GÉNÉRAL
. « J*ai lu votre rapport officiel sur la bataille de Sedan. Il contient deux assertions que je dois relever.
« Si je n'ai pas répondu à votre appelpour faire une trouée vers Garignan, c'est qu'elle était impraticable, comme Texpérience vous Ta prouvé, et la tentative, je le prévoyais, ne pouvait avoir d'autre résultat que de coûter la vie à un grand nombre de soldats.
«Je n'ai consenti à faire arborer le drapeau blanc, que lorsque, de l'avis de tous les chefs de corps d'armée,
• Nous donnons en annexe, à la fin de cet ouvrage, quelques extraits de Tintéressant procès Wimpfen-Cassagnac, procès déjà oublié de nos jours et qui cependant a jeté un jour très lumineux sur la néfaste bataille de Sedan et sur la capitulation. *
^8 DE NOTRS-DAMB AU ZULULAICB
toute résistance était devenue impossible. Je n'ai doiiô pas pu contrarier vos moyens d'action.
« CroveZy général, à mes sentiments*
« Napoléon. »
CasseL, 3 Octobre 1870.
Le général de W'impfen commençait à ce moment sa campagne de calomnies contre l'Empereur, campagne qui, grâce à M. de Cassagnac, alors ardent défenseur de TErapire seul, tourna à sa confusion lors du procès dont nous rappellerons plus loin des extraits.
L'Empereur ne donna plus signe de vie que le 8 Février 1871, après la capitulation de Paris; il adressa alors la proclamation suivante au peuple français :
« Français,
«Trahi par la fortune, j'ai gardé, depuis ma captivité, le profond silence qui est le deuil du malheur. Tant que les armées ont été en présence, je me suis abstenu de toutes démarches, de toutes paroles qui auraient pu diviser les esprits. Je ne puis, aujourd'hui, me taire plus longtemps devant les désastres du pays, sans paraître insensible à ses souflFrances.
« Au moment où je fus obligé de me constituer prisonnier, je ne pouvais traiter de la paix. N'étant plus libre, mes résolutions auraient semblé dictées par des considérations personnelles. Je laissai au gouvernement de la Régente, siégeant à Paris, au milieu des Ghapibres^
D© nqtre-dame; au zululand 2i9
Je devoir de décider si l'intérêt de la nation exigeait la continuation de la lutte.
« Malgré des revers inouïs, la France n'était pas Comptée; nos places fort^ étant encore debout^ peu dé départements envahis, Paris en état de défense, l'éteaduede nos malheurs pouvait être limitée.
^ « Mais, pendant que tous les regards étaient tournés vers l'ennemi, une insurrection éclata dans Paris ; lé siège de la représentation nationale fut violé; la sécurité de l'Impératrice menacée ;. un Gouvernement s'installa par surprise à- l'Hôtel-de-Ville, et l'Empire, que toute la nation venait d'acclamer pour là troisième fois, abandonné par ceux qui devaientle défendre, fut renversé.
« Faisant trêve à nos justes ressentiments, je m'écriai : « Qu'importe la dynastie, si la Patrie peut être sauvée ! » et, au lieu de protester contre la violation du droit, j'ai fait des vœux pour le succès de la défenSQ nationale, et j'ai admiré le dévouement patriotique qu'ont montré les enfants de toutes les classes et de tous les partis.
« Maintenant que la lutte est suspendue, que la Gapi-* taie, malgré une résistance héroïque, a succombé et que toute chance raisonnable de vaincre a disparu, il est temps de demander compte à ceux qui ont usurpé le pouvoir, du sang répandu sans nécessité, des ruines amoncelées sans raison, des ressourcés du pays gaspillées sans contrôle.
« Les destinées de la France ne peuvent être abandoni nées à un Gouvernement sans mandat, qui, en désorganisant Tadministralion, n'a pas laissé debout une seule autorité émanant du suffrage universel.
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tt Une nation ne saurait obéir longtemps à ceux qui n'ont aucun droit pour commander. L'ordre, la confiance, une paix solide, ne seront rétablis que lorsque le peuple aura été consulté sur le Gouvemement le plus capable de réparer les maux de la patrie.
« Dans les circonstances solennelles où nous nous trouvons, en face de Tinvasion et de l'Europe attentive^ il importe que la France soit une dans ses aspirations, dans ses désirs comme dans ses résolutions. Tel est le but vers lequel doivent tendre les efforts de tous les bons citoyens.
« Quanta moi, meurtri par tant d'injustices et d'amères déceptions, je ne viens pas aujourd'hui réclamer des droits, que quatre fois en vingt ans vous m'avez librement conférés.
a En présence des calamités qui nous entourent, il n'y a pas de place pour une ambition personnelle ; mais, tant que le peuple régulièrement réuni dans ses comices n'aura pas manifesté sa volonté, mon devoir sera de m'adresser à la nation comme son véritable représentant et de lui dire : « Tout ce qui est fait sans votre participation directe est illégitime. »
« Il n'y a qu'un Gouvernement issu de la souveraineté nationale qui, s'élevant au-dessus de l'égoïsme des partis, ait la force de cicatriser vos blçssure^, de rouvrir vos cœurs à l'espérance comme les églises profanées à nos prières, et de ramener au sein du pays le travail, la concorde et la paix.
« Napoléon. »
Wilhelmshoehe, le 8 Février 1871.
Cette proclamatioa était très noble et très juste; mais Napoléon III comptait sans le scepticisme qui commençait à régner en matière politique, sans les Orléanistes alors tout-puissants qui furent, à notre avis, les vrais fondateurs de la troisième République en haine de TEmpire (ce que les impérialistes d'aujourd'hui oublient volontiers) et sans l'esprit français qui pardonne rarement un échec et n'acclame que le triomphe ♦
Et puis, la malheureuse Régente avait accumulé tant de fautes,^ s'était attiré tant de haines, n'avait-elle pas dit : C'est ma giierre !
Seul, le Prince Impérial eût pu régner si.., on l'avait laissé vivre, et si son énergie l'avait débarrassé de l'entourage de sa mère et des Vice-Empereurs passés, présents et futurs.
Revenons à Gassel.
Les hostilités sont suspendues ; l'Assemblée Nationale siège à Bordeaur pour traiter de la paix, et cette Assemblée dont la majorité est royaliste, vote à l'unanimité moins les voix des députés de la Corse, la déchéance de la dynastie Bonaparte.
Au vote de cette déchéance, l'Empereur encore prisonnier répond par la protestation suivante :
i22 BK NOTRB-ÛAHB AU ZULULAND
k A Monsieur le Président de r Assemblée Nationale à Bordeaux
« Monsieur le Président,
<c Au moment où tous les Français, profondémeût attristés par les conditions de la paix, ne songeaient qu'aux maux de la Patrie, l'Assemblée Nationale a prononcé la déchéance de ma dynastie et a affirmé que j'étais seul responsable des calamités publiques.
« Je proteste contre cette déclaration injuste et illégale; injuste, car lorsque la guerre fut déclarée, le sentiment national, surexcité par des causes indépendantes de ma volonté, avait produit un entraînement général et irrésistible.
« Illégale, car TAssemblée, nommée dans le seul but de faire la paix, a outrepassé ses pouvoirs en tranchant des questions au-dessus de sa compétence, et fût- elle même Constituante, elle serait impviissante à substituer sa volonté à celle de la nation,
« L'hostilité de la Constituante en 1848, est venue échouer devant l'élection du 10 décembre; et, en 1851, le peuple, par plus de sept millions de suffrages, m'a donné raison contre l'Assemblée Législative.
« La passion politique ne saurait prévaloir contre le droit, et le droit public français, pour la fondation de tout Gouvernement légitime, c'est le plébiscite. Hors de lui, il n'y a qu'usurpation pour les uns, oppression pour les autres.
(( Aussi, suis-je prêt à m'incliner devant la libre
expression de la volonté nationale, mais devant elle\ seulement,
- <i En présence d^ëyënements douloureux qui imposent à tous Tabnégation et le désintéressement, j'aurais voulu, garderie silence, mais la déclaration de FAssem-^. blée, me force de protester au nom de la vérité outragée et des droits de la nation méconnus.
« Recevez, Monsieur le Président, Tassurancé de ma hatrte estime.
« Napoléon. »
Wilhemlshoehe, 6 Mars 1871.
Peu de jours après avoir envoyé cette protestation qui, il faut le dire, passa presque inaperçue dans ces moments troublés, l'Empereur quitta Wilhemshoehe,' puisque tous les prisonniers étaient rendus à la liberté.
Le 19 mars 1871, alors que Paris se réveillait dans la formidable insurrection, le SouVerain fut dirigé de Gassel sur Ostende en train spécial ; il était accompagné des compagnons de captivité que nous avons cités plus haut.
A Herbesthal, on rencontra la Princesse Mathilde, qui accompagna son cousin jusqu'à Malines ; c'est dans cette ville qu'on apprit l'insurrection du 18 mars, à Paris.
Le voyage se poursuivit et, le 20 mars, sur un paquebot belge, on quittait Ostende.
Six heures après, TEmpereur déchu débarquait à Douvres, où l'attendaient l'Impératrice et le Prince Impérial; cette arrivée fut des plus émouvantes.
' De Douvres, la famille Impériale, pour la première
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fois, réunie depuis son départ de Saint-Gloud, prit un train spécial qui s^arrêta à Ghislehurst, sur la ligne de Douvres à Londres; des voitures à la livrée fle TEknpereur attendaient à la station et conduisirent les voyageurs à Camden-Place.
Cette résidence avait été louée pour Tlmpératrice et sur son ordre, par M. Thomas Evans. Le propriétaire, M. Strode, la livrait toute meublée^ Nous empruntons à M. le comte d'Hérisson les détails qui vont suivre sur cette propriété et sur un tragique événement qui s'y passa, ces petits à côté de l'histoire peuvent être intéressants pour nos lecteurs.
La résidence de Gamden-Place était une confortable et élégante maison de campagne, comme il s'en trouve tant en Angleterre, entourée d'un beau parc ; elle n'offrait rien de particulier, si ce n'est que les boiseries d'acajou sculpté orné de cuivre, de sa spacieuse salle à manger, provenaient du château de Bercy*
En effet, ces boiseries, provenant des démolitions du château, qu'on avait vendues en deux lots, étaient les mêmes que celles que l'Impératrice avait fait placer dans l'hôtel d'Albe ; M. Strode s'était rendu acquéreur de l'autre partie. En sorte que, par un hasard singulier, la salle à manger de Gamden avait la même décoration que celle de l'hôtel que l'Impératrice avait fait construire à Paris pour sa sœur*
Il en est de certaines demeures comme de certains individus, qui semblent voués à une destinée fatale.
Avant que M. Strode en fût devenu acquéreur, Gamden-Place était inhabité depuis de longues années.
Le souvenir d'un drame sanglant, accompli dans des
circonstances mystérieuses, avait éloigné les acquéreurs ; la chambre de Tlmpératrice en avait été le théâtre.
C'était une vaste pièce, séparée en deux parties par une grande baie: mais, malgré plusieurs fenêtres, très assombrie par de* pesantes tentures de damas rouge. Le lit, très large, élevé sur une estrade, s'adossait au panneau du fond, tout auprès de la porte d'entrée.
Les premiers propriétaires, deux vieux époux, Thabitaienl ensemble. Une nuit, ils furent assassinés. Ils vivaient à peu près seuls, avec leur fils unique et un domestique, qui disparut sans que jamais on pût retrouver sa trace. Le fils fut arrêté. La vindicte publique l'accusait d'avoir, avec la complicité du domestique, donné la mort à ses parents pour jouir de leur héritage.
Mais, aucun indice n'ayant pu être relevé contre lui, il fut acquitté. Cependant on continua de le traiter comme un criminel, et chacun se détournait de lui ; il vécut sombre et solitaire dans sa maison déserte, qu'il ne quittait que pour se rendre au cimetière, où il avait fait élever un mausolée à ses parents.
Lorsque lui-même mourut, il ordonna qu'on les réunît dans le même tombeau. Par son testament, il exigeait que la maison ne fût vendue qu'après un certain temps, et il'fit graver sur la tombe ces mots étranges : « N'ayez pas peur, c'est moi. »
Un jour, en visitant le cimetière, le Prince Impérial découvrit cette épitaphe et se fit raconter la lugubre histoire.
« C'est peut-être, disait-il, l'aveu du meurtre. En entrant dans la chambre de ses parents il a pu dire,
pour mieux les surprendre et les frapper sans défense : « N'ayez pas peur, c'est moi ! »
Ce serait donc alors le remords du parricide qui le poursuivrait jusque dans la mort. Ou bien est-ce un fils pieux, un innocent qui craint de troubler le repos de deux êtres chéris. »
Telle était la résidence que s'était choisie la famille de Napoléon III, nous l'avons visitée nous-même par deux fois différentes, et les détails qui précèdent sont rigoureusement exacts.
Dès que l'Empereur, revenu de captivité, fut installé à Camden-Place, l'activité régna de toutes parts : c'était un flot continu d'amis et de visiteurs venant de Londres et de tous les coins de la France : on commençait à rêver d'une restauration, et, de fait, on était en droit de caresser celte chimère, étant donné ce qui se passait sur le territoire Français.
Le 27 mars, Napoléon fit une visite toute particulière à la reine d'Angleterre, alors au château de Windsor.
Le personnel de service auprès des souverains détrônés se composait d'une quinzaine de domestiques, parmi lesquels Delafosse, le maître d'hôtel, et Uhlmann, valet de chambre du Prince Impérial, qui l'accompagna au Gap, en 1879.
Le service d'honneur de Leurs Majestés était fait par la Duc de Bassano, le D"* Gorvisart, le Gomte Glary, F. Pielri et MM"*' Lebreton et de Lherminat, D'autres personnalités venaient quelquefois passer huit ou quinze jours à Ghislehurst et se remplaçaient auprès des Souverains.
Le Prince Impérial était confié à M. Filon, jusqu'à
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son entrée 5 Woolwich. Ce dernier resta néanmoins à Camden-Place, lorsque son Impérial élève suivait les cfvurs de T Ecole.
Plusieurs semaines se passèrent dans le recueillement ei le chagrin tout naturels après une semblable catastrophe ; puis, l'énergie de l'Empereur reprit le dessus et Ton se mit avec ardeur au travail en vue d'une resta iiration prochaine.
Tout en France semblait la présager ; TEmpereur, mûri par l'expérience, fit tout un plan d'administration nouvelle, fît appel à des hommes nouveaux, créa des journaux, s'entoura de dévouements absolus et, en un mot, dirigea une campagne pratique quij devait le ramener à Paris, si la fatalité n'en avait décidé autrement-
Il est aujourd'hui prouvé que tout était prêt, avec grande chance de succès, pour une restauration, et c'est pour cela que l'Empereur s'était décidé à une opération dont les suites devaient le conduire au tombeau.
Combien ont été coupables ceux, l'Impératrice en tête, qui ont laissé Napoléon entreprendre la guerre de 1870, malade comme il l'était, et qui n'ont pas fait faire cette opération au moment de la toute-puissance, avant Feffon* drement du trône! L'histoire, cette curieuse, et l'avenir, ce vengeur, se chargeront de réunir les responsabilités «t de démasquer les coupables.
Bref, l'opération fut tentée àChislehurst en vue d'une rentrée en France et fut faite avec succès, car on est presque sûr aujourd'hui, que le Souverain fut empoisonné par une trop forte dose de chloral, et ne mourut pas de l'opération elle-même.
Le 9 Janvier 1873, cet homme bon et juste qui fut
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Napoléon III, s'éteignit sans souflErances apparentes emportant dans sa tombe la protection morale et expérimentée dont il entourait son fils. Sa mort allait livrer ce dernier à d'ambitieux et maladroits conseillers, qui faisaient reculer à des époques incertaines les chances d'Empire et préparaient, involontairement, nous voulons le croire, le sombre drame du Zululand !
Le Prince Impérial, prévenu trop tard, ne put çmbrasser qu'un cadavre.
De même qu'on avait caché à l'Empereur et aux Ministres français l'état réel de santé du Souverain à la fin de l'Empire, de même une ingérence coupable se manifesta après le décès.
Des fouilles furent faites, à l'instant même delà mort, dans les papiers et tiroirs de Napoléon III: ces fouilles furent pratiquées par M. F. Piétri et M"* Lebreton ; mais il est certain que ces deux personnes n'agissaient qu'en vertu d'ordres émanant de plus haut.
Le résultat de ces perquisitions fut d'enlever au Prince Impérial des papiers de la plus grande importance, relatifs à des traités passés entro Nn;)oléon III et diverses puissances, et ensuite de faire disparaître, croyons-nous (et, en cela nous sommes do l'avis du comte de La Chapelle et du comte d'Hérisson), le vrai testament de l'Empereur ^
En effet, le seul testament qu'on ait bien voulu laisser dans les papiers du défunt, était daté de 1865 et tout à davantage de V Impératrice !^
Le vulgaire bon sens persuade à tous que, depuis
^ Nous donnons dans l'annexe de cet ouvrage, un extrait dePouvrage de >J. le comte d'Hérisson qui confirme ce que nous avançons.
1865, et surtout après les effroyables calamités de 1870, TEmpereur a dû faire ua autre testament et prévoir les difficultés que son fils aurait à traverser quand il serait livré au parti de Tlmpératrice! Il a donc, par conséquent, dû rendre ce fils indépendant au point de vue politique, tout aussi bien qu'au point de vue pécuniaire.
Le Prince Impérial, libre d'allure, riche\ n'aurait pas souffert les humiliations en Angleterre et ne serait jamais allé au Gap jusqu'au-devant d'une mort... (nous allions écrire d'un assassinat) inconnue !
Le jour de la mort de l'Empereur nous sortions du Lycée Montaigne, autrefois Bonaparte, aujourd'hui Condorcet, les classes venaient de finir et dans la rue, le public s'arrachait les numéros de \^ Liberté. Le journal, en dernières nouvelles, contenait ces simples mots : « L'ex-Empereur Napoléon III est mort ce matin. »
Je hâtai le pas et rentrai chez mon pèi'e auquel j'appris avec ménagement la terrible nouvelle ; d'abord il se refusa d'y croire, puis, s'habillant rapidement, nous allâmes ensemble chez M. Rouher qui habitait alors rue de l'Elysée. Là, la confirmation officielle nous fut donnée,
C'était une stupeur chez tous les vrais et dévoués partisans de l'Empire, chez tous ceux dont le malheur avait fortifié le dévouement.
Mon père décida de me conduire avec lui aux funérailles de celui qui m'avait fait jouer avec son fils enfant, et nous partîmes le lendemainpour Londres.
Le temps était triste et pluvieux, le rapide à la gare du Nord était bondé des anciens familiers des Tuileries. Dans notre coupé monta le sculp.teur Glesinger,
Le train glissait sous la pluie à travers les campagnes désolées par Thiver, on parlait peu, et je n'osais troubler les réflexions et le chagrin de mon père.
Entre Boulogne et Calais, un déraillement avait eu lieu la veille : des wagons éventrés se trouvaient de chaque côté de la voie, le spectacle était encore terrifiant et ajoutait à la tristesse du voyage.
A Calais, la mer était démontée et nous attendîmes longtemps le départ du paquebot.
Le navire était comble : sur le pont, chambellans, écuyers, dans les salons et cabines, anciens Ministres', Marquises, Duchesses, etc., quelques-unes fort malades et perdant quelque peu la poésie de la femme.
Un groupe de deux ou trois, encore jolies femmes^ aux cheveux blonds, causait avec animation : « Quelles sont ces dames ? » dis- je à mon père.
— « Mon ami, regarde-les bien, me répondit-il, ce sont des femmes qu'on ne voit pas, ce sont les funestes conseillères et les mauvais génies de l'Impératrice, puisse le Prince être assez énergique pour chambarder tout cela !»
Et cependant elles étaient encore bien attrayantes, au point de vue féminin, Mesdames de X..., d'Y... et de Z...!
Après une traversée assez dure, nous débarquâmes à Douvres dont les quais étaient envahis par une foule de curieux venus pour se payer les têtes du monde Impérial français.
On nous dévisageait, on gesticulait, et les bouts de parapluies signalaient telle ou telle personnalité du se*
cond Empire à la curiosité des très fidèles sujets de Sa Majesté Britannique.
A notre arrivée à Londres, le soir assez tard, mon père ayant quelques renseignements à demander pour la cérémonie des funérailles, me conduisit dans une famille dont le chef dirigeait tout et auquel Tlmpératrice laissait plein pouvoir.
Je fus stupéfait et scandalisé (j'étais jeune alors!) d'assister à la fin d'un dîner des plus somptueux, pour lequel les femmes étaient décolletées (il est vrai que les robes étaient noires) et les hommes en cravate blanche.
Et, à l'heure même dormait son dernier sommeil tout près, à Ghislehurst, le vieil Empereur qui les avait gavés, qui les avait élevés, eux partis de rien, et s'était éteint, politiquement tué par eux, en attendant que leur œuvre néfaste s'étende au malheureux Prince Impérial, et par delà encore à des descendants des Napoléon, en introduisant la rivalité dans les familles et brouillant le fils avec le père; en suscitant, pour ainsi dire, des questions de monarchie, de droit divin, alors que les Bonaparte ne peuvent et ne doivent se recommander que de la Souveraineté Nationale et non du principe d'hérédité.
Les funérailles de l'Empereur furent célébrées en grande pompe et au milieu d'un concours énorme de Français et d'Anglais ; la petite église de Sainte-Marie ne put contenir que les principaux personnages.
A l'issue delà cérémonie, le Prince Impérial, monta dans un landau avec le prince Napoléon et s'éloigna au milieu d'acclamations et de cris repétés de : « Vive TEmpereur ! »
Le lendemain, eut lieu à Gamden-Place une réception par rimpératrice et le Prince , des Français, des amis connus venus pour la funèbre cérémonie.
Nous étions tous placés sur deux rangs tout autour du grand hall : l'ex-Souveraine accompagnée de son Fils passa lentement devant chacun de nous ; elle donnait sa main à baiser aux fidèles qui se mettaient à genoux sur son passage, et le Prince serrait énergiquement la main de ceux qu'il reconnaissait, sa douleur faisait peine à voir ; Tlrapératrice avait la figure recouverte d'un long voile tombant jusqu'à terre.
Mon père avait déjeuné, ce jour-là, avec le Prince Impérial, qui lui avait témoigné la plus grande affection'; le soir, nous repartions pour Paris.
Les ambitions commençaient à s'agiter autour du fils de l'Empereur défunt *, le pauvre enfant qui peut-être eût été Napoléon IV, s'engageait sur la route du Calvaire dont la croix l'attendait par-delà les mers, sur le continent africain.
* Voir à l'annexe Le Prince Napoléon et le Prince Impérial^ par le Comte de La Chapelle.