CHAPITRE X
Les faubourgs de Caracas. — L'abattoir éi le marché. — Les coavents. — Les environs. — Le Calvaire et sa légende. *> Un parc sar la montagne. — La vallée de Chacao. — - L'aqueduc Guzmaa Blanco. — La léproserie
Éloignons-nous du centre de Caracas, c*est-à-dire de son hôtel présidentiel sur la place Bolivar, de son Gapitole, de son quartier commerçant, de ses églises, et gagnons les faubourgs où vivent de nombreuses familles de noirs dans des rues à peine ébauchées, mal pavées et peu fréquentées. Vers Test s'étendent deux masses sombres de verdure : ce sont des vastes plantations de caféiers, appartenant aux familles Eraso et Mosquera. Plus au sud, et traversée par le Guayre, se présente Yhacienda del Conde, antre exploitation agricole du même genre, propriété du général Guzman Blanco, qui y a fait élever une maison de campagne entourée de gracieux parterres de fleurs. Un square de création récente, la plaza Carabobo, la sépare d'une vaste bâtisse uniforme , triste d*aspect , dans Tenceinte de laquelle s'ouvre un large patio : c'est l'abattoir de la capitale.
Il contient, en moyenne, une centaine de tètes de bétail. D'immenses samuros ou vautours gris , ressem-
blant par les mœurs aux urubus de Cayenne, planent par centaines au-dessus du patio ou cour intérieure, où se font les exécutions. Parfois aussi, on les voit perchés sur les arbres voisins, le col rentré entre les ailes, attendant Theure des ripailles. On ne peut les tuer sous peine d'amende, la loi leur accordant sa protection , à cause des services qu'ils rendent à Thygiéne publique. Il existe une espèce particulière de ces oiseaux , également grise , mais plus grande , que Ton nomme rey de los samuros^. Les autres les ont en grande vénération. Si Tun de ces rois des vautours se trouve dans le voisinage d'un corps en putréfaction, les autres n'y touchent pas avant que leur souverain y ait goûté; ce n*est que lorsqu'il est bien repn et qu'il a quitté la place , que les sanmros ordinaires se précipitent en mafse pour dévorer ce qu'il a laissé.
La consommation de viande de boucherie est très restreinte parmi la population de Caracas. On ne débite guère journellement, pour une population de cinquante mille âmes, au delà d'une moyenne de quarante* cinq animaux, bœufs, vaches, moutons, porcs, etc. Ce commerce , quoique peu considérable , ne laisse pas que de fournir de gros bénéfices. En efifet, le prix d'une livre de viande achetée au détail est de vingtcinq à trente sous. Or, un bœuf du pays, fournissant trois cents Kvres de chair, vaut deux cents francs. Les frais d^abattoir sont estimés à quarante francs plus oa moins. La différence dont dispose le vendeur est donc, comme les chiffres l'indiquent, assez encourageante.
^ Roi des vautours.
Le marché central de la capitale est asseï mal fourni, surtout dorant la saison des pluies. 11 occupe remplacement d'un ancien couvent, celui de San Jacinto, supprimé après le triomphe des libéraux. Sous Tad* ministration coloniale, Caracas contenait dix-sept communautés religieuses de divers ordres. Leurs membres, favorables en général à Tancien régime, subirent les conséquences de la défaite des troupes espagnoles. Quelques-uns, dénoncés comme royalistes, furent fusillés par les patriotes; d'autres se virent forcés de reprendre Thabit laïque. Un petit nombre de maisons traversèrent cependant la crise et se maintinrent jusqu'à Tavènemént du président Guzman Blanco. Leur activité pesait principalement sur la classe ouvrière. Les religieuses cloîtrées confectionnaient des vêtements et fabriquaient des articles de lingerie, qu'elles plaçaient avantageusement dans les magasins. Elles vendaient aussi le café et le cacao, les légumes et les fruits provenant de leurs haciendas / envoyaient débiter dans les rues , par de jeunes orphelines , des gâteaux , des sucreries et des confitures , et enlevaient ainsi une de leurs industries principales aux pauvres négresses, qui cherchaient alors à gagner leur vie par la prostitution. On se décida enfin à clore définitivement tous ces établissements , malgré la vive opposition du clergé , et les biens qui en dépendaient retournèrent à TEtat.
Nous venons d'indiquer les limites de Caracas vers l'est. Du côté nord s'étend la splendide chaîne de montagnes qui sépare cette ville du littoral de la mer des Antilles. Nous avons déjà signalé dans cette direction le Panthéon et la Quinia Guzman. Humboldt habitait
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cette partie de la cité ; sa maison , intéressante pour avoir eu un tel hôte, est aujourd'hui en raine.
A Touest de Caracas, et la dominant entièrement, se présente un mont assez élevé , autrefois aride , et portant à son sommet une humble chapelle ou Calvaire, qui lui a donné son nom. H s'y rattache une légende touchante, admirablement traitée par un poète de grand talent, Francisco G. Pardo, mort prématurément, sans avoir pu achever Tœuvre qu'il se proposait de consacrer aux gloires indigènes. On va voir qu^il avait intelligemment choisi son sujet.
Reportons-nous au seizième siècle , cette époque de luttes et de combats, illustrée par Téloquence de la tribune, les splendeurs de Tart et des lettres, Théroïsme des champs de bataille. Les Espagnols viennent d'arriver dans la vallée de Caracas. Ils y rencontrent les Indiens, les combattent, reculent devant leur raillante résistance et, se sentant affaiblis, demandent un armistice. Leur adversaire, Paramaconi, caciqoe de la tribu qu'ils ont attaquée , consent à entrer en pourparlers avec eux et indique les bords du Guayre comme lieu de rencontre. Les Espagnols s'y rendent et dressent, à quelques pas du fleuve, une vaste tente toute pavoisée d'étoffes aux vives couleurs. Elle est destinée à don Rodrigue, leur chef. Il y arrive bientôt en armnre de guerre, suivi d'un brillant état-major. Paramaconi Ty rejoint à la tête de ses principaux guerriers. C'est un jeune homme de. vingt ans, plein de vigueur, aux traits énergiques, à l'attitude fière, aux yeux noirs et étincelants. Il est vêtu d'un léger tissu en fibres de palmier, et porte à la main son arc et ses
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flèches. En approchant de son ennemi, il a fait on signe à son escorte , qui s*arréte et reste à distance. Seole y une belle jeune fille de seize ans se tient à ses côtés. Une ceinture de plumes de perroquet ceint ses reins cambrés , et ses longs cheveux lui couvrent les épaules. Cest Cayra , la fleur de la tribu et la fiancée du cacique. Tandis qu'on discute les préliminaires de Tarmistice, don Rodrigue tient les yeui fiiés sur elle, frappé de sa beauté. II s*approche de Paramaconi, Fattire à quelque distance et lui ofi*re la paix s*il consent à lui livrer Cayra. Le cacique, furieux d*une telle proposition, n'écoute que son ressentiment, cède à la violence de ses passions, et saisissant son rival à la gorge, renvoie rouler dans la poussière.
Un tumulte s'ensuit; les négociations sont abandonnées , et les deux partis se séparent en se menaçant : le sang va couler de nouveau.
A la nuit tombante, don Rodrigue, errant aux avantpostes de son camp , voit une forme humaine se dessiner dans Tombre. Elle s'approche, etil reconnaît Cayra. La jeune Indienne , ignorant les causes de la rupture qui venait de se produire , mais qui en craignait les suites, s'était décidée à aller supplier don Rodrigue de ne plus inquiéter sa tribu. Celui-ci, croyant que le cacique s'était ravisé, la reçoit avec transport :
« Cayra, s'écrie-t-il, est-ce toi ? Le tigre a donc lâché sa proie ! «
Et tendant les bras, il cherche à saisir la jeune fille et à l'attirer vers lui.
Frémissante, celle-ci comprend le danger auquel elle s'est exposée. Elle recule, mais en souriant, car
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elle désirait amener TEspagnol à renoncer à ses projets de vengeance contre Paramaconi.
a Je ne puis rester auprès de toi , lui dit-elle , car on s'apercevrait de mon absence ; viens demain soir, à Feutrée de notre village , je t'y rejoindrai. »
Et elle disparaît, légère comme une biche, fuyant rapidement dans la nuit noire.
Don Rodrigue n'était pas de force à résister à cet appel : aussi, négligeant toute prudence, se décide-t-il, le lendemain, à se rendre au rendez-vous, seul et sans escorte. Il arrive à T endroit désigné , s'arrête auprès d'un roc derrière lequel il se dissimule le mieux qu*ll peut, et attend la belle ludienne. Celle-ci , fidèle à sa promesse , ne tarde pas à paraître. Don Rodrigue s'avance à sa rencontre , l'attire à lui et la presse contre son cœur, sans s'apercevoir qu'elle vient de décrocher le poignard qu'il porte à la ceinture et l'a désarmé. Il lui parle , cherche à l'embrasser, lorsqu'un cri terrible retentit tout à coup à quelques pas de lui. Un homme , témoin invisible de cette entrevue nocturne , s'est élancé vers le chef castillan : c'est Paramaconi , altéré de colère.
Cayra l'accueille par une exclamation de joie.
tt Tue-le! s'écrie-t-elle, il est en ton pouvoir! »
Don Rodrigue, en présence du péril, n'a pas perdu son sang-froid. Il bondit en arrière , esquive l'attaque de son rival et fuit avec rapidité en s'exclamant :
tt Pas encore ! A demain ! »
Le jour suivant , la montagne était couverte de gens armés. Une lutte mortelle, décisive, se préparait entre les conquistadores et la vaillante tribu indienne. D'un
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côté, le capitaine espagnol, à cheval, entouré de ses officiers , encourageait ses compagnons da geste et de la Toix ; de lautre, Paramaconi et ses guerriers, armés de casse- tête et de flèches empoisonnées, attendant tranquillement la charge des envahisseurs. Près du jeune cacique se tenait la charmante Cayra. Les autres femmes, les enfants et les vieillards étaient restés an village, attendant Tissue du combat.
Il ne tarde pas à s'engager avec un indicible acharnement. On luttait corps à corps et vie pour vie. Durant le tumulte du carnage , les deux chefs se rencontrent et se rapprochent Tun de Fautrc. Paramaconi , pour braver encore son adversaire, saisit Cayra et dépose un baiser passionné sur ses lèvres rouges. Don Rodrigue, qui Ta vu, lève son épée et frappe avec rage. C'est Cayra qui reçoit le coup et qui tombe , couverte de sang, aux pieds de son fiancé. Llndien, ivre de douleur, oubliant toute prudence, se précipite sur la jeune fille , la soulève, cherche à la rappeler à la vie. Son ennemi, implacable, saisit un pistolet, Tajoste et renvoie rouler dans la poussière, à côté de sa bienaimée. En ce moment, les Indiens attaquent en foule le chef espagnol ; celui-ci , accablé par le nombre , est mis à mort. Ses soldats efirayés se débandent, et bientôt leur déroute est complète. Us fuient de toutes parts, laissant les indigènes maîtres du champ de bataille où venaient de succomber leur jeune et fier cacique et sa fiancée, la belle Cayra.
On creusa leurs tombes au sommet du mont. Deux marbres blancs y rappellent encore, de nos jours, leur touchante union jusque dans la mort.
Le village indien disparut plus tard, et fut remplacé, comme nous le disions plus haut, par un calvaire , anquel on arrivait par des sentiers rocailleux et arides. Le général Guzman Blanco, frappé de l'admirable situation de la montagne qui domine toute la vallée deChacao, depuis les grottes de TEncantado à Test jusqu'au territoire des Tëques à Touest, eut Tidée d'y établir un parc digne d'une grande capitale. Il f fit tracer des routes carrossables , bordées d arbres de toutes espèces , de buissons fleuris et de massifs àe verdure. De distance en distance, des éclaircies furent ménagées entre le feuillage, d'où Ton aperçoit la ville entière avec ses nombreuses maisons, ses clochers, ses édifices. Le sommet de la montagne fut transformé en jardin aux parterres de mille couleurs , aux fontaines jaillissantes. Sur le point le plus élevé , une statue en bronze a été érigée au président , qui , par son intelligente initiative, a doté Caracas de celte splendide promenade. Les habitants, néanmoins, en profitent pea. La paresse créole l'emporte sur Famour du pittoresque. €'est à peine si, le dimanche, les accords retentissants d'un orchestre militaire y attirent quelques piétons marchant à pas lents sous les allées ombreuses.
Il serait difficile, cependant, d'imaginer un plus beaa panorama que celui dont on jouit du haut du Calvario. A gauche, la chaîne des Andes, formant une série de groupes rocailleux parsemés çà et là de bouquets de verdure; àThorizon, à plus de trois lieues de dislance, se détachant sur un fond vert, le clocher blanc de Téglise de Petare, chef-lieu de l'État de Bolivar; plus à proxi-
tnifé , mais dans la même direction , se présentent les villages de los dos Caminos^ Savana Grande, Cha^ eao et Chacaito; à gauche , au nord-est , les ruines imposantes d'un palais bâti par un des capitaines gêné* raax; puis la Léproserie, cachée entre les arbres; la htWe hacienda de Gamboa, admirablement située au pied de TAvila. Plus loin, sur un plateau élevé, se dessine l'ancienne route espagnole entièrement pavée conduisant à la Gnayra, et suspendue aux flancs d*une montagne aride; la route nouvelle, toujours encom« brée de charrettes et de bétes de somme. Du côlé opposé à Petare , la vallée , parfaitement cultivée , est également parsemée d'habitations formant diiTérents groupes : VEmpedrad^, Palo Grande, la Vega, Antù fiiano.
Aa sud, elle est limitée par des collines basses et mamelonnées : Tune d'elles a été coupée par une vaste tranchée qui livre passage à une route conduisant au nouveau cimetière, au village du Valle et aux districts du Tuy,
L'important tableau que nous venons d*esquisser, constamment baigné dans cette atmosphère lumineuse, particulière aux régions tropicales , est Tun des plus grands charmes de cette promenade du Calvario, si pleine d'attraits sous tous les rapports. Elle offre néanmoins un autre intérêt, à cause des travaux hydrauliques qu'y a fait exécuter le président Guzman Blanco. Au sommet de la montagne s'étend le vaste réservoir de Macarao, qui fournit de Teau à toute la partie sud-ouest de la ville. Un immense aqueduc qui s'y rattache se prolonge jusqu'au delà de hs Teques,
en contournant la Cordillère à mi-côte , suivant toates ses sinuosités.
Nous avons parlé précédemment de la léproserie. La lèpre est assez fréquente dans les contrées tropicales. A Caracas , il s*en est présenté plusieurs cas. Les malheureux, atteints de cette terrible maladie, exténués de misère, promenaient autrefois dans les rues de la ville leurs plaies hideuses et leur douloureux martyre. On les parqua d*abord dans un vieil édi« fice, en pleine cité, en face de Tabattoir. Isolés aujourd'hui, grâce au général Guzman Blanco, ils sont secourus avec humanité et reçoivent tous les soins que nécessite leur pénible position. Des mesures semblables ont été prises concernant les aliénés, jadis abandonnés, et auxquels on a ouvert un asile dans le village de los Teques, dont nous parlerons plus tard.