CHAPITRE XIII
4873-1879. — Après la mort de Napoléon III. — Le Prince InuK^rial.
— Sa Majorité politique. — Discours. — Llmpéralrice et le Prince-
— Visite à Arenenberg. — En Angleterre. — Départ pour k Cap.
— Le Drame du Zululand. — La fin.
L'Empereur disparu, le Prince continua ses études à Woolwich et se livra au travail avec toute Tardcur de son âge ;. il voulait être quelqu'un et, tout en pleurant son père, il se préparait à un avenir qu'il espérait tout autre que celui que lui resservait le Destin.
Le 16 mars 1874, on fêta la majorité politique du Prince Impérial; à cette occasion Ghislehurst fut en fête et de toute la France accoururent des délégations importantes.
D'anciens ministres, d'anciens fonctionnaires, de nombreux officiers supérieurs en retraite et quelques-uns en activité étaient présents.
Le duc de Padoue prononça un discours auquel le Prince répondit par les parole^ suivantes :
« Messieurs,
« En vous réunissant ici aujourd'hui, vous avez obéi à un sentiment de fidélité envers le souvenir de FEmpe^
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reur, et c'est de quoi je veux d*abord vous remercier. La conscience publique a vengé des calomnies cetle grande mémoire et voit TEmpereur sous ses traits véritables.
« Vous qui venez de diverses contrées du pays, vous pouvez rendre ces témoignages : son règne n'a été qu'une constante sollicitude pour le bien de tous; sa dernière journée sur la terre de France, a été une journée d'héroïsme et d'abnégation.
w Votre présence autour de moi, les adresses qui me parviennent en grand nombre, attestent combien la France est inquiète de ses destinées futures.
a L'ordre est protégé parrépéedu duc de Magenta, ancien compagnon des gloires et des malheurs de mon pèro; sa loyauté nous est un sûr garant qu'il ne laissera pas exposé aux surprises des partis le dépôt qu'il a reçu. Mais l'ordre matériel n'est pas la sécurité.
« L'avenir demeure inconnu, les intérêts s'en effraient, les passions peuvent en abuser.
« De là est né le sentiment dont vous m'apportez réclio, celui qui entraîne l'opinion avec une puissance irrésistible vers un recours direct à la nation, pour jeter les fondements d'un Gouvernement définitif.
K Le plébiscite, c'est le salut et c'est le droit, la force rendue au pouvoir et Tère des longues sécurités rouverte au pays ; c'est un grand parti national, sans vainqueurs ni vaincus, s'élevant au-dessus de tous pour les réconcilier.
ït La France librement consultée, jettera-t-elle les yeux sur le fils de Napoléon III? Cette pensée éveille en moi moins d'orgueil que de défiance de mes forces.
L'Empereur m'a appris de quel poids pèse Tautorité souveraine, même sur de viriles épaules et combien sont nécessaires, pour accomplir une si haute mission, la foi en soi-même et le sentiment du devoir.
« C'est cette foi qui me donnera ce qui manque à ma jeunesse. Uni à ma mère par la plus tendre et la plus reconnaissante affection, je travaillerai sans relâche à devancer le progrès des années. Quand l'heure sera venue, si un autre Gouvernement réunit les sujïrages du plus grand nombre, je m'inclinerai avec respect devant la décision du pays.
(c Si le nom des Napoléon sort pour la huitième fois des urnes populaires, je suis prêt à accepter la responsabilité que m'imposerait le vote de la Nation.
« Telle est ma pensée : je vous remercie d'avoir parcouru une longue route pour venir en recueillir l'expression.
« Reportez aux absents mon souvenir, à la France les vœux de l'un de ses enfants : nuon courage et ma vie lui appartiennent.
« Que Dieu veille sur elle, et lui rende ses prospérités et sa grandeur ! »
Après cette cérémonie, le Prince reçut tous les Français qui rentrèrent en France avec une excellente impression, l'Empire était bien près d'être rétabli.
Puis, les études furent reprises à Woolwich.
Le Prince était dans une véritable gêne pécuniaire et sa fierté lui commandait de ne point s'adresser à l'Impératrice qui laissait humilier son fils à ce sujet en maintes occasions.
Un jour, c'est un dîner qu'il ne peut payer au restaurant et pour lequel le général Fleury lui prêle deux livres ; une autre fois, c'est un cheval qu'il abîme dans une chasse et qu'il ne peut remplacer.
Quelque temps avant sa mort, le fidèle Bachon, qui était un grand ami de notre père, vint déjeuner à la maison et nous conta en pleurant tout ce que souffrait Tlmpérial jeune homme, qui s'était laissé entraîner à lui faire des confidences lors d'un voyage à Londres.
Le brave Bachon, qui n'était guère fortuné, avait même offert de prêter de l'argent, mais le Prince avait refusé ; une offre du colonel Verly eut le même sort et tant d'autres ! Ah! que de dévouements, oh ! combien! eût trouvé le fils de Napoléon III !
Il est inouï de penser que ce jeune homme, héritier d'un tel nom, en était réduit à ne toucher de modestes subsides que sous le contrôle et avec l'autorisation de l'Impératrice et de M. Rouher.
Là est le secret du départ pour l'Afrique.
En 1878, vers le mois de juillet, le Prince fit un voyage en Suède et Danemark et de là revint à Arenenberg, où se trouvait l'Impératrice avec sa petite cour ordinaire de funestes conseillers.
Le colonel Verly vint de Lyon en Suisse, pour voir le Prince ; après être descendu à un hôtel avoisinant la demeure impériale, le colonel se rendit au château : le Prince était à la chasse et l'Impératrice ne reçut même pas le commandant de ses anciens Gent-Gardes et se garda bien de faire part de cette visite à son fils.
On avait soin d'éliminer les dévoués, ceux qui avaient servi l'Empereur et en étaient aimés.
C'est par un valet de chambre que le Prince Impérial apprit dans la soirée, et indirectement, la visite du colonel Verly ; sans hésiter il fit atteler et envoya chercher le colonel qui s'apprêtait à quitter le pays ; l'entrevue fut des plus cordiales, et le Prince, malgré sa mère, garda M. Verly au château.
Il en était ainsi pour tous ceux qui aimaient le prince Impérial, et ne se pliaient pas aux volontés et aux caprices de Tancienne Souveraine.
En Angleterre, le Prince était très recherché et fort bien reçu par la société anglaise ; mais, comme nous l'avons dit, sa situation Thumiliait, et il résolut de s'en aller par le monde essayer de faire parler de lui, et de recueillir de la gloire.
Pendant ce temps, ses blessures d'amour-propre se cicatriseraient, et au retour, on verrait du côté de France.
Pauvre enfant, qui ne réfléchissait pas que son nom seul, lui interdisait de porter un uniforme anglais !
Après avoir hésité pour les Balkans, Louis Napoléon se décida pour le Zululand, en février 1879.
Les larmes, les prières de ses amis les plus intimes, ne purent le faire revenir sur sa décision, et, sans suite, sans garde particulière, sans un ami (le gouvernement anglais où l'Impératrice ne le voulaient pas) le malheureux prince s'embarqua pour Natal.
On sait le reste ; maints récits ont été faits sur le voyage .et l'arrivée au Gap; nous n'avons rien à y ajouter.*
Rappelons seulement que c'est au mois de juin 1879 que le fils de Napoléon III fut assassiné dans le pays
noir, et que personne n'a pu avoir de détails précis sur cette fin tragique, les Anglais Tayant lâchement abandonné !
Telle fut, ou, du moins, telle croyons-nous avoir été la fin de ce jeune homme que nous aimions, et qui méritait mieux que son sort.
A-t-il été tué par des troupes sauvages ?
. A-t-il été assassiné par ordre?
Est-ce réellement son cadavre qu'on a enseveli pompeusement en Angleterre ?
Mystère ! mystère ! car rien n'a été et rien- ne sera prouvé, si ce n'est que des soldats anglais ont fui, laissant tuer un jeune homme qui leur était confié.
Sainte-Hélène ne leur suffisait pas, il leur fallait encore le Zululand.
Le rideau tiré sur cette sombre tragédie, que nous reste-t-il à méditer à nous autres, spectateurs intéressés ? Quel enseignement ressort-il de ces années vécues sous le régime du second Empire ? Que pouvons-nous conclure pour l'avenir ?
A notre humble avis, nous devons, en premier lieu, incliner à un grand scepticisme sur les vicissitudes humaines.
Puis, le « Quesais-je? » de Montaigne posé, nous devons déplorer qu'un homme, héritier du plus grand rom de notre histoire, ayant l'honneur de signer Napoéon, ait eu l'aberration de rechercher une alliance Dourgeoise et néfaste, alors qu'il eût pu s'unir à une princesse d'Europe.
Napoléon III aurait pu compter sur des alliés, être invité, lui et la Souveraine, dans les cours étrangères,
recevoir à Paris les Reines et Impératrices (qui jamais ne sont venues à cause de VImpèrat7^icey sauf les Reines d'Angleterre, d'Espagne et de Hollande), et il aurait évité ce ridicule qui tue, ce ridicule qui permettait aux diplomates et aux souverains de le tourner en dérision, lui^ M""" Eugénie et Loulou !
Nous n'inventons rien, des publications récentes prouvent ce que nous écrivons.
Et, chose plus grave, une mère autre que Tlmpératrice Eugénie, ne serait pas, à Thèure présente, responsable de la mort du fils de TEmpereur.
Nous respectons le malheur et Tinfortune de la veuve de Napoléon III, et tant qu'elle vivra, nous nous garderons de dire ou d'écrire de trop cruelles vérités sur l'influence déplorable qu'elle a exercée sur l'Empereur, sur son entourage, et sur les circonstances qui ont obligé le Prince Impérial à partir pour le Gap.
L'histoire jugera impitoyablement les conseillers intimes, vice-empereurs et autres, et la femme qui n'a oublié qu'une chose, c'est qu'elle était mère et Impératrice des Français.
Du reste, peu à peu, la clarté se fait, déjà le comte d'Hérisson, Pierre de Lano, le comte de La Chapelle et bien d'autres, ont soulevé le voile qui cachait la vérité et les responsabilités se dégagent nettes et indiscutables. Après la mort de l'Impératrice, des mémoires attendus, général Fleury, Mac-Mahon, etc., etc., feront complète justice.
Quant à l'avenir d*une restauration impériale, nous ne le croyons pas possible.
Pour nous, avec le fils de Napoléon III, l'Empire est
enseveli et nous pensons ce que le Prince Jérôme Napoléon disait, en 1888, au moment de l'aventure boulangiste :
« Mon concours n'est subordonné au mouvement boulangiste qu'à une condition, c'est que ce mouvement demeurera républicain.
« Oui, je combattrais ce mouvement, s'il se laissait entraîner sur la pente d'une restauration royale ou impériale, d'une restauration impériale, surtout.
« Car, pour moi, il ne s'agit que d'une chose : du bonheur et de la gloire de la France ; il faut d^ la tranquillité à notre pays, une tranquillité délSnitive, qu'une République honnête, sage et libérale peut seule lui donner ! »
L'avenir se chargera de nous donner la solution, le peuple de France est seul juge en la matière.
Qui vivra, verra!
De Notre-Dame au Zululand : Juin 1856 à Juin 1879, vingt-trois ans d'étapes, joyeuses en France, et courtes, celles-là, effroyables pendant l'invasion, douloureuses dans l'exil, pour parvenir au sommet du calvaire glorieux, tout là-bas, face à l'ennemi, sous le soleil d'Afrique, sous le vent de Sainte-Hélène !
Consummatum est : et, nouveaux Pilâtes, les « habits rouges » se lavent les mains du sang de ce Français ; après l'Ancêtre, le Neveu et le Petit-Neveu!...
Celle qui, chaque année, presque périodiquement, traverse d'une extrémité à l'autre le pays témoin de, sa
splendeur évanouie, semblable à ces apparitions fantastiques qui symbolisent, dans les légendes, les grands crimes ou les grandes infortunes, peut, désormais, terminer sa \ie parmi eux en tout repos : les Napoléon ne fourniront plus de martyrs !
Octobre 1895.