CHAPITRE IX
L'histoire d* après les monuments. — L'individu et l'Etat. — Pntiques religienses. — La semaine sainte à Caracas. — Silhouettes ecclésiastiques. — Visite à la cathédrale. — Su Francisco. — Les églises de San Juan, d'Ana-Teresa et de la Gandelaria. — Le Panthéon national. — - La quinta Gusmaa. — — La Merced, Altagracîa et la Pastora. — Le tremblemeat de terre de 1812.
L^aspect général d'une ville, la distribution de ses quartiers, la destination de ses principaux édifices résument son histoire. Les monuments publics à Caracas datent presque tous de la domination espagnole ou de Tadministration du général Gnzman Blanco. L'époque intermédiaire , celle qui a suivi la proclamation de Tindépendance nationale, s'est écoulée sans rien laisser derrière elle.
Les guerres civiles n^ont eu qu'une influence indirecte sur cet arrêt de développement à long ternie. Les ressources , quoique restreintes , ne faisaient pas défaut; ce qui manquait, c'était une direction vigoureuse et intelligente, Taction autoritaire.
On s'est habitué, en effet, au Venezuela, à tout attendre du gouvernement. C'est lui qui doit prendre l'initiative en toutes choses, concevoir, projeter, exécuter. S'il perd son prestige, s'il est contesté, 1^*
efforts individuels ne suppléent pas à ses défaillances. Sous les capitaines généraux , c'est-à-dire sous le régime sévère , Caracas a eu ses couvents et ses églises; soDs le président Guzman Blanco, grâce à une éner* gique concentration du pouvoir^ elle a été dotée de monuments civils , de promenades publiques , de jardins et de squares.
Celte absence d'esprit d'entreprise en dehors du mouvement officiel, cette inaction de Tindividu et son absorption dans Tidée collective se remarquent en toutes choses au Venezuela. On ne s'y croit de quelque importance que pour autant qu on dispose, à quelque degré que ce soit, d'une fraction de l'autorité gouvernementale. Dans aucune contrée, le fonctionnarisme n'a fait autant de mal. Le rêve de la plupart des Vénézuéliens est d'occuper quelque emploi public, c'està-dire de se rapprocher de la source des grâces et des bonneurs. L'ipdigène est intelligent, mais paresseux. D abandonne aux étrangers les grandes afiaires commerciales et industrielles, les travaux qui exigent des connaissances sérieuses et une volonté persévérante; la sienne n'a qu'un objectif : celle de se faire inscrire pour une somme quelconque au budget national.
L'ancienne foi religieuse, mêlée d'étranges superstitions, mais naïve et franche d'ailleurs, s'est considérablement affaiblie. Les églises n'en sont pas moins fréquentées par de charmantes senoritas en élégante toilette , et de nombreux jeunes gens, dont les uns ^arrêtent au porche, attendant la sortie des belles dévotes, et dont les autres pénètrent même dans les nefs latérales des saints édifices, plus disposés aux aspira-
tiens mondaines qu'à la prière. Comment éviter les distractions, d'aillears , en présence de ces dames assises sur la brique rouge \ la traîne de leur robe ramenée autour de leurs pieds, dans une pose abandonnée, riant, chuchotant, et dont les yeux ne regardent pas toujours leur livre de prières? La mantille espagnole de dentelle noire leur va si bien et encadre si délicieusement leur visage aux traits fins et délicats ! Cette parure n'appartient qu'à la classe élevée; elle tend malheureusement à disparaître, les Vénézuéliennes adoptant de plus en plus les modes d'Europe. Les femmes créoles de classe moyenne se drapent dans un long châle de laine noire ou de soie blanche, aux coins brodés de fleurs. Quant aux négresses, elles portent une bande de mousseline large de cinquante centimètres et longue de deux mètres, dont elles se couvrent les épaules et la tête en se rendant à la messe.
En Tabsence de cette foule masculine encombrant le portail ou les chapelles , et d'où s'échappent de temps en temps des exclamations admiratives : Que buena moza! que honita! que simpâtica! les Caraquenaises seraient-elles aussi empressées à remplir leurs devoirs religieux? Visiteraient-elles, comme elles le font, en ane seule matinée, plusieurs églises? Quelques sceptiques en doutent, et on ne leur en tient pas rancune.
Les temples sont particulièrement fréquentés le jeudi et le vendredi saint. Pendant ces deux jours, la ville prend un aspect d'animation inusitée. Cette pè-
* Les dames vénézuéliennes ne s'asseyent plus par terre dans les églises, le président ayant fait mettre des chaises et des prie- Dieu dans les principales paroisses.
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riode de recueillemeot, de deuil et de prière dans notre vieille Europe semble n*iiispirer sous le ciel blea du Venezuela que des idées de triomphe et de résurrection. De paresseuses sehoras, enfermées chez elles duraift toute Tannée, se montrent alors dans les rues avec leurs plus beaux atours. La plupart, durant ia semaine sainte , inaugurent chaque jour une toilette nouvelle, qni ne sera remplacée, il est vrai, qn^au prochain anniversaire, mais qui n*en produit pas moins son effet. Les élégants affluent plus que jamais à rentrée des églises, vêtus de neuf des pieds à la tète. Des négresses, assises le long des trottoirs, tiennent sur leurs genoux de grands plateaux bizarrement bariolés, chargés de conserves de coco, Ae pelotas, de suspiroSj de polvorosos , de tiovios et autres friandises locales. Ailleurs, sur quelques tables se débitent des boissons, de la bière, desguarapos de toutes sortes, dont \g papelon ou sucre brut est la base, des limonades gazeuses, de la chicha, du vin. Dans les sanctuaires, la circulation devient presque impossible; on s'y presse , on s'y pousse, on s'y entasse, on parle haut, on rit, tandis que dans les coins brillent les baïonnettes des soldats chargés de maintenir Tordre. Puis a lieu la procession des saints. On porte solennellement d'une église à Tautre une douzaine d'affreuses statues de bois fantastiquement vêtues d'étoffes aux couleurs voyantes, coiffées d'une perruque ébouriffée, les joues rouges, tantôt raides et guindées dans leurs robes sans plis, tantôt dramatiquement posées, les bras étendus et grimaçant la douleur. Pour donner une idée de ces exhibitions, nous citerons un groupe de la Sainte Fa-
mille appartenaDt à Tune des églises les plus fréquentées de la ville. La Vierge y est représentée portant une robe rose décolletée, gonflée d'une immense crinoline sous laquelle on aperçoit de petits souliers de bal à talons Louis XV. Une chevelure noire, emmêlée et crépue, couvre la sainte image jusqu'à la taille. Elle donne la main à un Enfant Jésus en gibus, frac et bottes vernies. Saint Joseph, en redingote brune et calotte grise , coifie d'un chapeau panama , complète cette œuvre originale.
Si rinstruction donnée aux jeunes prêtres dans les séminaires nationaux comprenait un cours d'archéologie religieuse tendant à leur former le goût en leur mettant sous les yeux de beaux modèles, on n^aurait plus à signaler ces affligeantes bizarreries qui font perdreau culte tout caractère de dignité et de grandeur.
Ce n'est pas sur ce point seulement que devraient porter les réformes. Sauf d'honorables exceptions, le clergé hispano-américain, très ignorant en général, est loin d'être à la hauteur de sa mission. L'hypocrisie et la vénalité ne lui sont pas inconnues, et la célébration d'une grand'messe rapportant vingt francs, ou d'une messe basse à trois francs, excite souvent parmi ses membres de graves compétitions auxquelles la reli* gion est entièrement étrangère.
Il existait, il y a quelques années, de nombreux couvents à Caracas; ils ont été supprimés, et leurs biens ont été sécularisés. On compte aujourd'hui dans la capitale du Venezuela une dizaine d'églises, parmi lesquelles nous citerons tout d'abord la cathédrale, construite en 1636, mais dont l'architecture a subi de
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Dombrenz remaniements. Ce qai frappe, en entrant, c'est Taspect froid et nu de ses hautes murailles. Rien n'y prédispose à la prière et à la méditation. Au côté droit de Tédifice s'élèvent quelques petites chapelles, 9issez obscures, qu^on n'aperçoit pas à première vue. Les confessionnaux, sans aucun ornement, ouverts par le haut, ne contiennent qu'une stalle en bois blanc et sont dégarnis de banquettes; on s'agenouille sur le sol. Le maitre-autel , situé en face de la porte principale, n'est d'aucun style. L^orgue, fabriqué à Caracas en 1711 , est l'œuvre d'un facteur français, Claude Fëbres.
A certain jour de Tannée — nous ne nous rappelons plus lequel — a lieu dans la cathédrale une cérémonie des plus singulières, inusitée, croyons-nous, partout ailleurs. Les chanoines du chapitre se réunissent et se placent en un seul rang devant la porte d'entrée, à l'intérieur de l'église. Tous portent sur les épaoles un manteau de soie dont les plis balayent le sol. C'est à qui , parmi eux , se distinguera par la plus longue traîne , par le plus remarquable déploiement d'étoffes précieuses. Ils s'agenouillent et traversent, presque en rampant, toute la nef principale jusqu^au maître-autel, ob ils se prosternent lentement. Une foule considérable assiste à cette procession, observant d'un <Bil critique les splendides manteaux des Révérends Pères couvrant les dalles de leurs amas ondoyants.
L'église de San Francisco, bâtie en 1598, et attenant à TUniversité de Caracas, est intéressante à visiter. Desservie autrefois par des moines du tiers ordre , elle est restée telle qu^ils Tont laissée, avec ses hautes boi-
séries dorées , curieusement sculptées , profondément fouillées, s'élevant à la hauteur d'une dizaine de mètres, ^ et d'un aspect à la fois somptueux et sévère. Sous \ Téglise, dans une espèce de crypte, on aperçoit au travers d'étroits soupiraux, dans la pénombre ^ quelques tombeaux de marbre qu'il est permis de visiter le jeudi saint seulement.
Parmi les sanctuaires du sud de la ville, nous cite-; rons San Juan et Santa Rosaïia. San Juan est à demi . caché par de grands arbres emplissant d'ombre et de fraîcheur un joli square, îlot de verdure, entouré de rues poudreuses, ouvert à la troupe joyeuse des enfants du voisinage.
Dans une situation plus centrale et dans un quartier beaucoup plus fréquenté , se présentent deux autres églises, celles de Sainte-Anne et de Sainte-Thérèse, ne
formant qu'un seul bâtiment, édifié durant la prési' dence du général Guzman Blanco, sur remplacement d'un monument religieux plus ancien, consacré à saint Philippe. Les patronnes du nouveau temple sont aussi celles de madame Guzman, la charmante femme da président. La basïlica de Ana-Teresa est Pune des plus jolies constructions de Caracas. Elle est de style renaissance moderne, et flanquée de quatre tours carrées entre lesquelles s'élèvent six tourelles à coupole ronde. L'intérieur en est élégamment décoré et garni de chaises et de prie-Dieu à l'européenne. Deux fauteuils surmontés de dais de velours rouge sont placés à la gauche du maitre-autel, à l'usage du président de la République et de Parchevêque primat du Venezuela. On. y a inauguré un nouvel orgue, confié
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aax soins d*un musicien français, M. Cbevrco , qui en fait valoir les qualités en véritable artiste.
Remontons vers la place Bolivar, et installons-nous dans Tun des omnibus du tramway \ prêt à partir. . Longeant une rue étroite, populeuse, garnie de magai sins, nous nous trouvons bientôt devant un square rempli de fleurs, planté d'arbres, orné de groupes de bambous aux tiges gracieuses. Par delà les rameaux r verts, on aperçoit une façade assez monumentale, mais qui ne cache que des ruines, celles de Téglise de la Candelaria, encore ouverte au culte, mais très j délabrée. Plus loin, au nord, vers les montagnes, deux V tours blanches s'élèvent sur un fond sombre : c'est le Panthéon national , le campo santo des gloires vénézuéliennes. C'est là qu'ont été déposées les cendres du héros de la grande guerre de Tindépendance, Simon Bolivar. Son tombeau , de marbre blanc , est l'œuvre du célèbre sculpteur italien Tenneranni. Deux beaux candélabres , ofierts par le général Gnzman Blanco , décorent le sanctuaire, qu'ils animent aux jours solennels de leurs feux étincelants. A l'anniversaire de la mort du libertadorj le chef du pouvoir exéculif , entouré de ses ministres, se rend en grande pompe au Panthéon pour y visiter le tombeau du célèbre patriote. Autour du mausolée, on aperçoit des dalles funéraires; elles couvrent les restes mortels de ses compagnons d'armes, groupés autour de lui dans la mort comme ils Tétaient jadis sur les champs de bataille. Quelques-
* A l'époque de notre arrivée à Caracas, c'est-à-dire en 1878, il n*y avait pas de tramway; celui-ci n*a été livré à la circulation qii*en 1882.
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uns des officiers supérieurs de Théroïque armée libératrice vivent encore, derniers témoins d'une ère glorieuse. Les Vénézuéliens, en reconnaissance des services qu'ils ont rendus à la patrie, les honorent do titre d'Illustres Proceres. Parmi les citoyens jouissant encore de cette distinction méritée, citons l'ancien secrétaire de Bolivar, don Antonio Leocadio Guzman, père du président Guzman Blanco. Aujourd'hui octogénaire , il a conservé toute sa vigueur intellectuelle et s'occupe encore activement des affaires publiques. Sa maison de campagne, ou Quinta, est située non loin iu Panthéon. De beaux jardins admirablement soignés et remplis de plantes rares, en vue de leur acclimatation dans la vallée de Caracas, y témoignent du goût et du sentiment artistique de leur propriétaire. Une population d'oiseaux et d'animaux de tous genres y reçoivent ses soins. C'est l'un des derniers survivants d'une forte et puissante génération, et ses travaux incessants en perpétuent l'influence et les traditions.
Il ne nous reste plus à mentionner que quelques églises caraquenaises , entre autres la Merced, fondée en 1681 , au nord d'une rue appelée autrefois la Otra Banda. Cet édifice dépendait d'un ancien couvent dont les ruines mêmes ont disparu pour faire place à on square, au centre duquel on a érigé une statue au maréchal Falcon. A l'extrémité de la C aile de la Mot se présente un autre temple religieux, consacré à Nuestra-Senora de Altagracia, tout brillant de lumière durant les jours de fête et rempli d'élégantes dames; plus bas, l'église de San Mauricio ouvre ses
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portes aux fidèles , et enfin , sur un plateau élevé , dominant la partie septentrionale de la vallée du Chacto, se dessinent les murailles lézardées de la Pastora, autrefois paroisse importante et centre de la vieille ville de Caracas. Elle ne comprend aujourd'hui que quelques cases de nègres et des clôtures abandonnées. Ses raines remontent, comme tant d'autres sur le territoire de la République, au terrible tremblement de terre de 1812 qui enleva au Venezuela plus des deux tiers de sa population, déjà décimée par les guerres civiles. H eut lieu le jeudi saint, à quatre heures sept minutes de l'après-midi. Dix mille personnes qui visitaient en ce moment les églises y périrent misérablement. Les cloches de la cathédrale se mirent en branle durant les secousses et tintèrent pendant dix secondes; les eaux du Guaire devinrent soudainement brûlantes , et ses rives se couvrirent de poissons morts; des ruisseaux venus de la montagne, exhalant une odeur fétide, se frayèrent un chemin dans la vallée. La durée du choc fut de cinquante secondes, suivant les uns, d'une minute et douze secondes, d'après les autres. 11 y eut un double mouvement d'oscillation et de trépidation; le sol ondulait au passage des forces volcaniques.
La nuit se fit sur ces scènes de désolation, une nuit sereine, calme, majestueuse, un ciel tout constellé d'étoiles. Le lendemain, la population rurale, qui n'avait pas été aussi éprouvée, afflua à Caracas. En une journée on y releva deux mille cadavres, qui furent transportés , horriblement mutilés , sur les bords du Guayre. Partout des habitations écroulées; des corps à demi ensevelis sous les décombres , le spectacle de
la ruine et de la désolation où, la veille, la foule encombrait les rues.
Cet affreux cataclysme , qui bouleversa toute la côte du Venezuela, avait été précédé de plusieurs phénomènes du même genre en Amérique, dans les Antilles et jusqu'aux Açores. Dans ces dernières îles, auprès de Saint-Michel, on vit surgir un volcan sous-marin le 30 janvier 1811. Chose étrange ! le jour même où Caracas, la Guayra, Antimano, San Felipe, Merida et Baruta s'effondraient presque en même temps , un violent ouragan se déchaînait sur la Louisiane , ravageant ses plantations de cannes à sucre , dévastant ses forêts et laissant partout des traces navrantes de son passage.
La misère fut éponvanisble au Venezuela à la suite de ce désastre. Washington , ému de la situation de Tancienne colonie espagnole, qiii , comme les Etats- Unis, affirmait courageusement alors ses titres à Tindépcndancc, décida le congrès américain à envoyer des secours aux Vénézuéliens. Des bâtiments chargés de farine furent expédiés vers différents points delaCosta- Firma, et leurs cargaisons, généreusement distribuées aux plus nécessiteux, furent reçues avec reconnaissance.
En présence du malheur, la solidarité humaine n'est pas un vain mot. Contestée en politique, elle s'affirme à !a voix de la charité.