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CHAPITRE XIV

Poerto-CSabello. — - Aspect de la ville. — Hôtel de Santander. — Le climat — Quelques mots d^histoire. — La CalU delComercio. — L'Iodien Tiburcio. — Le port. — Valameda. — Le bal do clob. — La ralse vénésuélienne. — Visite au Castilio Liher^ lador.

Le lendemain, à quatre heures du matin» nous étions en vue de Puerto-Cabello, qui peut être considéré comme Tentrepôt principal des produits vénézuéliens destinés à Texportation. Six lignes différentes de paquebots venant de Saint-Nazaire, de Bordeaux, de Marseille, de Hambourg, du Havre, de Liverpool, y font escale, à intervalles réguliers.

Le port a la forme d*un fer à cheval très-allongé. Son entrée est défendue par une ancienne citadelle espagnole, le fort Saint-Philippe, connu aujourd'hui sous le nom de Castilio Libertador. Ce massif de remparts et de bastions s*élève à gauche de lapasse. Du côté opposé se présente un petit établissement de bains, séparé par un large quai d*une alameda ou promenade publique ; puis, la ville entière, pittoresquement groupée et entourée de montagnes imposantes, parmi lesquelles surgissent les hauts sommets des monts Hilaria, dont

quelques-uns ont plus de cinq cents pieds d'altitude. Au delà des parties habitées, à droite et à gauche, s'étendent dévastes lagunes, remplies d'eau saumâtre, entrecoupée d*îlots, couverts de palétuviers, aux racines desquels s'attachent d'innombrables coquillages.

Le nom de Puerto-Cabello se ressent un peu de Tcxagération castillane. Il lui aurait été donné parce que son port est si calme et si sûr, qu'un cahello, ou cheveu, suffirait pour y retenir un navire, en toute saison. Quoi qu'il en soit, il est juste de reconnaître que c'est Tun des meilleurs ancrages de la mer des Antilles.

Le Saint-Simon se rangea le long des quais vers neuf heures du matin, et il nous fut permis de débarquer. Une foule de nègres étaient là, criant, vociférant, tendant leurs mains vers nos bagages, et s'offrant à nous servir de guides. Nous ne pâmes nous en débarrasser qu'en retenant une voiture qui arrivait en ce moment. On y chargea rapidement nos malles, et la lourde machine s'ébranla au son des grelots, dans la direction de l*hôtel Santander, où Ton nous avait recommandé de descendre.

Tout, en roulant, nous regardions avec curiosité autour de nous, non sans un peu de désappointement. La ville, vue de la mer, nous avait semblé riante, propre et même jolie, avec ses tours blanches, ses amas de verdure, et ses laçades ensoleillées. Vue à^ plus près, nous la trouvions]^ mal entretenue, pous' siéreuse, irrégulièrement bâtie. Ses rues étaient étroites, ses maisons basses et mal aérées. Nous n*eumes guère

le temps, cependant, de nous commnniquer nos réflexions à ce sujet, car en dix minutes nous arrivâmes à destination.

L*hôtel Santander est situé sur une petite place triangulaire, au milieu de laquelle se trouve un espace ombragé par quelques amandiers.

On nous installa dans une vaste chambre, au premier étage de rétablissement, ayant pour tout plafond un toit de bambous, tapissé de toiles d*araignée. Une mince cloison de bois la séparait d'une pièce voisine, d*ob Ton pouvait entendre tout ce qui se passait chez nous, et réciproquement La vie privée, dans le Midi, a d'ailleurs peu de mystères. Les fenêtres bien closes, les rideaux épais, les draperies étofifées y sont inconnus. On y vit tout en dehors, et non sans cause : il fait si chaud !

Le mobilier de notre logis temporaire était des plus simples. Deux cadres ou lits de camp, c'est-à-dire deux toiles tendues sur des supports en forme de pliant, sans paillasses ni matelas, une grande table, deux fauteuils à bascule et un lavabo en constituaient toute la richesse. On mit à notre service un Indien venu de rintérieur, nommé Tibnrcio, qui entra immédiatement en fonction. Tandis qu'il rangeait toutes choses, nous nous réfugiâmes sur un petit balcon, ayant vue sur la place.

A gauche de l'hôtel s'allonge une rue étroite, par delà laquelle on aperçoit la campagne et les monts Hilaria, dont la ligne superbe est coupée par trois pics d*une grande élévation. Vis-à-vis de Thôtel, se dresse un vaste bâtiment, sans aucune architecture,

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dont rinkérieur sert de marché, et où s'alignent de misérables pulpericLS, fréquentées par une population déguenillée. De temps en temps, quelques ânes portant deux tonneaux en guise de bât, aux couleurs françaises ou vénézuéliennes, derrière lesquels se prélasse un indigène, pantalon retroussé et jambes nues, traversent la place. C'est ainsi que s'opère au Venezuela, de maison en maison, le transport du pain. Les couleurs nationales, peintes sur les tonneaux, servent de marques de fabrique aux boulangeries locales, dont plusieurs sont dirigées par des étrangers.

L'ardeur du soleil nous obligea bientôt à quitter notre observatoire. On nous servit à déjeuner vers midi, et nous eussions désiré sortir immédiatement après, mais force nous fut de remettre notre promenade à plus tard. Le climat de Puerto-Cabello, sans être malsain, est tout à fait tropical. Aussi vers le milieu du jour, les rues y sont-elles abandonnées, ou à peu près, aux chiens errants ou à quelques pourceaux aflamés, qui se vautrent dans des tas de poussière. Ce n'est guère que vers cinq heures du soir que la cité secoue sa torpeur, se ranime, se repeuple, dans tous les endroits où il y a un peu d'ombre et de fraîcheur.

Puerto-Cabello, dont la population est aujourd'hui de huit mille habitants, fut fondée par les Espagnols au commencement du dix-huitième siècle, mais no prit quelque importance que vers Tannée 1736, époque à laquelle la Compagnie de Guipuzcoa y établit ses comptoirs.

Cette célèbre association, sortie du régime colonial, jouissait au Venezuela de privilèges commerciaux

exclosifs. Tout en appauvrissant le pays, livré à ses tyrannîques exactions, elle faisait la fortune de la cité nouvelle qui contenait ses entrepôts. Dépouillée de ses droits, elle entraîna celle-ci dans sa ruine. La popula* tion de Puerto-Cabello, de cinq mille âmes au commencement du dix-huitième siècle, en était réduite à deux mille quelques années après la dissolution de la Compagnie. Sa situation 8*aggrava encore durant la guerre de Findépendance, époqae à laquelle elle fut le théâtre de luttes sanglantes. Ce fut là que Bolivar, encore jeune et inconnu, fut fait prisonnier par les Espagnols, après une vigoureuse défense du fort Saint- PlûUppe, assiégé par des forces supérieures. Ce fut là aussi que les Espagnols se maintinrent le plus longtemps et résistèrent avec le plus d'énergie aux efforts désespérés des créoles.

De 1801 à 1826, la ville se trouvait partagée par un bras de mer en deux sections distinctes. La première, plus rapprochée de la rade et de la forteresse, était habitée par les fonctionnaires du gouvernement, les ofBciers et soldats de la garnison, et contenait les bureaux des diverses administrations publiques; la seconde, située au sud vers les monts Hilaria, était <Mx^upée par les familles indigènes et les négociants espagnols établis dans le pays.

Ces lignes de démarcation n'existent plus aujourd'hui. Le bras de mer qui les formait a été comblé; la ^^é a pris dePextension, est plus régulièrement bâtie, plus saine, mieux entretenue qu'autrefois. Son commerce acquiert chaque jour plus d'importance, et en 1880, la valeur des marchandises exportées atteignait

un chiffre de seize millions de francs. La ligne des quais, en ce moment, n*est pas suffisamment étendue. Deux ou trois gros steamers arrivant à la fois peuvent à peine y opérer simultanément le déchargement de leur cargaison. On travaille néanmoins à leur préparer des facilités nouvelles, par des draguages qui permettront de multiplier les points de débarquement. Ces améliorations réalisées, Puerto-Cabello pourra être considéré, sans contredit, comme Tun des meilleurs ports de la mer des Antilles.

La Calle del ComerctOj entièrement consacrée aax affaires, constitue la rue principale de la ville. Là se trouvent réunies les plus grandes maisons de négoce, les principaux magasins, les établissements les plus achalandés en tous genres. Les écussons et les mâts des consulats étrangers lui donnent un air de fête, en même temps qu'un aspect très-original.

Après une assez longue sieste, vers cinq heures de l'après-midi, nous nous préparâmes à sortir, malgré les protestations de notre nouveau serviteur, Tibarcio, qui tenait à nous servir à diner avant notre départ. C'était un type que ce Tiburcio! Petit, maigre, le visage allongé, le teint olivâtre, Texpression morose, il était d*une telle paresse, que chaque mouvement lai arrachait un soupir douloureux, ce qui ne Tempêchait pas de faire convenablement son service. Le comble de la béatitude, selon ses conceptions, était de s'étendre sur un banc, la tète à Tombre et les pieds au soleil, et d'y rester des heures entières, entre la veille et le sommeil. Il ne sortait de son apathie que lorsqu'on lai offrait un cigare, ce qui lui arrachait des exclamations

de joie. II était radieux, transfigoré, et faisait durer ses jouissaDces tout le jour, fumant discrètement, laissant éteindre le précieux cigare pour ne pas l'époiser trop vile, le rallumant ensuite pour en aspirer de nouveau quelques bouffées, et continuant ce manège aussi longtemps que possible. Il avait toujours sur lui une provision de capadares, mais n*y recourait qu'en temps de disette.

— Tabacos malucos, disait-il, en leur faisant là grimace.

Nous sortîmes donc malgré les observations de Tiburcio, en lui enjoignant de commander le dîner pour sept heures. Il ne faut guère de temps pour parcourir Puerto-Cabcllo ; aussi eûmes-nous bientôt visité la ville. Deux ou (rois jolis squares plantés d'arbres égayent la monotone uniformité de ses rues composées de maisons blanches, généralement assez basses, et sur lesquelles le soleil darde ses rayons brûlants.

L'église collégiale, surmontée d'un clocher de bois, ne présente rien de remarquable ; un théâtre en construction occupe rextrémilé de la rue du Commerce. Le seul endroit où règne un peu d'animation est le port, avec ses quais encombrés de marchandises, ses gracieuses goélettes amarrées au rivage, et de temps «n temps Tenlrée ou la sortie d'un grand navire, à la carène élevée, aux puissantes machines, à la cheminée noire et fumante.

VAlameda, ou promenade publique, est située non loin des quais. De beaux arbres, parmi lesquels nous remarquons de magnifiques palmiers royaux, des Acajous, des acacias et des tamariniers, y étalent leur

feuillage varié. Une fontaine en marbre, assez élégante et entourée de bancs, décore le centre de ce beau jardin, d'où Ton entend le bruit des vagues, déferlant avec force sur le rivage. Que de fois ne sommes-noas pas venus nous asseoir à la tombée de la nuit devant les grilles de VAlameda, pour nous reposer de la chaleur et des fatigues du jour! Nous nous y sentions si heureux, contemplant le ciel constellé d'étoiles, et nous abandonnant aux molles tiédeurs de la brise, chargée à la fois d'émanations salines et du parfum pénétrant des fleurs entr'ouvertes autour de nous! Sous nos yeux s*étendait le port, rempli de navires, dont les formes allongées et les hautes mâtures se profilaient dans l'espace en noires silhouettes; plus loin, le Castillo Lihertador étalait sa masse imposante ; à Thorizon scintillait dans Tobscurité, par intervalles, en raie vive et brillante, le feu tournant du phare de Punta-Brava. Qu'elles sont belles, les soirées tropicales, si lumineuses, même sous leur voile d*ombre!

Nous nous étions promis de tirer tout le parti possible de notre séjour à Puerto-Cabello, d'y enrichir de dessins et de croquis nos albums de voyage, d'y grossir nos collections d'insectes et de plantes ; aussi y étionsnous sans cesse en mouvement. Tantôt nous Iongions les lagunes, entre les buissons de myrtes et les tiges grêles des cocotiers; tantôt nous allions sur les bords de la rivière San Esteban voir s*ébattre les négresses blanchisseuses, jouer et crier les négrillons, se cabrer les chevaux et les mules qu'on menait au bain. Parfois, montant en canot, nous longions la côle, fouillant sa ceinture de mangles et de palétuviers. On

nous connaissait, et partout oq nous faisait bon accueil. Un matin, en sortant du logis, nous remarquâmes en ville un mouvement inusité; une frégate allemande, impatiemment attendue, venait d*arriver et avait jeté Tancre non loin du port. Déjà quelques riches négociants s'étaient réunis et discutaient le programme d*one fête à offrir aux officiers du navire de guerre. On décida, séance tenante, qn*on donnerait un grand bal en leur honneur. On avait compté, néanmoins, sans les surprises de Timprévu. La frégate signalée ne faisait qu'une courte relâche, et les nécessités du service exigeaient son départ immédiat. Faute d'officiers, on voulut danser quand même, et nous reçûmes one invitation de la part des organisateurs de la fête.

Elle eut lieu quelques jours plus tard dans la maison d'un négociant de la ville, qui avait prêté ses salons pour la circonstance. Il avait fait décorer Tescalier, le corridor et les paliers de sa demeure de branches de palmier et de drapeaux, élégamment disposés. La salle de bal, très-spacieuse, garnie avec goût, et viveinent éclairée par trois grands lustres, s'ouvrait sur tine terrasse au-dessus de laquelle on avait dressé une tente, d*où Ton avait vue sur la rue du Commerce, i*6mplie de nègres accourus pour voir entrer les invités.

A notre arrivée dans la salle, vers dix heures du soir, nous n'y aperçûmes d'abord que des dames et des i^unes filles, vêtues d'étofies légères, causant et riant ensemble. Leurs cavaliers s'étaient réunis sur la ter- ^^ftse, où un buffet avait été installé, et passaient de là dans un petit salon transformé en fumoir. Des nègres,

proprement vêtus, circulaient parmi le cercle féminin, offrant du vin, des glaces et des gâteaux. Dix minutes pins tard, les violons s*étant fait entendre, les absents reparurent, et des couples se formèrent pour la danse. On jouait une valse, bien rhythmée et d'nn mouvement assez lent, particulière au pays. Elle rappelle à la fois la redowa et notre valse à trois temps. Les jeunes créoles, naturellement gracieuses, se laissent en quelque sorte bercer au son de la musique, et rien n*est plus charmant que de voir leurs pieds mignons suivre la cadence de la venezolana, qui, introduite en Europe, y obtiendrait sans nul doute un grand succès. Au Venezuela elle règne presque exclusivement, ne le cédant de loin en loin qu'à la polka et à une sorte de quadrille, la danza^ dont les figures sont ingénieuses et variées.

Les cavaliers disparurent à la dernière ritournelle de Torchestre, retournant sur la terrasse ou au fumoir. Nous remarquâmes que les étrangers, et ils étaient en nombre, se conformaient à Tusage, et s'empressaient après chaque danse d*abandonner les dames.

Les réjouissances se prolongèrent jusqu'à trois heures du matin. Parmi les personnes présentes, on nous fit faire la connaissance du général S. J., parent du président de la république et commandant en chef de la garnison militaire de Puerto-Cabello. Ilcausafort aimablement avec nous et nous invita à visiter le Castillo Libertador dont il avait la garde, ce que nous acceptâmes avec plaisir.

Le lendemain, à quatre heures de Taprès-midi, i^ons arrivions sur le quai où le général se trouvait déjà, à

bord d*un canot portant le pavillon vénézuélien. Nous nous y embarquâmes, et cinq minutes après, nous èlions à destination.

Le CastiUo Libertador était jadis considéré comme imprenable. 11 est situé sur une petite ile à l'entrée du port, et se trouve aujourd'hui en fort mauvais état. On y pénètre, en passant un pont*levis, dans une cour cen* traie, autour de laquelle s*élëvent de vastes constructions, jadis redoutables, mais parfaitement inutiles à notre époque. Une simple batterie de canons de fort calibre, placée dans les environs de Punta-Brava, rendrait plus de services que ces amas de briques et de pierres, armées de pièces surannées, que Tartillerie d*un navire de guerre réduirait bien vite au silence. On aurait tout avantage à faire disparaître ces vieilles constructions espagnoles, et à les remplacer par des quais et des entrepôts, utiles au commerce et à la navigation.

Le Venezuela n*a nullement à redouter une invasion étrangère. Non-seulement le pays est protégé par un triple rempart de montagnes, mais une armée ennemie, quelque considérable qu'elle fût, ne pourrait couvrir son immense territoire, où se formeraient dMnnom- ^^h\Ae& guérillas qui, par d'incessantes attaques, finiraient par rendre au pays son indépendance. Le bombardement des villes du littoral n'aurait d'autres conséquences qne de ruiner des maisons étrangères, et d'enlever au commerce européen un débouché important.

Si Tancien fort Saint-Philippe a vieilli , la vue dont on y jouit, d*une part sur la ville et les monts Hilaria, et

de Tautre sur la pleine mer, n'a rien perdu de son admirable beauté. Le général S. J. nous fit remarquer de plus un palmier solitaire, croissant entre les murailles blanches des bastions. Cet exilé de la terre ferme, vers laquelle s'inclinaient ses rameaax, nous rappela ces beaux vers de Heine, si habile à interpréter la nature en lui attribuant les sentiments de rhomme :

Sur le sommet de la moiitajcc.

S'élève un sapin verdoyant; La neige couvre la campagne.

Et Tarbre rêve en frissonnant.

11 rêve d'une palme verte Vivant dans Textrême Orient, Au sein d*une plaine déserte, Sous un soleil torréGant.

Le soleil en effet nous accablait de ses rayons; aussi notre aimable h6te se hâta-t-il de nous offrir des rafraîchissements préparés par lui-même et savamment composés. Il était près de six heures lorsque nous rentrâmes à rhôtel Santander où nous fûmes reçus par Tiburcio, qui nous cria d*un air consterné :

— La comida y a esta fria ' /

1 Le dîner est déjà froid !

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