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CHAPITRE XVIII

Départ de San Estébaa. — A bord du Venezuela. — Le papiameuto. — En mer. — Les requins. — Aspect du golfe et des côtes. — Ltis Llcaoes, — Arrivée à Tucàcas. — La posada, — Les compagnies des mines et du chemin de fer. — Stérilité da terrain. — Notre hôtesse. — Tertulia populaire. — Promenade au clair de lune. — Le cimetière de Tucàcas. — Mésaventure nocturne. — La population et Témigration. — Le mariage in

' articulo mortis.

Quelqaes jours plus tard nous prenions congé de nos aimables hôtes, et nous quittions leur village par une splendide matinée, dans l'intention d'aller visiter le port de Tucàcas et les mines de cuivre d'Aroa dans rÉtat de Yaracuy. Tout en suivant une dernière fois la route charmante de San Ëstéban à Puerto-Cabello, si fleurie, si ensoleillée, notre pensée nous ramenait vers l'Europe, où nous nous représentions nos amis du nord encore enveloppés de fourrures, marchant péniblement dans la neige glacée. Franchement, nous trouvions que nous n'avions rien à leur envier, et qu'après tout la nature tropicale avait ses charmes.

Arrivés à Puerto-Cabello, nous n'eûmes rien déplus pressé que de nous rendre sur les quais, afin d'y visiter un petit vapeur, le Venezuela^ d'environ cinq cents tonnes, en partance pour Tucàcas, et qui allait bientôt

ooas recevoir à son bord. Il n avait rien d'imposant, tant s'en faut. Il nous parut mal aménagé, bas sur Tean, et Ton nous apprit qu'il roulait affreusement. Il était commandé par un Anglais, ancien lieutenant dans la marine britannique, auquel on avait adjoint, pour la forme — la loi vénézuélienne ne permettant le cabotage qu'aux marins nationaux — un patron en titre, régulièrement naturalisé. Ce dernier élait natif de Curaçao et parlait le plus étrange idiome qu'il soit possible d'imaginer, bigarré de français, d'allemand, d'espagnol et d'anglais. Ce patois, très en vogue à Curaçao, est connu sous le nom assez expressif de j^apiamento.

Nous nous embarquâmes au moment précis indiqué pour le départ. Nous eussions pu, sans inconvénient, arriver deux heures plus tard, car les autorités locales mirent au moins ce temps à renvoyer les papiers du navire. Le commandant nous avait invités à nous installer sur la dunette, et nous lui en fûmes bien reconnaissants, car deux cents soldats nègres avaient pris possession du ponf, où le .mal de mer était passé à l'état épidémîque. L'ancre fut enfin levée, et le Venezuela, cinglant le Castillo Liberiador, longea la côte et la petite île de Guaiguaza.

Une fois en pleine mer, il se mit à rouler tellement qu'il donnait des bandes absolument comme un navire à voiles. Impossible de rester debout sans risquer d'être jeté sur les bastingages. Force nous fut de demeurer étendus sur nos bancs, nous cramponnant tant bien que mal aux cordages. Le Venezuela, d'ailleurs, n'avait pas été construit pour faire de longs

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voyages. II est alTeetc exclusivement au service des transports entre Tucàcas et Puerto-Cabelio, et reçoit, en destination de cette dernière ville, les chargements de café et de cacao, provenant des plantations situées dans les États des Barquisimeto et de Yaracuy.

Le temps était superbe ; la mer, quoique houleuse, était d*un beau bleu foncé, aux vagues frangées d'argent. L*air était vif et tout imprégné d'acres émanations salines.

Nous avions quitté Puerto-Cabcllo depuis environ une heure, lorsque nous vîmes tout à coup le commandant en second, Thomme au papianiento^ quitter la barre qu'il tenait en ce moment, se précipiter aux bastingages, tout en faisant de grands gestes, en montrant un point noir qui s'élevait et s'abaissait au gré desfloL«.

— Un tiburon! s'écria-t-il, un tiburoni

Tandis qu'il regagnait son poste, tout le monde se pencha par-dessus le bord, et nous vîmes plusieurs requins, nous précédant et nous suivant, montrant leurs nageoires aiguës au-dessus de Teau. Les matelots saisirent leurs revolvers, les soldats épaulèrent leurs fusils, et les balles tombèrent comme grêle autour des monstres marins. Plusieurs furent blessés, et tous disparurent avec rapidité à Thorizon. Dans Tintervalle, des bandes de poissons volants rasaient les vagues, plongeant, s'élevant et replongeant au passage du navire, au grand plaisir des voyageurs.

Après trois heures de navigation, nous arrivâmes en vue de trois îlols, placés à égale distance les uns des autres, à l'entrée du golfe Triste, et nommés à cause de cette circonstance Las Liâtes ou « les clefs » .

Le golfe Triste s'étend entre la pointe Tucàcas et Fembouchure du Rio Cliaves, sur un espace de trentequatre kilomètres. La côte qui le borde, et où se trouvent quelques riches haciendas, est tantôt montagneuse, tantôt plate et bordée de cocotiers qui élèvent jusqu'à quarante pieds leur tronc mince et flexible. Plusieurs rivières viennent s*y jeter, entre autres les rios Urama, Yaracuy, Aqualinda et Aroa. Quant aux iles dont nous venons de parler, elles sont parfaitement circulaires, leur circonférence est boisée et leur partie centrale remplie d'eau.

Ce sont de véritables attolles, de formation récente, dus entièrement aux travaux incessants de polypes soDS-marins.

Il était cinq heures lorsque nous arrivâmes à Tucàcas, mais nous ne pûmes y débarquer qu'après le coucher du soleil, le Venezuela ayant touché fond, en entrant dans la baie, par suite d'une fausse manœuvre. A notre droite se présenlait une côte basse, couverte de palétuviers. Du côté opposé se groupait la ville, dont l'aspect peu vénézuélien nous frappa tout d'abord. Les maisons n'y étaient pas en briques et en adobe comme dans les régions que nous venions de parcourir, mais en bois, et leur toiture était formée de feuilles de zinc. Des hangars couverts remplissaient les quais, abritant des uagons et d'immenses piles de charbon. Parmi la population accourue pour assister à Tarrivée du navire, le costume européen, les cheveux blonds, les yeux bleus prédominaient. On se serait cru dans une bourgade anglaise de création récente, la propreté en moins.

Sis SOUVENIRS DU VENEZUELA.

Le coarmandant du Venezuela nous conduisit trèsobligeamment jusqu'à la posada de Tucacas, une petite habitation sans étage, située non loin du port. Une grande et forte mulâtresse nous y reçut et nous précéda cérémonieusement dans la chambre qu'elle nous destinait. L'ameublement en était des plus primitifs et comprenait deux lits de camp, une vieille caisse en guise de siège et un chandelier pleurant la graisse. Le tout reposait sur un plancher disjoint, troué çà et là, que protégeait inefficacement une toiture de bambou, entre les fentes de laquelle on apercevait le ciel bleu quand d'épaisses toiles d'araignée n*y faisaient pas obstacle. Nous y fîmes placer nos bagages, et nous nous hâtâmes d'en sortir, bien résolus à n'y rentrer que le plus tard possible.

Tucàcas compte aujourd'hui de quinze cents à deui mille habitants. La ville doit son accroissement et ses ressources à l'exploitation d'importants gisements de cuivre, découverts à Aroa, à quatre-vingts milles de la côte. Ces mines, appartenant autrefois à Bolivar, sont aujourd'hui entre les mains d'une société anglaise, la New Quebrada Company, Quoique très riches, elles restèrent longtemps peu exploitées par suite des frais résultant du transport du minerai. On se servit d'abord de bateaux plats, naviguant jusqu*à l'embouchure du Rio Aroa, où des goélettes recevaient leurs chargements, en destination de Puerto- Cabello.

Ces moyens de communication ayant été jugés insuffisants, on songea à y suppléer par la création d'un chemin de fer. Celui-ci fut construit par une autre

association, le Bolivar Raïlway Company , a|)rés engagement de la New Quehrada Company de faire expédier annaellement, par Tentremise de la première, vingt mille tonnes de minerai au port de Tucacas.

Le chemin de fer dont il s*agit est à voie étroite, traverse la forêt vierge sur une grande partie de son parcours et s'élève insensiblement jusqu'aux mines, situées à mille deux cents pieds d'altitude. Les deux compagnies, toutes- puissantes à Tucacas, y ont chacune leur domaine enclos de hautes palissades de bois, à portes tournantes. Elles y ont fait construire des habitations pour leurs principaux employés, presque tous étrangers, ainsi que des logements d'ouvriers, des magasins et des ateliers. La ville, non pavée, sans trottoirs, assez sale, se trouve bâtie sur un sol sablonneux, récemment conquis sur la mer. On n'y aperçoit aucune trace de végétation, sauf un palmier solitaire, d'une longueur démesurée et portant une maigre couronne de feuilles, dominant un groupe de maisons basses et mal entretenues. Partout on entend parler l'anglais, même parles gens de couleur, employés, soit aux mines, soit au chemin de fer. Les denrées alimentaires débitées sur le marché de Tucacas viennent de Puerto-Cabelio ou des haciendas du Yaracuy, la production locale étant absolument nulle. Les pâturages font défaut dans les environs, où l'on ne rencontre ni moutons, ni bœufs, ni vaches, ni chevaux. En revanche, les porcs abondent, même en ville; on en rencontre à chaque pas, et ils constituent la principale nourriture des noirs, qui ne s'occupent nullement de leur entrelien.

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Nous eûmes bientôt fait le tour de la lille et nous \ rentrâmes vers sept heures à la posada^ où Ton nous ] attendait pour diner. L'hôtesse s'attabla sans façon avec nousj et se mit à nous accabler de questions :

— Comment vous appelez-vous? V a-t-il longtemps que vous êtes mariés? Avez-vous des enfants? etc.

Comme nous ne nous hâtions pas d'y répondre, elle se leva de très-mauvaise humeur, se plongea dans un ikuteuil à bascule et se mit à s'y balancer avec vigueur, tout en grognant sourdement.

La soirée était belle, et nous nous levâmes pour sortir.

— Où allez-vous? nous demanda la mulâtresse en se redressant vivement.

— Nous promener.

— Je ferme la porte à dix heures, après quoi il n'y ^ura plus personne pour l'ouvrir!

Nous regardâmes en souriant la vieille porte, disjointe, disloquée, et qu'un enfant eût fait tomber sans effort. L'observation de notre hôtesse n'avait donc rien d'alarmant, et nous sortîmes sans inquiétude. Les rues étaient désertes et n'offraient rien d'intéressant. Nous nous dirigions vers la campagne, lorsque des sons musicaux attirèrent notre attention. Ils partaient d'un petit ranchoj où quelques nègres donnaient une tertulia. Deux d'entre eux portaient un singulier instrument, tenant de la guitare et de la mandoline, dontîk grattaient les cordes du bout des ongles. Les autres, au nombre d'une cinquantaine, tant hommes que femmes» sautaient joyeusement, trépignaient sur place, pais après s'être balancés mollement, s'élançaient d'un ho\ii à l'autre de la salle. Quatre chandelles de suif, plsQ'

tées dans des goalots de boulcille, constituaient Téclaîraje du bal. Oa faisait circuler parmi les invités des morceaux de cannes à sucre et de Vaguardiente dont ious prenaient leur part. Notre présence, loin de gêner les danseurs, semblaient leur donner une animation nouvelle, et jamais nous n^avions vu joie plus expan* sive et surtout plus bruyante.

Après avoir joui quelque temps de ce spectacle inattendu, nous reprimes notre promenade et nous sor* times de la ville. Une grande plaine recouverte de cristallisations salines et jonchée d*ossements épars s'étendait au loin vers le nord, traversée par les deux lignes, noires et minces, de la voie ferrée. Vers Test, quelques buissons à feuilles étroites et brillantes, por* tant des petites baies vertes, cachait en partie Thorizon. Ces amas de verdure étaient formés d*une plante sousarborescente, connue dans le pays sous le nom de trompiUo. D'un autre côté, nous apercevions TOcéan dont les eaux miroitaient aux rayons de la lune. Nous suiviffles la plage, aspirant avec volupté Fair frais du soir, marchant lentement sur le sable humide, qui gardait Tempreinte de nos pas.

A un quart de lieue de la ville, nous vîmes se dresser dans la nuit quelques croix noires, la plupart brisées, plantées dans des amoncellements de coquillages et de pierres, isolées dans un terrain désert, sans enclos, ni palissades. Nous nous trouvions sans nous en douter dans le cimetière de Tucacas, sur lequel les vagues de la mer jetaient leurs écumes et leurs épaves. Il eût été difficile de s'imaginer un site plus morne et plus lugubre, des sépultures plus misérables et aussi

complètement délaissées. Des os de toutes formes perçaient le sol, que fouillaient incessamment de grands crabes, courant çà et là comme de gigantesques araignées, parmi les sinistres monticules qui nous entouraient. Nous avions peine à détourner les yeux de ce pénible tableau, dont la sombre et solennelle beauté nous fascinait. Il nous ôta toute envie de continuer notre promenade, et nous rentrâmes silencieusement à la posada, sans avoir pu nous soustraire à nos attristantes impressions.

La première partie de la nuit se passa sans incident. Vers deux heures du matin, je me réveillai brusquement : je venais d'entendre un grand bruit au-dessus de ma tète. Un animal quelconque se traînait sur Tun des soliveaux, s'approchant peu à peu de Tendroit où se trouvait mon lit de camp. Il est probable que toute autre Européenne, en pareil cas , se fàt Bguré qu'un serpent venimeux menaçait sa vie, ou tout au moins qu'un scorpion au dard redoutable se préparait à lui faire visite.. Mon imagination n'alk pas aussi loin, pour Texcellente raison que je crains beaucoup plus les rats et les souris que les plus borribles reptiles. La présence probable d'un rongeur nocturne s'imposa immédiatement à mon esprit» et j'en tremblai d'horreur. Ce fut bien pis lorsque je sentis un objet assez lourd tomber sur mon drap et y faire quelques mouvements. Je ne 6s qu'un bond, et m'élançant dans la chambre, je criai d'une voix tragique :

- — J'ai un rat sur mon oreiller!

Mon mari, qui dormait paisiblement sur son catre, s'éveilla tout eOàré.

— Comment ! quoi? qu'y a-t-îl?

— II y a un rat sur mon lit!

Il prit une canne et marcha bravement en avant, bouleversant ma couchette de fond en comble. Aus« sitôt le bruit recommença, et tout en frémissant j'entendis mon mari taper sur un corps dur, qui se dérobait sous ses coups avec une étonnante rapidité. La lutte fut longue, puis enfin tout bruit cessa. J'étais plus morte que vive, et nous nous recouchâmes sans savoir à quel ennemi nous avions eu à faire. Ce ne fut que le lendemain matin que nous eûmes le secret de cette alerte, en découvrant sur le plancher le cadavre inanimé d'un énorme crabe, de plus d'un pied de longueur.

— Avez-vous souvent de ces visites? demandâmesnous à notre hôtesse, tandis qu'elle nous servait à déjeuner.

— Oh ! oui, répondit-elle, nous sommes à deux pas delà mer

— Pourquoi ne pas bous avoir avertis?

— Mais les crabes, cela ne fait pas de mal, au contraire. C'est nous qui les mangeons.

Il n'y avait rien à répondre à cet argument, d'autant plus qu'en etfet le crustacé en question avait péri dans la bagarre.

Kous changeâmes donc de conversation.

— A quelle heure le traîn part-il pour les mines?

— A huit heures, mais il en est toujours neuf et même neuf et demie.

— Quand arrive- t-on à La Luz ?

Xons tenions à être renseignés sur ce dernier point.

La Luz étant une station assez rapprochée d'Aroa, oii nous comptions passer la nuit.

— Cela dépend, fit la mulâtresse, tantôt plus tôt tantôt plus tard ; généralement à cinq heures de l'aprèsmidi.

— Y trouve-t-on une posada ?

— Non.

La réponse était alarmante, tout en ne nous étonnant guère. Nous avions déjà observé, durant nos courses à l'intérieur, combien dans tout le pays les voyageurs ont peine à trouver un gîte convenable. Cette absence de bonnes auberges, même dans des bourgades assez importantes, s'explique par le fait qu'elles sont visitées par un très petit nombre d*ëtrangers. Quant aux nationaux, ils s'y casent facilement chez des parents, des amis ou des correspondants. Ils n'ont donc que faire de X^posadaj dont les recettes, dans de telles circonstances, seraient par trop problématiques.

En réalité, la population fait défaut dans ces riches contrées de TAmérique centrale, si admirablement adaptées cependant à la satisfaction de tous les besoins de la vie humaine. Les neuf grands États de l'inion vénézuélienne actuelle, avec leurs immenses territoires, leurs ressources variées, contiennent à peine trois millions d'habitants. Des milliers de lieues d'excellentes terres y restent en friche, tandis que nos ville* d'Europe regorgent d'indigents, soutenant à peine leur

existence précaire par un travail incessant, sans espoir de sortir de leur misère. Il y a dans cette répartition inégale de notre race sur la surface du globe un &i^

navrant, que doivent déplorer tous les amis de Phumanîté. Le gouvernement vénézuélien — il faut lui rendre cette justice — s*est efforcé à cet égard de combattre Pignorance et la routine. II s'est imposé à diverses reprises des sacrifices considérables afin de déterminer un mouvement d'émigration vers ses ports, mais sans grand succès,

A propos de statistique et tout en évitant ses agglomérations de chifii'es, notons en passant que le mouvement d'accroissement de la population, au Venezuela, révèle chaque année un nombre considérable de naissances illégitimes. Celte situation résulte de l'élévation du tarif appliqué aux mariages religieux, et de la rigueur avec laquelle le clergé fait valoir ses droits. Les gens peu aisés, reculant devant la dépense, ajournent la consécration de leur union, jusqu'à ce que des scrupules de conscience, durant leur dernière maladie, les y décident. Il existe peu de pays où les mariages in artkulo mortiê soient plus fréquents. II y .a là un abus que TÉglise devrait s'attacher à redresser, dans Tintérèt de la morale publique, qu'elle a toujours prétendu associer à son enseignement et à ses œuvres.

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