UNE FAUSSE ALERTE
Mairie de Sedan
(( Le Maire de Sedan à ses concilovens :
(( La fausse alerte donnée dans la soirée d'hier a été produite par des incidents tout à fait involontaires : une rixe entre gens ivres au-delà de la gare, dans laquelle le cri (( au secours )) et surtout le cri « aux armes » a été imprudemment poussé, répété et rapporté dans l'intérieur de la ville, a fait croire que l'ennemi tentait une surprise contre notre Place.
(( Cette regrettable erreur a fourni d'ailleurs à notre population l'occasion de montrer la plus énergique et la plus patriotique attitude et sous ce rapport tous ont droit à des remerciements et à des félicitations.
(( Mais l'élan du cœur ne suffit pas pour assurer le succès ; il faut l'ordre, la discipline, l'expérience et les armes de guerre ne doivent rester qu'entre les mains de ceux qui ont légalement le droit de les porter.
(( Depuis hier soir, un certain nombre de fusils ont été conservés par des citoyens qui n'appartiennent pas à la garde nationale, il faut que ces armes entrent dans les vingt-quatre heures au dépôt à la mairie pour être distribuées ensuite à qui de droit. Cette obligation résulte de la loi sur l'état de siège qui inflige des peines sévères à tout détenteur non autorisé d'armes de guerre. La nécessité de cette remise immédiate est, en outre', constatée par cette circonstance que la plupart de ces généreux volontaires étaient si peu expérimentés qu'ils ont chargé leurs fusils d'une manière qui compromet l'arme elle-même, ou (jui peut amener de sérieux accidents.
(( Donc, que ces armes soient rapportées dans les vingt-
quatre heures à la mairie par quiconque en possède, qui ne fait pas encore partie de la garde nationale.
c( A l'avenir, en cas de véritable alerte :
(( Que tous les habitants éclairent leurs demeures la nuit, que les femmes et enfants s'abstiennent de sortir dans les rues. Que les hommes non armés se rendent mx lieux de réunion deè sapeurs pompiers et sur les points où un incendie pourrait se manifester, c'est là qu'ils rendront d'aussi grands services que les défenseurs armés de la place.
« Que tous, enfin, prêtent aux autorités leur patriotique concours pour le maintien du bon ordre et le respect des lois dont la guerre n'affranchit personne.
(( Fait en l'Hôtel de Ville, le 29 août 1870.
(( lie Maire :
«A. PHILTPPOTEAUX. »
A Raucourt, le Maréchal essayait, tant bien que mal, de metter un peu de cohésion dans ses projets et dans ses ordres ; les officiers des états-majors étaient assez gais, causaient et riaient entre eux, se doutant peu que la catastrophe fût imminente ; d'aucuns même parlaient sérieusement de la prochaine jonction avec Bazaine et de la (( raclée » formidable que recevraient les Prussiens ce jour-là.
En attendant, ils savaient à peine le nom de la petite ville qui les recevait et ignoraient totalement le pays dans lequel manœuvrait l'ennemi. Pas un n'avait une carte ! L'Empereur, le Maréchal, deux ou trois généraux, seuls, en possédaient, et encore, ces cartes, prises dans les mairies, étaient incomplètes. Par contre, tous avaient des
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cartes d'Allemagne, mal faites du reste, de la frontière française à Berlin !
Pendant cette journée du 39, les Prussiens n'avaient pas perdu leur temps et les mailles du filet dans lequel allait donner tête baissée notre malheureuse armée se resserraient de plus en plus.
Le 3o au matin, vers onze heures, l'Empereur quitta Raucourt avec son escorte et trois fourgons pour ses bagages et ceux de son étal major. Nous sommes loin des innombrables voitures qu'à créée la légende et même des douze fourgons imaginés par Emile Zola.
Quelques cris de « Vive l'Empereur » retentirent, étouffés par les murmures des soldats débandés ; sur la place, une brave femme, Mme Suzanne Tortieaux, qui pendant le séjour avait blanchi à la hâte le linge de la Maison Impériale, se trouvant sur le passage du Souverain qu'elle n'avait jamais vu, s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, ce n'est pas possible, c'est l'Empereur, cet homme qui a l'air si malade, c'est impossible ! »
Dans la foule un soldat maraudeur, ayant perdu son corps, son régiment, à moitié ivre, ronchonnait : « Je
voudrai bien lui f un coup de fusil ». Et, sans voir,
sans entendre, l'infortuné monarque suivait sa route, saluant machinalement, la main à son képi.
L'état-major impérial s'engagea sur la route de Raucourt à Mouzon. Après la longue montée, se succèdent des bois charmants, frais, arrosés par de minuscules cours d'eau ; la campagne n'avait peut-être jamais été plus belle, et, sur le passage de ce Souverain sans pouvoir, les oiseaux gazouillaient. L'admirable nature invitait à la joie de vivre, au désir d'aimer ; tandis que, du côté de
Beaumont, les forêts tremblaient sous le pas des armées en marche, les chemins s'effondraient sous la lourde artillerie allemande, dont, à midi, le premier obus allait tomber au milieu de soldats désarmés, en plein repos, en même temps qu'aux clochers voisins sonneraient les appels à la prière : T Angélus de midi, la supplication des simples, que 1 humble Vierge d'amour et de douleur porte au Dieu de miséricorde et de paix.
Après avoir traversé les bois de Chenois, Autrecourt et Rouffy, l'Empereur fit arrêter au moulin du Ponçay, un peu avant d'arriver à Mouzon ; il descendit de cheval avec peine, soutenu par deux domestiques, et, se promena à pas lents appuyé au bras d un général aide-de-camp à cheveux blancs. Son escorte se composait ce jour-là d'un
Seloton de cent-gardes et d'une compagnie de grenadiers e la Garde.
L'arrêt dura environ vingt minutes ; puis l'empereur partit pour Mouzon et Baybel, tandis que là-bas, en arrière sur la droite, grondait furieusement le canon.
De Failly venait d'être surpris à Beaumont : le rideau se levait sur le drame de Sedan, le prologue commençait.
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