‹ Souvenirs du Vénézuéla; notes de voyageChapitre 23 sur 41 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

La selle des llaneros, — En roate. — PlanUtiont de tabao.

— La mata de seda. — Sin Luis de Cura. — Notre gtte, ^- Le rancho de llîguel et Anîta. — Le» ^{rottes de Saa Juan.

— Retour à Maracay. — Le Samaa de Guère. — La posada <ie Tunnero. — La ville et set ressources. — Le tasajo. — San Mateo. — Souvenirs historiques. — La Victoria. — Le cremon. — Gnayas et les singes hurleurs. — Splendide route sur la montagne. — Los Teques. — La maison de fous. — Las Adjunias. — Antimano. -» Arrivée à Caracas. — Observations générales.

Le jour suivant, nous nous éveillâmes au piétinement des mules, qui stationnaient déjà à noire porte. Nous fûmes bientôt habillés et prêts à partir. Le harnachement de nos montures était nouveau pour nous , et disposé à la llanera. Les selles, appelées dans le j^^p vaqueras j se terminaient devant et derrière par deuK pointes élevées, entre lesquelles le cavalier se trouve pour ainsi dire emboité. Ces selles sont ornées de broderies plus ou moins riches, et recouvertes d^une peau de mouton, de cheval ou de tigre. Des deux cotés, sur le devant, se trouvent les fontes destinées aux pistolets du voyageur; après celles-ci , des poches à provisions, et, derrière le cavalier, de longues courroies destinées à serrer la cohija et le hamac , deux objets

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absolument nécessaires. Les étriers ont la forme d'un sabot ouvert du côté du talon; ils sont en bois, et parfois très-joliment sculptés; on les nomme qfricanos.

Ce ne fut pas sans difCculté que je parvins à m'installer sur ma mule , la vaquera n'étant pas précisément une selle de dame. Je m'y hissai tant bien que mal , non sans en trouver les contours un peu anguleux. Inginio nous précédait au grand trot de son petit âne, qu'il montait à poil et dirigeait à Faide d*une simple coi'de. L'air était frais, nos mules pleines d'entrain , et durant quelques heures nous voyageâmes rapidement, traversant tantôt des plantations de cannes à sucre, de tabac et autres produits, tantôt de vastes espaces incultes envahis par les hautes herbes. Vers midi, nous fîmes halte pour déjeuner et laisser reposer nos DHiles, qu'on débarrassa momentanément des selles et des brides. Aussitôt libres , les pauvres bêtes témoignèrent de leur joie en se roulant dans la poussière el en faisant des bonds extravagants, scène que raliboron J'Iftginio contemplait d^un air morne en secouant ses longues oreilles.

Les sacs aux provisions furent ouverts et leur contenu déposé sur les bords d'un ruisseau, auprès duquel nous nous assîmes pour faire notre repas. Nos montures ne furent pas oubliées, et trouvèrent dans un grand champ de malojOj qui s'étendait non loin, de quoi se nourrir à cœur joie.

Après une heure de repos, il fallut se remettre en marche, cette fois en plein soleil , sur une route poudreuse, remplie d'ornières, traversant un pays ondulé, entrecoupé çà et là de petits cours d'eau. De loin en

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loiu , entre le fenillage , surgissait le toit de chaame d'un ranchOj isolé dans la campagne. Bientôt Inginio nous fit prendre un sentier qui abrégeait considérablement, nous dit-il, la distance. \ous rencontrâmes deux ou trois péons, le fusil à la main, à la recbercbe de perdrix. Us nous considérèrent cnrieusemeftt; puis Tun d^eux, reconnaissant Inginio, lui cria de loin : tt Que ialj tocayo ' ?

— Asi^ asij répondit notre guide ; ce maudit baudet na me faire rendre Tàme. Tout Ta bien à San Luis de Cura?

— Asij asij dit à son tour le péon » la récolte de café n'a pas été bonne; les haciendados sont mécontents, et le travail fait défaut.

— ¥ a-t-il beaucoup de Uaneros en ville?

— Bastanle ! ils sont arrivés bier au soir avec un grand troupeau qu'ils mènent dans les vallées d'Aragaa ; on ne xoit qu'eux dans \es pulperias j où il n'y a plus moyen de trouver un verre d'eau-de-vie ! ^

Et la conversation continua à bâtons romptts. Nous traversâmes le rio Aragoa , et nous nous trouvâmes ensuite au milieu de vastes plantations de tabac en plein rapport. Notons ici, en passant, que le tabac vénézuélien, sans valoir absolument celui de la Havane, est cependant très estimé, et de qualité supérieure. Les provinces de Cumana, de Barinas et de Maturin sont celles qui Texploitent le plus. Les cigares vénézuéliens se consomment presque exclusivement dans

' Deux penonoes portant le même nom sont tocayos; ainsi un jeune homme nonamé c Girlos f sera le tocayo d*unc jeune fille nommée c Carlota f •

le pays, (Voù Ton n'exporte actuellement que du tabac à fumer et à priser.

Inginio nous fit remarquer sur les bords de la route une plante singulière, dont les fruits semblaient creux^ plissés et prêts à éclater sous la pression. Les feuilles en étaient épaisses , cotonneuses , et renfermaient un suc laiteux; les fleurs, petites, blanches au centre et violettes aux extrémités de leurs pétales. Il ouvrit Tun des fruits, qui contenait une soie blanche d'un beau brillant et d'une extrême finesse.

tt C'est la mata de seda^ nous dit-il, dont la feuille, mêlée avec de Thuile de coco, est un bon remède dans les maladies de foie. »

Il ajouta qu'on avait essayé de filer cette soie végétale, mais sans succès.

Nous fîmes notre entrée à San Luis de Cura vers cinq heures du soir. C'est un bourg assez important dont il est difficile d'évaluer la population , car il sert d'entrepôt commercial à de nombreux districts, en même temps que de point de départ pour les ïlanos, et l'élément flottant y est considérable. Des marchands et des commissionnaires viennent y déballer leurs produits; les llaneros Y font leurs approvisionnements; des touristes, enfin, s'y rendent de temps en temps, mais ceux-ci sont rares.

La présence d'un grand nombre d'étrangers, venant de l'intérieur , lui donne un aspect particulier. On y rencontre, dans la même rue, sur la même place, des messieurs en redingote et en chapeau de haute forme; des péons^ vêtus de coton blanc ; des llaneros à la chemise de couleur et aux pantalons retroussés au genou;

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des femmes à la jape bariolée et an large chapeau de paille, et des négrillons dans le eostume primitif de nos premiers pères. Le tableau était réellement d'une originalité remarquable.

Nos mules, qui connaissaient la localité, se dirigèrent d'elles-mêmes vers un hangar servant de remise. Dans le fond, sous une sorte d'abri, composé de quatre poteaux et d'un toit de feuilles de bananier, stationnaient cinq ou siz chevaux et quelques ânes se régalant de malojo\ Nos mules, aflamées et faliguées, allongeaient la tête de ce côté.

tt Fort bien, dis-je à Inginio; mais nous? n L'Indien se mit à rire silencieusement.

a Laissez-les fsiire, reprit-il, elles n'en marcheront que mieux tout à l'heure.

— Ne sommes-nous pas arrivés?

— Oui.

— Eh bien , nous laisserons les mules ici , et nous irons à pied à laposada.

— Il y a bien une posada, -observa Inginio, mais elle .n'est pas très propre, et vous y serez très mal. J'ai un ami qui a une petite maison hors de la ville , où vous trouveriez un meilleur logement, v

Après un moment de consultation, nous nous décidâmes à suivre notre guide, qui, nous ayant fait prendre un chemin de traverse, nous ramena vers la campagne. Nous suivîmes un petit sentier aboutissant au rio Tu* cutunemo^ que nous traversâmes à gué. Cette rivière s'engouffre sous terre, près de San Luis de Cura, pour

^ Feuilles de mai». Nourriture habituelle des chevaux au Venezuela.

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ne reparaître qu'à plusieurs lieues de là, où elle reçoit le nom de rio Pao. Ses bords sont couverts d'uoe belle et épaisse végétation; de larges convolvulus aux fleurs variées s'élevaient aux premiers rameaux des arbres voisins et en retombaient sous forme de rideaux verdoyants, constellés de brillantes couleurs; des bégonias croissaient péle-méle jusqu'au cours des eaux, recelant entre leurs tiges des insectes de toutes sortes, .dont les bourdonnements se confondaient avec les sons aigus de la chicharra^ battant des ailes au-dessus de nos têtes. Bientôt nous aperçûmes une maisonnette environnée d'arbres de tous côtés, d'assez bonne apparence, devant laquelle jouaient deux petits garçons de race indienne.

(ilnginio! es Inginio I cviëreni-Ws en accourant audevant de lui.

— Quéialj mijitos? répondit en riant notre guide, qui, descendant de son âne, embrassa les deux enfants. Où est Miguel ? Oà est Anita ?

— Ils sont & la poursuite d'un iguamo qu'ils ont découvert sur un grand ceïbo, derrière la maison.

. — Que bien ! Nous allons avojr un fameux dîner. Allons, muchadoSj aidez la senora à descendre, et donnez à manger aux mules, n

Puis, nous précédant dans la maison, il nous offrit des tabourets de bois, et sortit à la recherche de ses amis.

L'habitation se composait de deux chambres qu'éclairait la porte d'entrée. Celle-ci fermée, on était dans Tobscurité. Nous nous regardâmes, mon mari et moi , d'un air consterné , et nous regrettions déjà de n'être

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', pas descendus à la posada^ lorsque Inginio reparut, accompagné de nos hôtes, Hîguel et Anita, Indiens tous deax. La femme portait sur Tépaule» attaché à un bâton , un énorme lézard de plus de quatre pieds de longueur. Les nouveaux arrivants nous souhaitèrent la bienvenue, et nous offrirent, selon la coutume espa* gnole, leur demeure et tout ce qu'elle contenait. Les préparatifs du dîner furent bientôt faits ; des bananes frites et un quartier à'iguamo en composèrent le menu. Bien qu^il puisse paraître assez répugnant à des Européens de manger du lézard , nous devons avouer que la chair nous en parut tendre et délicate. La question du logement fut plus difficile à résoudre. La famille nous céda la chambre du fond, se réservant la première, qu'elle partagea avecinginio. Les pauvres gens n'avaient pas de catres à nous offrir, et force nous fut de nous contenter de nos cohijas et de prendre nos selles en guise d'oreillers. Pour ajouter aux difGcultés de la situation, deux coqs de combat se trouvaient attachés, à peu de distance Tun de Fautre, dans la pièce où nous nous trouvions , et faisaient entendre , d'intervalles à inlervalles, leur clairon guerrier. Nous étions tellement fatigués que nous nous endormîmes toutefois , comme si rien n eût laissé à désirer. Vers quatre heures du matin, nos coqs firent un tel bruit qu'il fallut bien ouvrir les yeux. On parlait déjà dans la chambre voisine. Nos hôtes étaient sur pied et préparaient le café. Les mules, amenées devant la porte, y piétinaient impatiemment. Nous repliâmes nos cohijas pour aller respirer Tair frais et pur du matin.

tt J'allais vous appeler, nous dit Inginio en nous aper-

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cevant; nous devons partir le plus tôt possible pour éviter la poussière et arriver de bonne heure aux Morros. i» Après avoir déjeuné et remercié les braves gens qui nous avaient accordé Thospitalité , nous nous remîmes en route. Une vallée étroite s'ouvrit bientôt devant nous , encombrée de quartiers de rochers et de troncs d'arbres. L'aspect de cette solitude était grandiose, et laissait l'impression qu'un combat de géants y avait été livré, dévastant les montagnes et répandant au loin leurs débris.

A cette vallée en succéda une autre, encore plus profonde et plus désolée. Les premiers rayons de Taurore y éclairaient des masses rocailleuses énormes, entre les fentes desquelles s'étalaient des franges de verdure. Nous arrivâmes enfin en vue des Morros, dont l'ensemble forme un tableau vraiment fantastique. Qu'on se représente un mont très élevé, aux crêtes basaltiques, aux contours aigus et déchiquetés, s'avaiiçant, ainsi qu'une presqu'île, dans le lit desséché d'une ancienne mer. Des forteresses en ruine semblent couronner son sommet; tandis'que ses flancs sont percés de grandes cavernes, où les eaux ont creusé des galeries et formé des puits d'une telle profondeur qu'on peut y jeter un boulet de fort calibre sans l'entendre toucher le fond.

Nous ne nous attendions pas à un tel spectacle, devant lequel nous nous arrêtâmes saisis d'étonnement. Le soleil levant l'inondait en ce moment d'un flot de lumière, et en augmentait la saisissante beauté.

Les légendes les plus étranges se rattachent à ces grrottes. Diaprés les habitants de la localité, les démons

en font leur demeure, et en sortent de temps en temps durant les nuits d'orage; une source d*eau sulfureuse, répandant une vapeur épaisse, y démontre leur présence, et sort des entrailles de la terre chauffée aux flammes ardentes qui torturent les damnés. Ces croyances populaires indiquent à quel point même les intelligences les plus incultes subissent Tinfluence des grandes scènes de la nature.

Si un voyage aux Morros a de quoi tenter les poètes et les artistes, il offre non moins d'intérêt aux savants. Des ossements fossiles, découverts par hasard dans une des cavernes, il y a quelques années, furent envoyés au Musée de Londres, où ils furent reconnus pour être ceux d'un mastodonte.

Nous poussâmes notre excursion jusqu'au village de San Juan, situé non loin des grottes, et qui n'offre rien de remarquable. Ce n'est qu'une station à Tusage des voyageurs allant et venant des llanos. Nous n'y fîmes qu'une courte halte, pour reprendre bientôt après la route de San Luis de Cura, d'où nous comptions repartir pour Maracay. Non loin des Morros coule une petite rivière, la Puerta, célèbre par deux engagements assez meurtriers qui eurent lieu sur ses bords, durant la guerre de l'Indépendance, entre les Espagnols et les patriotes, et qui se terminèrent par la défaite de ces derniers.

Nous arrivâmes fort tard à Maracay , très-éprouvés par notre longue course. 11 fallut cependant se remettre en voiture de grand matin le jour suivant, et continuer le voyage.

A une certaine distance de la ville, auprès de quel-

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ques babitations faisant faceàla route, s'élève le fameux Saman de GuërCj ce géant végélal de Fespèce des mimosas., ayant plus de dix pieds de diamètre, et dont les rameaux étendus embrassent une circonférence de plus de cinq cent soixante pieds. Il est encore verdoyant et porte fièrement sa grande vieillesse. Les autorités locales Font fait entourer d*un grillage en fer et d*un jardinet garni de fleura.

Du Saman de Guère à Turmero, petite ville de cinq ou six mille habitants, la route est riante et bordée de belles plantations. Dans ce district, et non loin de la ville que nous venons de citer, se trouve la belle et grande hacienda àe Guayabita, appartenant au général Guzman Blanco.

Une surprise nous attendait à notre nouvelle étape. Durant nos courses à l'intérieur, nous avions connu plus d'un mauvais gite, et néanmoins nos prévisions à cet égard furent dépassées à Turmero. A notre entrée à IsLposada, nous n'y trouvâmes qu'une petite cbambre tout à fait sombre , dont le maigre ameublement reposait sur la terre nue. Elle était séparée d*une autre pièce par une cloison si basse, qu'en se mettant sur la pointe du pied on pouvait voir ce qui se passait à côté, et vice versa. Des poules, des dindons et des pigeons s'y promenaient en liberté, tandis que des mules piaffaient à la porte et que des porcs grognaient dans la cour, qui était remplie de négresses et d» marmots, nous regardant curieusement descendre de voiture. Nous ne restâmes dans notre taudis que le temps nécessaire pour y déposer nos bagages, et nous nous réfugiâmes dans la rue.

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Nous étions arrivés un jour de fête, et la plupart des habitations étaient pavoisées aux couleurs nationales. La i/ille nous parut gaie et assez animée. Elle est trèsavantageusement située au centre des districts les plus riches de la province, et entourée de plantations. Deux cours d'eau la traversent, venant des hauteurs environnantes. Une petite église, construite sur une colline, domine toute la cité.

Après une assez longue flânerie, il fallut bien rentrer à laposada pour y diner. Nous n'insisterons pas sur le maigre sancocho dont nous eûmes à nous contenter. Notre intention avait été de passer quelques jours à Turmero , mais nous ne nous sentions pas de force à accepter longtemps un tel régime, et notre attelage fut requis pour le lendemain.

Dès sept heures du matin, Inginio était sur son siège, attendant ses voyageurs. Ils ne se firent pas désirer, et notre lourde voiture sortit bientôt de Turmero. Nous traversions un pays peu accidenté, mais très-fertile. Inginio nous fit remarquer de beaux copaîers , dont les indigènes emploient la résine pour la gnérison des blessures. Pendant qu'il nous donnait des explications à cet égard , je m'aperçus qu'il tenait à la main une espèce de lanière de cuir qu'il mordillait de temps en temps.

— Que mangez-vous? lui demandai-je.

— Da tasajo.

— Et qu'est-ce que le tasajo ?

— C'est du bœuf que j'ai acheté à San Luis de Cura. . Et ce disant, Inginio prit un panier sous lacaisse de son siège, et en tira plusieurs longues l>andes grises et

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desséchées, ressemblant à celle qui avait attiré mon attention.

Comme je les regardais avec surprise, leur apparence écartant toute idée qu'elles fussent comestibles» notre cocher nous expliqua qu'on découpait ainsi la viande dans les llanoSj qu'on la séchait an soleil après ravoir salée, et qu'elle pouvait se conserver sous cette forme pendant plusieurs mois, sans se gâter.

— Madame veut-elle goûter de mon tasajo? dit-il d'un air engageant.

J*en goûtai, mais je ne crois pas que je renonvellerai jamais cette expérience.

-— 11 faut que madame apprenne aussi à connaître la boisson des llaneroSj observa Inginio, leur fameux marato; j'en ferai préparer une tasse à la pulperia de San Mateo.

Mon mari, qui était plus défiant que moi à Tégard des mets inconnus, s'amusait beaucoup de mes essais culinaires.

Le paysage ne changeait guère autour de nous. Nous parcourions une plaine, plus ou moins mamelonnée, assez bien cultivée, mais passablement monotone. Ce fut donc avec plaisir que nous vîmes les premières maisons de San Mateo, petit rillage bâti sur un coteau, souvent cité dans les annales du Venezuela. Ce fut là qu'eut lieu, en effet, en 1814, Tun des épisodes les plus héroïques de la guerre de Tlndépendance.

L*armée espagnole, commandée par Boves, et celle des patriotes, sous les ordres de Bolivar, s'y trouvaient en présence. Un dépôt d'armes et de munitions, appartenant aux Vénézuéliens, et situé en dehors des lignes,

avait été confié à la garde d'Antonio Kicaiirte, qui n'avait avec lui qu'un petit nombre de soldats. Pendant que les deux armées se battaient avec acharnement dans la plaine, Boves envoya un détachement à l'attaque do dépôt dont il tenait à s'emparer.

Ricaurte résista héroïquement, cédant, pas à pas, devant la masse des assaillants. Ceux-ci pénétrèrent bientôt en foule dans les retranchements, en poussant des cris de victoire. Tout à coup une explosion formidable se fit entendre; une lueur étincelante remplit les airs, tandis que des débris de tous genres retombaient sur le sol, obscurci par la poussière et la fumée. Le vaillant défenseur du dépôt, voulant le soustraire à tout prix à l'ennemi, avait mis le feu aux poudres, sacrifiant sa propre vie à la cause nationale, et enlevant aux Espagnols une foule de braves et courageux adhérents.

Des murs noircis et à demi écroulés, isolés dans la campagne, rappellent encore, jusqu'à aujourd'hui, ce sanglant épisode d'une longue et désastreuse guerre.

Nous traversâmes San Mateo sans nous y arrêter. Au bout du village s'ouvrait une petite pulperia, où Inginio eut le plaisir de trouver du marato tout préparé. C'est une espèce de bière faite de maïs bouilli et fermenté, infusé dans de l'eau. Non loin de là, on nous montra une hacienda, n offrant d'ailleurs rien de remarquable, sinon d'avoir appartenu jadis à Bolivar. Notre voyage continuait à être fatigant et monotone. Les localités que nous parcourions, bien que riches et fertiles, manquaient d'originalité et de pittoresque. Nous gagnâmes donc notre gîte, la Victoria, avec

plaisir, d*uutant plus qu*on nous y reçut dans un hôtel confortablement tenu, où nous trouvâmes — r ce qui ne nous était plus arrivé depuis longtemps — des matelas sur nos catres.

La Victoria est une petite ville contenant environ 6,800 habitants. Des montagnes calcaires Tentoarent de tous côtés, et deux de celles-ci, la Palma et la Guaracina, sont assez élevées. Une jolie rivière, tributaire du Rio Aragua, le Calanche, arrose la cité et lui fournit deseaui. Du temps de Humboldt, on récoltait dans le district de la Victoria une assez grande quantité de céréales. Cette culture a été complètement abandonnée, elle est remplacée aujourd'hui par celle de la canne à sucre. D'immenses champs en sont couverts, parmi lesquels s'élèvent parfois de belles habitations. Nous citerons particulièrement la magnifique maison de campagne de la famille d*AIcantara, placée sur une hauteur et précédée d'une longue avenue de saules. On y jouit d'une vue très étendue, se prolongeant au loin sur un océan de verdure.

Nous ne visitâmes la ville qu'après notre déjeunerdu matin. Elle nous parut riante, propre et agréable. On y voit une église, un marché couvert et quelques magasins, renfermant, comme d'habitude, un mélange d'objels de toutes sortes. Les chalands n'y viennent pas toujours à pied ; bien souvent un cavalier en pousse la porte et, sans se donner la peine de descendre de sa monture, la dirige vers le comptoir et vient y faire des achats. Cet usage, d'ailleurs, d'un sans façon patriarcal, n'est pas particulier au district de la Victoria; il est reçu dans tout le Venezuela.

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Nous quitiâmes la ville vers trois heures de Taprësmidi, n'ayant qu'une courte étape à faire ce jour-là, notre projet étant de coucher à Guayas, petit village à quelques lieues de distance. Il faisait désagréablement chaud; et les terrains calcaires qui bordaient les deux côtés de la route nous renvoyaient une lumière blanche, très fatigante pour les yeux. Une plante fort en fkveur dans la pharmacopée indigène, le Cremon (Thespesia populnea), y croissait en abondance. Inginio nous assura' qu'elle guérissait infailliblement des maux de tète et en fit une provision pour ses futures migraines. Il était six heures lorsque nous atteignîmes Guayas, qui n*est pas niême un hameau et ne se compose que de deux posadas rivales et de quelques hangars destinés aux bestiaux.

L'emplacement de ces deux établissements est admirablement choisi. De hautes montagnes, très boisées et très giboyeuses, bornent partout Thorizon et forment le cadre imposant de cette riante solitude. Un torrent aux eaux cristallines, sur les rives duquel croissent des cannes sauvages, la fertilise et y entretient une constante fraîcheur. Partout de la verdure, de délicieux ombrages et la paix profonde des vallées isolées, oàla nature est encore abandonnée à elle-même, et développe mystérieusement ses forces créatrices. Guayas ne doit guère compter plus de dix ou quinze habitants.

Contre nos prévisions, la posada où nous descendîmes était très recommandable. On nous y servit non seulement un bon dîner, mais on mit à notre disposition une vaste chambre, garnie de quatre calres.

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Comme nous étions, ce soir-là, les seuls voyageur>, nous n^avions à la partager avec personne.

Rassurés de ce côté, nous profitâmes d'un beau clair de lune pour faire une promenade au dehors, et nous la prolongeâmes jusqu'à la lisière de la forêt, en ayant soin de battre les herbes en marchant, afin de ne pas mettre le pied sur un reptile quelconque.

Tout à coup d*afireux rugissements retentirent dans la feuillée.

-^ Cest le tigre I m*écriai-je tout efirayée.

Mon mari s'était arrêté en même temps que moi, écoutant attentivement.

— Non, dit-il en me rassurant, ce n'est pas le cri du tigre ; ce doit être un singe hurleur.

^- C*est égal, répliquai-je, rentrons tout de même.

Au nM>ment où nous rebroussions chemin, les mêmes sons se firent entendre de nouveau, mais avec beaucoup plus de puissance. C'était un chœur de voix formidables, extraordinaires, d'une ampleur incroyable.

— Entendez-vous les araguatos? nous dit le posaderOj en nous voyant reparaître, marchant à grands pas vers la maison.

— Mais, observai-je, je croyais que ces singes n'approchaient jamais des lieux habités?

— Et vous aviez parfaitement raison. Ceux qui crient là-bas sont au moins à un kilomètre de distance. Je vais vous montrer un de ces animaux, qu'un de mes péons a pris au piège l'autre jour.

Et ce disant, notre hôte jeta sa cigarette, se leva, et entra dans un hangar. Il en sortit bientôt après, suivi d'un Indien portant une caisse garnie de barreaux de

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bois. Un grand singe roux s*y trouvait emprisonné et nous regarda d'un air si triste, qu'il nous fit pitié. H avait un aspect presque humain avec sa longue barbe rousse, formant impériale, et lui donnant un faux air de vieil officier en retraite.

Les araguatos vivent dans les forêts épaisses, se nourrissent de fruits et de racines, et sautent avec une eitréme agilité de branche en branche, s*aidant de leurs membres vigoureux et de leur queue prenante. Leur hurlement est efirayant, et ne saurait se décrire. C'est un son déchirant, aigu, prolongé, qui n'a rien de terrestre. Ils choisissent la nuit pour se livrer à ces concerts, dignes du plus fantastique des sabbats.

Il était trop tôt pour nous coucher. Nous allâmes passer une heure sur le bord du torrent, dont les ondes, au clair de lune, semblaient rouler de Targent fondu. Derrière nous, dans Tombre, frémissait le feuillage rubanné des cannes sauvages, agité par le vent du soir.

Il fallut enfin songer au repos. Rien ne nous paraissait plus facile que de passer une bonne nuit après une journée aussi remplie. Nous primes donc possession de nos catres en toute confiance. Hélas ! on nous y attendait! Dire ce que nous subîmes de piqûres en quelques heures serait impossible. Nous étions en proie à des infiniment petits, il est vrai, mais d'une agilité réellement étonnante : nous succombions sous leur nombre.

Après une lutte désespérée, mais dont Tissue ne fut pas longtemps douteuse, il n'y eut plus qu'à quitter la place et à se réfugier sous une galerie, devant la mai-

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son. Ce fut là qu'Inginio nous rencontra de grand matin.

— Comment! s'écria-t-il, monsieur et madame sont déjà levés?

Alon mari, assez vivement, se plaignit des ca-

ires,

— Oh ! dit notre cocher en riant, Guayas est connu sous ce rapport, mais à Los Teques, c'est encore bien autre chose !

Los Teques était notre prochaine étape, et nous nous regardâmes en frémissant.

Une tasse d'excellent café, servi à point, me remit de bonne humeur. Je crus devoir plaider pour les infiniment petits.

— Il faut bien que tout le monde vive, observai-je stoïquement.

— Je n'en vois pas la nécessité, dit mon mari en se secouant.

Nous reprîmes nos sièges dans la voiture, les chevaux se mirent en marche, gravirent une côte, et bientôt Guayas fut loin de nous. Nous avancions lentement par un chemin sablonneux partant de la vallée, toujours en pente, s'élevant sans cesse, suivant d'abord les flancs des montagnes, montant à leurs crêtes, formant des courbes incroyables et dominant un panorama superbe, d*unc imposante beauté. Il y avait là un entassement de monts de toutes formes, de pics rocailleux, de masses forestières, absolument indescriptible. On eût cru voir un- océan, soulevé par une tempête furieuse, et dont les vagues énormes se seraient soudainement pétrifiées, dans le tumulte de l'ouragan. Ce

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tableau magique, aux couleurs vives, se préseolait à nous éclatant de lumière sous un ciel d'azur, aux rayons du soleil levant. C'était une scène éminemment alpestre, mais sans brume, tout en relief, un décor immense, entièrement tropical. Nous ne pouvions en détacher nos yeux, qui avaient pein« à s'accoutumer à ces grandes lignes, à cet étrange désordre, dont Tensemble élait cependant plein d'harmonie. II en sortait de temps en temps un cri lointain, un chant d'oiseau, auxquels succédait un silence profond, le silence des hautes cimes et des vastes horizons.

Il était près d'une heure de l'après-midi lorsque nous arrivâmes à Los Teques. C'est un important village, bâti sur l'emplacement d'une ancienne bourgade indienne, au milieu des montagnes. Une rivière, le Tuy, coule en murmurant dans une vallée voisine. Beaucoup de beaux arbres, quelques riches plantations, animent le paysage d'alentour.

Nous trouvâmes à Los Teques une excellente auberge, ainsi qu'une bonne chambre où nous fîmes porter nos bagages. Cette installation terminée, nous sortîmes aussitôt, selon nos habitudes. Une église, assez monumentale, attira d'abord notre attention, et plus encore un assez vaste édifice élevé à l'entrée du village, du côté de Guayas. Cette dernière construction est un refuge d'aliénés, le seul qui soit régulièrement constitué au Venezuela. Il a été créé sous la présidence du général Guzman Blanco, qui a fait un acte d'humanité en l'établissant. Les malheureux fous étaient autrefois abandonnés à eux-mêmes et couraient mille dangers, que la généreuse initiative du président a eu

pour eOTet d*écarter. Ils jouissent, dans leur asile, des avantages d'un climat citrèmement sain. La tempërstf ure, à Los Teques, s'élève rarement au-dessus de 16* Réaumur, et les nuits y sont assez froides.

Nous disions ci-dessus que le village actuel avait remplacé une ancienne bourgade indienne. C'est là en effet que vécut, combattit et mourut le brave cacique Guaicaipuro, Tun des plus vaillants adversaires des conquistadores espagnols. L'archéologue y trouverait de nombreux tombeaux indiens, encore intacts, et le géologue pourrait y explorer des gisements de cuivre, actuellement inexploités.

Quant & nous, en notre qualité de passants et de curieux, nous nous bornâmes à errer de droite et de gauche, prolongeant notre promenade jusqu'aux rives du Tuy. A un certain endroit, nous remarquâmes une plante grimpante, portant des gousses couvertes de poils dont on nous avait appris à nous méfier.. C'était la pica-pica (urtica urens), dont l'attouchement est très douloureux et peut occasionner la fièvre. La nature, sous les tropiques, est armée en guerre, et se défend, avec bec et ongles, contre les approches de rhomme.

-^ Nous retournâmes enfin à Tauberge en nous entretenant des prédictions d'inginio. Serait-il possible d'y passer une bonne nuit? Nous fûmes agréablement surpris, le lendemain, de nous réveiller assez tard, sans avoir eu à dompter le moindre animal féroce.

Inginio nous attendait depuis longtemps. Nousn'ed' mes que le temps de déjeuner et de prendre place dans son véhicule, encore poudreux des courses de la

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icille. Celte fois nous quUtions les sommets pour regagner les plaines; aussi ne fîmes-nous que descendre de pente en pente, suivant d*étroifs vallons, resserrés parfois en gorges profondes.

Vers dix heures, nous dépassions une grande jpul» peria nommée Las Adjuntas; puis nous revoyions successivement des Jocalités drjà connues, Antimano, La Vega, Palo Grande, pour arriver enfin à Caracas, notre point de départ, vers deux heures de Taprès-midi.

Nous étions arrivés au terme de notre voyage. Pendant plusieurs mois nous avions vécu librement, en vrais nomades, parcourant un pays riche et fertile, éminemment varié d*aspect, encore peu connu, et oîi nous avions rencontré partout une franche et cordiale hospitalité. Il ne nous restait plus qu*à recueillir nos souvenirs, à analyser nos impressions et à leur donner plus de durée en cherchant à les exprimer dans toute leur intensité. Le récit qu'on vient de lire en est le résumé fidèle, et quelque incomplet qu*il soit, nous espérons qu'il inspirera à d'autres le désir de suivre nos traces et de compléter notre œuvre par des études nouvelles, et des observations plus étendues et plus approfondies.

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