SAMEDI
1807. — Traité de paix entre la Prusse et la France.
Pour les esprits fatalistes ou simplement superstitieux, quelle étrange coïncidence !
Jules Richard s'était déclaré, dans le Figaro^ l'adversaire de l'intention émise dans les sphères officielles, de faire partir pour le théâtre de la guerre, le jeune Prince Impérial.
« Nous comprenons, avait-il écrit, que ce jeune Prince de quatorze ans, tende à se montrer digne du sang de Priedland et de Wagram. Mais, à notre avis, sa place n'est pas sur le champ de bataille.
« En France, on aime la réalité, Ira-t-on l'exposer?
« Non, assurément. C'est impossible selon la doctrine dynastique. Selon l'humanité ce serait plus que cruel.
« En fera-t-on un spectateur?
« Alors, il vaut mieux que le jeune Prince reste auprès de sa mère.
« On aime la réalité en France, je le répète. Et lorsque les Princes font campagne, ils ne doivent pas commander des y Corps ! »
Nous ne nous appesantirons pas sur cette dernière et sanglante allusion. Elle est plus que transparente et nous dispense de nous y arrêter plus longtemps.
Un télégramme daté de Mulhouse, 11 Juillet, six heures cinquante-cinq minutes soir, et signé de Henri Chabrillat, correspondant du Figaro^ donnait la nouvelle suivante :
« A Lochwach (Ducjié de Bade), des officiers de rétat-major prussien, escortés de cavalerie et de pontonniers, prennent des dispositions pour établir un camp retranché. --* Ces troupes sont évaluées à vingt-cinq
mille hommes; Lochwach est à une lieue des bords du Rhin, Mulhouse en est à trois lieues.
Le 12, on signale une détente. L'incident francoprussien serait en bonne voie.
L^Empereur est revenu dç Saint-Gloud aux Tuileries, à huit heures, du matin. Sa Majesté a présidé . à neuf heures un Conseil des Ministres qui a duré jusqu'à onze heures et demie. Il a été arrêté dans ce Conseil, qu'en présence des réponses ambiguës et peu satisfaisantes de la Prusse, on recourrait aux mesures extrêmes.
A midi, il y a peu d'espoir de maintenir la paix. On annonce que M. de Werther est rentré à Paris ; mais on ne sait rien encore.
Strasbourg, 12 juillet, sept heures soir.
Figaro, Paris.
« Inquiétude générale, appréhensions graves. On place des canons sur les remparts ; on a sorti de l'arsenal pièces et caissons qui attendent des chevaux. Tous les pontonniers en congé sont rappelés à leur Corps. On a vidé les magasins à fourrages.
« Un général du génie est arrivé ici, pour procéder à l'armement de la place.
« Henri Chabrillat, »
Dans le numéro du 15 S un entrefilet désille les yeux des moins clairvoyants sur les machinations du comte de Bismarck.
<( Bismarck avait imaginé de faire donner le conseil et même Tordre au Prince de HohenzoUern par le Roi Antoine, son père, de ne pas accepter le trône d'Espagne. Le prince avait donc télégraphié son refus au maréchal Prim, et Prim Tavait annoncé à M. de Olozaga, Ambassadeur d'Espagne à Paris. Ce dernier communiqua sa dépêche à M. Emile Ollivier. De là, les bruits de paix.
« Mais M. le Duc de Grammont, notre Ministre des Affaires étrangères, avait percé à jour cette malice bismarckienne. Il avait fait remarquer que ce qu'on avait reçu, était une réponse de l'Espagne, à qui on n'avait rien demandé^ mais que ce n'était pas la réponse de la Prusse à qui on avait posé une question.
Toute la question était donc là, et nous ne pouviorts prendre le change que Thabileté, pour ne pas dire plus, du premier Ministre de la Prusse, avait imaginé en créant une diversion et en nous faisant répondre par l'Espagne qui n'était pas en cause.
Les esprits étaient inquiets, surexcités. La soirée du 14 fut tumultueuse au possible et laissa loin derrière elle les effervescences de la rue en Janvier et Juin. On n'avait pas vu encore pareille agitation. Ce n'était pas, à vrai dire, la caractéristique des émeutes. On manifes-
^ On voudra bien remarquer que, pour les citations que nous faisons, le Figaro était antidaté et que le numéro portant la dai<^ du 15, paraissait, le 14, au matin, il avait été fait et composé ilu H au 14.
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tait seulement, non contre Tordre de choses établi, mais contre la nation séculairement hostile à notre pays et dont l'attitude insolente froissait, au plus haut point, les susceptibilités françaises. Ces sentiments unanimes se trahissaient par des cris, des clameurs, dés imprécations. On criait: « A Berlin ! A bas la Prusse! » On criait même : « A bas le Cabinet 1 »
On voyait défiler sur les boulevards des bandes de manifestants, appartenant à toutes les classes de la Société : la redingote côtoyait le bourgeron ; Tuniforme militaire était confondu avec l'élément civil. Toutes ces agglomérations défilaient, drapeau en tête, aux accents de la Marseillaise et aux cris : « Mort aux Prussiens ! »
Ces manifestations belliqueuses avaient lieu sur tous les points de la Capitale.
Les journaux annoncent le^ mouvements de troupes ; des concentrations militaires.
Les cafés-concerts ou baromètres de l'opinion publique, donnaient le répertoire patriotique et la note anti-prussienne ; la foule s'y pressait et accompagnait en chœur les refrains des chansons patriotiques et guerrières.
« On est très belliqueux au château « écrit V Indépendance helge », le parti de l'Empereur semble tout à fait pris. On raconte qu'à une des dernières réunions de Saint- Cloud le Prince de Metternich, fort intime au château, comme on lésait, désirait vivement connaître les dispositions personnelles de l'Empereur, mais le Souverain resta impénétrable. Le Prince se mit alors au piano, et
joua une délicieuse valse viennoise, quand Tlmpératrice s'étant approchée de lui,- lui laissa probablement deviner la guerre, à laquelle, disait-on, elle était favorable, L'Empereur serait aussitôt survenu, et aurait brusquement interrompu la conversation en annonçant qu'il était Theure de se retirer. »
Ce fut le 15 que le Gouvernement présenta aux Chambres un Mémorandum rappelant les phases de Tincident Franco-Prussien. Ce document disait en substance: « que nous n'avions rien à demander à l'Espagne, Après le refus de la couronne par le Prince Léopold, nous avons demandé au Roi de Prusse, de s'associer à ce refus et de déclarer que, si par un de ces revirements toujours possibles, dans un pays sortant de la Révolution, le couronne venait à nouveau à être offerte par l'Espagne au prince de HohenzoUern, le roi n'autoriserait plus son parent à accepter.
« La demande était modérée, les termes ne l'étaient pas moins. Le Roi consentit à approuver la renonciation du Prince; mais il se refusa à déclarer que dans l'avenir, il n'autoriserait plus le renouvellement dé cette candidature.
« Le Roi avait terminé cet entretien avec notre ambassadeur, le Comte Benedetti, en disant qu'il ne pouvait ni ne voulait prendre l'engagement qui lui était demandé et que pour cette éventualité, comme pour toutes les autres, il. entendait se réserver la faculté de consulter les circonstances.
« Malgré cela, ajoute le Mémorandum^ nous n'avons
pas rompu les négocialions ; nous avions Tespoir d'en finir par la paix et, pour ne rien envenimer, nous avons ajourné à aujourd'hui la discussion devant le Parlement.
Noire surprise a été profonde, quand hier, nous avons appris que le Roi de Prusse avait fait notifier à notre Ambassadeur, par un de ses aides de camp, qu'il ne le recevrait plus, et, pour donner à ce refus un caractère non équivoque, son Gouvernement V avait notifié officiel^ lement à tous les Cabinets de VEurope.
« Nous avons appris, en même temps, que M. de Werther, Ambassadeur de Prusse à Paris, avait reçu l'ordre de prendre un congé de deux mois, et que la Prusse faisait ses armements.
« Dans ces circonstances, tenter plus longtemps des essais de conciliation eût été un oubli de notre dignité et une imprudence. Rien n'a été négligé pour maintenir la paix. Préparons-nous à soutenir la guerre qu'on nous offre, en laissant à chacun les responsabilités qui lui reviennent.
« Dès hier, nous avons rappelé nos réserves. Nous allons prendre immédiatement les mesures nécessaires pour sauvegarder les intérêts, la sécurité et l'honneur de la France. »
La lecture de ce document produisit une vive impression sur le Corps Législatif; l'impression ne fut pas moins vive sur l'opinion publique.
On commence dès aujourd'hui l'armement et la mise en état de défense dé toutes nos places fortes.
A Saint-Gloud, le plus grand calme contrastait singu-
lièrement avec le bruit de la Capitale. Dans la soirée, TEmperéur avait reçu le maréchal Le Rœuf et le général Lebrun, premier chef d'état-major général, avec qui il avait travaillé. Déjà la Maison .militaire prenait toutesses dispositions pour une prochaine entrée en campagne. Aucune détermination n'était encore prise à l'égard du Prince Impérial, malgré son vif désir souvent manifesté d'accompagner l'Empereur. Geluî-ci, d'ailleurs, ne partira que lorsque les différents corps d'armée seront rendus sur les points, de concentration désignés.
Les élèves de deuxième année de Saint-Gyr sont licenciés. Ils vont aller passer quarante-huit heures dans leurs familles, et delà rejoindront les régiments auxquels ils sont affectés. Ces jeunes officiers gagnent donc six .mois. Les élèves sortant du Borda*sont nommés aussitôt aspirants de première classe; et seront embarqués.
Strasbourg, 16 Juillet, sept heures cinquante soir.
<( Kehl est occupé par les Prussiens. Les Badois sont partis pour Rastadt. Le pont de bateaux est enlevé, le pont de fer coupé. Les Prussiens se disposent à faire sauter Ja pile qui se trouve sur la rive droite du Rhin. Les canons prussiens sont braqués sur la douane française, et réciproquement.
(( Dupressoir ^ a passé' hier ici, emportant sa caisse. Il connaît les habitudes prussiennes !
« Henri Ghabrillat. »
< Le directeur fermier des jeux de Baden-Baden.
178 DE NOTRE-DAMR AU ZULULAND
On mande de Strasbourg à la même date :
« Ducrot est arrivé ici ce matin. Tout le camp de Ghâlons, sauf la cavalerie, est stationné entre Metz et Thion ville.
« La garnison est en tenue de campagne. On attend des troupes du génie, ainsi que le 2^ régiment de lanciers de Lunéville et le 3^ cuirassiers qui ont pour mission de passer la nuit en éclaireurs le long des rives du Rhin.
« On a arrêté huit officiers prussiens levant les plans de la citadelle. Ils étaient déguisés en moines et en paysans » .
Une députation du Sénat, s'est rendue à Saint-Gloud.
Elle a été reçue à cinq heures et demie par l'Empereur qui a remercié le Sénat du patriotisme avec lequel il a accueilli la déclaration du Gouvernement. « La France, a ajouté Napoléon III, a besoin de tous ses enfants, car nous commençons une lutte sérieuse, et je suis bien aise que le premier cri patriotique soit sorti dû Sénat. »
Le 18® bataillon de chasseurs à pied, les 8V et 95® de ligne partent des forts de Vanves et d'Issy pour l'armée du Rhin. Toute la traversée de Paris jusqu'à la gare du Nord, n'est qu'une longue ovation. Les musiques jouent la Marseillaise. En même temps partent les 51% 62® de ligne, et 11® d'artillerie formant avec les régiments cidessus la i" division, sous les ordres du général Douay. La gare est encombrée. L'enthousiasme est indescriptible.
Le départ du Prince Impérial est décidé. Il a pour tout personnel un aide de camp et un valet de pied. Le jeune Gonneau, un des camarades du Prince, a supplié vainement qu'on le laissât partir avec lui. Rien n'a fait. M. le D' Gonneau a intercédé pour son fils auprès de FEmpereur, il n'a pas été plus heureux. L'Empereur lui a répondu : « Mon fils ne va pas à l'armée pour jouer au soldat, mais pour y apprendre son métier de Prince. »
Le 18 Juillet, à Saint-Gloud, l'Empereur reçoit, en un grand dîner d'adieux, tous les colonels de la Garde dont les régiments se mettent en route.
C'est sur. ces entrefaites que s'ouvrait à Blois le procès de la Haute-Cour pour juger le complot des Bombes. Mais les débats sont loin de provoquer la curiosité qu'un procès de cette nature eût fait naître en d'autres temps. L'affluence est assez restreinte. M. le Conseiller Zangiacomi préside les débats. Au siège du Ministè«re public, le Procureur général Grandperret^ assisté de son premier avocat-général Dupré-Lasalle, de deux substituts, MM. Bergognié et Lepelletier. C'est dans la salle des États aménagés à cet effet que se tiennent les audiences.
Les débats commencent le 18 juillet à onze heures et demie. La Haute-Cour entre en séance par une petite porte, à hauteur de 6 mètres, et d'où l'on descend dans la salle par le fameux escalier, par lequel les Quarante- Cinq pénétraient dans les petits appartements du château, le 23 décembre 1588, jour de l'assassinat du duc de Guise.
liBÔ DE NOTRE-DAME AU ZULULAND
Dès le début de l'audience, M® Emmanuel Arago prend des conclusions, tendant à ce qu'il soit sursis aux^ débats, étant donné Tétat d'esprit où se trouvait le pays. Sur Topposition de M, TAvocat général Dupré-Lasalle, la Cour rend un arrêt conforme et repousse la demande de sursis. Les accusés sont introduits : le premier est Beaury ; Mégy est placé le septième. Toute la séance se passe en très vifs incidents ; discussion des plus aigres entre le Président et les avocats, et les accusés. M* Floçuetalï*:? était surtout d'appeler son client monsieur Mégy ; le Président lui fit observer cette incorrection. Violentes discussions. D'autres défenseurs s'en mêlent, quelquesuns déctarenl se retirer ; Ferré, un des accusés, se fait emmener, il sera procédé à son jugement hors sa présence.
Aux séances .suivantes, renouvellement d'incidents. Il s'agit des déclarations de Verdier, Godinot et Guérin, qui par leur dénonciation ont formé le principal levier de l'accusation. Les accusés protestent vivement. Ils s'insultent réciproquement.
A la séance du 21, la salle est à moitié vide. On procède à rinterrogatoire des accusés.
Beaury raconte sa vie. Il a fait ses études à Ghaptal, et est bachelier es sciences. Il s'est lié avec Flourens, en a reçut de l'argent, des instructions. Il avait projeté de revêtir l'uniforme militaire, à l'aide duquel il eût pu s'approcher de TEmpcreur au cours d'une de ses promenades, et Taurait tué d'un coup de revolver.
Le 22, rinterrogatoire continue pour les autres accusés.
Les jours suivants on entend les témoins. Le 26, on prend des mesures de police inusitées ; il s'agit de l'audi-
tion de Rochefort, extrait de Sainte-Pélagie, témoin à décharge cité par Dereure. La déposition ne présente aucun intérêt. Les 27 et 28, les dépositions des témoins continuent, et le 29, M. Dupré-Lassalle prononce son réquisitoire, qui prend toute Taudience.
Le 30, commencent les plaidoiries qui durent jusqu'au 4 août. Il y eut, ce jour-là, une brusque interruption des débats.
Vu les dépêches reçues du' théâtre de la guerre, Taccusation et la défense renoncent simultanément à continuer la discussion, et déclarent s'en rapporter à la sagesse du Jury.
Cent soixante-trois questions sont posées an Jury, qui délibère pendant six heures. Le verdict rendu, la Haute- Cour rend un arrêt qui condamne :
Mégy, à vingt ans de travaux forcés ;
Beaury, à vingt ans de détention ;
Dupont, Fontaine, Sappia et Guérin, à quinze ans de détention ;
Petiau, Moilin, Godinot, Pellerin, à cinq ans de prison ;
Grenier et Greffier, à quinze ans de détention ;
Ballot (circonstances atténuantes), à cinq ans de prison ;
Gromier, à cinq ans de prison ;
Dereure, à trois ans de prison ;
Verdier, comme révélateur est acquitté, mais subira dix ans de surveillance de haute police.
Tous les autres accusés sont acquittés.
Félix Pyat, pour son toast à la balle, est condamné à cinq ans de prison et 6,000 francs d'amende.
Tridon, condamné à la déportation.
Les nouvelles de la guerre primant toutes les autres, nous y revenons.
Les Corps d'armées sont désignés :
Le I" Corps : Ma c-Mahon, ayant son quartier général à Strasbourg; le IP Corps, Frossard, à Saint-Avold ; le IIP Corps, Bazaine, à Metz; le 1V° Corps, Ladmiraull, à Thion ville ; le V" Corps, de Failly, à Bitche ;
La réserve, avec Canrobert, au Camp de Châlons ;
La Garde, avec Bourbaki, provisoirement à Nancy ;
La Cavalerie et la division Douay, à Belfort.
L'Empereur a décidé qu'il sera accompagné par tous ses aides de camp, sauf cinq, qui ont un commandement, ses officiers d'ordonnance, quatre écuyers, et deux maréchaux des logis.
On avait annoncé qu'un détachement du gardemeuble de la Couronne suivrait le Souverain, pour élever ses tentes en cas de campement, mais l'Empereur s'y est opposé, disant que, s'il était obligé de passer la nuit dehors, il ne se servira que du matériel du campement militaire.
Tous les hauts dignitaires et officiers de la Maison, abandonnent chacun un mois de traitement, pour être versé à la souscription au profit des armées de terre et de mer et de la garde mobile. Cette souscription monte à 80,000 francs.
Dès le 16, un envoyé spécial était parti de Paris pour Berlin, porteur de la déclaration de guerre qui fut
remise au Roi de Prusse, aux termes des usages internationaux. On était donc depuis le 19 en état de guerre. Dès que la réponse à la notification fut arrivée à Paris, M. de Gramont, à la séance du 20 juillet, donna lecture à la Chambre du document officiel de la déclaration de guerre.
Le soir de ce jour, l'Opéra donnait la Muette de Portiez . La salle était comble. La petite loge de service était occupée par M. le Duc de Gramont et M. le Vicomte de Laferrière. Une loge entre-colonne était ^occupée par le Duc et la Duchesse deMouchy; après la « prière » du troisième acte, M""® Marie Sasse se précipite sur la sicène, revêtue d'une tunique blanche, d'un manteau semé d'abeilles, le drapeau tricolore dans la main droite. C'est un délire, un enthousiasme sans nom. M. Emile de Girardin, placé sur le rebord de sa loge, et le bras gauche appuyé sur l'épaule d'un jeune Saint-Cyrien qu'il venait de raccoler dans les couloirs, s'écrie d'une voix de stentor : « C'est la Marseillaise ! Tout le monde debout. »
Il est juste de dire que cette idée vint au célèbre publiciste, quand il vit debout dans leur loge le Duc et la Duchesse de Mouchy. Aussitôt, les deux mille assistants sont debout. Marie Sasse entonne les strophes immortelles de ce qui s'appela dans le principe le Chant de guerre de Varméé du Rhin. Le refrain fut chanté avec un enthousiasme indescriptible par tous les spectateurs ; les chœurs eurent peu de besogne, ils étaient suppléés par des spectateurs à 15 francs la place.
On dut bisser la strophe : « Amour sacré de la patrie. »
Le même soir, Galli-Marié à TOpéra-Gomique, vint y chanter la Marseillaise après avoir joué Mignon. Au Théâtre-Français, au deuxième acte du Lion amoureux^ ce fut M°^' Agar qui vint déclamer Thymne de Rouget de risle. Partout, même enthousiasme.
Le jeudi 21, à deux heures, on avait affiché dans les couloirs de' la Chambre :
« Le Président du Corps Législatif est informé que Sa Majesté l'Empereur recevra les députés aux Tuileries aujourd'hui à cinq heures.
« MM. les députés seront en hahit de séance. »
Un deuxième avis, affiché à trois heures, renvoyait la réception au lendemain avec cette note : « sans uniforme. »
La session était close, M. le président Schneider prononça un petit discours de clôture.
Le même soir, la Garde impériale, au milieu d'ovations sans nombre, quittait Paris, par la gare de TEst»
Le 22, à Theure fixée, TEmpereur recevait aux Tuileries les députés du Corps Législatif. A Tallocution du Président, le Souverain répondit : « Le véritable auteur de la guerre, n'est pas celui qui la déclare, mais celui qui la rend nécessaire. »
Strasbourg, 22 Juillet (six heures quarante).
« Les Badois ont fait sauter le pont de Kehl à quatre heures, ce matin. Il y a eu trois explosions, le pont tournant est incliné sur le côté, la pointe en Tair»
L'armée badoise marche en arrière ; en avant, les Wurtembergeois et les Bavarois.
« Les zouaves et les turcos sont arrivés.
<( ,0n a affiché la proclamation de TEmpereur au peuple Français. »
On reçoit, le 24, avis officiel de la neutralité absolue de la Russie.
Les journaux russes publient des articles très sympathiques à la France. Le Tzar, qui est très attaché au général Fleury, notre Ambassadeur, a vivement insisté pour qu'il restât à Saint-Pétersbourg, au lieu de prendre le commandement de la cavalerie que TEmpereur lui destinait.
M, Raimbaux, écuyer, et le colonel Tascher de la Fagerie qui doivent accompagner TEmpereur, sont partis le même soir pour installer le logement et les équipages du Souverain, qui quittera Paris le 26.
S. M. l'Impératrice a quitté Saint-Gloud avec ses deux nièces, les Duchesses de Galistes et de Montero, filles de la Duchesse d'Albe, le général MoUard, MM. Conneau et de Guzman, aides de camp, M*"® de Saulcy, dame d'honneur, et M"^ de Lherminat, lectrice. La Souveraine voyage incognito^ pour se rendre à Cherbourg, où elle transmettra à l'escadre, la proclamation de l'Empereur.
A bord de la Surveillante^ frégate amirale, elle a reçu les états-majors de l'escadre de l'amiral Bouët-
Willaumez. Allocution patriotique de ramiral. La scène était imposante. Puis il y eut une messe à bord.
A onze heures du matin, l'Impératrice a réuni dans un déjeuner, les amiraux, commandants et officiers supérieurs de Tescadre en rade. Elle avait fait donner des ordres pour que le repas fût apporté de V Hôtel de r Univers, pour que le déjeuner fût tout prêt et ne pût déranger en rien les services de ces bateaux armés en guerre.
Visite des bassins de l'arsenal sur l'aviso Coligny. A sept heures et demie, une embarcation conduisait la Souveraine et sa suite au quai de l'Arsenal où l'attendait son wagon qui par la ligne de ceinture rejoignit la grande ligne.
La ville de Cherbourg avait toutes ses maisons pavoisées, dès que le bruit se fut répandu de. l'arrivée de l'Impératrice. La rade était silencieuse par ordre^ pas la moindre salve. Pas d'autres pavois que les pavillons d'honneur en tête des mâts des navires.
Le 26, on reçoit la nouvelle du premier engagement. Des détachements de uhlans avaient poussé une reconnaissance aux environs de Niederbronn ; ils furent « reconduits » avec d'assez fortes pertes, par le 12^ Chasseurs de la brigade de Bernis, qui leur prit des chevaux et une vingtaine d'hommes.
Dès le lendemain de la déclaration officielle de guerre, l'escadron des Cent-Gardes ^ était parti pour Saint-Cloud
* Voir pour ce qui concerne celle troupe, l'ouvrage du même auteur. VEscadron des Cent-Gardes. Paul Ollendorff, éditeur.
en tenue de campagne. Les maréchaux-ferrants, munis de trousses et d'outils suivaient Tescadron.
Le 25, le peloton d'escorte des Gent-Gardes avait quitté Paris à six heures du soir, par la gare de TEst. Le départ de TEmpereur est fixé au 2Q.
Le Baron Alphonse de Rothschild, donne sa démission de con&ul général de Prusse à Paris.
Un décret du 26 nomme l'Impératrice régente pendant l'absence de l'Empereur.
Palais de Saint-Cloud, 26 Juillet.
Ali gênerai commandant supérieur des gardes nationales de la Seine
a Cher Général,
« Exprimez de ma part à la Garde nationale de Paris, combien je compte sur son patriotisme et son dévouement. Au moment de partir pour l'armée, je tiens à lui témoigner la confiance que j'ai en elle, pour maintenir l'ordre dans Paris et veiller à la sûreté de l'Impératrice.
« Il faut aujonrd'hui que chacun, dans la mesure de ses forces, veille sur le salut de la Patrie.
« Croyez, cher général, à mes sentiments d'amitié,
« Napoléon. »
L'Empereur a quitté Saint-Gloud à dix heures du matin pour rejoindre son quartier général à Metz.
Au moment de monter en wagon, TEmpereur et le Prince Impérial, calmes et sérieux, échangent des adieux avec l'Impératrice. L'Empereur, tenant son fils par la main, le fait monter en wagon. L'Impératrice embrasse le Prince.
— Adieu, Louis, fais ton devoir, lui dit-elle la voix émue.
— Nous le ferons tous, répondit l'Empereur.
Une seconde après, le train part. Alors l'Impératrice qui avait refoulé ses larmes, la poitrine oppressée, se couvrit le visage de ses deux mains. Rentrée au château, elle s'agenouilla dans son oratoire et pria longuement pour la France, pour l'Empereur et pour son fils.
Dès son arrivée à Metz, à l'hôtel de la Préfecture où il était descendu, l'Empereur tint un grand conseil de guerre et eut de nombreuses conférences avec l'Intendant général, les généraux, les colonels, tous les chefs de corps, et s'assura du bon état des approvisionnements en vivres et munitions de guerre.
Une fois TEmpereur parti, l'Impératrice mena au Palais de Saint-Gloud, une vie des plus retirées . Elle recevait très peu. Elle passait ses heures de solitude avec ses nièces d'Albe, M"^ de Saulcy et M"^ de Lherminat, recevant plusieurs fois par jour des dépêches du quartier général Impérial signées de l'Empereur ou du Prince, décachetant tout ce qui venait de Metz, s'intéressant aux moindres nouvelles du théâtre de la guerre.
Sa Majesté lisait tous les journaux, brochures. Et,
plusieurs fois, Elle a regretté ou semblé regretter la nouvelle loi édictée contre la presse, qui ]a privait de renseignements plus détaillés que ceux qu'il était permis de publier.
Elle sortait peu, et ses promenades se bornaient à se rendre de temps à aiitre avec ses nièces, dans une voiture, du parc jusqu'à la porte Jaune ou le pavillon de Saint-Gucufa. '
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