CHAPITRE XI
Excursion à Peter e. — La gare de FEst. ^ Le guama. — La ronte. — Raines de l'ancien château espagnol. -~ Chacao -~ La pulperia. — Le châteaa de Humboldt. — Savana-Grande. -~ La Silla. — Los dosCaminos. — Petere. — Cours du Gnayre.
— Visite an doctenr Bolet. — Son intérieur. — Élevage d'abeilles. — L'église de Petere. — Retour à Caracas. — Le pont de fer. — Le Partachuelo, — La Palomera. — Don Agustin. — Son histoire. — Sa maison et son jardin. — Le nouveau cimetière. — llanie de di^ours. — Le jour des Morts.
— Le cierge de l'agonie. — Le ï/alle. — Turmerito.
Un de nos premiers soins, à notre arrivée à Caracas, avait été de chercher une maison convenable; nous ne pouvions rester indéfiniment au Gran Hôtel, qui ne réalisait pas , tant s'en fallait, Tidéal du confortable. Informations prises , on avait fini par nous trouver une babitation assez spacieuse, mais dans un tel état de délabrement, que nous n'avions pu nous y installer tout d'abord. Ce ne fut donc qu'après plus d'un mois de séjour à Caracas que nous pâmes songer à faire quelques excursions dans ses environs. L'état du temps, au surplus, ne les favorisait guère. On était alors en pleine saison des pluies, période qui s'étend de mai en novembre. La question du domicile une fois réglé», nous résolûmes cependant, en dépit des ondées, de ne plus différer nos courses dans la campagne.
Une promenade jusqu'à Petare, chef-lieu de TEtai voisin, devail les inaugurer.
Nous sortîmes de Caracas de boa matin, en voiture, passant devant Tabattoir et les haciendas del Conde, Mosquera et Boulton. Un peu en dessous de cette dernière, au côté gauche de la route, un vieux mur lézardé percé d'une petite porte détraquée et portant cette prétentieuse inscription : Ferro carril del Esté ^, attire notre attention. Nous faisons arrêter noire véhicule, et nous jetons un coup d'œil dans la mystérieuse enceinte. Nous y apercevons un vieux viragon, piteusement couché sur le flanc, éventré aux trois quarts; quelques tronçons de rails sont éparpillés çà et là entre les touffes d'herbe. C'était là tout ce qui i restait pour rappeler u le chemin de fer de TEst n ! On ' nous apprit que, quelques années auparavant, une station avait été établie sur ce point, ainsi qu*une voie ferrée, reliant Caracas à Savana Grande, Un jour, le train avait déraillé, et nul n*avait tenté de le relever : Tentreprise était condamnée !
L'opinion publique Tavait accueillie dVilleurs avec indifférence. Il n'existe, au Venezuela, jusqu'à présent, qu'une seule ligne ferrée, construite par une société anglaise , et servant aux transports entre les mines de cuivre d'Aroa, chemin de fer de l'Est, et le petit port de Tucacas. Le général Guzman Blanco s'occupe énergiquement, toutefois, d'améliorer cet état de choses, et, grâce à ses efforts , une association fait exécuter de grands travaux entre la Guayra et Caracas, dans le but
1 Chemin de fer de TEst.
SOL'VENIRS DU V£\EZlELâ. 121
de fonder un raiiway entre ces deux villes. On espère Finaugurer en 1883 *.
IVoas remontâmes en voiture. La route de Peiare, par delà la a gare de TEst d , s*écarte vers la droite et loDge Vhacienda Mosquera, qui s'étend à une grande distance dans la vallée. Les caféiers qu'on y cultive sont plantés à Fombre de magnifiques bucares, arbres de baute futaie, au vigoureux feuillage, généralement utilisés dans les plantations pour la protection des arbustes fructifères. La cueillette de ceux-ci se fait en octobre, et chaque plant de caféier rapporte en moyenne un kilo de baies. On récolle dans Vhacienda dont il
i s'agit trois variétés d'excellent café, comparables aux
L« meilleurs produits de Tétranger.
JF L'aspect d'un domaine ainsi exploité est celui . d^ane forêt : à six ou sept pieds du sol s'élèvent les caféiers, serrés les uns à côté des autres; par-dessus leurs rameaux flexibles s'étale, à une grande hauteur, la voûte impénétrable formée par les cimes des hiicares et iesguamas.
Leguama (inga spuria), de grande dimension, ainsi que le bucare, produit une longue gousse hérissée de poils bruns courts et durs , qui lui donnent une apparence veloutée. Elle se tord en se desséchant, et contient une espèce d'amande, très recherchée par les négrillons.
Après avoir dépassé Vhacienda Mosquera, nous nous trouvâmes sur les bords du Guayre. La roule, à
* Ces espérances se sont réalisées; conune nous lavons dit précédemment en note, le chemin de fer entre la Guayra et Caracas a été inauguré le 27 juin 1883.
partir de ce point, est vraiment pittoresque. Ici, des ranchos oa chaumières , tantôt bâtis sur les bords do chemin, tantôt à demi voilés sous d'épais branchages; ailleurs, de petites maisons de campagne, entourées de jardins, montrant leur toiture au-dessus des grandes feuilles des bananiers; plus loin, à gauche, Fancien palais, déjà cité, de Tun des derniers capitaines généraux espagnols , et qui s'effondra en partie durant le tremblement de terre de 1812, couvrant le sol de ses ruines.
Nous mimes pied à terre pour aller le visiter, longeant un sentier sablonneux qui passe non loin de la léproserie, grande maison blanche entourée d'arbres.
Le palais espagnol, comprenant un rez-de-chaussée et un étage, était très vaste et remplissait de ses constructions un plateau isolé, se prolongeant jusqu'au pied de la chaîne de TAvila. Ses murailles lézardées sont encore assez entières pour qu*on puisse se rendre compte de ses dispositions intérieures. Une végétation épaisse Tenvahit de toutes parts et Tenserre de ses guirlandes fleuries. Devant le portail principal de l'édifice s'ouvraient des jardins, disposés en terrasses successives jusqu'au fond de la vallée.
On y jouit d'une vue admirable. Dans une brume légère, à l'horizon, se présentent les blanches maisons de Caracas, baignées de soleil; puis un gigantesque rempart de montagnes, variées de couleurs, aux lignes ondulées, aux crêtes imposantes. De grands espaces couverts d'une herbe jaunie y alternent avec les masses sombres d'immenses forêts. Un ciel pur, d'un bleu
intense, encadre ce tableau harmonieux, qu'il est presque aussi difficile de décrire que de peindre.
Nous redescendons lentement et presque à regret» de ce splendide observatoire , et nous remontons en voiture. Nous voici bientôt à Chacaito, petit hameau presque exclusivement habité par des nègres. A quel-* que distance de là se trouve Chacao, grand village, où plusieurs familles de Caracas possèdent des maisons de campagne. Une longue rue, assez sale, mal pavée, où passent et repassent des poules , des chiens galeux et des ânes chargés de marchandises, en forme la principale artère. Dans chaque cvadra se présente une pulr feria, sorte de boutique à tout usage, où Ton vend des fruits, du tabac, de Teau-de-vie, du fromage, descordesi ou carton , des outils et bien d'autres choses encore. C^est là que se rencontrent toutes les négresses des environs, et que se répètent les nouvelles du jour.
Entre Chacao et le village suivant, Savana Grande, lious côtoyons une nouvelle plantation de café , dont ies hucares étendent leurs rameaux touffus au-dessus delà route, qu'ils plongent dans Tombre. Vers le milieu de cette plantation , sur une colline dont le pied est "aigné par le Guayre, s'élève un péristyle à colonnes, * ftemi écroulé , et quelques pans de murs , percés de ïenfttres en ogive. On y remarque aussi une tourelle et deux chambres encore habitables, occupées par une femille de noirs. Ces débris faisaient partie autrefois 4' un petit château où séjournait de Humboldt, et dont la situation convenait parfaitement aux études astronomiques. Vis-à-vis des ruines, de l'autre côté du Guayre, ^li remarque les hautes cheminées d'une sucrerie, ou
trapiche, et» près de là, une jolie habitation, connue sous le nom de Bello Monte.
Nous voici à Savana Grande, C'est une réunion de maisons de campagne et de villas, entre lesquelles s'abritent, obscures et délabrées, quelques cases de nègres. On y compte une population totale d'environ 700 habitants.
Nous ne faisons qu'y passer. La route vers ce point se rapproche des premiers contreforts de la SiUa, cette splendide et imposante montagne qui domine toute la vallée de Caracas. Elle a 8,840 pieds d'élévation et a été gravie par plusieurs explorateurs, notamment par le voyageur anglais Spence, qui en a laissé une très intéressante description. Elle doit son nom à sa forme bizarre, rappelant les contours d'une selle de cheval, aux proportions gigantesques, s'échancrant sar le ciel bleu. On jouit du haut de la Silla d'un panorama très étendu. Du côlé nord , on voit le port de la Guayra, la mer des Antilles, parsemée d'iles, une longue ligne de côtes bordées d'un étroit filet argenté; du côté sud, plusieurs chaînes de montagnes, disposées en étages, et parmi celles-ci un autre géant des Andes costales, le pic de Naiguata, de 9,430 pieds d'altitude. La température, au sommet de la Silla, est de 10 à 11' centigrades , ce qui fait une différence de plus de la moitié relativement à celle de la plaine.
Continuant notre excursion, nous arrivons en vue de los dos Caminos, qui ne mérite pas même le nom de hameau, puisqu'on n'y trouve que trois cabanes et une pnlperia. Avant d'y entrer, nous remarquons, dans une plantation appartenant à don Lopez de
SOUVENIRS DU VENEZIELA. 125
Ceballos, ancien ministre d*Espagne au Venezuela, deux arbres énormes que de nombreuses générations ont contemplés avant nous, et qui sont encore exubérants de vie. D'après la tradition, Bolivar se reposa jadis à Tombre de leur feuillage épais. Près de là, avec nn doux murmure, coule une source d'eau ferrugineuse qu'on dit excellente. Nous en eussions volontiers goûté, mais notre cocher ne nous en laissa pas le temps. S*enveIoppant dans sa cohijd, il fouetta ses chevaux en nous criant :
— Va a caer un aguacero * /
Le ciel, en effet, jusqu'alors delà plus grande sérénité, se couvrait de nuages menaçants. Nous partîmes au grand trot, et bien nous en prit, car, en atteignant les premières maisons de Petare, une pluie diluvienne s'abattit sur nous, transformant la route en un véritable torrent. Heureusement que nous approchions d'un abri vers lequel nous nous dirigeâmes en toute hâte.
La ville de Petare, pittoresquement groupée sur les flancs d'une colline , à 834 mètres d'altitude, compte 7,000 habitants. On y a jeté un pont sur le Guayre, qui, formé de la réunion des deux rivières, San Pedro et Macarao, coule d'abord au sud de Caracas, se dirige ensuite vers l'est, jusqu'à la petite chaîne des Auyamas, sur laquelle s'élève Petare, la contourne, s'ouvre un passage au travers des rochers, s'échappe dans une autre vallée , où il forme , durant la saison des pluies, une magnifique cascade, et se jette
dans la mer des Antilles, non loin de Rio Chico.
' Il va tomber une averse.
Nous étions attendus à Petare» chez le docteur Bolet^ parent du peintre vénézuélien du même nom. Notre voiture, après avoir suivi lentement une rue tortueuse, à pente assez rapide, s'arrêta devant une grande maison, située près de Tégltse. Un homme déjà âgé, de haute taille, vigoureux et plein de santé, vint nous souhaiter la bienvenue en français : c'était le docteur. Il nous fit entrer dans le patio de sa maison , où nous attendait une première surprise. C^e patio était rempli d'oiseaux de toutes sortes, dont quelques-uns fori rares , qui voletaient et sautillaient partout en parfaite sécurité.
Chacun d'eux avait un nom , ainsi que nous rapprîmes de notre hôte, et, y répondant, venait se percher sur Tépaule du maître. SMls quittaient parfois le patio pour s'en aller au loin , ils y revenaient bientôt d'eux-mêmes. L'un d'eux, cependant, faisait, à Poccasion, de plus longues absences : c'était un turpial, vagabond par tempérament, le coureur de la bande. Au moment où nous entrions , il arrivait à tire-d'aile, après trois jours de courses folles , à travers bois et prairies. Apercevant le docteur, il s'était blotti dans un buisson qui fleurissait au milieu de la cour.
— Chico, ven acd V lui cria M, Bolet d'un ton sévère.
L'ordre fut répété avec plus de force. Le pauvre turpial leva la tête d'un air piteux , ouvrit les ailes et vint se poser sur le doigt de son maître.
— Qu'as-tu fait si longtemps dehors? lui dit celui-ci. N'es-tu pas honteux d'une telle conduite?
^ Petit, viens ici
L*oiseaa gonfla ses plumes d*aii air accablé.
— Allons, va, je te pardonne encore cette fois! Mais qu^on ne recommence plus !
Et le docteur caressa doucement la jolie petite béte, qui, toute joyeuse, exécuta une magnifique roulade pour le remercier.
Quittant le patio et sa curieuse population , nous entrâmes dans un grand salon, servant en même temps de bureau. Là, notre bote nous présenta sa femme, dona Mariquîta , qui nous reçut d^une manière cbarmante. Sa physionomie , animée par de grands yeux noirs et vifs, était ouverte, cordiale et tout à fait sympathique. Elle tenait par la main un petit garçon d'environ six ans, dont les traits, remarquablement intelligents, appelèrent notre attention.
— C* est votre fils? demandâmes-nous au bon docteur.
— Non, répondit-il, c*est un jeune orphelin que j*at recueilli et que j'élève.
Puis, s'adressant à Tenfant :
— Allons, viens saluer ces dames!
— Rafaël Ruez, servidor de usted * , dît le petit garçon d'une voix brève , en portant la main à son chapeau.
—11 sait déjà lire et écrire, observa son protecteur^ tout fier de son pupille. Il comprend même le français!
Puis, appelant Torphelio près de lui, il ouvrit un exemplaire des Évangiles, le passa au petit Rafaël, qui se mit à en lire le texte français très clairement, avec un excellent accent et sans aucune timidité
* Rafaël Raèi, votre serviteur.
128 SOUVEKIRS DU VENEZLELA.
H. et madame Bolet ont admis chez eux plusieurs autres enfants abandonnés par leurs parents. Dona Mariquita les soigne , les habille, comme une véritable mère, et son mari leur fait apprendre un métier, a6n d^assurer plus tard leur avenir. Il serait difficile de citer un plus noble exemple de dévouement et de charité.
On nous servit un bon déjeuner dans une laste chambre donnant sur le patio. Un excellent ^aifcofio de gaUina nous ouvrit Tappétit. La population ailée, qui habitait la cour, prenait un vif intérêt à nos opérations et se montrait en masse au seuil de la porte. Là étaient pêle-mêle des pigeons, des ^u^rr^ guerres, des tourterelles, des turpials, etc., afiairés et Tœil aoguet. En oiseaux bien élevés, ils ne cherchaient pas cependant à entrer dans la chambre, et happaient au passage, se bousculant, se disputant, les miettes qu'on leur jetait de la table. Au dessert, le docteur nous fit goûter du ^ vin d'orange et de Thydromel , fabriqués chez lui. Xous allâmes ensuite voir ses ruches, situées dans le jardin, derrière la maison. Cest lui qui a introduit au Venezuela Tabeille d'Europe. On ne connaissait auparavant dans le pays qu'une petite abeille, dont il existait toutefois plusieurs variétés sans aiguillon ou, tout an moins, à aiguillon rudimentaire. Elles y étaient connues, à cause de cette particularité, sous le dom à'angelitos ^j vivaient sous terre ou dans des troncs d'arbres, et produisaient un miel peu abondant, mais très parfumé. M. Bolet, qui les avait domestiquées, voulut
^ Petits anges.
s'assarer s'il y aurait moyen d'acclimater dans le pays respëce européenne. Il fit donc venir deux essaims de provenance italienne. A peine les nouvelles arrivées furent-elles installées dans son jardin, qu'elles se mirent à faire la chasse aux indigènes, qui furent rapidement expulsées. Les angelitos se réfugièrent dans les forêts, où les autres, s'étant considérablement multipliées, ne tardèrent pas à les suivre. D'après notre hôte, l'issue de la guerre n'est pas douteuse, et les espèces autochtones sont destinées à succomber tôt ou tard devant l'invasion étrangère.
Le temps s'étant un peu éclairci , nous nous hasardâmes à faire une promenade en ville. Sauf son église, Petare ne possède aucun monument et ne se compose que de quelques rues montueuses peu animées, garnies de maisons basses, à fenêtres grillées. Il s'agissait donc d'aller voir l'église. Le sacristain, f un vieux nègre à cheveux blancs, nous en fit les honneui*s. Le pavement de l'édifice était encore jonché de fleurs, une fête religieuse y ayant eu lieu la veille. Là, comme à Caracas, nous revîmes d'étranges figures de saints, accoutrés de la manière la plus grotesque. L'une d'elles nous mit même en gaieté, au grand étonnement du sacristain, qui nous regardait d'un air de reproche. Elle représentait un saint de sa couleur, c'est-à-dire noir comme l'ébène , vêtu d'une petite jupe rouge et d'un justaucorps bleu clair. Il élevait l'une de ses mains au ciel; de l'autre, il se serrait le ventre et semblaitsoufirir mille angoisses. C'était le necplus ultra de la laideur et du ridicule.
Vers cinq heures, on vint nous avertir que tout était
prêt pour le départ. Nous primes congé, bien à regret, de Taimable docteur et de sa digne compagne, et, vers sept heures, nous rentrions à Caracas, enchantés de notre visite.
Quelques jours plus tard, nous parlions, en présence de H. de S***, de Texcursion que nous venons de raconter et de la bonne impression qu^elle nous avait laissée.
— Avez-vous déjà été au VaUe? nous demanda-t-il.
— Non.
«— Eh bien, si vous le permettez, je viendrai demain, et nous déjeunerons en passant à la Palomera, petite auberge tenue par un de mes compatriotes que je tiens à vous faire connaître.
LMnvitation ayant été acceptée, nous nous mimes en route au jour et à Fheure convenus. Nous sortîmes de la ville, en traversant un beau pont de fer jeté sur le Guayre, sous l'administration de Guzman Blanco.
A droite du pont, se présente une superbe allée de palmiers. Ces arbres, au nombre de quarante-quatre, tous fort élevés, se dressent fièrement dans les airs, comme autant de majestueuses colonnes, ornées de leurs chapiteaux. Sur les rives du Guayre, on aperçoit partout des négresses lavant du linge, le battant à toar de bras sur des pierres plates, et fumant des capadareSj mauvais petits cigares valant ciaq centimes. Pour en jouir plus longtemps, elles ont Thabitude démettre la partie allumée du cigare dans leur bouche , et de le retourner, de temps en temps seulement, pour en aspirer une bouffée. Il est difficile de comprendre comment elles exécutent cette manœuvre sans se brâler
le palais ou la langae. Elles seules poarraient Texplic[oer.
Par delà le pont, la route monte légèrement, contournant une colline , des deux côtés de laquelle s'élèvent des maisons de campagne et de petites cabanes, es torchis, nommées dans le ^^^ pajareques , dans lesquelles on a établi des pulperids. L*une d'elles a une enseigne ambitieuse : la Roca Tarpeia. Après ravoir dépassée, la route s'engage dans une gorge étroite, bordée de rochers à pic. Cet endroit porte un nom caractéristique, le Portachuelo, Parfois, aux jours de fête, on tend une corde d'un roc àTautre, au-dessus du chemin, et un Blondin vénézuélien, se promenant dans les airs, y amuse la foule.
On jouit de ce point d*une vue admirable.
Par delà le Portachuelo, vers la gauche, nous remarquâmes un chemin en pente , à l'entrée duquel se trouvait un écriteau, portant ces mots, en lettres jaunes : Hortaliza} venta desemillas^. Nous avions marché rapidement , et nous commencions à sentir un peu de fatigue. Nous interpellâmes H. de S**"*^ :
— Est-ce encore loin?
— Vous y êtes, nous dit-il en souriant.
— Comment! Mais ob est donc la Pahnierat
— Suivez-moi! reprit- il , c'est à deux pas d'ici. Abandonnant la grande route, nous suivîmes le
chemin montueux, indiqué plus haut, et nous arrivâmes bientôt devant une petite maison entourée de flears et protégée contre les ardeurs du soleil par un
' Horticulture ; vente de graines.
higueron, arbre énorme, portant un frait ressemblant à celui du figuier, mais plus petit. Ses feuilles, assez consistantes et d*un beau vert, contiennent un suc laiteux, plus ou moins vénéneux. La maison était garnie, de ce côté, d'une véranda, et, surlesmurailles, se trouvaient des devises, des inscriptions, des strophes versi^ fiées, oeuvres du propriétaire de céans, et se rapportant presque toutes aux joies de la vie champêtre. Une table et un banc se dressaient hospitalièrement sous la véranda. Nous nous y installâmes, et H. de S**^ 8*avançant & Tèatrée de la maison, appela à haute voix :
— Don Agustln !
Nous vîmes paraître un personnage de taille moyenne, très maigre, aux yeux noirs et vifs, au nez long et effilé. Il était en manches de chemise et portait un large panama, qui lui cachait la nuque. Aussitôt qu'il eut aperçu notre guide, il s'avança vers lui en souriant, la main tendue :
— Cuanto tiempo sin venir ^ ? lui dit-il* Puis, nous désignant du geste, il ajouta :
— y estas senoras ? No las conozco ' /
M. de S*** lui dit qui nous étions. Aussitôt il se tourna vers nous, et, nous adressant la parole en français :
— Vous êtes de bonnes marcheuses, reprit-il ; il est rare que les Vénézuéliennes viennent à pied jusquici; elles n^aiment pas à sortir de chez elles. Désirez-vous prendre quelque chose ?
^ Combien de temps saas venir?
* Et ces dames? Je ne les connais pas.
SOUVENIRS DU VEXBZUBLA. 1S3
Nous lui demandâmes du café. Il nous quitta un instant, et, durant son absence, M. de S*** nous raconta son histoire.
— C'est on singulier original, obsefva-t-il; mais, an demeurant, un homme assex habile. Né en Espagne, il fit ses études dans un séminaire et entra dans les ordres. Peu satisfait deTétat ecclésiastique, il rejoignit, un beau jour, une troupe de carlistes, s'enrôla parmi eax, et, après quelques vaillants combats, parvint au grade de colonel. Après la ruine de ia cause qu*il avait embrassée, il quitta son pays, passa en France et s'embarqua à Bordeaux pour le Venexuela. Arrivé idp Tancien prêtre, le hardi partisan, loua la petite maison que vous voyez, et se fit jardinier. Il vend des fleurs, des fruits, des légumes, sert.à boire et loue quelques chambres garnies faisant partie d^un pavillon construit dans son jardin. Il est poète à ses heures et n'a pas encore entièrement oublié son latin.
Son retour mit fin à notre conversation. Don Agustin s assit à côté de nous et se mit à causer familièrement, comme s'il se fût trouvé avec d'anciennes connaissances.
— Ne retournerez-vous pas en Espagne? lui demandâmes-nous.
— J'en avais d'abord l'intention; mais le président m'a engagé à rester ici, répondit-il en se rengorgeant.
— Cependant, vous devez désirer revoir votre pays?
— Oui , sans doute. Mais tout y est si changé ! Si le roi rentrait, je ne dis pas! Alors, tout vieux que je sais, j'irais là-bas pour assister à son triomphe !
Et, tout en parlant, il jouait de ses doigts osseux une marche militaire sur la table.
— Voulez- VOUS voir mon jardin? reprit -il après un moment de silence.
— Avec grand plaisir.
Le jardin s'élevait sur une colline derrière Thabitation. Il fallait donc pour s*y rendre traverser celle-ci. Nous passâmes par le salon de notre hôte. C'était une petite chambre sombre , meublée d'une vieille table, de quelques chaises, de deux armoires remplies de vins et de liqueurs » et d'un hamac suspendu dans un coin. Sur le mur, en face de la porte d'entrée, s'étalait une énorme pancarte , montée comme une carte géographique, sur laquelle était tracé , de pied en cap, le portrait du général Guzman Blanco , illuminé des plus vives couleurs.
En sortant du salon , on se trouvait dans une galerie et à rentrée du jardin. Celui-ci était riant et rempli de fleurs.
Il ne nous restait plus qu'à prendre congé de don Agustin, qui, au demeurant, est un fort aimable homiDe. Suivant l'allée par laquelle nous étions venus, nous regagnâmes donc la grande route.
A peu de distance de la Palomera, de l'autre côtéda chemin, se présente un établissement de bains inauguré récemment. Plus bas, et vers la droite, daos le fond d^une vallée, on a établi un vaste cimetière. Il est séparé de la ville par une chaîne de montagnes aux versants incultes.
Ce champ de repos est d'une morne tristesse. Sa situation isolée, les remparts naturels qui l'entourent ajoutent à cette impression. On n'y remarque auc'nnB tombe d'aspect architectural ou artistique. Les cercueils
ij
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y sont mis ea terre , comme en Europe . Ce système d'inhumation est nouveau parmi les Vénézuéliens» qui plaçaient autrefois leurs morts dans des niches ménagées de distance en distance dans des massifs de maçonnerie.
Il existait naguère dans le pays une coutume étrange, qui n*est pas entièrement abandonnée. Lorsqu'un malade se meurt, et que son agonie commence, son plus intime ami prend place à son chevet, debout » et un cierge à la main. Là, immobile, il veille sur le mourant. A peine celui- ei a-t-il exhalé le dernier soufQe, qu'on éteint le cierge, dont la flamme vacillante symbolisait sans doute, dans la pensée des premiers colons, la vie humaine, prête à disparaître, et rentrant dans la nuit et le mystère.
Les cérémonies funèbres n'offrent ici rien de particulier. A Caracas, comme en Europe, de somptueux corbillards reçoivent le corps à la maison mortuaire, le transportent à Téglise, et de là au cimetière, accompagnés d'une file de voitures mises à la disposition des parents et des amis du défunt. La manie des discours et des panégyriques y est néanmoins poussée à Texcès. n n'est pas rare d'y voir un père, un mari, un frère, épancher publiquement sa douleur en fleurs de rhétorique beaucoup trop soignées, et que les journaux locaux publient le lendemain dans leur partie littéraire. Le silence devant une tombe entr'ouverte serait peutêtre moins éloquent , mais, à coup sur, plus convenable et plus digne.
Dans la capitale vénézuélienne, ces préoccupations théâtrales, s'entremêlant aux sentiments de deuil, enlè-
vent toute solennité à la célébration du jour des Morts. On voit s*y reproduire, à cette occasion, les scènes animées qui caractérisent la semaine sainte. Les jeunes filles se revêtent de leur plus belle robe noire, de leurs gracieuses mantilles de. dentelles, et s*en vont, toutes parées, visiter les églises. Les jeunes gens les attendent, groupés au portail. De là on se dirige vers les cimetières, encombrés de monde. Sans doute, on y rencontre parci par-là quelque figure voilée, agenouillée sur le marbre; on y voit des flambeaux et des couronnes fraîches pieusement déposés sur les tombes; mais, pour la plupart des assistants, c*est un but de promenade, un lieu de réunion où Ton échange des causeries et les propos du jour. La vraie douleur n'y a que faire, car elle n*y trouve ni la solitude, ni le recueillement.
Notre excursion à la Palomera et au cimetière ne nous ayant pas trop fatigués , non» nous remimes en marche, afin d^aller au Valle. Deux chemins y conduisent : Tun, escaladant les montagnes , rocailleux, aride, à pentes extrêmement rapides, traversant un hameau appelé el Rincou; Tautre, plus large, plat, facile, entrecoupant des plantations de sucre et de maïs, et bordé des deux côtés d^une haie de urape negro (Bauhinia ou Pauletia multincroia), arbuste épineux, aux feuilles d'un beau vert. Nous primes cette dernière voie, et, après une demi-heure de marche, nous parvînmes à un nouveau défilé , plus petit que celui da PortachuelOj livrant passage vers une troisième vallée, relativement large, et rejoignant celle du Chacao au delà de Savana-Grande.
SOUVEIMIRS DU VENEZUELA. 131
Un joli coars d*eau, tribataire du Guayre, s*y déroule, glissant entre des rives bordées de cannes sauvages» dont les panaches emplumés s*inclinent au vent. On rappelle le Tuy^ et ies districts qu'il arrose sont remarquables par leur fertilité.
Le village du VattCj où nous fîmes bientôt notre entrée, n'a rien de pittoresque. Il est assez grand et possède une église, quelques rues mal pavées et plusieurs maisons de commerce achalandées parla clientèle rurale, véritables bazars, aux étalages les plus variés. Il y fait très sain, et plusieurs familles de Caracas vont y demeurer durant les mois d'été. Les collines qui s'élèvent autour du village sont basses, stériles et sans autre végétation que quelques cactus aux raquettes épineuses. Sur l'observation de notre gnide, que nous trouverions plus loin des sites plus intéressants, nous résolûmes de dépasser le Voile j et bien nous en prit, car, après une heure de marche, nous nous trouvâmes dans un endroit charmant appelé Turmerlto.
Qu'on se figure une vieille maison , aux murailles craquelées, fendillées, surmontée d'un toit de bambou, à demi cachée sous de grands massifs d'arbres; au bas, la rivière, claire, limpide, s'écoulant avec un doux murmure. Fatigués comme nous l'étions, une halte nous y semblait délicieuse. Une vieille négresse nous accueillit en nous souhaitant la bienvenue. Elle nous apprit que nous étions dans une posada, très fréquentée par les arriéras arrivant des districts du Tuy et se rendant à Caracas. Nous lui demandâmes quelques rafraîchissements pour calmer la soif brûlante que notre marche avait fait naître. La bonne vieille
138 SOUVENiaS DU VENEZUELA.
coarat noas préparer un guarapo ' à sa façon, fait aYec de Vaguardiente*^ Aupapelon' et de Teau, d*un goût si étrange, qa'il nous fut impossible d*y toucber. Notre hôtesse ne comprenait rien à nos répugnances.
— Jésus ^ ninasi s'écriait-elle, como no le gusta el guarapo f Una cosa tan buena^I
Et elle joignait les deux mains en témoignant sa sar* prise.
Son étonnement devint de la stupéfaction lorsqu'elle nous vit décrocher une totuma * suspendue au mor, aller à la rivière et nous y désaltérer, avec délices, de son eau cristalline. Une telle dépravation dépassait toutes ses prévisions.
Au moment ob nous nous remettions en marche pour rentrer à Caracas, elle murmura entre ses dents :
— Caramba 1 Un guarapo tanfino • /
^ Mot emplpyé poor une boisson quelconque.
3 Eau-de-vie.
' Sucre brun.
^ Jésus, enfants! Gomment n'aimez-vous pas le guarapo? une si bonne cbose! ^ Calebasse.
^ Caramba I (juron familier au peuple) un si bon guarapo !