CHAPITRE IV
1863-1864. — Mariage du maréchal CanroherL — La maréchale Randon. — Ouverture des Chambres. — Le quadnllo des Abeilles,
— La messe aux Tuileries. ^- Le Carême. — Anecilot^ Paillard,
— Les lundis de l'Impéralrice. — Le coifj'eur Félix. — Lr^llres. — Un poste envié à la cour. — Un dessous^ ile table féminin aux Cent-Gardes.
Vers la fin de 1863, eut lieu, dans la chapelle du Sénat, le mariage du Maréchal Ganrobert, Peu de personnes y assistaient. On y remarquait, toutefois, le Maréchal Randon, dans toute sa bonhomie, la Maréchale dans toute sa raideur. Le Duc de Tarente^ témoin de la mariée, autant qu'il nous en souvient.
Cette brave Maréchale Randon, qui, dans sa vieillesse avait pris le caractère le plus aimable, était, dans son âge mur, la femme la plus redoutée du monde militaire que Ton pût rencontrer.
Elle donnait généralement deux grands bals par saison, et se tenait en personne à la porte d'entrée de son salon» Si un malheureux officier a marié w se présentait seul, le visage de la Maréchale s'allongeait, son front se plissait, ses lèvres se serraient.
— Pourquoi donc, disait-elle, votre femme ne vous a-t-elle pas accompagné ?
— Madame la Maréchale, ma femme est souffrante. Et ainsi de suite à chaque officier marié venu seul. Arrivée au cinquiènie officier.
— Pourquoi n'êtes-vous pas resté, Monsieur, tenir compagnie à votre femme? car je vous évite la réponse, elle est souffrante aussi, n'est-ce pas?
Et, à partir de ce jour, plus d'invitations, et fort souvent, hélas 1 le pauvre officier se voyait rayé du tableau d'avancement. Gela dura ainsi pendant tout le temps que le Maréchal Randon resta Ministre de la Guerre.
Un soir, M"**^ Verly se trouvait à un de ces bals, dans une délicieuse toilette de tulle noir constellé d'étoiles d'argent, et dans les cheveux, pour toute parure, une grosse étoile.
La Maréchale, qui s'aperçut qu'elle ne dansait pas, alla vers elle, dans le but de lui faire une remontrance.
— Mais pourquoi donc. Madame, ne dansez-vous pas? M"* Verly allait répondre, quand le Marquis de la
Rochejacquelein qui se trouvait près d'elle, lui évita ce soin, et s'adressant à la Maréchale :
— Madame la Maréchale doit se trouver satisfaite de contempler une aussi jolie étoile fixe; car, si elle bougeait, n'y aurait-il pas risque d'en faire une étoile filante ?
La Maréchale se pinça les lèvres, et dans un sourire des plus vinaigrés, se retira et n'y revint pas.
Les journaux mondains, racontant le lendemain la soirée du Ministère de la Guerre, rappelèrent cet inci-
dent, en parlant d'une certaine étoile f^xe dont la loil ette avait fait sensation.
On sait que, chaque année, l'ouverture des Chambres avait lieu en grande solennité dans la salle des États, au palais du Louvre. Le cérémonial est assurément trop connu pour que nous y revenions. Couronnant dans tout son parcours l'immense salle, une étroite galerie était affectée aux femmes des dignitaires de la maison de l'Empereur et du corps diplomatique.
On y faisait, comme dans toutes les réunions officielles, assaut de toilettes. Les bavardages allaient leur train. Ces dames applaudissaient bruyamment aux passages saillants du discours de l'Empereur, dont cependant elles eussent été bien embarrassées de répéter un seul mot.
Le 9 février, eut lieu aux Tuileries un bal costumé. On y dansa pour la première fois le quadrille des « Abeilles ». M™* de Bourgoing et M™* Dollfus, sa belle-sœur, M""® Pernetti y furent très admirées. Philippe de Bourgoing était costumé en polichinelle. Le bal fut des plus brillants, et un tant soit peu leste.
Il était d'usage que l^s personnes qui désiraient voir Leurs Majestés, sollicitassent des cartes d'entrée pour la chapelle des Tuileries ; chaque officier ou fonctionnaire de la Maison impériale était harcelé de demandes.
Les personnes étrangères invitées se.tenaient dans une salle dont un côté s'ouvrait sur la chapelle.
62 DE jsothe-damk au zululand
Leurs Majestés, suiWes de leur service, les traversaient pour "se rendre dans leur tribune, de plain-pied avec cette salle, et faisant face au chœur. La tribune des invites étrangers se trouvait à leur droite. La tribune des dames du palais lui faisait face.
Pendant le carême, à cause des prédications de chaque dimanche. Leurs Majestés entendaient la messe dans le bas de la chapelle. Les jours de grandes fêtes, la musique de la maîtrise était au complet.
Un jour de Noël, M"'' Cico y chanta merveilleusement VO mlntaris d' Aubor ; Sarrazate, fort jeune alors, raccompagnait sur son violon.
Le Jeudi Saint de cette même année, TEmpereur et rimpératrice, suivis de leurs maîâo&s et avec quelques rares invités seulement, entendaient le Stabat deRossini. Llrapératrice et les dames admises portaient des robea et des voiles de dentelles noires. Leurs Majestés se tenaient dans leur tribune ; la Maison se tenait dans la chapelle même. La cérémonie, terminée vers neuf heures et demie du soir, on se retirait immédiatement.
Durant plusieurs années^ Marie Sasse chantait le Stabat. M^ Trim arche, évêque d'Adras, deuxième aumônier, disait quelques versets des Livres saints. La cérémonie était grande, belle et très imposante.
Les hauts fonctionnaires nouvellement promus étaient présentés à Sa Majesté les dimanches matins, au moment où TEmpereur sortait de la chapelle des Tuileries où il venait d'entendre la messe.
Un certain dimanche, M. Paillard, préfet d'Agen,
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nommé à la préfecture d'Arras, était venu aux Tuileries, pour saluer l'Empereur au sortir de la chapellL\
M. Zorn de Bulach, chambellan de service, présenta le nouveau préfet du Pas-de-Calais à sa Majesté. L'Empereur, qui avait toujours un mot aimable à dire, félicita le préfet sur l'avancement mérité qu'il venait d'obtenir, et lui dit :
— Je suis heureux, Monsieur, de voir un administrateur de votre distinction à la tête de ce beau département du Pas-de-Calais. Je suis sûr que vous y réussirez absolument ; je compte sur vous. D'ailleurs, vous avez un nom qui oblige.
Le préfet, tout interdit en entendant cette dernière phrase, ne sut que penser et, pour ne pas rester coi, crut devoir répondre par ces mots :
— Sire, on fait ce qxionpeut, L'Empereur sourit et s'éloigna.
Rentré dans ses appartements, il ne put s'empêcher de dire à ses officiers :
— Bizarre! Bizarre! Drôle de préfet! Je l'aurais cru spirituel. Avez-vous entendu sa .réponse?
Le marquis de Grécourt répondit au Souverain :
— Mais, sire, il n'y avait guère de réponse plus spirituelle à faire au compliment que Votre Majesté a bien voulu lui adresser.
— Comment, répliqua l'Empereur, vous aussi ! Voilà un préfet qui porte un des plus grands noms de Thistoire de France, à qui je crois faire un compliment sur îe nom illustre qu'il porte, et qui me répond : On fait ce ce qu'on peut!
— Mais Votre Majesté a-t-elle bien compris quand . on lui a présenté, en le nommant, le nouveau préfet.
— Oui, certes ! le baron de Bulach n'a-t-il pas présenté M. Bayard, le nouveau préfet du Pas-de-Calais ?
— Oh ! sire, je comprends maintenant et la méprisa de Votre Majesté, et l'embarras, et la réponse du préfet. Il ne s'appelle pas Bayard, mais Paillard ; le baron de Bulach s'est un peu trop souvenu dans S2i prononciation qu'il était Alsacien.
Aussitôt, l'Empereur partit d'un éclat de rire homérique qu'il fit partager, d'ailleurs, aux officiers présents, et il manda le baron de Bulach, à qui il fit, en riant, une semonce sur sa funeste habitude de prononcer les B pour les P, et vice versa.
Ah ! si le baron de Bulach n'avait eu à se reprocher que cette faute! mais, hélas! l'ancien député du Bas- Rhin, Chambellan de l'Empereur, fut des premiers, après l'annexion, à renier sa qualité de Français, et son apostasie comme ses plates adulations pour l'Empereur Guillaume, ont voué son nom à l'exécration et au mé pris des honnêtes gens.
Au mois de février 1864, il y eut plusieurs bals costumés; un, entre autres, fut réussi aux Tuileries, chez la duchesse de Bassano, femme du grand Chambellan. Les salons d'une dimension assez restreinte étaient bondés. On s'y étouffait littéralement.
L'Empereur avait changé cinq ou six fois de domino et, en dernier lieu, s'attabla à souper avec la Duchesse de Castiglione, le Chevalier Nigra, le Baron de Beyens,
une dame du Palais et deux ou trois autres invités. On y fut fort gai; tout le monde était en domino, sauf la Duchesse.
« Les petits lundis » de Tlrapératrice furent inaugurés en 1857, Tannée qui suivit la naissance du Prince Impérial. L'Impératrice, un peu souffrante, avait organisé des soirées intimes, où, en dehors des dames de la maison, peu de personnes étaient reçues.
On se réunissait dans les appartements particub'ers de la Souveraine, et on jouait aux jeux innocents, avec accompagnement de thé, punch, gâteaux et glaces. L'Impératrice causait familièrement avec ses partenaires. A cette époque elle était vraiment charmante. La maternité l'avait encore embellie, et la douceur de son caractère était parfaite.
On y faisait des portraits de vive voix ; on causait littérature, théâtre, et il fallait deviner soit l'original du portrait, soit le titre de l'œuvre dont on avait fait le canevas.
Souvent, après les dîners du dimanche, on organisait des loteries, avec de fort jolis lots ; les dames seules y prenaient part.
Cette même année, en carême, on organisa des concerts et de la musique d'amateurs. On chantait les chœurs des grandes œuvres classiques: l'Impératrice était « dans les sopi^ani » ; M°*® Gonneau avait la partie des soli. Ces soirées étaient des plus attrayantes, et on s'y rattrapait de l'ennui des sempiternels commérages des diseuses d^e riens.
Les années suivantes, les « petits lundis » perdirent de leur caractère d'intimité. C'était toujours dans les appartements particuliers de l'Impératrice qu'on se réunissait, mais ils avaient dégénéré en véritables petits bals. Des « cotillons » monstres, mais sans accessoires, avaient remplacé les causeries intimes, les jeux innocents. Puis, on apportait des petites tables toutes dressées et on soupait dans le salon où Ton dansait.
Les « petits lundis » étaient devenus les « grands lundis ».
L'Impératrice possédait un caractère des plus altiers et jaloux. Un exemple entre mille autres peut le prouver.
Un soir de bal aux Tuileries, Félix, le fameux coiffeur de l'époque, fut appelé chez M"*® X... pour la coiffer à l'occasion du bal du soir.
L'artiste, ayant oublié ce qui lui était nécessaire pour la coiffure destinée à M"*® X..., vint prendre dans sa voiture les ornements emportés pour l'Impératrice, se disant qu'il inventerait bien autre chose pour la Souveraine.
Le soir, M^^X.., fit une entrée à sensation dans les salons des Tuileries; puis, peu après, l'Impératrice apparut.
Cette dernière marcha directement surM°*®X..., et l'apostropha en ces termes :
— Qui vous a coiffé, Madame ?
— Mais... Madame, c'est Félix, le coiffeur de Votre Majesté.
— C'est bien, cela suffit !
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Et, de toute la soirée, et même dans la suite, jamais rimpératrice ne pardonna àM""* X..., de s'être servi de son coiffeur, et surtout d'avoir porté une coiffure qui lui avait été destinée.
Petitesse d'esprit bien déplacée chez une Souveraine en notre siècle démocratique !
Quelques lettres du comm^andant des Gent-Gardes;
Paris, 7 Janvier, 1864.
« Nous avons eu hier soir notre premier grand bal, comme je te l'avais annoncé. Le froid, les Rois que l'on tirait probablement en famille, avaient retenu une foule de personnes, ce qui fait que la réunion a été de moitié moins nombreuse que d'habitude, c'était presque un désert dans toutes les salles, à l'exception delà salle du Trône, où se tenaient l'Empereur et l'Impératrice, siégeant à peu près seuls, n'ayant auprès d'eux que les deux princesses Murât de la famille Impériale; le Prince et la Princesse Gabrielli se sont informés de toi avec intérêt.
« Le prince Charles, le mari de la Princesse Christine, est bien celui qui est parti pour le Mexique. On lui a fait prendre du service comme capitaine dans la Légion étrangère, afin de lui faire faire quelque chose et de pouvoir lui donner plus tard une position dans l'armée française, en le faisant permuter avec un officier quelconque d'un corps de troupe française.
« Le Baron Mariani, que je connais en effet, très peu, il est vrai, était député au corps législatif. Tannée dernière. Il avait été avant cela aide de camp ou, plutôt, officier d'ordonnance du roi Jérôme.
« A. Verly. w
17 Janvier (après la messe) 1864.
« Il faut que tu prennes ton courage à deux mains ;
je suis forcéde retardermon voyage d'un ou deux jours; mon départ pourrait avoir pour moi des conséquences qu'il est plus naturel de faire éviter.
« Le bruit de ma nomination * court depuis plus d'un mois. Les demandes pour me remplacer pleuvent de tous côtés. Ghaqu^l dimanche, après la messe, l'Empereur est assailli de postulants ; à tous il répond qu'il a beaucoup de demandes, qu'il verra.
Je sais fort bien pour mon compte à quoi m'en tenir. Mais il est toujours bon d'être là, au moment des nominations; aussitôt qu'elles seront signées, que j'en fasse partie ou non, je partirai. On dit qu'elles seront pré-
^ Le poste de commandant des Ceat-Gardes était, on le comprend, très envié, et il fallut toute la volonté de l'Empereur, contre l'Impératrice^ pour maintenir le lieutenant-colonel Verly à la tête de ce corps d'élite. Les lettres que nous reproduisons à ce sujet donnent une idée des intrigues de Cour qui pouvaient se produire dans ces occasions, et font voir en quelle estime Napoléon III tenait le lieutenant-colonel Verly. Elles démontrent également que, dès cette époque, il existait aux Tuileries un parti de l'Impératrice.
sentées à la signature, le 18 ou le 19. Voilà la cause de mon retard.
Paris, 17 février 1864.
« De bruit court, comme tu sais depuis*longtemps, que je suis nommé colonel dans un régiment ; mais ce qu'il y a de plus inquiétant, c'est qu'il y a au Ministère deux recommandations, pour ma place, provenant des Tuileries ! Par qui sont-elles faites ? c'est là la question. On parle beaucoup d'un Prince de Bauffremont' qui aurait V appui de V Impératrice ; si c'est vrai, j'ai une grande chance de m'en aller.
« Je ne sais réellement à quoi m'en tenir; je n'y comprends plus rien, après ce que l'Empereur m'avait fait dire : d'être tranquille qu'il ne pensait pas à me faire quitter les Gent-Gardes ; il y a un an de cela ; cela
^ Le Prince de Bauffremont était, à cette époque déjà, lieutenantcolonel de cavalerie. Ce fut lui qui, comme colonel mena la charge célèbre de Sedan, par droit d'ancienneté, quand le général Margueritte fut mis hors de combat; ce qui donna lieu à des polémiques retentissantes avec le général de Galliffet qui, lui aussi, prétend avoir commandé cette charge épique. Bauffremont est mort il y a trois ans, et un Journal allemand, la Gazette de Cologne^ a raconté récemment une anecdote dont le Prince fut le héros, comme prisonnier de guerre à Bonn^ et qui lui prête un rôle indigne d'un officier français.
Nous nous refusons à croire aux fantaisies allemandes, pour ne pas mettre en doute l'honneur d'un brave soldat !
voulait-il dire qu'il ne voulait pas me nommer colonel à cette époque, ou qu'il avait l'intention de me garder dans mon poste quand je serai nommé? Je n'ai qu'à attendre.
Paris, 5 mars 1864.
« Il paraîtrait que les prétendants au commandement que j'exerce ne sont pas du goût de l'Empereur. Sa Majesté me donne encore une preuve de confiance en me gardant auprès d'elle, mais je ne suis pas encore nommé colonel. C'est encore un bail d'un an que je contracte. Dans un an ce sera à recommencer.
« Je ne sais trop si je dois me réjouir ou m'attrister de cet état transitoire. J'aime les positions nettement tranchées.
« Ce que j'ai pu deviner dans tout ce qui s'est passé, et se passe, c'est qu'on a tâché de faire comprendre à l'Empereur, qu'un colonel devait être à la tête d'un régiment, plutôt que d'exercer le commandement d'une troupe moins nombreuse.
<( Ce qui me console, c'est que l'Empereur paraît me porter grand intérêt ; je lui en suis profondément reconnaissant. C'est cet intérêt qui l'a porté, sans doute, à reculer ma nomination pour me garder où je suis,-sans avoir à trancher cette question de commandement qui lui laisse encore quelque hésitation pour l'appliquer,
d'autant plus que je ne pense pas que les sujets proposés, pour me remplacer, réunissent les conditions d'aptitudes nécessaires, et je crois qu'il ne les connaît pas assez pour leur confier un poste semblable.
« Tout ce que je te dis là est une appréciation personnelle ; je puis mç tromper. Le fait simple est que je ne suis pas nommé colonel et que je reste comme je suis
« Nous avons devant nous un an de tranquillité. L'ambition ne me talonne pas; je prends très bien mon parti de cet échec à mon avancement, peut-être sera-ce une bonne chose; nous verrons plus tard. En attendant, prenons patience. C'est déjà beaucoup d'avoir vu refuser ceux qu'on proposait pour me remplacer, quoique Comtes, Marquis, Vicomtes ou Princes !
Paris, 2 août 1864.
« Nous sommes réinstallés depuis ce matin. A peine arrivés, je me suis enquis de ce qu'il y avait de nouveau dans mon escadron ; puis, je suis parti pour Saint-Cloud, prendre langue avec le général que j'ai trouvé en parfaite santé, fortement occupé de la prochaine arrivée du roi d'Espagne, attendu ici du 15 au 16.
« L'Empereur quittera Vichy samedi prochain ; il ira visiter Montluçon dans la matinée et sera de retour à Saint-Cloud dans la soirée.
a On se propose de donner au Roi une fête à Versailles, le 20 de ce mois, il y aura promenade pour les
grandes eaux, dîner, spectacle et promenade vers les colonnes, où mes Gent-Gardes seront placés en portetorches ; la soirée sera terminée par un feu d'artifice.
« Voilà le programme arrêté aujourd'hui, sauf les changements ultérieurs. D'après cela, il est probable que nous n'irons au camp que le 22 ou le 23.
Paris, 13 août 1864.
« Les nominations du 15 août sont signées; ton serviteur n'y figure pas. Toutefois, il ne faut pas que cela te fasse de la peine ou t'inquiète le moins du monde. Tout vient à point à qui sait attendre, ou en changeant un peu le proverbe à qui veut.., qu'on attende. Encore une fois, ne t'inquiète pas plus que moi.
«Je suis allé hier à Versailles pour prendre mes mesures pour la fête qui doit être donnée le 20 au Roi d'Espagne. Je suis allé faire visite à M""® de Saint-André; elle nous a retenus à déjeuner. Elle te fait mille amitiés.
« J'ai reçu ici la visite de de La Salle. Il me charge aussi d'une foule de compliments pour toi, de sa part et de celle dq M™** de La Salle qui se trouve à la campagne, tout près de Tours.
DK NOTRE-DAME AU ZULULAND 73
Paris, 16 août 1864.
« Si je t'ai dit l'autre jour, d'être complètement rassurée sur ma position et de dormir sur tes deux oreilles, c'est que j'avais mes raisons. Seulement, le secret m'était imposé.
« Aujourd'hui, je n'ai plus de motifs pour me taire.
« Je te dirai donc qu'hier 15 août, nous avons été réunis aux Tuileries pour présenter nos hommages à l'Empereur. Il passa comme d'habitude devant toute sa Maison. Quand il vint aux Gent-Gardes, il me lendit la main et me dit devant tout le monde : Je ne vous ai pas nommé cette fois; mais, quand je vous nommerai colonel^ je vous garderai près de moi.
« Tu peux juger de^ma satisfaction et de l'étonnement (pour ne pas dire plus) de tous ceux qui regardaient la chose comme impossible. 'A partir de ce moment, je fus un quasi grand homme pour tous ces braves amis qui paraissaient n'avoir jamais douté que mon intelligence, mes services, mon caractère, etc., etc., étaient les seuls qui aient pu convenir à la position que j'occupe !!!
« J'ai reçu une foule de compliments parce que la parole de l'Empereur vaut une nomination.
« Le général Rolin était attendri. 11 n'est pas d'éloges qu'il n'ait fait de moi à l'Empereur. Il paraît heureux de me conserver. C'est tard ! mais enfin cela est.
« A propos du général, il vient d'être nommé Grand- Croix de la Légion d'honneur. Tu pourrais écrire à M"^ Rolin pour la féliciter.
■•1 J \H.t ipi^pivi
« Je te raconterai de vive voix les différentes péripéties qui ont amené ces bonnes paroles de TEmpereur.
Paris, 18 août 1864.
« Nous sommes en grand gala depuis deux jours, à cause de l'arrivée du roi d'Espagne.
« Nous avons endossé la cuirasse pour aller le recevoir avant-hier à Saint-Gloud à neuf heures et demie du soir. Nous avons été présentés à Sa Majesté.
« Le Roi est petit. Il a, à s'y méprendre, la physionomie de M. Goubayon. Pour lequel des deux est-ce le plus flatteur ? Je laisse à ton appréciation le soin de trancher cette question.
« Hier, j'ai dîné à Saint-Gloud. L'Impératrice s'est informée de ta santé.
«Aujourd'hui, nous avons représentation de gala à l'Opéra. Les Gent-Gardes seront placés de chaque côté de la scène. Moi, je suis destiné à flgurer tout le temps debout, armé de pied en cap, comme un de ces vieux retires de l'ancien temps, derrière Leurs Majestés dans la loge impériale.
« Pour nous remettre de ce plaisir, nous aurons demain à trois heures, une grande revue au Ghamp-de- Mars, pour laquelle tu as une invitation que je ne t'envoie pas. La garde nationale, la garde impériale, et
Tarmée de Paris, y compris Versailles, Saint-Germain, y figureront. Quel dommage que P... ne soit pas là avec ses pompiers !
En 1864, il se passa, à l'hôtel des Gent-Gardes, rue de Bellechasse, une anecdote amusante que nous allons conter.
Nous avons omis de la citer dans notre livre VEscadron des Cent-Gardes , paru dernièrement ; mais, nous pensons qu'elle trouve naturellement sa place dans ce second volume de Souvenirs du second Em'pire.
Nous avons, du reste, publié cette anecdote dans le Figaro du 17 février 1894.
Les Gent-Gardes n'étaient pas de petits saints, et certes leurs succès mondains les encourageaient à ne pas poser en modèles de vertu ; mais, dans l'intérieur de l'hôtel Bellechasse, la discipline était des plus dures, et le colonel Verly, que les officiers surnommaient le « colonel Noir » et les hommes « Pierre le Dur », était inexorable sur le chapitre de la bonne tenue.
« Pas de femmes » (au quartier), était sa devise.
Néanmoins, on tricha bien quelquefois ; mais les exemples furent terribles, quand les fautes furent connues.
Un soir, il se passa une scène de vaudeville qui mérite d'être racontée.
G'était en 1864; un civil, M. G..., allié au colonel,
logeait dans l'appartement de ce dernier à l'hôtel des Gent-Gardes et mangeait à la table des officiers.
Un soir, après le dîner, ces Messieurs et G... se rendirent au théâtre et, sur le tard, ayant rencontré quelques jeunes mondaines de leur connaissance, il leur vint à ridée de souper.
— Mais où ?
— Rue Bellechasse, parbleu !
— A l'hôtel? jamais ! Si Verly le savait, nous serions perdus !
— Bah! qu'importe! reprit G..., je prends tout sur moi ; que diable ! le colonel ne me mangera pas !
Et Ton prit quatre voitures de place, qui franchirent la grille d'entrée, décrivirent un demi-cercle majestueux dans la cour d'honneur, et s'arrêtèrent devant l'escalier monumental du mess des officiers.
Les marches furent gravies quatre à quatre; on réveilla Grespin, le maître d'hôtel ; le souper fut commandé, et, en attendant Messieurs et Dames s'assirent autour de la grande table à tapis rouge et commencèrent un petit baccara.
Tout à coup, la tête effarée de Grespin se montra dans la porte entre-baillée : « Messieurs, messieurs, voilà le capitaine Hannot ! »
D'un geste terrible, le lieutenant X... fit précipiter les jeunes femmes sous la table ; on laissa retomber le tapis jusqu'à terre : au même moment le capitaine faisait son entrée.
Très brave homme, le capitaine Hannot ne vit rien ou fit semblant de ne rien voir; mais il s'assit et se mit
à ponter cinquante centimes au jeu de baccara, régulièrement à chaque coup.
Le supplice des locataires du dessous de table dura près de trois quarts d'heure ; successivement, les officiers simulaient une folle envie de dormir et prenaient congé de leur supérieur ; enfin, celui-ci, restant seul, se retira.
Sitôt parti, les officiers revinrent en sourdine ; et le souper fut, comme on le pense, des plus joyeux.
Le colonel n'apprit la chose que bien plus tard, trop tard pour sévir; mais une telle rigueur fut apportée dans la surveillance que pareil fait ne se renouvela plus.