‹ Souvenirs du Vénézuéla; notes de voyageChapitre 16 sur 41 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Projet d'ascensîou à la Cumbre. — Préparatifs de YOjage. — Nos péons. — Départ. — La « pierre des Indiens i . — Gampanero. — Le pont du Diable« — - Pato Hondo, — Manière de passer la rivière. — Récits de Lorenzo. — Chansons populaires. — La forêt vierge. — La Soiedad, — Pûlo Bonito, — Ahimism/jf — Los Canales. — Arrivés an sommet!

Ou nous avait parlé d'une excursion très-intéressanté à faire, mais fort pénible, voire même au-dessus de DOS forces, d'après les habitants de Puerto-Cabello. Il s agissait de Tascension de Tun des trois pics principaux de la chaîne de THilaria, le plus élevé d'entre tous, la Cumbre ou sommet du groupe. On nous citait tel touriste qui, étant arrivé jusqu'à mi-chemin, avait renoncé à Tentrcprise ; tel autre qui s'était évanoui de lî^tigue pour avoir voulu y persister. Ces exemples, loin de nous effrayer » nous inspirèrent le désir de tenter à notre tour l'aventure et d'essayer de la mener abonne fin. Noire hôte s'offrit à nous accompagner, et comme il connaissait parfaitement le pays, sa coopération était précieuse. Le voyage fut donc décidé, et les préparatifs se firent en conséquence, malgré la désapprobation générale. Les serpents abondaient, disait-on, dans les hautes herbes ; un jaguar avait été vu rôdant

au bas de la montagne ; peu s'en fallait qu'on ne portât notre deuil. Dans Tintervalle, nous faisions préparer notre équipement, nos vivres, et nous enrôlions cinq péonSj indiens et nègres, comme porteurs et guides.

Au jour fixé, à six heures du matin, tout notre monde se trouva réuni et disposé au départ. Un soleil radieux éclairait la campagne, Tair était frais, délicieux ; la nature entière souriante et belle. Nous prîmes le café à la hâte ; les bagages furent divisés en cinq lots, qui furent répartis entre les péons. Leur chef, Lorenzo Rivas, un vieux et. robuste nègre, n'était pas le premier venu : il avait combattu sous les ordres de Bolivar durant la guerre de Tlndépendance, et s'était retiré du service avec le grade de colonel; trois autres des péons étaient de race indienne et se nommaient Abelardo Yànes, Aquilino et Monasterio. Le cinquième était un petit mulâtre de quatorze ans, appelé Jésus- Maria, qui nous accompagnait en qualité de volontaire. Tous prirent allègrement leur charge, passablement pesante, car indépendamment des provisions de bouche, nous nous étions munis de linge et de chaussures de rechange, ainsi que des indispensables cobijas. Chacun de nos guides avait de plus son machete, pour se frayer une voie dans le taillis. Mon mari et notre hôte étaient armés de fusils; quant à moi, je m'étais contentée d'un couteau de chasse, que je portais bravement à la ceinture.

Nous voici en route, suivant à grands pas un chemin étroit menant à Campanero, un hameau que nous verrons plus loin. — De petits ranchos habités par des gens de couleur s^offrent çà et là à notre vue, laissant

échapper leur joyeuse population, qui nous crie de loin et sur tous les tons :

— AdiosI que le vaya bien!

Au delà de ces babitations, le sol devient bientôt plus inégal, et nous rencontrons des blocs de rochers, bordés d'épais buissons, qu'il faut contourner ou gravir. Entre des rideaux de verdure, au bas d'une pente rapide, nous apercevons le Rio de San Estéban coulant avec un bruit assourdissant sur des roches désagrégées. Nous montons, nous descendons, nous traversons de petits ruisseaux, et nous arrivons enGn devant un grand roc entouré d'un cadre de feuillages, que notre hôte nous désigne du geste, en nous disant :

tt La pierre des Indiens, y*

Celait un bloc carré de deux mètres de hauteur sur trois mètres de largeur, portant sur sa surface quelques bièrogryphes creusés dans la pierre et à demi eOacés par le temps. Ces hiéroglyphes, au nombre de quatre, sont tous semblables, quoique placés dans différentes directions. Ils affectent la forme ci-dessous :

WÊ^^Ê^^Êmm^mÊ^^m^

(lont on retrouve le type au Mexique, au Pérou et en Colombie.

Quelle est leur signification? Ces carrés successifs, ^'agrandissant en s'éloignant d'un centre, indiquent-ils une série d'années de quatre saisons, et leur ensemble ï^ppelle-t-il une date mémorable dans l'histoire des populations indigènes? Tout est conjecture à cet égard.

et nous devons nous borner à le constater. On ignore Torigine des peuplades qui élevèrent sur le bord da Mississipi les monts fortifiés qu'on y découvre encore de nos jours; on connaît à peine les étranges migrations des Aztèques mexicains, ainsi que la date de la fondation et de la ruine des villes oubliées du Yucatan et du Pérou. Le passé du continent américain est encore plein de mystère, et c*eat à peine si les patientes et laborieuses études des explorateurs modernes en oat fait deviner quelques phases. Nous en savons assez cependant pour avoir acquis la preuve que, là aussi, de vaillantes races se sont attachées à organiser les forces sociales, à les fusionner dans Tœuvre commune, à les rendre utiles et fécondes. Il est regrettable que d'immenses désastres, dont le souvenir même s'est effacé, les aient arrêtées dans leur essor. Si elles avaient pu se développer sans interruption en suivant la voie où elles s'étaient engagées, il est probable que de vastes territoires, aujourd'hui abandonnés, seraient acquis à la civilisation et enrichiraient l'humanité de leurs trésors. Tandis que nous nous abandonnions à ces réflexions, nos péons, indifierents et passifs, n'attendaient qu'ua signal pour reprendre leur marche. Us remirent promptement le sac au dos et partirent en éclaireurs pendant que nous suivions plus lentement, fouillant les herbes, à la recherche d'insectes et de plantes. Vers huit heures, nous atteignîmes Campanero. Nous n'y trouvâmes qu'une grande masure, fort délabrée, servant jadis d'auberge aux muletiers. A quelque distance de cette ancienne posada, sur les bords du Rio San Estéban, vivent quelques familles habitant de misera^

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bles ranchos et formant la population du bameau. On a donné à celui-ci le nom de Campanero, ou de a sonneur de cloches n , à cause d'un oiseau, très-abondant dans ces parages, et dont le chant ressemble à s'y méprendre à une sonnerie lointaine.

Après une courte halte, on reprit la route, alors réduite à un étroit sentier, encombré de branches et de troncs d*arbres renversés. Des oiseaux de toutes sortes voletaient sous la feuillée. Les péons, trèsexcités, avaient emprunté les Fusils et épiaient le gibier, qu'ils ne parvenaient pas à apercevoir.

La température était humide et pénétrante, et nous marchions sur un tapis de mousse, de feuilles mortes et de ramilles, imprégnées de rosée. Nous nous sentions mal à Taise, oppressés, haletants. 11 avait été convenu de s'arrêter pour déjeuner à un endroit de la rivière nommé Paso Hondo, et où nous devions être vers onze iieures. La conversation commençait à languir, et les regards se portaient vers les sacs aux provisions.

-— Arriverons-nous bientôt? demandai-je à Lorenzo Rivas, qui me suivait.

— 11 y a encore le pont du Diable, un assez mauvais passage, répliqua-t-il en hochant la tète.

£t comme je le regardais avec inquiétude :

--* Nous sommes Inaintenant sur du velours, contmua-t-ily en comparaison de ce qui nous attend plus ^ard; si la niha le désire, il est encore temps de retournera San Estéban.

Et sur mon observation que j'espérais bien aller 1^8qu*au bout, le vieux colonel nègre grogna tout bas, de façon que je pus Tentendre :

— Mujeres no se dehen nieier en estas cosas^ !

Ce n'était pas rassurant pour Tavenir, ce qui me fit hâter le pas.

Nous parvînmes enfin, assez échauffés, au pont du Diable. C'était un ravin profond, garni de toutes parts d*une vég[étation eiubérante. Il s'agissait d'y descendre et de remonter ensuite du côté opposé. Les péons déposèrent leur charge sur le sol et saisirent leur machete pour nous frayer une voie. La pente était extrêmement raide; aussi fûmes-nous obligés de nous accrocher aux branches, et de descendre pas à pas, avec mille précautions pour ne pas tomber. Les provisions, soigneusement empaquetées dans des cohijas, furent roulées jusqu'au fond du ravin, où nos homines les reprirent pour monter le versant opposé.

II était onze heures, et le soleil se faisait de plus en plus sentir; nous avions faim, nous commencions à nous fatiguer; aussi fut ce avec bonheur que nous aperçûmes enfin la rivière. Ici une nouvelle difficulté nous attendait. L'eau était si profonde, et les quartiers de rochers qui émergeaient à sa surface, si éloignés les uns des autres, qu'on ne pouvait songer à passer le torrent en sautant de pierre en pierre. Après un moment de délibération, il fut convenu que Tun de nos péons, Aquilino, nous prendrait successivement sur ses épaules et nous porterait sur l'autre rive. C'était un jeune Indien de haute taille, au torse vigoureux, aux membres athlétiques. Il se débarrassa de ses vêlements en un tour de main, entra dans l'eau qui lu^

' Les femmes ne doivent -pas se mêler de ces choses-là.

montait jusqu a la poitrine, et nous passa sans accident. Les bagages suivirent la même route, grâce aux soins de ses compagnons.

Un grand rocher plat, ressemblant à un dolmen, s'élevait à Tendroit où nous étions arrivés. Le couvert y fut mis, et nous y déjeunâmes de fort bon appétit. Nos péons, mis en gaieté par la vue des provisions, causaient joyeusement entre eux, se racontant les histoires les plus fantastiques sur leurs courses dans les montagnes, et chantant en chœur des refrains populaires :

Ah caramba ! valecito Que tirano ea el amor, Para una sola paloma 'Que haya tanto cazador !

Et cet autre, connu dans tout le pays, et qui a été mis en musique par le compositeur italien Gallignani, durant son séjour à Caracas :

Guando la perica quierc Que el perico vaya à misa, Se levauta bien temprano Y le plancha la camisa :

Ay perica! Ay perica!

— Savez-vous beaucoup de chansons? demandâmesnous au vieux colonel.

— Ay! un monton! nous répondit Lorenzo en riant; quand nous étions dans les Uanos, à la suite du général Paez, et qu'on avait préparé le campement de nuit, nous allumions de grands feux, et c'est alors qu'il eût fallu nous entendre chanter]

Et pour nous en donner un exemple, il se mit à crier à tue-fête :

Mi caballo y mi majer Se murieron à un tiempo; Al diablo la mujer !

Es el caballo que lioro».*

Mon cheval et ma femme Sont morts eu même temps ; Au diable la femme !

C'est le cheval que je pleure.

Puis redevenu sérieux, le nègre ajouta d'une voix triste et lenie :

— C'était le bon temps que celui-là. Nous aimions nos chefs, et nos chefs nous aimaient. Nous décrochions nos grades tt la pointe de Tépée, tandis que les généraux d'aujourd'hui ne savent pas comment tenir on fusil.

— Vous rappelez-vous bien Bolivar? lui demandai -je en soHriant.

— Como no! Je me le rappelle comme si je l'avais quitté d'hier, et cependant je n'avais que vingt ans quand il mourut. Ah! c'était un fameux homme!

— Quelle figure avait-il?

Le vieillard réfléchit un instant , puis il dit lentement :

— Il était maigre et de taille moyenne; ses yeux étaient bruns, doux, et semblaient toujours tristes. Sar le champ de bataille, il était tout changé, et alors, carambal c'était un vrai lion! Puis changeant de sujet pour échapper à Témotion qui le gagnait :

— Allons, allons, ajoota-t-il en fronçant le sourcil, voici midi, et il est temps de lever le camp. Nous devons arriver là-haut avant qu'il fasse nuit!

A partir de Paso Hondo commença une ascension fantastique; le versant de la montagpie était tellement raide que nous n'avancions qu*en nous hissant au moyen des branches que nous saisissions an passage. Toute trace de sentier avait disparu, et nous suivions nos guides. Parfois, escaladant des blocs de rochers, nous devions nous aider de nos genoux et de nos mains ; à tous moments nous faisions des chutes sur la mousse et les feuilles, qui nous faisaient glisser à chaque pas. Les rayons du soleil n'arrivaient pas jusqu'à nous; un impénétrable dôme de» verdure s'étendait au-dessus de nos têtes et entretenait dans la forêt une constante humidité. Il faut ainsi avoir traversé les solitudes sylvestres de TAmérique équaloriale pour se faire une idée de cette lutte pour Texistence constatée par les naturalistes entre des milliers de germes, se disputant l'espace, se mêlant, se confondant, s'étdufiant les uns les autres. Décrire ces plantes de tous genres qui nous entouraient, serait une tâche au-dessîis de nos forces. Les arbres étaient couverts d'orchidées de toutes sortes, dont les fleurs formaient des points lumineux dans une masse sombre de bulbes et de feuilles. De superbes cattleyas aux larges pétales , des odontoglossum aux longues grappes fleuries de toutes couleurs répandaient au loin leurs âpres parfums.

Ailleurs, le tableau se modifiait. Les broussailles, les groupes d'aloès et de cactus n'étaient plus visibles. On n'apercevait que des géants végétaux, reliés les uns

aux autres par de longues et flexibles lianes. Devant nous la. montagne, toujours aussi raide, aussi ardue; derrière nous une pente vertigineuse, ressemblant à un précipice béant.

— Comment appelle-t-on cette partie de de la forêt? demandai-je à Lorenzo Rivas.

— La soledad^, me dit-il.

Et c'était une solitude, en vérité, que les oiseaux même semblaient fuir. On n*y entendait aucun chant, aucun cri : tout y était silence et mystère. La scène avait quelque chose de si solennel, que nous ensubis' sions, malgré nous, Tinfluence, marchant à la iile, tête basse et sans proférer une parole.

Vers quatre heures de l'après-midi, arrivés à une altitude supérieure, nous commençâmes à constater an refroidissement de température. Un brouillard épais, se résolvant en pluie fine, nous enveloppait de ses voiles.

Nous marchâmes ainsi presque au hasard pendant un quart d'heure, ne distinguant que les objets les plus proches. Tout à coup, sans transitions, par une brusque saute du vent, nous revîmes le soleil pliisétincelant que jamais. Au-dessous de nous, dans de profondes vallées, s'accumulaient des masses de nuages aux reflets bleuâtres et métalliques. Un palmier isolé, d'une espèce différente de ceux que nous avions vus jusqu'alors, s'élevail sur un talus voisin, entouré de buissons rabougris.

De là le nom de Palo-Bonilo ou de « joli mât »

^ La solitude.

donné à cet endroit par les chasseurs indiens. Il est dégarni d*arbres sur un espace d'environ dix-huit mètres.

£n rentrant sous bois, nous y fûmes accueillis par des sons assourdissants. Un nuage noir se forma audessus de nos tètes et passa rapidement dans les airs. 11 était formé par une légion de perroquets, que notre approche mettait en fuite. Les péons mirent rapidement le fusil à Tépaule, mais les rusés oiseaux se tenaient à dislance.

-^DemoniosI leur cria Lorenzo en leur montrant le

poing.

Puis se tournant vers ses compagnons :

— Allez, dit-il, et revenez-nous avec un gibier quel-

conque.

Deux des péons, obéissant au mot d*ordre, gravirent i4 côte, et deux autres restèrent en arriére.

— Dans une heure, ajouta leur chef, soyez à Los Candies; bonne chance, muchachos !

Le vieux colonel revint ensuite vers nous.

^-Arriverons-nous bientôt? lui demandai-je.

— Ahi mîsmo 1 Ahi mismo 1 me répondit-il avec un sourire.

En dépit de ses allégations, nous fîmes au moins4ine lieue de plus sans voir rien de nouveau ; nous étions ^^ route depuis sept heures du matin, et il était cinq lieures de Taprès-midi; ausst deve.nion&-nous de plus ^^ plus indifférents aux beautés du paysage. Nous Avions chaud, nous avions soif, et nous commencions à â*8irer le repos.

^ Voyons, parlons sérieusement, colonel, dis-je au

vieux nègre — toujours alerte malgré ses soixante-dit J ans et le lourd fardeau qu'il portait; — allons-nous bientôt arriver à la Cumbre?

— Ahi mismito! répliqua-t-il d'un ton sarcastique. Cette fois, il me fit perdre patience.

— Il y a une éternité que vous me dites cela, exclamai-je, et nous sommes toujours au même point!

Lorenzo se dérida de plus en plus, ce qui augmenta ma mauvaise humeur, et répéta sur le même ton qu'auparafant :

— Un momenticOj niha, ahi estamos !

Je pris le parti de ne plus desserrer les dents, eï'ie

continuai à marcher, tout en maudissant la série des diminutifs espagnols qui, dans les circonstances actuelles, me semblaient passablement dérisoires.

Vers six heures nous parvînmes à Tendroit nommé Los CanahSj sur les bords d'un petit ruisseau où les péons devaient venir nous rejoindre. Nous nous assîmes avec bonheur sur un tapis d'herbe et de mousse, puis nous étanchâmes notre soif. L'eau du ruisseau était fraîche et nous parut délicieuse. Des plantes aux larges feuilles, diaprées de vives couleurs, croissaient autour de nous. Des épis fleuris les dominaient çà et là, comme des fusées bleues ou rouges , au rayonnement permanent. Nous éprouvions une sorte de remords à fouler aux pieds tant de précieux spécimens végétaux, que nous avions vu soigner avec tant d*amoor sous les serres d'Europe.

Un cri perçant vint interrompre brusquement nos rêveries. C'était le petit mulâtre Jésus-Haria, qui annonçait ainsi sa présence.

Il jeta à terre, tout triomphant, trois perdrix qu'il avait abattues. Ses compagnons le suivaient de près, mais n'avaient pas été aussi heureux ; ils ne rapportaient que deux ou trois conoios et quelques galgulos, c'est-à-dire un médiocre gibier.

Après avoir prolongé notre halte quelques minutes de plus, afin de donner le temps à nos Indiens de reprendre haleine, nous continuâmes notre pénible ascension. Il faisait froid, et nous nous sentions tellement fatigués, que nous nous traînions à peine. Le soleil avait disparu de Thorizon, et quelques pâles étoiles scintillaient déjà au ciel. Des bruits secs, suivis de sifflements, indiquaient que les reptiles commençaient à s'agiter dans Therbe. Extékiuée, à bout de forces, je me tournai une fois de plus vers Lorenzo :

— Dites-moi la vérité, lui dis-je; est-ce encore bien loin?

— Oui, très-loin, répliqna-t-il d'un air grave, mais avec un clignement malicieux des paupières.

Noas fîmes encore quelques pas.

— Nous y sommes ! cria le vieux nègre en éclatant de rire.

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nier, en complétèrent Tinstallation. Xolre case était close de trois côtés; le quatrième, en face du loyer, était ouvert ; le sol, à l'intérieur du rancho, fut couvert d'un lit de fougères et de feuilles sèches.

Nos péons, malgré la marche forcée qu*Hs venaient de faire, étaient aussi actifs que jamais. Ni le petit mulâtre qui n'avait que quatorze ans, ni le vieux Lorenzo qui en comptait soixante-dix, ne semblaient fatigués. Ils causaient gaiement, enchantés de leur jounièe, qui faisait diversion avec leur travail monotone de chaque jour. Les provisions furent étalées sur de grandes feuilles de papier, servant de nappe; nous fimes le cercle et nous dînâmes joyeusement. La chaleor du foyer ajoutait à notre confort, d'autant plus <]ne le thermomètre ne marquait plus que 8*" Réaumur au-dessus de zéro.

Nous devions former un groupe assez pittoresque, affublés de nos cobijas, éclairés par de grandes flammes rouges, entourés de massifs de verdure, les fusils et les macheies à portée de la main, les bagages disséminés sans ordre, à l'entrée d'un rancho temporaire. Malgré l'altitude de notre camp, situé à plus de cinq mille pieds au-dessus du niveau de la mer, nous nous trouvions encore en pleine forêt. Des acajous, des palmiers, des bananiers sauvages se dressaient autour de ^ous, dessinant dans Tombre leurs silhouettes noires, marquées çà et là de vives lueurs.

Le repaie fut expédié avec un entrain superbe. Nos péons, de fort belle humeur, ne tarissaient pas en anecdotes curieuses, surtout le vieux Lorenzo, qui avait longtemps habité les llanos*

— C*est dans les plaines, disait-il, qu'il faut avoir bon pied et bon œil. Un jour que je longeais une grande lagune, voilà que mon cheval, El Modregon, une bête solide, se met à dresser les oreilles, à trembler de tous ses membres et à reculer comme s'il avait vu la terre s*ouvrirsous ses pieds. Caramba! j'allais jouer de l'éperon, lorsque j'aperçus parmi les broussailles, à une portée de fusil, un taureau qui piétinait le sol, tendait le cou et se battait les flancs avec sa queue. Un grand serpent, dont le corps était à moitié dans Teau, l'avait saisi par les naseaux. Celait un anaconda ou madré de agua, de plus de trente pieds de long, et gros comme une poutre. Le taureau se défendait et cherchait à s'écarter de la lagune ; le serpent lui laissait faire quelques pas, puis, se contractant, le ramenait en avant, absolument comme ferait un pêcheur ayant un poisson au bout de sa ligne. C'était horrible, et j'étais à moitié mort de peur. EnGn le taareau tomba sur les genoux, les yeux hors de la tête, la langue pendante, et Vanaconda, se roulant sur lui, l'enlraina parmi les roseaux. Je vous assure que Ie£» Modregon et moi nous en avions assez, et nous galopâmes si bien que moi j'en galope encore!

Une volée de carat! ei autres interjections accueillirent l'histoire du vieux colonel. Toute fantastique qu'elle parait, il est plus que probable qu'elle est vraie. Nous avons vu nous-mêmes, au musée de Caracas, une peau de Tun de ces serpents, de très-grande dimension. La tête malheureusement y manque. Ces reptiles ont les mœurs du boa; ils quittent rarement les grands marécages de Tiptérieur du pays.

Lorenzo Rivas, tout en discourant, s'était animé, avait fait de grands gestes, ce qui avait mis son bras droit à découvert. J'y remarquai une énorme cicatrice, encore rougeâtre.

— Qu'est-ce cela? dis-je au vieillard.

— Un souvenir d*une maudite créature, d*un véritable démon.

— D'une femme ?

— Non! non ! Que Dieu les bénisse! Du caribel

— Ay chico! ne parlons pas de ce diable, cria Abclardo.

— Mais enfin , qu'est-ce que le caribe?

— Une peste I une vermine ! un monstre I Figurez- TOQsun petit poisson pas plus grand que cela — et le colonel montrait sa grosse main noire — qui vous dévore un homme comme nous mangerions de Varepa^. Il y en a par milliers dans les rivières des ïlanos, et malheur à tout ce qui tombe à Teau. Ils sont là par nuées, mordillant de ci, de là, de sorte qu'un nageur napas le temps d'atteindre l'autre bord. Ils sont pires que les caïmans !

— Et comment avez-vous été blessé?

— Je péchais sur les bords du Guârico et j'avais déjà pris au filet des douzaines de bagreSj iepayares et de caribes, lorsque Dolores, mi amiga, dit le colonel d'un ton significatif, vint m'avertir en courant que le général Paez avait reçu avis qu'une troupe d'Espagnols venait de s'emparer d'un corral, et qu'il avait donné l'ordre du départ pour aller les combattre. J'eus

^ Pain de niais.

peur de manquer à Tappel, et, dans ma précipitation, je mis mon bras dans Teau pour en retirer mes filets. Vous voyez ce qui en résulta I

— Ces poissons doivent avoir les dents très-forlcs?

— Je le crois bien! Les canailles mâcheraient du métal! Ils sont si voraces qu*ils s^attaquent souvent entre eux ; ils se jettent môme sur les caïmans et vont rudement vite en besogne!

— Le colonel dit la vérité, observa gravement Aquilino, qui» lui aussi, avait vécu dans les llanos, et h senora peut le croire. A l'entrée de rOrénoque, il y a des Indiens qui vivent dans des huttes, sur les arbres, au-dessus des plaines inondées. Comme ils n'ont pas de terre pour mettre leurs morts, ils leur attachent une corde autour du corps et laissent tomber le cadavre à r^au. Les caribes sont là et en ont bientôt fini. Deux heures plus tard on relève la corde au bout de laquelle il n'y a plus qu'un squelette, dont on met alors les os dans des corbeilles de jonc qu'on suspend aux branches supérieures des arbres.

— Allons nous coucher, s'écria Lorenzo, il n'est pas bon de tant parler la nuit!

Nous étions extéttués, et la proposition du vieux nègre reçut Tassentîment général. Les ustensiles de cuisine furent rangés aussitôt; de nouveaux fagots furent jetés au feu, et nous nous retirâmes dans le fâi/i' cho, où nous nous allongeâmes avec volupté sur nos lits de feuilles sèches. Les fusils, soigneusement chargés, étaient à portée de la main. Les péons se couchèrent également, sauf Monasterio, chargé d'entretenir le feu pendant deux heures, pour être relevé plos

tard par un de ses compagnons, et ainsi de suite jusqu'au jour.

Malgré la fatigue dont j*étais accablée, j'avais de la peine à m^endormir. Mille bruiti étranges parvenaient jusqu'à moi, parmi lesquels je distinguais la sinistre huée du hibou, les cris affreui des singes hurleurs, le bruissement des feuilles sèches indiquant le passage d*un reptile, les glouglous cadencés du guacharo, une sorte d'engoulevent ; le bourdonnement d'insectes de toutes espèces, qu'attirait rotrc foyer; le murmure du vent entre les feuilles, et, & de longs intervalles, jetant une note douloureuse dans ce concert nocturne, le sifflement plaintif et prolongé du faujie.

Je me tournais de côté et d'autre sans parvenir à fermer les yeux. Un moment, me soulevant à demi, je regardai au dehors. La nuit était noire, sauf près du ranchOj sur lequel le feu projetait ses lueurs rouges. L'Indien de garde, accroupi à quelques pas de nous, enveloppé de son poncho^ fumait une cigarette. Mon mari, notre hôte de San Estéban et les péons, dormaient paisiblement. J'allais essayer d'en faire autant^ lorsque j'entendis un pétillement dans le feu. Je me penchai en avant pour mieux voir. Un serpent, de Tespèce connue sous le nom de terciopelo^ s'était laissé prendre dans les flammes du foyer; il tourna un instant sur lui-même et s'affaissa parmi les cendres.

Je me recouchai et je m'endormis jusqu'au lendemain matin.

La voix de Lorenzo nous rappela aux réalités de la vie.

— Debout! nous criait-il, le soleil se lève; on w\ï Valencia !

Nous fûmes aussitôt sur pied, et nous drapant dans nos couvertures, — car il faisait très-froid, — nous sortîmes du rancho.

Du sommet de la montagne où nous nous trouvions, nous embrassions un panorama immense. Toute la vallée de Carabobo s*élalait à nos yeux, vivement éclairée par les teintes de Taurore. Là était, dans la plaine, la ville de Valencia, dont on entrevoyait les clochers, émergeant de la brume du matin. Plus loin, grâce à la limpidité extraordinaire de Tatmosphëre, nous distinguions le lac Tacarigua, parsemé d'ilôts nombreux, d'un bleu presque aussi pur que celui do ciel. Autour de nous s'étageaient les versants boisés de la chaîne de THilaria, prolongeant ses contre-forts dans différentes directions, sur une vaste étendue. D'un côté, une scène idéale, d'une admirable barmonie; de l'autre, un amoncellement de rochers, de pics dénudés, de massifs d'arbres, battus par les vents et la tempête. Le spectacle était d'une beauté saisistante, don»t ces contrastes augmentaient encore l'efTet. Malheureusement il faisait bien froid , si froid que nous revînmes bientôt au rancho, où Ton nous réconforta d'une tasse de café. Mon mari et notre bote, M. X. .., prirent ensuite les fusils, dans l'espoir d'abattre quelques pièces de gibier dans le voisinage. Quant à moi, je me mis à fureter avec ardeur, recherchant sous les feuilles, dans le sable, entre les écorces, des spécimens entomologiques, et surtout des arachnides, dont je ne tardai pas à former une petite collection.

Nos chasseurs revinrent vers midi, chargés de poules des montagnes, de cachicamoSj d'agoutis; les péons se mirent à préparer le déjeuner. Le cachicatno, sorte de ;^os rat y recouvert d*une carapace cornée, forme un mets très délicat et très apprécié au Venezuela. On nous servitun excellent bouillon d*agouti, assaisonné A'apios,, dont la racine farineuse ressemble à la pomme de terre, une poule des montagnes, du jambon et de& cachicamos cuits à point. Xous eûmes des bananes pour dessert, et le tout fut arrosé d*un excellent bordeaux, apporté de San Estéban.

Notre appétit ainsi satisfait, nous reprimes nos courses dans la forêt. Partout voletaient des oiseaux, surtout des perroquets et de grands aras bleus et verts, au superbe plumage. Parmi les arbres étranges qui attirèrent notre attention, il faut mentionner le ctibo (bombase ceiba), vénéré par les indigènes. D'après les traditions des Nahuas, un ceibo sei*vit autrefois d'habitation à Smoc, le père de la .race américaine. Cet arbre orne les places publiques dans les villages dcTintérieur. On peut encore voir, de nos jours, sur les bords du fleuve Arauca, un de ces arbres, de grande dimension, sous les ombrages duquel Bolivar et Paez se rencontrèrent pour la première fois en 1817.

Le ceibo était d'une grande utilité aux tribus indiennes; il servait à la construction de leurs canots, longs et étroits, faits d'une seule pièce. Les femmes, toujours un peu superstitieuses lorsque leurs instincts t&aternels sont en jeu, arrachaient les épines qui se forment sur son écorce, pour en faire des colliers ^

leurs enfaiits, comme préservatifs contre les dentitions trop tardives et les convulsions.

Après avoir erré sous bois une grande partie de Taprès-midi, me sentant un peu fatiguée, je revins seule au campement et, prenant ma cobija, j'allai m'installer à quelques pas de là, afin de jouir de la vue des vallées de Carabobo. J'élais étendue sur Therbc, contemplant les splendeurs de l'incomparable panorama qui se déroulait devant moi, lorsqu'un bruit soudain m'arracba brusquement à ma rêverie. Un homme de haute taille, vêtu d'une vieille blouse déchirée, s*avançait de mon côté, en se frayant un passage parmi les buissons à coups de machete. Son visage, en partie couvert par une épaisse chevelure, inculte et grisonnante, paraissait encore tout jeune. Il était armé d'un vieux fusil rouillé et portait, suspendus à Tépaule, des perdrix, des iguanes et un dindon sauvage, retenus par des lianes. Ses jambes étaient nues et sillonnées de taches de sang.

J'eusse été' un peu effrayée de cette apparilion, si je n*avais su qu'en cas de danger le secours était proche. Je n'avais qu'à pousser un cri, en effet, pour donner l'éveil à nos gens qui battaient les bois dans les environs.

Le nouveau venu, surpris de trouver une femme dans celte solitude, s'arrêta à deux pas de moi, me considéra un insfant tout ahuri, puis, s' éloignant lentement sans prononcer une parole, disparut bienlôM mes regards dans l'épaisseur de la forêt.

Je revins aussitôt vers le rancho, où, rencontrant /68 péons, je leur parlai de mon aventure.

— C'est Mariano ! s'éerièrent-îls d'une seule voix. J'appris alors que ce Mariano était un chasseur blanc,

vivant seul dans la montagne, dans une sorte de hntte qu'il s^était construite sous bois. On ne le voyait à San Estéban qu'à de rares intervalles, lorsqu'il venait y vendre du gibier pour renouveler ses munitions. Nos Indiens n*en savaient pas davantage, et force nous fut de DODS contenter de ces renseignements.

Le diner avait été fixé à cinq heures, et il se passa fort gaiement. Puis, le soir venu, nous primes plaisir à écouter une fois de plus la conversation originale et colorée des péons. Après une assez longue veillée, nous nous étendîmes sur nos lits de mousse et de feailles sèches. On nous avait tant parlé de jaguar que nous nous attendions à entendre son hurlement durant ]a nuit et à nous réveiller au bruit des coups de feu. Nous en fûmes pour nos frais d'imagination.

Ce n'était pas sans cause cependant que celle-ci avait été excitée, car le vieux Lorenzo nous avait raconté une histoire à faire dresser les cheveux sur la tète :

— Nous étions une vingtaine d'hommes, avait-il dit, campés en guerrilla au bord d'un petit ruisseau, attendant les ordres du général qui résidait alors à San Jaime. C'était son fils, un beau jeune homme de ^ngt-cînq ans, qui nous commandait. Un jour, il tombe malade des fièvres, et nous voilà dans l'embarras, car ïious n'avons rien à lui donner. Il fut convenu que 1 un de nous le conduirait aux quartiers du général, où retrouvait le médecin du régiment. Une forêt, d'en- '^•ron trois lieues, séparait notre poste du hameau de

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San Jaime. Cétait plus facile à proposer qu'à faire, et notre officier, qui s'appelait don Carlos, ne put monter à cheval que trois semaines après, presque à bout de forces. Je fus désigné pour raccompagner, ce que je fis, marchant à pied à ses côtés. Il était si faible qa'il se tenait difficilement en selle, pftie comme un mort. La fièvre le secouait, et je cherchai en vain un moyen de le soulager. Nous arrivâmes ainsi, voyageant bien lentement, jusqu'à une demi-lieue du village. Tout à coup je vis don Carlos pencher la tête en avant, étendre les bras et tomber lourdement de cô4é î Je me précipitai pour lui venir en aide.

— Lorenzo,. me dit-il, je n'en puis plus! Va cbercher du monde, et qu^on apporte un brancard ; j'attendrai ici.

C'était le meilleur parti à prendre. Je déroulai mon hamac que je suspendis entre deux arbres, et après y avoir couché mon officier, je pris son cheval et je m'éloignai rapidement. Quand je revins une heure après, accompagné du général, le hamac était vide, maculé de sang, et nous trouvâmes le pauvre don Carlos, à quelques pas plus loin, à demi dévoré par un tigre !

Tels sont les drames de la solitude et du désert!

Le lendemain matin, à six heures,nous étions prètsà redescendre à San Estéban. Tandis que les péons rassemblaient les bagages, nous déjeunâmes d'un fort bouillon d'agouti,, et de quelques racines à'apio cuites sous la cendre. Il faisait très-froid ; aussi commençâmes-nous le voyage en marchant aussi rapidement que possible. Aquilino et Monasterio étaient déjà en route

depuis quatre heures du matin, en compagnie du chasseur blanc Mariano, qu'ils avaient rencontré la veille et qui leur avait promis de les mener dans les parties les plus giboyeuses de la forêt. 11 ne restait pour nous escorter que Lorenzo Rivas, Abelardo et le jeune Jèsus-Maria. Nous pan^inmes sans difficulté à Tendroit où nous nous étions reposés I avant-veille, nommé los Canales. Abelardo nous raconta qu*un botaniste, venant d'Europe et qu'il accompagnait à la Cumhre, avait dû s'arrêter à los Canales, quelques mois auparavant, accablé parla fatigue et la chaleur. Il avait fallu rétendre à terre, le déshabiller et le frictionner des pieds à la tête, pour le décidera faire quelques efforts de plus pour atteindre le sommet de la montagne. Le pauvre botaniste y était arrivé à demi mort, jurant, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

Tout en écoutant le péon, nous continuons notre descente. Elle est aussi rude que possible. Pendant cinq heures, les pieds dans la mousse humide de rosée, nous dégringolons le flanc de la montagne, nous accrochant aux branches, escaladant des quartiers de rochers, glissant à chaque pas. Nous voici enfin à/a5ofeàaà, que nous trouvons plus désolée que jamais. Tout à coup plusieurs coups de feu retentissent près de nous, et nous remarquons dans les hautes cimes des arbres un mouvement inusité : une troupe de singes, criant, vociférant, sautant de branches en branches, &vec une prestesse incroyable, passait au-dessus de nos tètes.

Nous comprimes la cause de leur émoi en apercevant à une certaine distance le chasseur Mariano ' et

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nos deux péons, groupés autour d*un pauvre quadrumane blessé à mort. Le singe avait été frappé à la poitrine et y portait la main avec un geste navrant! Son agonie fut courte» et bientôt il alla rejoindre, au fond d'un sac, quelques couples de perdrix et autres oiseaux tués par nos bommes.

Il n'y avait plus qu'à se remettre eu route. La descente recommença, et à une heure de raprès-midi, nous étions de nouveau à Paso Hondo, où nous devions faire balte pour prendre un léger repas. Vîs-i-vis de nous, de l'autre côté dp lajrivière, s'élevait un arbre qui attira notre attention à cause de ses vastes proportions.

— Comment l'appell^t-on ? demandâmes-nous à Lorenzo, eu le lui montcant.

— L'arbre-vacbe, répondiMl, car il nous fournit uu lait excellent; Voulez-vous en goûter?

Sur notre réponse affiraiative, il fît un signe à Aquilino, qui, entrant dans l'eau, passa de l'autre côté, une calebasse à la main.

Nous le vîmes faire une profonde incision dans Técorce de Tarbre, et il en coula aussitôt, comme on nous Tavait annoncé, un lait épais, abondant, blanc et visqueux. Nous le goûtâmes, et il nous parut d'abord agréable à boire ; mais cette première impression ne dura guère, ear il est extrêmement astringent.

L'arbre-vacbe, décrit par le botaniste Linden, sous le nom de Ba^trmnti galacto dendron, atteint jusqu'à soixante pieds. Il est assez rare, même dans les terres cbaudes. M. Boussingaûlt a fait l'analyse de sa sève laiteuse,*qui contient beaucoup de sucre, de graisse et de phosphates.

Après avoir déjeuné, nous passâmes tous le rio sur les épaules d'Aquilino. Durant le trajet, un précieux flacon, rempli d^araignées ramassées au sommet de la montagne, fut brisé en mille pièces en tombant sur UDC roche. C'était une perte, car il contenait certainement de nouvelles espèces, auxquelles plus d*un savant entomologue eût été heureux de donner un nom. A cinq heures, nous revîmes la pierre des Indiens, où nous eûmes Tagréable surprise de rencontrer la famille de notre hôte, qui était venue au-devant de lui. Xoiis étions fatigués, exténués, mais enchantés de notre excursion, qui s'était prolongée durant trois jours et nous laissait les meilleurs souvenirs.

Le soir, an diner, le singe qui avait été tué dans la forêt parut à table, bien assaisonné, assis dans un plat, les jambes repliées et les bras croisés. Je fus la seule à vouloir en goûter, mais sa chair était si dure et si coriace, que je n'y revins plus. Sa peau, soigneusement empaillée, fut envoyée en France, où elle est conservée dans un petit musée d'histoire naturelle dépendant d*un pensionnat déjeunes filles.

La destinée a parfois^'étranges caprices, même pour les singes !

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