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CHAPITRE III

La dernière journée à bord. — Débarquement à la Guayra. — U ville; ses habitants; ses ressources. — Départ pour Caracas. — L'auberge de Guaracarumbo. — En route. — Arrivée à Caracas.

Nous passâmes la journée du 23 août à nous promener sur le pont et à réunir nos effets afin de pouvoir débarquer le lendemain de bonne heure. L*atmosphëre était suffocante et nous indiquait que nous approchions de la CostaFirma, si redoutée des marins, à cause de son climat torride et malsain durant une grande partie de Tannée.

Vers deux heures, nous étions à la hauteur de File Blanquilla. Cest une terre basse, aride, entièrement dépourvue de végétation. Plus loin, nous aperçûmes un groupe de rochers isolés , battus incessamment par les vagues et connus sur les cartes marines sous le nom de los Siete Hermanos, les Sept Frères. Le reste de l'après-midi fut employé à visiter le SainUGermain jusqu'à fond de cale et à nous rendre compte de son aménagement. Que de progrès accomplis dans les constructions navales, et combien le navire moderne, rapide d'allures» véritable hôtel flottant, luxueux et confortable, est supérieur aux antiques caravelles de Colomb !

Nous nous couchâmes de bonne heure, et le lendemain, au point du jour, nous étions déjà sur le pont, d^où nous observions, pour la première fois, les côtes do Venezuela, que nous avions longées, à petite vapeur, une grande partie de la nuit, afin de ne pas arriver trop tôt à la Guayra.

Partout des montagnes aux formes étranges, aux flancs ravinés par les eaux, déchirés par les tremblements de terre ; sur leurs versants, des forêts groupées en masses sombres; çà et là, une cabane perdue dans un désert; puis des ruines, derniers vestiges du terrible sinistre de 1812, recouvertes d'une végétation luxurianle, d'où s'échappaient des nuées d*oiseaux. La Cordillère se prolongeait à perte de vue, s'élevant, s^abaissant, constituant un véritable rempart de proportions gigantesques, une immense ceinture de rochers, devant laquelle s'étendait la mer, calme, bleue et limpide comme un lac.

Nous ne remarquâmes qu'un seul village sur la côte, qu'on nous dit être Macuto; il est entouré d'arbres et agréablement situé au pied de la chaîne.

Quelques minutes après Tavoir dépassé, on signalait la Guayra, où nous devions prendre terre.

La Guayra ne possède pas, en réalité, un véritable port. On n'y trouve qu'une rade ouverte, exposée à tous les vents, et où les marins n'aiment pas à prolonger leur séjour. Nous jetâmes l'ancre à un mille et demi de la ville, afin d'éviter la houle, très forte dans ces parages.

Nous fîmes aussitôt nos préparatifs de départ, espérant quitter le bord immédiatement; mais nous avions

compté sans la commission de santé, dont nous dûmes attendre la visite, et qui ne se présenta qu'une heure plus lard. Toutes formalités accomplies , nous descendîmes dans la lanche qui devait nous conduire à la côte, mais non sans de grandes difBcultés, à cause d*uii roulis incessant dont les soubresauts inattendus nous exposaient à un plongeon d autant plus à éviter que les requins, dit-on, en sont souvent les spectateurs intéressés.

L'opération heureusement terminée, nous nous éloignâmes enfin du Saint-Germain, et quelques instants plus tard nous arrivions sur les quais et nous foulions, pour la première fois, la terre américaine, entourés de toute une population accourue pour assister au débarquement.

Il faisait déjà fort chaud, bien que de bon matin. Le climat de la Guayra, en effet, est tout à fait tropical. Le thermomètre s'y maintient généralement à 25* Réaumur, et s'élève souvent beaucoup plus haut.

Aussi, les Vénézuéliens des hautes terres, peu accoutumés à une température aussi excessive, et forcés, pour leurs affaires, de descendre à la Guayra, Tappellent-ils, en plaisanlant, el corredor del infierno, ce qui se passe de commentaires.

Ajoutons toutefois qu*il y fait moins malsain qu'on ne le croit communément en Europe. — Des épidémies de fièvre jaune y ont régné, il est vrai, à diverses époques; mais depuis 1855, grâce à des soins plus assidus donnés à l'hygiène, on n'a plus eu à constater que des cas isolés de cette terrible maladie.

Un de nos compagnons de voyage s'étant chargé de

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nous procurer les voitures nécessaires pour nous rendre à Caracas, oh nous désirions arriver le plus tôt possible, nous eûmes le loisir de nous reposer quelque temps à rhôtel Delfino et de parcourir la cité.

La Gnayra, d'après le dernier recensement fait au Venezuela, comprend 1,587 maisons et 7,428 habitants. Cest Tun des marchés commerciaui les plus importants du Venezuela, à cause de sa proximité de la capitale de la république, dont elle n*est séparée que par une distance de vingt kilomètres. En 1880, 1,630 bâtiments jaugeant 27,995 tonnes, et 246 navires étrangers d'une capacité de 269,388 tonnes, firent leur entrée au port.

La ville , adossée à la chaîne des Andes costales, couvre un terrain très accidenté, et presque toutes ses rues sont en pente. Deux églises, celles de Santa Maria et de San Juan de Dios, dominent l'agglomération urbaine. Devant une place assez vaste, bordée d'acacias à fleurs rouges et d'acajous, nous remarquâmes une caserne, à la porte de laquelle deux nègres à demi nus, le fusil au bras, faisaient sentinelle.

A peu de distance de là, on nous montra un grand bâtiment, encombré de monde, contenant les bureaux de la douane. Blancs, noirs, Indiens et mulâtres s'y coudoyaient, tous également afiairés. Les gens de couleur étaient sales, déguenillés, et n'avaient pas la physionomie gaie et ouverte des nègres de la Martinique. Beaucoup d'entre eux paraissaient à demi abrutis par de fréquentes libations d'eau-de-vie.

Ils ne manquent cependant ni d'activité ni de

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TÎgoeor. A larriYée de chaqne paqoebot, et moyennant on salaire très modiqoe, on les ¥oit aoconrir en foule pour procéder an chargement on an déchargement, rendus très difficiles à la Gnayra par Pétat de la mer, toujours agitée dans la rade.

Le haut commerce est entre les mains d*étrangers.

D*abord simples commis, ils s^élèvent peu à peu, à force de courage et d'énergie, jusqu^à se. mettre à la tète d'une ferme, qui prend insensiblement de rimportance et acquiert du crédit. Durant cette longue lutte, ils usent leur jeunesse et, soumis aux influences d*ttn climat brûlant, perdent souvent leur santé. Lorsqu'ils arrivent enfin à la fortune et qu'ils peuvent retourner en Europe, but de leurs efforts, ils jouissent rarement de cette opulence, si longuement poursuivie et si rudement gagnée. Leurs sacrifices cependant ne sont pas inutiles, car ces vaillants pionniers ouvrentdes voies nouvelles et sont, dans les pays lointains, les agents les plus efficaces du progrès et de la civilisation.

Le temps était venu de reprendre le voyage, et nos voitures nous attendaient \

Chacune d'elles, selon Tusage local , était attelée de trois chevaux de front et conduite par un cocher couleur d'ébène. Elles étaient solidement construites et garnies de rideaux de cuir, qu'on pouvait relever ou rabaisser à volonté pour se garantir de la pluie ou

' Le trajet entre la Guayra et Caracas ne se fait plus en voiture : un chemin de fer, qui relie les deux villes, a été inauguré le S7 juin 1883.

da soleil. L'air y circulait librement, et malheureasement la poussière tout aussi bien.

Nous quittâmes la Guayra vers dix heures, et nous atteignîmes bientôt Maïquetia, assez gros village de plus de 6,000 habitants, entouré de plantations de cocotiers.

Nous nous élevions lentement sur le versant de la Cordillère. La première montée fut assez douce, les chevaux allaient au pas, et le paysage que nous avions sous les yeux méritait d'être vu; mais une chaleur étouffante nous mettait dans Timpossibilité d'en jouir. L'air était embrasé, le ciel éblouissant de lumière, la route aride et poudreuse. Quelques mimosées et de grands aloès croissaient çà et là entre les rochers. Nous nous engageâmes ensuite dans une gorge étroite après laquelle nous ne devions plus revoir la mer que d'une grande altitude. Nous nous retournâmes et nous aperçûmes de loin le port, et, au milieu de celui-ci, le Saint-Germain à l'ancre , entouré de canots et de barques. Quelques minutes après, tout ce panorama disparaissait à nos yeux, et avec lui cessait notre vie du bord et commençait une existence nouvelle.

La route, de plus en plus abrupte, était des plus pittoresques. D'un côté, nous longions un profond précipice à demi caché par des masses de verdure; de l'autre, s'élevait un rempart de rochers, où s'accrochaient à grand'peine quelques cactus chargés d'épines. Nous étions cahotés, dans l'intervalle, de façon à faire carillonner nos os, s'ils eussent été d'airain, ce qui, malheureusement pour nous, n'était pas le cas. Nous allâmes ainsi d'une pente à l'autre, toujours

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montant, pendant quatre heures. A mesure que nous gravissions la chaîne costale, la température s'abaissait. Un vent frais et léger remplaçait les effluves accablantes du littoral, et, à chaque détour de la route, de nouveaux tableaux attiraient notre attention. Parfois, des convois de charrettes et d'ânes encombraient la voie et retardaient nos mouvements. Les arriéras, ou conducteurs de ces caravanes, se fiant à Tinstinct de leurs bêtes, marchaient tranquillement à leur suite, causant entre eux, fumant des cigarettes et se bornant à exciter de temps en temps la marche par le cri sacramentel : Arre hurro! qui faisait dresser Toreille aux ânes et activait leur pas.

Nous disons a dresser Toreille » , car, en eOet, la plupart des pauvres bêtes n*en avaient qu'une, et d'autres même en manquaient complètement. On nous dit plus tard que ces mutilations résultent de la piqûre de certains insectes qui déposent leurs larves dans les appendices auditifs des malheureux burros, où ces hôtes incommodes produisent d'affreux ravages.

Tandis que nous regardions les ânes, les arriéras nous remarquaient à leur tour, et tout en nous criant : Adios! adiosi disparaissaient dans la poussière.

Nous parvînmes ainsi jusqu'à une posada, où nous devions faire halte, pour changer de chevaux et déjeuner.

L'auberge dont il s'agit, située à mi-chemin entre la Guajfra et Caracas, forme avec quelques huttes voisines b hameau de Guaracarumbo, situé en pleine Cordillère, à 700 mètres au-dessus du niveau de la mer. — En descendant de voiture, nous nous trouvâmes dans une

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grande cour, remplie de chevaux, de charrettes, de ballots de marchandises. Nous sortons de là tant bien que mal, et, entrant dans \aposada, nous nous trouvons d'abord dans une petite chambre d^aspect mélancolique. Les murs en sont couverts de toiles d*araignée d'antique structure; des chapelets d*oignons et d'épis de maïs se balancent au-dessus de nos tètes, abritant an monde d'insectes; une grande cuvette en fer-blanc, remplie d'eau, placée sur une table adossée au mur, attire nos regards. Tous les voyageurs peuvent y farre leurs ablutions, dans le môme liquide bien entendu, car Peau est rare à Guaracarumbo, et il n'y pleut pas tous les jours. Heureusement pour nous, encore novices alors dans Tusage de la langue espagnole, nous trouvâmes à Tauberge un garçon, jadis Français, qui savait encore quelques mots de Tidiome natal. Nous lui demandâmes à déjeuner, et, pendant qu'on préparait notre repas, nous sortîmes de la maison pour examiner le panorama dont on jouissait de ce point élevé et qu on nous avait dit être d'une grande beauté.

Notre attente ne fut pas déçue, et nous vîmes se dérouler devant nous, en effet, une vaste étendue de pays, aux grandes et belles lignes, bornée d'un côté par la mer des Antilles, d'un bleu admirable, se fondant à Feitrème horizon avec le ciel. A l'est, plusieurs chaînes de montagnes, estompées de fortes ombres, s'allongeaient parallèlement au littoral, s'élageant les unes au-dessus des autres en gradins superposés. Leurs sommets, couronnés do forêts, étaient vivement éclairés, tandis que leurs bases disparaissaient derrière ëe légers nuages, dont les vapeurs, tantôt violettes, tantôt

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doucement azurées, montaient lentement et prenaient, en s'élevant, une teinte d'ambre et d'or d'une beaaté vraiment idéale. A Touest, la route de Caracas serpentait au loin, comme un mince fil«t blanc, tantôt longeant un précipice, tantôt s'eflaçant dans une gorge profonde, toujours bordée de toutes parts d'une exonérante végétation.

Les sites américains ont un caractère plus grandiose, en général, que nos plus beaux points de vue d'Europe. Leurs contours sont harmonieux, leur aspect plus sauvage, leur ensemble plus pittoresque. On sent que le soc de la charrue, qui efface peu à peu les ondulations du terrain, égalise les coteaux, détruit les plantes vivaces, nées du sol même et, par conséquent, fortes et vigoureuses, n'a pas encore passé par là. La force vitale s'y manifeste spontanément, et non pas contrariée, comme chez nous, dans ses développements.

Point de rivières canalisées, coulant captives entre des berges artificielles; point de ruisseaux endigués, amassant leurs eaux pour faire tourner la roue d*un moulin; le flot descend des montagnes, entre les roches qu'il renverse et les troncs d'arbres qu'il déracine, s'épand dans les plaines, y sème ses cailloux et ses sables, forme des îlots éphémères, devient fleuve et se perd dans un inextricable delta avant de se mêler àrOcéan. Plus l'homme est rare dans la nature, plus les éléments primordiaux de celle-ci sont actifs, et ce chaos de vie, toujours en mouvement, d'où s'échappe le reptile venimeux et où resplendit la fleur tropicale, ce mélange d'ombre et de lumière, d'existence féconde et de mort constante, a quelque chose d'inouï, d'im-

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1 prévu, de puissant, qui frappe vivement Timagination et y laisse dMmpérissables souvenirs.

Noos fûmes tirés de notre contemplation par le ^rcon d'auberge, qui nous annonça le déjeuner. Sans l'appétit formidable que nous avions, l'aspect de ce qu'on nous avait servi aurait suHfi pour nous mettre en fuite; des bouts de viande nageant dans une sauce au piment et au safran, àesJHjoles ou fèves bouillies, des bananes frites composaient le menu. Heureusement que nous avions quelques conserves sur lesquelles nous pûmes nous rabattre.

Notre repas fut bientôt fait, les chevaux attelés, et nous nous remimes en voiture. L'ascension recommença. Pendant une heure encore nous aperçûmes la mer des Antilles. Sur les flancs des montagnes croissaient des cactus -cierge, disposés en groupes de longues tiges de quinze pieds de haut, hérissés d'épines ; des clématites couvertes de fleurs jetaient leur réseau vert audessus de buissons d'assonies et de myrtes. La flore des environs de Caracas est assez riche et compte plus de deux cent quarante-trois genres. Les légumineuses, les crucifères, les ombellifères, les géraniacées y dominent. A mesure que nous avancions, l'animation croissait sur la route. A droite et à gauche s'élevaient de petites cabanes, au seuil desquelles se tenaient des négresses portant leurs enfants à califourchon sur la hanche; nous voyions passer des Indiennes au profil régulier, aux fichus rouges gracieusement enroulés sur une épaisse chevelure noire, le cigare à la bouche, Pair morne et indifierent. Des quantités d'oiseaux d'espèces variées sautillaient joyeusement dans le feuillage.

Nous en remarquâmes un d'une belle couleur orange, avec la pointe des ailes et le dos noirs, rappelant beaucoup, par sa forme, la pie d'Europe, bien qu'ayant le bec plus allongé. C'était un icterus, appelé ici iurpial, et auquel Cuvier a donné le nom de « cacique » . Ses habitudes sont les mêmes que celles de la pie. Comme elle, il s'empare de tout ce qui brille. Son nid ressemble à une bouteille ouverte par le bas. Ces oiseaux vivent en famille, sur le même arbre, et s'apprivoisent très facilement. Le cacique est doué d'un gosier extraordinaire; son chant est vibrant, sonore, éclatant. Il retient les airs qu'on lui enseigne et les répète avec une justesse étonnante. Malgré toutes ses facultés, il ne peut prétendre, cependant, au premier rang parmf les chanteurs ailés du Venezuela. Le rossignol de l'Amérique du Sud est une sorte de grive qu'on nomme paraulata en castillan, et turdus polyglottus en latin scientifique. Ses accents sont doux, mélodieux, plutôt mélancoliques, et remplissent, durant la nuit, la profondeur des bois. Comme le cacique, la paraulata possède une mémoire musicale des plus remarquables. Ces deux oiseaux, même dans le pays, sont vendus à très haut prix, et un bon chanteur y vaut jusqu'à deux cents francs.

Il était près de cinq heures lorsque nous fîmes notre entrée dans la belle vallée du Chacao, qu'arrosent le £uyare, le Catuche, le Caraota et TAnauco, dans la partie occidentale de laquelle a été fondée la capitale dii Venezuela. Nous traversâmes Catia, petit village •composé de cabanes construites en adobe, d'aspect assez misérable. Nous distinguions çà et là quelque

apparence de coltore, des jardins, quelques arbres fruitiers, quelques fleurs. Le mouvement de charrettes et de piétons augmentait toujours; les maisons devenaient plus nombreuses, s'aggloméraient, paraissaient mieux construites. Tout à coup notre voiture s'arrêta, et un ami se présenta à la portière, nous souhaitant la bienvenue à Caracas, où un appartement nous avait été préparé au Chran Hoielj tenu alors par un Allemand dans Fantique demeure d'une vieille famille espagnole déchue ou émigrée à la suite de la guerre de Tindépendance.

Tout passe, tout change, et le Gran Hôtel d'alors est aujourd'hui une caserne, où les soldats vénézuéliens s'eiercent à l'héroïsme en acceptant avec patience leur vie réglée de chaque jour.

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