CHAPITRE XIX
Départ de Tucicas. — Le train. — Soa parcours. — La forêt vierge. — San Felipe. — Palma Sola. — Nos compagnons de route. — Leur théorie fur la manière de traiter les domestiques. — Le queso de mano, — La Luz, — A la recherche d'an logement. — Notre gîte. — Encore don Aureliano. — Masdevallia chimera. — La veillée. — Mise en pratique de la théorie sur les domestiques. — Manière pittoresque de voyager en chemin de fer. — Aroa. — Les mines. — Leur richesse. — Les mines du Venezuela. — Nos adieux aux Vasqaez. — * Retour à Tucàcas.
II ne nous restait plus qu'à quitter la posada, pour reprendre notre voyage.
- — Allez tout droit devant vous jusqu'à la maison de ringénieur en chef, nous dit-on, vous pourrez y monter en voiture. Si toutefois vous voulez attendre le convoi en pleine campagne, vous en êtes libres; le machiniste stoppera très-volon tiers.
Nous arrivâmes à huit heures précises devant la maison indiquée. Quelques mineurs, nantis de leurs outils, et portant leurs bagages dans un mouchoir àe couleur, soigneusement noué, attendaient patiemment, couchés sur des tas de charbon, le signal du départ. Le train se composait d'une petite locomotive améri-
caine, à cheminée conique, de huit à dix wagons plats, et d*un char à bancs, qu*on avait tiré d*an hangar en notre honneur.
Vous y prîmes place, non sans avoir eu soin d'y faire porter, de la potada, un panier rempli de provisions de bouche, précaution tout à fait nécessaire. Le char à bancs, quoique couvert, était sans portières, et Tair y circulait abondamment. Notre installation complétée, nous fîmes comme les mineurs et noas attendîmes. A neuf heures, un agent de la Compagnie fit son apparition, un coup de sifflet retentit, et nous laissâmes derrière nous la petite ville de Tucacas et la lagune desséchée où nous nous étions promenés la veille. A celle-ci succéda bientôt une plaine moins aride, semée çà et là de buissons rabougris. Peu ^ peu la végétation changea; des arbres, des lianes, s'élevaient des deux côtés de la route; ils se groupaient, se multipliaient à mesure que nous avancions. Bientôt la nature tropicale nous réapparut dans toute ^ glorieuse expansion. Ce n'est pas une tâche facile qne de construire une voie ferrée dans de pareilles régions. Après Tavoir ouverte à grands coups de uache, on n'a fait que la moitié de la besogne. Il faut encore la défendre, de semaine en semaine, contre l'envahissement des plantes, Pobstruction des feuilles, ^es branches, des racines; disputer le sol nouvellement acquis, pied à pied, à la force vitale qui en dc- «orde sous toutes les formes.
La forêt vierge s'épaississait autour de nous, à tel point qu'il nous semblait par moments rouler dans un tunnel de verdure. Des rameaux fleuris fouettaient le
train au passage eï pénétraient jusque dans notre voiture. Quelques petites stations, généralement composées de quatre poteaux surmontés d*un toit de chaume, se dressaient dans des éclaircies sur notre parcours. On s*y arrêtait parfois pour renouveler la provision d'eau on de charbon. C'est ainsi que nous vîmes Ti^^uâf- Linda, une jolie petite rivière, puis ensuite une case de bois, assez pittoresque, à toiture en zinc, et portant cette inscription bien britannique :
Bachelor's hall.
Il faut une certaine dose d'énergie et d'insouciance pour accepter si joyeusement un exil indéOni en pleine solitude 1
Trois heures après avoir quitté Tucacas, nous atteignîmes Palma-Sola, qui sert de dépôt aux marchandises venant de San Felipe, capitale du Yaracuy.
San Felipe doit sa fondation à la Compagnie espagnole de Guipuzcoa, qui y établit un comptoir, servant à 3es rapports commerciaux avec Montalban, Yaritagua et Nirgua, trois gros villages situés à l'entrée des llanos. Des bateaux y arrivaient autrefois, avant la création du chemin de fer, par le Rio Yaracuy, chargés des divers produits des haciendas environnantes. La ville actuelle, qui compte huit mille habitants, a été construite sur remplacement de l'ancienne bourgade indienne de Cocoroto.
Palma Sola se compose de trois ou quatre hangars servant de magasins. II fallut y attendre, durant pltf^ d'une demi-heure, le train venant des mines. II arriva bruyamment, chargé de minerai, et emmenant une quantité de mineurs, hommes et femmes, qui échan-
gèrent avec ceux qui se trouvaient sur dos vagons des colloques vifs et animés. On se saluait gaiement, et des plaisanteries se mêlaient à la conversation, comme des castagnettes à un air de danse. Puis la vapeur siffla, un roulement se fit entendre, et nous reprimes notre conrse à travers la forêt.
Dans l'intervalle, et au moment où nous quittions Palma Sola, vers une heure de Faprës-midi, des compagnons de route étaient montés dans le char à bancs. C'était on gros mulâtre et sa femme, non moins coi*puIente, suivis d'un domestique indien, tellement flnet, qu*il semblait n'avoir qu'une moitié de corps, et avoir cédé le reste à ses maîtres. Ceux-ci s'installèrent à grand fracas, ouvrirent une sacoche remplie de victuailles et se mirent à manger avec une telle gloutonnerie qu^on eût dit qu'ils sortaient d*nn long jeune. Leur péon était assis sur le marchepied du char à bancs, en plein soleil, et surveillant de là le repas avec une philosophie stoîque.
Bientôt le gros homme, après avoir bavardé avec sa femme, se décida à une attaque de notre côté :
— Vous êtes étrangers? nous demanda-t-il la bouche pleine.
— Oui.
•* Où allez-vous?
— Aux mines d'Aroa.
"-Venez plutôt à Barquisimeto. J*ai un magasin làoasbicn fourni, car je suis riche. Je vous présenterai a mes connaissances.
Nous lui exprimâmes poliment le regret de ne pouvoir accepter son invitation.
— jLo siento mucho^! répliqua- t-îl.
Puis, prenant la parole avec une extrême volubililë:
— Voulez-vous un peu de queso de mano? Il est très bon et vient des Uanos. Vous me donnerez en échange un verre de voire vin.
Et le mulâtre nous désigna du geste le goulot d'une bouteille sortant de notre panier à provisions.
— Volontiers» lui dis-je, mais votre sirviente nV t-il besoin de rien?
La maigreur du pauvre homme me faisait pitié.
— Oh! ces gens-là, répliqua le maître en riant, n'ont pas besoin d'autant de nourriture.
— Cela les empêcherait de travailler, observa la femme.
— Cependant, reprit son mari, puisque cela ferait plaisir à la seiiora, je vais lui donner nos restes, quoiqu'il ait déjà eu du café et des cambures, {)as plus tard que ce matin.
Et ce disant, il passa de la viande et du pain (ie maïs à son péon, qui me jeta un regard reconnaissant et se mit à dévorer sa pitance à belles dents.
Le queso de mano, que nous reçûmes en échange de notre vin, est un fromage du pays, fabriqué dans les corrals de bestiaux. On commence par faire caille' le lait, puis on le passe au feu. Lorsqu'il a acquis une certaine consistance, on en pétrit les morceaux jusqu'à ce qu'ils soient complètement refroidis. On en fait ensuite des galettes rondes et plates, que Yon m sécher après y avoir ajouté un peu de sel. Celui q^e
' Je le regrette beaucoup.
SOUVENIRS DU VENEZUELA. t35
nous donna Aureliano Vasquez — car tel était le nom de notre compagnon de voyage — était excellent et tout à fait comparable aux pelils fromages suisses de Neacliâtel. Nous regrettâmes beaucoup deTavoiraccepté, car cette amabilité nous attira un déluge de paroles, une conversation intarissable, à jets continus. Don Aureliano et sa femme bavardaient à qui mieux mieux, et nous fûmes bientôt au courant, non-seulement deleur vie intime, mais aussi de celle de tous leurs amis. La forêt que nous traversions était splendide, et nous maudissions intérieurement nos voisins et les distractions qu'ils nous occasionnaient. Nous voyagions au milieu des plus fantastiques décors d*opéra. Différentes espèces de palmiers — autant de colonnes à chapiteaux verdoyants — surgissaient autour de nous parmi des amas de feuillage ; des bananiers sauvages, d'aspect tout à fait tropical, bordaient la route. Des cèdres, des acajous, reliés entre eux par des rideaux de lianes, formaient an-dessns de la voie ferrée une voûte de verdure. Dans ces masses, s'agitait un monde dViseaux, sifflant, chantant, volant à lire-d'aile, effrayés par le passage du train. Ici, des aras caquetant dans Tombre; là, des cardinaux, agitant leur plumage rouge; plus loin, de minuscules perruches, bruyantes et affairées. Nousvîmes même cinq ou six singes, gambadant parmi les branches d'un gigantesque samau, et auxquels les mineurs qui se trouvaient sur le convoi envoyèrent quelques balles de revolver, sans autre résultat que de les mettre en fuite.
Nous suivîmes pendant quelque temps le rio Arao qui longeait la voie et nous envoyait un peu de frai-
cheur. Après avoir dépassé une petite station, entourée comme les autres d^un rempart de buissons et d'arbres, nous passâmes le rio Yumare sur un pont de bois, EnGn, vers cinq heures de Taprès-niidi, nous apereûmes dans uneclairiëre quelques maisonnettes et une espèce de gare : nous étions à La Luz.
II s^agissait d'y trouver un gîte quelconque, ce qui, après inspection des lieux, ne semblait pas facile. Nous regardions autour de nous, nos sacs de voyage à la main , assez peu rassurés , lorsqu'un agent de la Compagnie, parlant langlais, s'approcha et nous demanda s'il pouvait nous être de quelque utilité. Noas lui exposâmes éloquemment notre situation.
Il parut embarrassé, se tira la moustache et finit par nous dire :
— Notre case, là-bas, ne contient que deux chambres, déjà très-encombrées, et ne conviendrait pas à madame. Je connais cependant un marchand qui accepte parfois d*héberger des voyageurs, et qui consentira peut-élre à vous recevoir. Attendez-moi un instant, je vais lui parler.
Il revint peu de temps après, nous apportant une réponse affirmative : deux lits de camp étaient mis à notre disposition.
Nous le suivîmes aussitôt, et il nous conduisit dans une habitation délabrée, située sur le bord d'un chemin, composée de deux grandes chambres sur le devant et de deux petites pièces, étroites et sombres, du côté opposé. Le maître de cette maison était un Israélite allemand, que Tamour des affaires et le désir de faire fortune avaient attiré dans ces lointains p&*
rages. II s*avança à notre rencontre et nous accueillit parla formule espagnole traditionnelle :
— Todo lo que hay aqui, esta à la disposicion de ustedes ^ .
Phrase éminemment polie, mais trop fréquemment employée pour être prise an pied de la lettre. On y répond amplement par un coup de chapeau.
— Concepcion! cria noire hôte.
Une petite femme, proprette, jolie, armée de deux beaax yeux noirs, accourut à cet appel, suivie de cinq ou six marmots de toutes tailles.
— Voici encore deux personnes à loger, lui dit son mari; prépare les entres et sers-nous la comida.
Missia Concepcion nous adressa un gracieux sourire et disparut comme elle était venue, suivie de toute la troupe d'enfants. Nous passâmes alors dans ime chambre voisine. Quelle ne fut pas notre surprise et notre ennui d'y retrouver Aureliano Vasquez et sa pesante compagne ! Ils se précipitèrent au-devant de nous, nous serrant les mains et nous accablant de protestations d'amitié. Nous ne pûmes nous soustraire à leur expansion qu'en sortant au plus vite, sous prétexte d aller visiter les environs.
Nous longeâmes d'abord la lisière de la forêt, mais sans nous aventurer sous bois à cause des serpents. Une orchidée des plus étranges attira notre attention. Le centre de ses fleurs était de couleur jaune et tout parsemé de petites taches brunes. Trois longues pointes très-effilées partaient de ce centre, dont Tune supérieure
' Toat ce qui est ici est à votre disposition.
et les deux autres inférieures. Nous ne nous rappelions pas avoir vu rien de plus singulier m de plus paradoxal. Mon mari la cueillit et en fit une rapide esquisse. Tandis qu'il y travaillait, une petite négresse de cinq à six ans s'était approchée de lui, attirée par la curiosité.
— Que hace usted ' ? finit-elle par dire* timidement.
— Dibujo ', lui fut-il répondu.
Elle resta un moment immobile, perdue dans ses réflexions.
— Por qué^ ? dit-elle enfin, stupéfaite de ne pas comprendre.
Son visage, dans ce moment, avait une telle exprès* sion, qu'il nous fut impossible de garder plus longtemps notre sérieux.
En rentrant au logis, à Theure du dîner, nous exhibâmes notre fleur, dont personne ne put nous dire le nom. Nous apprîmes plus tard qu'elle a déjà été classée sous le nom àemasdevaUia chimera, etqu'elle est extrêmement rare.
Nous dînâmes avec notre hôte, sa famille et les Vasquez. Missia Concepcion s'était vraiment surpassée et nous donna une haute idée de ses talents culinaires.
La nappe ayant été enlevée, on fit cercle autour de la table; deux ou trois négresses endimanchées se joignirent à la société, et l'on fut tout entier à la con-
^ Que fftifeg-vous?
2 Je dessine.
^ Pourquoi?
SOCVEMBS DU VEXEZLELA. tZ9
versation. Nos deux catres avaient été dressés dans la salle de réception, de sorte qo*ilne noos était pas pos* sible de nous coucher avant le départ de tout ce monde. Nous primes pendant quelque temps notre mal en patience, mais enfin, lassés de tout le bruit qa*oa faisait autour de nous, et trouvant que nous avions suffisamment répondu aux questions innombrables dont on nous bombardait, nous portâmes nos chaises sous la galerie étroite qui longeait la façade de la maison, afin de jouir de quelques minutes de tran* qnillitc et de paix. La nuit était claire, calme, étincelanle d'étoiles. Assise sur le bord de la route, je suivais du regard les noires silhouettes des grands arbres voisins, lorsque, me retournant, j'aperçus le péon indien, domestique des Vasquez, suspendant son hamac sous la véranda. Il venait à peine de terminer sa besogne, lorsque sa maîtresse Tappela de Fintérieur. Il jeta dans le hamac sa cobija déjà, dépliée, et entra dans la maison.
Dans ce moment apparut don Aureliano. Après avoir fait quelques pas sous la galerie, il remarqua la couchette préparée par son domestique. Elle dut lui sembler confortable, car il s*y installa aussitôt, ramenant la couverture sur ses épaules et s'éteodant tout de son long. Le pauvre Indien, à son retour, ne put retenir une exclamation en trouvant la place occupée. Elle Télait même pour quelque temps, car son maître ronflait énergiquement. Lepéan^ accoutumé à toutes les déconvenues, rôda d'abord de droite et de gauche comme une âme en peine, puis alla se coucher dans un coin sur la pierre.
La nuit était fraicbe, et le pauvre garçon, avec soq léger vêtement de toile, ne se sentait pas à Taise. Il se releva et se mit à marcher pour se réchauffer. Ses traits exprimaient tant de désappointement et de lassitude que, prenant pitié de son triste sort, je lui offris ma cohija. Il me remercia chaleureusement, se réinstalla sur le sol, où il finit par s'endormir.
La veillée de nos hôtes se prolongea jusque vers le milieu de la nuit. Les adieux prirent un bon quart d'heure, les femmes s'embrassant et se donnant de petites tapes sur le dos, ce qui constitue la salutation amicale des créoles. Nous pûmes enfin nous retirer dans notre chambre, et nous étions déjà plongés dans un demi-sommeil, lorsque nous entendîmes notre hôte faisant la ronde, un bougeoir à la main, pour s'assurer si les portes étaient bien fermées et si tout était en ordre.
Le lendemain, à six heures, nous nous trouvions à la station, prêts à partir pour les mines. Sur la voie ferrée stationnait une petite locomotive, devant laquelle on avait placé un wagon plat, pareil à ceux qui servent au transport du charbon, contenant deux chaises de paille, rangées Tune à côté de Tautre. Ce wagon et ces sièges nous étaient destinés. On rabattit une des parois du véhicule, et nous nous hissâmes sur la plate-forme, ouvrant nos parasols au-dessus de nos têtes pour noas mettre à Tabri du soleil. Le train se mit en marche à sept heures; il ne comprenait que la machine et le wagon dont nous venons de parler. Il n'y a que sept milles de La Luz à Aroa, mais on met assez de temps à les parcourir, les courbes étant nombreuses ,surla
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ligne et d'une grande hardiesse. On contoarne de hautes montagnes boisées ; on passe à côté d*énormes précipices ou sur des ponts surplombant de profonds ravins. Le tracé de la vole a dû présenter de très sérieuses difBcuItés et fait honneur aux ingénieurs qui y ont travaillé. Des hauts fourneaux, destinés à faire subir une première préparation au minerai, s'élèvent à m îchemin d'Aroa, sur le bord du Rio de ce nom. Un jeune Belge, M. Deby, en avait la direction à Tépoque de notre visite.
Le village d*Aroa se compose d'une quantité de petites huttes, groupées au fond d^une sombre vallée. Autant le paysage qui les entoure est sauvage et grandiose , autant ces habitations paraissent sales, misérables et tristes. On se croirait dans un campement temporaire de Bohémiens nomades, vivant dans la pauvreté la plus abjecte. Les mineurs sont presque tous étrangers et de toutes nationalités.
Le train s'arrêta devant des amas de minerai, sur lesquels il nous fallut monter pour arriver sur un terrain plat, non sans risque d'une foulure parmi les èboulis. Un jeune Anglais s'avança à notre rencontre et nous conduisit par un chemin malaisé, encombré de pierres et de débris, jusqu^à une maison de bois, où logeait l'ingénieur en chef, M. X..., qui nous reçut très-cordialement. Non seulement il nous donna Tautorisation de descendre dans la mine, mais s'offrit même à nous y accompagner.
L'aspect de la montagne qui recèle les gisements de cuivre est des plus saisissants; qu'on se représente une masse imposante, parsemée de rocs dénudés, entre les-
quels verdoie çà et là une maigre végétation* A diffé-. rentes hauteurs s*ouvrent des trous noirs et béants, d'où partent des échelles de corde fixées au sol. Ce sont les entrées des galeries supérieures de rexploitation. D'autres passages, situés plus bas, sont accessibles de plain-pied. Notre guide s'arrêta devant Tan d'eux, et ayant allumé des torches qu'il nous remit, nous précéda dans un couloir obscur, oii nous nous engageâmes après lui. Nous marchions dans l'eau, sous une voûte arrondie, où l'éclat de nos flambeaux faisait miroiter des reflets métalliques. Nous parcourûmes ainsi plusieurs galeries, faisant détours sur détours, et nous nous trouvâmes enfin dans uue salle assez vaste, excavée dans les profondeurs de la montagne. Cinq on six mineurs, portant une lampe fixée au chapeau, y travaillaient des blocs de quartz. Cette espèce de grotte, tapissée de paillettes de cuivre, a reçu des mineurs le nom de ce salon jaune d, en l'honneur du général Guzman Blanco, qui y dîna le jour de l'inauguration du Bolivar Railway. Ce fut avec une véritable • satisfaction que nous revîmes, après une nouvelle course parmi d'obscurs souterrains, le ciel bleu et la lumière du jour.
Les exploitations s'étendent sur un espace de plusieurs milles et sont connues sous différents noms.On compte quatre dépôts principaux : ceux de Camaragua, de Titiara, de San Antonio et d'Aroa. Tous sont d'une grande richesse et présentent l'immense avantage de pouvoir être mis en œuvre sans nécessiter l'emploi de machines coûteuses. Ainsi que nous l'avons déjà dit, la Compagnie des mines s'est engagée à fournir vingt
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mille toenes de minerai k la Bolivar Railway Cotnr pany, pour le transport desquelles celle-ci reçoit annuellement, en moyenne, plus de quatre-vingt-cinq mille livres sterling.
Tout le pays que traverse la voie ferrée appartient à la société des mines et constitue une source de richesse, à cause des bois de toutes essences qui y croissent. Acajous, bois de teinture, plantes médicinales y abondent. De plus, on a constaté Tesistence de filons d*or et d'argent entre San Felipe et Aroa, dans les collines du Tesorero et de Guaraiaro.
Le» entreprises minières, en général, présentent un grand avenir dans toute TUnion vénézuélienne. Le sous-sol de cette vaste contrée renferme non-seulement d'inépuisables gisements de cuivre, mais des fers d'excellente qualité, du graphite, du pétrole, de l'asphalte, du charbon de terre. Les dépôts d*or du Callao, de Chite, de Potosi, de Nueva Providencia, du Botanamo, de Corina, de Cicapra, de Caralal, sont suffisamment connus, et Texploitation de quelques-uns d'entre eux a déjà donné à leurs heureux propriétaires jusqu'à 1,000 pour 100 de bénéfices.
Nous reprîmes nos places sur nos chaises devant la locomotive, très-satisfaits de notre excursion ; cette fois cependant le train s'était allongé de quatre wagons, chargés de minerai, précédant le nôtre, et contenant, indépendamment de leur cargaison, des mineurs et leurs femmes, perchés sur des pierres, et se rendant à La Luz pour y renouveler leurs provisions. En arrivant dans cette dernière localité, nous y retrouvâmes, parmi les personnes réunies à la station, don
Aureliano Vasquez, sa femme et leur Indien, qai nous attendaient pour nous faire leurs adieux. Le mulâtre, le visage épanoui, nous montra de la main une grande voiture à trois chevaux, arrêtée sur le bord de la route.
— Je Tai fait venir, nous dit-il avec un geste d'orgueilleuse satisfaction, exprès pour moi de Barqaisimeto.
— Et quand serez-vous à Barquisimeto?
— Dans deux jours, si tout va bien. Ne voulez-vous vraiment pas nous y accompagner? Il y a place pour quatre ; le sirvîente va sur le siège à côté du cocher.
— Non, non, m'écriai-je effrayée de la perspective^ c'est impossible I Nous avons à revoir un parent à Puerto-Cabello.
L'excuse était médiocre; mais il fallut bien qu'il s'en contentât. Voyant que notre résolution était prise, le brave homme nous tendit sa grosse main noire et ajouta en manière de consolation :
— Je ne manquerai pas de venir vous saluer à mon premier voyage à Caracas !
Il monta lourdement en voiture, suivi de sa femme, puis tous deux agitèrent leurs mouchoirs, tandis que leur domestique indien me criait de toutes ses forces:
— AdioSj ninal adios!
Leur voiture s'ébranla et disparut bientôt dans un nuage de poussière.
A neuf heures, après avoir présenté nos remerciments à missia Concepcion, notre hôtesse de la veille, nous continuâmes notre voyage, qui n'offrit aucun incident nouveau jusqu'à Tucacas.
La peihe posada reçut une fois de plus notre visite. Rien n'y était changé, et nous y revîmes jusqu'au cadavre du crabe que nous avions tué» à la place même où nous Tavions laissé deux jours auparavant.
Quelques jours plus tard, nous nous retrouvions à bord du Venezuela j en route pour Puerto-Cabello, d'où nous comptions partir pour le Carabobo et les vallées d*Aragua.