été menacé par des forces considérables de cavalerie ennemie ; on dut Tappuyer et le Maréchal s'organisa pour livrer une bataille ; mais les Allemands, n'étant pas en nombre, se retirèrent. Cette escarmouche, des renseignements reçus de divelra côtés, et Textrême répugnance qu'avait le Maréchal à exe* cuter cette marche sur Montmédy, le firent encore hésiter et il essaya une dernière fois de faire revenir le Ministre de la guerre et la Régente sur leurs injonctions antérieures. Il envoya donc la dépêche suivante :

« Le Chesne, 27 août 1870.

(( Maréchal Mac-Mahon, au Ministre de la Guerre,

Paris.

(( Les i" et 2* armées, plus de 200.000 hommes, bloquent Metz, principalement sur la rive gauche ; une force évaluée à 5o.ooo hommes serait sur la rive droite de la Meuse, pour gêner ma marche sur Metz. Des renseignements annoncent que l'armée du prince royal de Prusse se dirige aujourd'hui sur les Ardennes avec 59.000 hommes,

(( Je suis au Chesne avec un peu plus de 100.000 hommes. Depuis le 19, je n'ai aucune nouvelle de Bazaine ; si je me porte à sa rencontre, je serai attaqué de front par les i'® et 2® armées, qui, à la laveur des bois peuvent dérober une force supérieure à la mienne, en même temps attaqué par l'armée du prince royal ue Prusse, me coupant toute ligne de retraite. Je me rapproche demain de Mézières d'où je continuerai ma retraite, selon les événements, vers l'Ouest. »

Hélas ! l'Impératrice et les Ministres plus affolés que jamais, ne pensant qu'à Paris et à la politique, au lieu de songer à la France, télégraphièrent aussitôt au Maréchal :

« Pari?, 37 août 1870, io h, 58 soir. .

(( Ministre Guerre au Maréchal Mac^Mahon.

(( Si vous abandonnez Razaine, la révolte est dans Parts et vous serez attaqué vous môme par toutes les forces de l'ennemi. Contre le dehors, Paris se gardera. Les fortifications sont terminées. Il me paraît urgent que vous puissiez parvenir jusqu'à Bazaine. Ce n'est pas le prince royal de Prusse qui est à Châlons, mais un des princes frère du roi de Prusse, avec une avant-garde et des forces considérables de cavalerie. Je vous ai télégraphié ce matin deux renseignements qui indiquent que le prince royal de Prusse, sentant le danger auquel votre marche tournante expose et son armée et Tarmée qui bloque Bazaine, aurait changé de direction et marcherait vers le Nord. Vous avez au moins trente six hieui^es d'avance sur lui, peut-être quarante-huit heures. Vous n'avez devant vous qu'une partie des forces qui bloquent Metz et qui vous voyant vous retirer de Châlons S Reims, s'étaient étendues vers l'Argonne. Votre mouvement sur Reims les avait trompées comme le prince royal de Prusse. Ici, tout le monde a senti la nécessité de dégager Bazaine, et l'anxiété avec laquelle on vous suit est extrême. »

Cette dépêche fut immédiatemeiit suivie d'une seconde, encore plus impérative :

(( Paris, 9.S août 1870, 3 h. matin.

(( Ministre Guerre à Maréchal de Mac-Mahon.

((Au nom du conseil des ministres et du, conseil privée je vous demande de porter secours à Bazaine en profitant des trente heures d'avance que vous É!ivez sur le prince royal de Prusse. Je fais porter le corps de Vinoy sur Reims. ))

Llmpéralrice Régente, aidée de ses ministres, condamnait donc pour la dernière fois, et sans appel, l'Empereur et Tamiée !

. Alors, rhommequi Tavait fait monfer sur le trône, l'armée toute d'abnégation et de dévouement, rechargé* rent sur leurs épaules endolories la lourde croix et continuèrent l'ascension de l'eflroyable calvaire !

Et Bazaine ? « Notre Bazaine », comme rappelaient alors les membres de l'opposition qui le revendiquaient pour leur, que faisait-il ? Ce Maréchal, pour lequel on usait tant d'encre, pour lequel le télégraphe portait defs ordres insensés, pour lequel on envoyait une armée à la déroute 1

Du i8 au 19 il s'était mis sous la protection des forts de Metz, et prenant successivement pour prétextes le besoin de ravitailler son armée, "ensuite la pluie, le mauvais temps, il décida après un semblant de conseil de guerre tenu à la ferme de Grimont, de se fixer définitivenient sous Metz et de s'intaller le plus confortablement possible au fameux ban St-Martin dont il ne devait sortir que pour capituler.

Sedan s'explique ; Sedan a des pages glorieuses !

Metz ne se comprend pas!

L'armée de Châlons continua sa marche sur Montmédy et le quartier général se fixa le 28 à Stonne, vers une heure de l'après-midi.

Du Ghesne Populeux à Stonne, il se passa un incident fort peu connu, qui mérite d'être relaté.

Après les premières défaites, des affiches posées dans Paris et dans toute la France appelèrent aux armes tous les hommes valides. On s'engageait partout pour la durée de la guerre ; c'est alors, qu'à Paris, eut lieu la formation des corps francs Lafont-Mocquard dont l'enrôlement se faisait au palais de l'Elysée.

En principe on ne devait admettre dans ce corps que d'anciens soldats disciplinés et aguerris, mais en réalité on acceptait tout le monde saris contrôle.

. Le colonel Mocquard qui commandait cette troupe était le fils unique de M. Mocquard, ami dévoué de Napoléon.

Le i" août, le premier bataillon de ces francs-tireurs fut prêt à partir ; les officiers furent ifivités à un banquet offert au Grand-Hôtel par la presse parisienne. C'est pendant ce banquet que M. Gérard, ancien cent-gardes, fut désigné comme correspondant du journal Le National. Gérard était alors lieutenant dans le premier bataillon des francs-tireurs.

Le 20 août, le corps franc partit pour Reims. Il fut attaqué le lendemain entre Sillery et Thuisy, et, après une lutte acharnée contre des forces supérieures, il se barricada dans un train abandonné sur la voie ; deux francstireurs, anciens mécaniciens, furent assez heureux pour ranimer en dix minutes le feu presque éteint de la locomotive et emmener ainsi tous leurs compagnons à la barbe de l'ennemi !

Les jours suivants, le bataillon fut dirigé sur Rethel et placé en subsistance ^u septième corps, ensuite au cinquième et au premier. C'est alors que se passa entre le Ghesne Populeux et Stonne l'incident dont nous parlons plus haut. Nous transcrivons le récit du lieutenant Gérard (i) :

(1) Inédit.

— es - .

<( Le temps brumeux el pluvieux qu'il faisait depuis dix jours contribuait beaucoup à nous faire broyer du noir, les murmures se faisaient entendre sur le passage derEmpereuY et quelques-uns ne se gênaient pas pour attri^ buer nos désastres à son impéritie.

(( Qu'il me soit permis de raconter comment le 28 août 1870, vers dix heures du matin, j*ai sauvé la vie de l'Empereur au moment où il sortait du Ghesne Populeux pour se rendre à Stonne.

(( J'avais dans ma compagnie un mauvais coucheur, ancien zouave de Crimée, ancien zéphyr, devenu camelot à Paris ; il se nommait D.. C'était la plus mauvaise tête du bataillon et le plus chapardeur des corps-francs, mais brave comme Bayard et cherchant toutes les occasions dedécrocher son hulan.

(( Notre bataillon attendant son tour de marche, était campé dans un pré, à vingt mètres de la route, séparée de nous par un talus et une haie vive.

(( Le passage de l'Empereur sur ce point venait d'être: signalé, mais peu d'hommes s'en souciaient et ne se seraient pas dérangés pour le voir passer de plus près. J'eusse été du nombre des indifférents si je n'avais eu dans, son escorte plusieurs de mes anciens camarades aux Cent- Gardes (i) que je voulais revoir.

(( Je me dirigeai donc derrière les massifs de haies cherchant une éclaircie pour monter sur la route, lorsque j'aperçus entre deux buissons ce triste soldat D.., son fusil posé sur une branche, la crosse à l'épaule, en train d'ajuster l'Empereur qui n'était plus qu'à dix pas. Sauter sur son. arme, la faire dévier et la redresser fut l'affaire d'une seconde et me trouvant en face de ce misérable, je

îl) Gérard avait quitté l'escadron des Cent-Gardes en 1861.

lui demandai ce qu'il faisait : « J'allais descendre ce, c — là, qui est la cause de tous nos malheurs », me dil-îl avec une insouciance parfaite, et, je suis bien convaincu qu'il aurait fait comme il le disait. Je me bornai à le désarmer, à le traiter d'assassin, et, l'escorte passée, je lui rendis son fusil le priant d'en faire à l'avenir un meilleur usage, puis j'allai rendre compte de la conduite de ce soldat, à notre commandant.

« Bientôt nous nous mîmes en marche pour prendre* notre tour de colonne et les événements qui se succédèrent, rapides et poignants, nous firent bien vite oublier qu'il était dans nos rangs un insensé qui venait d'attenter à la vie du Souverain. Du reste ce D.. fut tué quatre jours plus tard à La Chapelle. ))

Stonne possède une seule place publique qui fut le lieu d'arrêt de tout l'Etat-Major et de la Maison de l'Empereur.

Napoléon III descendit dans une maison biscornue servant en même temps d'auberge et de bureau de tabac ; à côté se trouvait la Mairie dans laquelle s'installa le Maréchal avec son état-major.

La journée se passa à recevoir des renseignements contradictoires et à expédier des ordres et des contre-ordres aux différents corps d'armée : la confusion commençait, on ne savait plus si on passerait par Mézières ou par Stenay ; l'armée devenait une cohue houleuse, ballotée dans l'incertain.

L'Empereur était très souffrant. A Stonne, il ne se montra pas, et prît à peine quelques tasses de thé et un 'blanc de poulet.

A six heures et demie, le dîner de l'état-major du Mare-

chai fut servi dans la salle d'école de la Mairie ; les pupitres des enfants servaient de table ; on avait mis le couvert du Maréchal sur la chaire du maître d'école, mais Mac- Mahon le fit enlever et mangea parmi les officiers ; le menu se composait ce jour-là de : potage gras, ragoût de mouton, poulet, salade et café.

Le lendemain, 129 août, le quartier général s'établit à Raucourt, petite ville assez triste d'aspect, /située dans un creux de vallée.

A l'arrivée de l'état-major et de tout le i®' corps d'armée, les habitants furent effarés et malgré toute leur bonne volonté et leur patriotisme ne purent donner à manger à toutes ces troupes qui marchaient l'estomac vide et n'avaient pas de vivres.

On avait fait remplir les halles de Raucourt de sacs de pains, mais les portes étaient fermées ; et, de par la sainte routine, il fallait un ordre de l'intendant pour la distribution. Ce n'est que fort avant dans la journée que les soldats reçurent ces bienheureux paijis, d'aîlleiùrs en quantité tellement dérisoire que dans les rues écartées, telles que la rue des Dix-Potiers et la rue d'Enfer, plusieurs en vinrent aux coups pour se disputer une maigre portion.

L'Empereur logeait chez M. Guette-Rouy, maire de Raucourt, dans la grande rue, la deuxième maison sur la gauche après l'Hôtel du Commerce, un peu en arrière de la place où se trouvent l'église et l'hôtel de ville.

Il occupait un appartement au rez-de-chaussée ; deux cent-gardes étaient en faction à la porte d'entrée.

La maison de M. Rouy, sur la place, abritait le Maréchal et sa suite.

Le général Ducrot logea chez le docteur Ledant dans une petite maison située sur la grande rue, en face de la Gendarmerie. Au dîner, le général ne se cacha pas pour exprimer sa façon de penser au sujet de l'Intendance dont les services étaient déplorables et mettaient en jeu l'existence même de l'armée.

Le docteur Ledant, qui recevait ainsi le commandant du I®' corps d'armée, mérite une mention spéciale : cet homme de bien eut pendant toute la durée de la guerre une ambulance chez lui, et plusieurs dans le pays. Il se dévoua également pour. les Français et pour les Allemands, prodiguant ses soins sous les menaces, sous les obus, tandis qu'un médecin de l'armée française dont nous voulons taire le nom se rachait dans les caves ! Ce dernier ne revint au jour que lorsque tout danger eût disparu, mais il sut se faire valoir, la Légion d'Honneur orna sa poitrine tandis que M. Ledant n'était même pas félicité. Ils sont morts tout deux : paix à leurs cendres !

Ainsi que nous l'avons dit, les habitants de Raucourt firent l'impossible pour soulager nos soldats ; dans toutes les maisons on fit assaut de charité et de dévouement. Mme Ledant, avec le peu de viande qui lui restait, fit faire i5o litres de bouillon dans de grandes chaudières à lessive et les distribua elle-même aux troupes : « J'ai ouvert, nous a-t-elle dit, la porte de ma cuisine, et comme des moutons, ils venaient puiser du bouillon tour à tour avec leurs petites casseroles de fer blanc, emportant au hasard de la fourchette les morceaux de viande ou les légumes qu'ils se partageaient en marchant. Quand je n'eus plus de bouillon, je leur donnai à chacun un grand verre de vîn ; j'en ai distribué ainsi plus d'une pièce. »

Le lendemain la cave de la bonne dame était pillée et

toute sa maison saccagée, Raucoiirt bombardé et mis à sac par les Allemands.

L'Empereur ne sortit pas durant cette journée du 29 : toujours de plus en plus souffrant, il passa toute l'aprèsmidi dans sa chambre du rez-de-chaussée, allant de long en large, tourmentant fiévreusement sa moustache. Parfois, il s'arrêtait à la fenêtre et, cherchant probablement un peu de fraîcheur, appuyait son front sur les vitres. Ses veux vagues regardaient sans voir et les troupes, déjà démoralisées, qui défilaient sans cesse en une véritable débandade, pouvaient se demander quel était cet homme à cheveux blancs, à la figure cadavérique qui, machinalement sur leur passage, écartait les rideaux de mousseline de cette f^aêtre fermée.

Les brillantes revues du Carrousel et de Longchamps étaient loin, et le malheureux Souverain n'avait même pas la satisfaction d'amour-propre de pouvoir se dire : (( Ceux-là qui passent te saluent, ils vont mourir pour toi ! )) Non, non !... L'Ave Caesar, moritari te salatnnt errait encore, les soirs d'orage, dans les champs de Waterloo ! Mais, dans ce défilé sans fin de soldats affamés, surmenés , indisciplinés, c'étaient les injures à l'adresse des chefs, les cris de trahison ; et, même des zouaves, soldats d'élite, auxquels des paysans demandaient où ils allaient, hurlèrent dans une rage féroce : (( A la boucherie ! à la boucherie !»

(( A la boucherie ! » répéta machinalement le Souverain, tiré de son rêve par ces clameurs, (( A la boucherie ! )) Le rideau retomba, et deux larmes coulèrent sillonnant ses joues flétries, sans qu'il songeât à les essuyer... Uhe porte s'ouvrit : (( Le dîner deSa Majesté ! » D'un geste las, dans un « A quoi bon ! » d'un irrémédiable écœurement, le Souverain refusa. Tout rentra dans le silence.

Puis, seul, à la table de la petite chambre, la tête dans ses mains, l'Empereur des Français pleura.

A la même heure, le Prince Impérial, comme nous l'avons dit, dînait à Mczicres avec le capitaine de vaisseau Duperré et le commandant Lamey ; la veille, 28 août, rimpérial enfant avait séjourné à Sedan où, quatre jours

S lus tard, devaient s'écrouler la fortune des siens et la ernière armée de FEmpire.

Descendu le 27 août la sous-préfecture de Sedan, il y fut admirablement reçu par le sous-préfet baron Petiet et la baronne Petiet.

Après le dîner, tout dans Tintimité, le jeune Prince, heureux de trouver une femme charmante, avec laquelle il pouvait parler de sa mère et causer librement, demanda à Mme Petiet de vouloir bien jouer aux cartes avec lui. Un jeu fut apporté, et Tenfant battait déjà la baronne au piquet, quand on entendit des détonations et divers bruits. Le sous-préfet rentra peu après, se pencha à l'oreille de Mme Petiet et lui dit d'occuper plus que jamais l'attention de son hôte pour ne pas l'effrayer, car une alerte venait d'avoir lieu ; le piquet continua de plus belle. Les centgardes d'escorte du Prince, sous les ordres du lieutenant Watrin, partirent en reconnaissance et revinrent bientôt disant que tout était tranquille et que ce n'était qu'une fausse alerte. En effet, le lendemain 39 août le maire de Sedan faisait afficher là proclamation suivante après le départ de son hôte impérial sur Mézières :

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