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CHAPITRE XIII

Départ pour Maeuto. •— Le chemin do fer de la Guayra. — Ei Rincon. — De la Gaayra à Macuto. — La plage. — Les bains. — L*aiameda. — Garaballeda. — Naiguata. — Le mulAlre Platon. — Départ pour Puerto GibcIIo. .

Après un séjour de deui ans à Caracas , nous nous décidâmes, en 1880, à reprendre noire vie de voyages et à visiter quelques points du littoral vénézuélien , ainsi que certains districts de Tintérieur du pays renommés pour leurs sites pittoresques et leur remarquable ferliiité.

Le 11 décembre, nous montâmes dans une lourde voiture de voyage, et nous reprimes la route de la Guayra, que nous avons déjà décrite précédemment.

En plusieurs endroits, son aspect n'était plus le même. Une nuée de travailleurs s'y était mis à Tœuvre, nivelant le sol, creusant la montagne , remplissant les vallées d'énormes ébonlis, entamant' le roc qui cédait sons le pic ou volait en éclats au bruit des explosions de la poudre. On traçait une voie aux trains à vapeur qui doivent bientôt circuler entre la Guayra et Caracas.

Ces travaux, prolongés parmi les replis tortueux des Andes, présentent des difficultés considérables.

En effet, il ne s*agit pas seulement de faire passer le railway dans un dédale de hautes montagnes et de j graduer ses pentes depuis sa première gare, presque : au niveau de la mer, jusqu'à une altitude de neuf cent l vingt-deux mètres, mais aussi de le préserver des éro- j sions formidables occasionnées par les eaux dans ces régions alpestres durant la saison des pluies. Il a falla l'énergique intervention du général Guzman Blanco et Tesprit d*entreprise d'une compagnie anglaise, formée sous ses auspices, pour triompher des obstacles inhérents à rétablissement de cette ligne destinée à activer puissamment les relations commerciales du Venezuela.

Le chemin de fer en construction, qu^on espère inaugurer en 1883, a son point de départ au Rincon^ petit village situé à peu de distance de Maîquetia, près de la Guayra, et aboutira, comme nous le disions plos 1. haut, à Caracas. Il monopolisera les transports, si difficilement exécutés aujourd'hui à dos de bêtes de somme ou en charrettes à bœufs, entre le principal port d'arrivée de la République et la capitale. C*est une œnvre de civilisation et de progrès d'autant plus louable qu*elle est presque unique dans l'Amérique centrale.

La Guayra, où nous arrivâmes à onze heures da matin, ne nous parut ni plus gaie, ni plus animée que lors de notre première visite. Nous déjeunâmes à Fhôtel DelfinOj puis tandis que Ton changeait nos chevaux, nous fîmes une promenade en ville. L'église de San Juan de Dios étant ouverte, nous y entrâmes. Elle n'offre rien de remarquable. Toutes les églises vénézuéliennes se ressemblent; partout les mêmes

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peintares fantastiques, les mêmes figares grotesquement accoutrées.

La chaleur était suffocante , et nous fûmes heureux de remonter en voiture vers quatre heures de Taprèsmidi , nous rendant à Macuto, jolie station balnéaire vénézuélienne. La route qui y conduit , large , bien entretenue, bordée de hauts cocotiers, est charmante. D'un côté , la mer, d'un bleu d*azur; de l'autre , la ligne imposante des montagnes aux étages verdoyants, aux puissants contre-forts se profilant sur un ciel éclatant, anx reflets métalliques. De temps en temps, dans on épais massif d'arbres , surgit une petite maison de campagne avec la véranda couronnée de jasmins ou de roses. Ces habitations rurales sont assez rares au Venezuela. Les terrains les mieux sitvés aux environji d'une ville, dans les localités les plus saines et les plus agréables, restent incultes. Une société immobilière pourrait les acquérir à bon marché , et , faisant venir d'Europe des chalets de bois ou de fer tout préparés, installerait ceux-ci sans trop de frais. Lescbalets, garnis de meubles fort simples en bois contourné et de quelques nattes de jonc, seraient loués immédiatement par les familles créoles. Une telle entreprise, conduite avec habileté, rapporterait, nous n'en doutons pas, de beaux bénéfices.

Revenons à notre point de départ, la route de la Guayra à Macuto. A mi-chemin de ce dernier village, elle passe entre des pans de mur à demi écroulés, parmi lesquels gisent deux vieux canons rongés de rouille et à demi enfouis dans le sable. L!i s'élevait jadis un fort espagnol, démantelé durant la guerre de

rindépeudance par les compagnons de Bolivar. Les bouches de fer qui tonnaient jadis à la voix des conquérants sont aujourd'hui mnettes. Une population nouvelle, composée en grande partie des vaincus d'autrefois, a remplacé les hommes de cape et d'épée du seizième et du dix-septième siècle. Elle célèbre, non plus leurs exploits, mais ceux des caciques qui les ont combattus et qu*ils traînaient, chargés de chaînes, sur des bûchers fumants. Les uns n'ont laissé derrière eux que des ruines; du sang des autres a surgi un peuple qui reprend lentement sa marche ascendante, et ses aspirations vers la civilisation et le progrès.

Macuto n*est guère à plus de trois milles de la Guayra. Nous constatons cependant, en y arrivant, combien sa température est plus agréable que celle de la ville voisine. On s'y sent sous Tinfluence de la brise marine, et Ton y respire plus librement. C'est un village calme et paisible, faisant £Eice à l'Océan, sur le rivage duquel se balancent de grands cocotiers courbés sous l'eflbrt du vent, agitant dans les airs leur feuillage échevelé, à la base duquel pendent de grosses noix vertes. Des bancs plantés dans le sable de distance en distance sur la plage sont à la disposition des promeneurs, qui ont devant eux une baie circulaire où bleuissent les flots frangés d^argent de la mer des Antilles.

Parallèlement à la ligne des cocotiers, de l'autre côté de la route, s'allonge une rangée de maisons basses, sans étages, qu'intersectent quelques petites rues fort courtes, car Macuto n'occupe qu'une langue «le terre limitée, d'un côté, par la baie, et, de l'autre,

des requins qui font de fréquentes excarsions jusque dans la baie.

Un jardin public , ou alameda, fait face à rétablissement dont il vient d*étre question. Il est planté de grands arbres de diverses essences , et Ton y a dessiné de jolis parterres de fleurs. Nous nous y engageons, et nous arrivons bientôt devant une belle habitation , composée de deux larges pavillons reliés entre eux par diverses galeries. Cette villa, ombragée de magnifiques manguiers chargés de fruits , appartient au général Guzman Blanco^ auquel le village de Macuto doit tous les embellissements qui y attirent chaque année de nombreux visiteurs.

A rentrée de la villa, surveillant une escouade d'ouvriers terrassiers occupés à des nivellements dans Valameda, se trouvait un conducteur de travaux au teint brun, aux yeux vifs; il fumait une cigarette, le képi sur Toreille et la canne à la main. Nous nous approchâmes de lui pour lui demander si Ton avait découvert, à la suite des excavations considérables faites sur divers pointsàMacuto,quelquesanliquités indiennes, tf Comment donc! répliqua-t-il avec volubilité, hier encore, au pied de la montagne , sous un amoncellement de sable et de cailloux provenant d'un an* cien éboulement, nous avons exhumé le squelette d'un Indien tenant encore à la bouche la pipe qu'il fumait au moment où il fut brusquement enseveli. Le squelette est perdu, mais, si vous le désirez, de* main je vous ferai voir la pipe! »

Nous accueillîmes cette réponse en riant, et Tinconoa fit chorus.

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a Voas allez aux bains de rivière? reprit-il, redevena sérieux.

— Où sont-ils?

— Là-bas, au bout de Valameda. Il y a deux établissements, dont l'un, divisé en deux sections, est public; on s'y baigne gratis. Ln peu plus loin , vous verrez one petite maison blanche où Ton achète pour vingtcinq centimes des billets de bains qu^on délivre à rentrée du second établissement, réservé aux gens qui payent. La famille du président, durant son séjour à Macuto, y va tous les matins, v

Ainsi renseignés, nous appuyâmes vers la droite, et nous nous trouvâmes bientôt sur les bords d'une jolie rivière aux eaux cristallines, roulant bruyamment sur un lit pierreux. Une foule de négresses blanchisseuses y battaient du linge en bavardant à qui mieux mieux. Remontant le cours de Teau , nous arrivâmes d^abord aux bassins populaires, qui nous parurent bien aménagés, puis à la maison blanche, où nous prîmes nos billets pour entrer dans la seconde maison de bains. Celle-ci , bâtie sur une hauteur, est élégante et de bon goât. Elle est partagée en deux départements, celui des hommes et celui des femmes, et contient en outre des cabines particulières. L*eau qui les traverse, fournie par la petite rivière dont nous avions longé les l^rds, est d'une limpidité rare et se renouvelle sans cesse. Sa profondeur est suffisante pour permettre de nager facilement. Quant aux cabines spéciales , elles contiennent un banc, des portemanteaux, un miroir et nn large bain à ciel ouvert, ombragé par les rameaux de quelques grands arbres croissant tout autour de

rétablissement. On y jouit d'un confort délicieux, appréciable surtout sous les tropiques, où les fréquentes ablutions sont une des nécessités de Texistence.

En rentrant à IsLjfOsada^ nous la trouvâmes presque déserte. Nous campâmes, tant bien que mal, dans noire petite chambre, où nous passâmes, contrairement à notre attente, une assez bonne nuit.

Le lendemain , de bonne heure , nous étions sur pied, interrogeant notre hôte sur les excursions à faire aux environs du village.

Il nous regardait d'un air embarrassé , roulant de gros yeux et se grattant la tète. Évidemment il avait peine à comprendre ce besoin de locomotion et de grand air de notre part , alors que nous pouvions passer une journée à rien faire, assis sur un banc au pied des cocotiers, regardant rouler les vagues déferlant sur le rivage.

tt II y a, non loin d*ici, le village de Naiguatà, nous dit-il enfin; vous pourriez y aller en quelques heures, et revenir ensuite dîner chez Platon.

— Qui est Platon ?

— Un mulâtre, fameux cuisinier, qui demeure près d'ici. Il n'a pas son pareil dans toute la République.

— Soit, nous irons à Naiguatà, et nous dînerons chez Platon, d

Les noms retentissants sont très-fréquents parmi les nègres. Aux États-Unis, les Georges Washington, les Clay, les Jefferson abondent; au Venezuela, les Bolivar, les Thémistocle, les Aniiibal , les Bélisaire et les Aristide courent les rues. A la Martinique, la manie noire prend une autre forme : on donne aux négrii-

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Ions des noms de navires, ceux des plus gros sfeamers de la Compagnie transatlantique. La race africaine est ainsi faite : elle aime les panaches et les galons, même dans la servitude.

Peu de temps après notre conférence avec notre hôte, des petits ânes sellés et bridés nous attendaient devant la porte de X^posada, branlant la tête» secouant leurs longues oreilles , ruant contre les mouches et prenant leur mal en patience.

V'Arre hurro! n hurlèrent enfin nos guides en brandissant leurs fouets.

Un temps de galop précédant un petit trop saccadé et régalier s^eusuivit : nous étions en route, tournant le dos à Macuto et suivant la côte. A Textrémité du village, des cris perçants partant de la fenêtre d'une pelite maison nous accueillirent au passage :

« Quién pasa, Lorito ? El Rey que va para su casa. Cotre! corre * / »

C'était un perroquet vert des Amazones, qui saluait ainsi d*un vieux refrain révolutionnaire notre tumultueuse cavalcade.

Devant nous s'étendait un chemin étroit , sablonneux, bordé, d*un côté, de massifs de raisiniers (cocoloba uvifera) aux larges feuilles, aux branches tortueuses, et, de Tautre, par de magnifiques manguiers. 1^8 bords de la mer, qu'on apercevait entre les arbres, étaient couverts d'une quantité de galets; les coquillages et les algues y étaient rares. Les vagues écumaient, jaillissaient entre les pierres avec un bruit

'Qui passé, Lorito? Le roi qui s*cn ra chez lui. Cours! cours!

retentissant. Quelques pélicans noirs à grande envergure volaient paresseusement au-dessus de la plaine liquide, sur la surface de laquelle ils faisaient de temps en temps de brusques plongeons.

Nou^ avions à peine le temps d'examiner le paysage, dans les parties boisées duquel s'élevait de dislance en distance la couronne gracieuse d'un élégant palmier.

tt Arre hurro! » répétaient nos guides courant à tontes jambes derrière nos montures, et nous passions, soulevant des nuages de poussière et fouettés au passage par les buissons voisins. Heureusement que ce n'était qu'un premier élan , et que Tindolence créole devait bientôt reprendre ses droits.

Nous passâmes à côté d*une ancienne hacienda où l'on fabrique un peu d'eau-de-vie de canne, puis devant un hameau qu'on appelle Caraballeda, et dont le nom mérite d'être conservé. C'est là en effet, d'après la tradition , que les Espagnols débarquèrent pour la première fois à leur apparition sur la côte.

Nos ânes trottaient, le soleil nous aveuglait, nos vêtements poudreux changeaient de couleur, et la promenade commençait à nous sembler longue , lorsque nous aperçûmes sur un talus assez aride un groupe de maisons en adobe, de pauvre apparence, aux toils recouverts de feuilles de palmier : nous étions à A^aiguatà.

Nous suivîmes la même route au retour, faisant de temps en temps une station au bord de la mer poai' suivre de loin les voiles blanches cinglant rapidement, gracieuses et légères, dans un horizon d'azur. £» rentrant à Macuto, un édifice des plus modestes et de

çonstraction singulière attira notre attention. Cétaît Téglise du village , portant ses denx cloches à hauteur d*boinme, dans une niche ménagée dans la muraille. Un tonneau rempli de terre, où croissait un oranger, en ornait Tentrée. Rien déplus simple, de plus propre et de plus naïf!

Noos désirions &ire, le plus tôt possible, la connaissance de Tillustre Platon et de sa cuisine.

On nous conduisit devant une maison assez grande , passablement délabrée , aux fenêtres garnies de gros barreaux de bois peints en vert. Nous volet bientôt dans une cour intérieure où nous apercevons, sous une galerie couverte , une grande table garnie d*une belle nappe blanche sur laquelle se dressaient quelques serviettes savamment pliées. Un mulâtre à grosse tète crépue, aux mâchoires énormes, un vrai cyclope, tournait complaisamment autour de la table, meltant la dernière main à sa disposition. Il avait un torse d'athlète et des jambes de satyre : c'était Platon , la perle des cuisiniers vénézuéliens.

Il nous salua d'un grognement sourd , et tout en marmottant des sons incompréhensibles , s'en alla vers l'intérieur de Thabitation. Deux minutes plus tard, nous étions en présence d'un repas exquis parfaitement servi par un alerte négrillon aux yeux vifs et brillants.

Nous faisions honneur au festin, lorsque des coups sonrds suivis de cris perçants parvinrent à nos oreilles. Nous courûmes au fond de la cour, croyant à quelque accident. Là, nous trouvâmes Platon assis sur une chaise basse, tenant sur ses genoux un marmiton qu'il

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frappait à tour de bras. Son visage était impassible, comme s*il accomplissait un sacerdoce.

a Que faites-vous? m'écriai-je, saisie de pitié.

— Rien, madame, répliqua-t-il tranquillement, je lui enseigne à faire la cuisine. »

Deux jours après, un messager se présentait devant nous, venant de la Guayra. On nous annonçait qae le Saint-Simon de la ligne transatlantique venait d*en(rer en rade. Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de départ, et quelques heures plus tard, nous nous embarquions à la Guayra , en destination de Paerto- Cabello.

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