CHAPITRE IV
Configuration générale du Venexuela. — La xone agricole. — La région pastorale et ses habitants. — Mœurs et coutumes du llanero, — Les savanes de Caracas. — La zone sylvestre et sa population nomade.
Le Venezuela est encore peu connu en Europe. Sa superficie comprend cependant 111,645,227 hectares, c'est-à-dire un espace deux fois grand comme la France. 1 ,059 cours d'eau sillonnent cet immense territoire, et, de ce nombre, douze seulement prennent naissance hors du pays. Les tableaux les plus variés attendent le voyageur» qui peut jouir de. tous les enchantements de la vie tropicale, vivante jusque dans ses moindres atomes, ou contempler des sommets alpestres, sur lesquels plane le silence de la mort, et dont les déclivités arides, battues par un vent glacé, surgissent comme autant d'écu^ils parmi des vagues de nuages.
Pourquoi ce pays nouveau , si intéressant à tant de titres, est-il à peine exploré? Les sources de TOrénoque, ce puissant fleuve dont Timmense bassin a 252,000 milles carrés, sont-elles moins mystérieuses que Tétaient jadis celles du Nil * ? Que de découvertes
* L'Orénoque a 420 affluents connus, TOcéan est adouci par ses eaux à plus de vingt-cinq lieues de distance.
inattendues d^iatrépides pionniers de la science , parcourant cet immense territoire, n'y feraient-ils pas? IVonsne pouvons, quant i nous, en esquisser que les grandes lignes, tout en nous arrêtant çà et là dans quelque oasis, que nous avons étudiée avec plus de détail et dont nous avons conservé Tineffaçable souvenir.
Pour être fidèle à notre plan , donnons d*abord une idée générale du panorama de cette région, la plus septentrionale d'entre les États de l'Amérique du Sud ; pais nous descendrons dans les vallées , nous parcourrons les bois, et nous errerons sur les plages bordées d'azur que baigne la mer des Antilles.
Si un spectateur, doué de cette vue de l'esprit que rien ne trouble ni n'arrête, se trouvait placé sur le point le plus élevé du Venezuela, la Sierra Nevada, massif imposant dont la cime neigeuse atteint 4,580 mètres d'altitude, il remarquerait, à l'extrême ouest et remontant vers le nord , de vastes chaînes de montagnes, se ramifiant en toutes directions et formant entre la Nouvelle-Grenade et les États vénézuéliens de gigantesques remparts entrecoupés de plaines fertiles, de profondes vallées, de plateaux rocailleux et dénudés. Une branche de ces Andes, inclinant vers l'est, suit les côtes , tantôt s'abaissant, tantôt s' élevant, plongeant ses contre-forts dans les flots de l'Océan, ou s'en écartant de manière à laisser au littoral une étroite bande sablonneuse. Ce sont les Cordillères costales qu'il nous a fallu traverser €n fiiisant le voyage de la Guayra à Caracas.
Vers le milieu du pays, de l'est à Touest , notre observateur remarquerait une dépression allant presque
d'une frontière à Tautre, s'élargissant en se rapprochant de TAtlantique et roulant dans sa profondeur des flots rapides et impétueux ; c'est TOrénoque, navigable sur un espace de plus de quatre cents lieues. Son cours n'est connu qu*à partir de Guaharibos, qu*atteignit l'Espagnol Bobadilla au dix-huitième siècle.
Par delà le fleuve, et tout le long de la rive droite, on aperçoit de nouvelles lignes de montagnes, plus espacées, se dirigeant du nord au sud et aboutissant à la vaste chaîne de Parana, formant, de Test à l'ouest, la frontière du Venezuela, du côté du Brésil.
De cette configuration générale résulte une division naturelle de la contrée en trois grandes zones, distinctes par leur aspect, leur climat, leurs productions.
La première, la zone agricole, s'étend le long du littoral et jusqu'à deux degrés dans l'intérieur du pays. C'est là que se trouvent réunies les grandes plantations de café et de cacao, les plus belles haciendas. C'est là aussi que se présentent les plus riches entrepôts mercantiles, les ports les plus fréquentés par les navires étrangers. Deux types sociaux y correspondent : l'agriculteur et le commerçant.
La seconde, la zone pastorale ou des ïlanos, la terre des savanes et des vastes pâturages, est infiniment plus étendue. Elle forme un golfe immense , s'avançant au loin vers le sud, un océan de verdure, limité à l'ouest par les Andes de Tâchira, de Guzman et de Trujillo ; au nord , par une partie de lachaine côtière, et se prolongeant jusqu'au dslta de l'Orénoque.
Ces ïlanos, comme les Pampas de la Patagonie, se composent d'interminables plaines, que l'on suppose
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avoir été couvertes autrefois par les eaux de la mer. Homboldt raconte qu'en y voyageant, il passa un jour auprès d'un énorme roc, entièrement isolé, au sommet doqael étaient gravés d*incompréhensibles hiéroglyphes. Étonné, il en demanda les auteurs aux Indiens qui raccompagnaient.
— Nos pères, répondirent-ils.
— Et comment vos pères sont-ils arrivés jusqu'au haut de ce roc?
— En canot, répliquèrent les Indiens.
Cette antique tradition n*est pas encore perdue, et les indigènes qui errent aujourd'hui dans les ïlanos répètent encore que leurs ancêtres y pagayaient autrefois. L'abaissement du sol, qui dans quelques endroits se trouve à dix mètres au-dessous du niveau de la mer, les coquillages fossiles qu'on y rencontre, la quantité de sel qui y est accumulée, tout semble démontrer qu'il existait là, aune époque reculée, une mer inté« rieure. Ce roc mystérieux, cité par Humboldt, aurait résisté aux plus violentes érosions et, jadis écueil, serait resté seul dans les solitudes du désert, comme Tunique témoin d'un passé qui est loin de nous.
Quelques tribus indiennes fréquentent encore les savanes et y forment trois groupes principaux : les Guaharibos, les Piaroas et les Mapoyes. Ces représentants des anciens possesseurs du pays sont assez paisibles, quoique vivant à l'état sauvage. Us parcourent les plaines situées entre le Rio Negro, le Meta et TOrénoque. Ils y ont été refoulés en 1579, lors de Tarrivée des Espagnols, qui, remontant le fleuve, allèrent fonder à quatre cent soixante et un kilomètres de son embou-
chure la ville d'Angostura, plus connue aujourd'hui sous le nom de Ciudad-Bolivar.^
Ces rudes aventuriers, toujours les armes à la main, étaient de trop formidables adversaires pour les tribus locales. Elles se dérobèrent devant eux. Les unes s'enfoncèrent dans les forêts inexplorées qui s'étendent entre le Rio Negro , le Cassiquiare , les Amazones et rOrénoque; d'autres se contentèrent de remonter le fleuve, de se rapprocher de son delta, où la terre et les eaux se confondent, et y bâtirent leurs villages, élevés sur pilotis, véritables cités lacustres, qu'ils se voyaient forcés cependant de quitter chaque année, à la saison des crues, pour rentrer dans les llanos. Ceux-ci aussi sont partiellement inondés à la même époque, sauf quelques plateaux seulement, ou mesas, dominant çà et là les flots. C'est là que l'Indien, alors comme de nos jours, cherchait un refuge contre les eaux. 11 y trouve une nourriture assurée et abondante, car les hôtes à plumes et à poils du désert, chassés par le fleuve, y arrivent à leur tour, croyant être à l'abri, et n'échappent à un danger que pour rencontrer un péril plus imminent encore.
L'Indien nomade n'est pas le seul habitant des savanes. A côté de lui , plus rapproché de la vie civilisée, se présente le llanero, le pasteur de troupeaux, l'homme des plaines, type original, rappelant par quelques traits le Bédouin d'Afrique, le Gaucho des Pampas, le Peau-Rouge des steppes américaines. Comme eux, il passe ses journées à cheval, véritable centaure, ayant pour arme le machete, dont la lourde lame, tranchante d'un seul côté, tient du sabre, de la
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bâche et du couteau. Les llaneros, toujours alertes, luttant contre les éléments, exposant sans cesse leur fie à la poursuite des innombrables troupeaux qui leur soni confiés, prêts à toute attaque, constituent une population à part, ayant ses lois particulières, régie par un chef sorti de son sein, et maintenue^dans le devour par des agents élus par elle.
Cette race de pasteurs est forte et vaillante. Le Ua* nero est doué en général d*une agilité et d*une force remarquables. Son teint est brun foncé, sa taille peu •élevée, sa constitution des plus vigoureuses. 11 y a en lui un cnrieux mélange de sang africain, espa-* gnol, indien, voire chinois, assez difficile à analyser. Ennemi acharné des innovations, se sentant à Tétroit dans les villes, jouissant dos grandes scènes de la nature, avide d'émotions fortes, Thomme des plaines tîst peu sociable, recherche la solitude, construit sa cabane près de quelque groupe d^arbres, dans les endroits les plus sauvages. Là, il trace son corral, où il fera rentrer, le soir, son nombreux troupeau. Passionné de musique, il se repose des fatigues du jour en jouant de sa guitare, et c'est au son d'un chant cadencé et mélancolique qu'il conduira, le lendemain, ses animaux vers les horizons lointains des llanos. Il ne porte pour tout costume qu'une chemise de couleur et des pantalons allant jusqu'aux genoux, et se terminant par deux larges ailerons, flottant sur les jambes. La chemise, très voyante, ouverte en cœur sur la poi- Wne, est bordée d'un chapelet de gros grains rouges, destinés sans doute à fixer l'attention des bestiaux. Elle est ramenée autour de la taille par une large
ceinture d*indienne, également rouge. Les pieds sont nus, et la tête est couverte d'un mouchoir de couleur, noué de façon que ses bonis protègent la nnque contre les rayons du soleil.
Les llaneros forment le trait d'union entre les Indiens de TOrénoque et les habitants de la zone agricole. Tout en partageant la vie aventureuse du sauvage, ils ont, comme leurs voisins les planteurs, des croyances religieuses, reconnaissent Texistence d'un être suprême, observent certains rites, mélangés de traditions, d'instructions morales et des plus étranges superstitions. Nous parlons ici, naturellement, des vrais habitants des steppes, vivant loin de toute ville, ne quittant pas leurs savanes, car, sur les bords de TOrénoque, on a déjà fondé quelques paroisses, que les propriétaires des corrals environnants commencent à fréquenter, avec leurs familles, les dimanches et jours de fête. La polygamie n'existe pas chez eux. Ils s'unissent, assez fréquemment, à des Indiennes de la tribu des Chaymas, la plus avancée d'entre les peuplades indigènes.
Tout ce monde à demi barbare est destiné cependant à subir prochainement de profondes modifications, par suite de l'arrivée d'étrangers plus policés, que les bénéfices considérables qu'on peut retirer de l'élevage du bétail attirent dans les llanos. Déjà quelques créoles et des Européens à leur suite, quittant le littoral, se sont répandus dans les plaines, où ils se sont construit de modestes habitations et où ils ont amené leurs bestiaux. Le nombre de ces hattos — car tel est le nom qu'on donne dans le pays à ce genre d'établissement — c'est augmenté peu à peu, et aujourd'hui , les savanes,
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dites de Caracas, de Rarcelona et de Cumana, conlîennent de vastes corralSj bien tenus, administres par des majordomes, où se multiplient rapidement de superbes troupeaux, placés sous la surveillance d^Indicns ou de UaneroSy accoutumés au contact des blancs, et dont le nombre varie suivant la fortune du propriétaire.
Les corrals les mieux fournis se trouvent dans les Uanos de Caracas, plus rapprochés des marchés et sillonnés de cours d'eau, très utiles durant la saison sèche. Citons, parmi ceux-ci, le Guarico, qui a donné son nom à Tun des Etats de la confédération vénézuélienne, et sur les rives duquel est bâtie la petite ville de Galabozo, oii les Uaneros viennent faire leurs approvisionnements; les rios Orituco, Chirgua, Tisnados et une partie du Rio Apure, grand et beau fleuve de près de deux cent treize lieues de parcours, et qui a, comme le Guarico, donné son nom à Tune des sections du pays. Les Uanos de Caracas s^étendent entre le 10* et le 8* de latitude nord. Humboldt en a laissé une description qui en rend parfaitement Taspect :
s II y a, dit-il, de la grandeur et une profonde mélan- « colîe dans le spectacle de ces steppes. Tout y parait «frappé d'immobilité, sauf parfois Tombre légère « d'un nuage glissant lentement sur le sol et annon-
tt çant la saison des pluies à Thabîtant des savanes
« L œil s'accoutume avec peine à ces horizons immenses ^ qui, durant des voyages de vingt ou trente jours, ne «varient pas, rappelante Fesprit, par leur vaste espace « et leur calme profond, la mer tropicale. Çà et là, de «grands palmiers dépouillés de feuilles, et faisant «Teffet de mâts de vaisseau, complètent l'illusion. »
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Nous avons retracé la vie des llanos dans son indépendance et dans sa poésie. Elle a aussi, toutefois, ses épreuves et ses misères. Les pauvres villages fondés çà et là dans les plaines, tels que Pao, Camatagua, San Carlos, sont fréquemment décimés par des fièvres pernicieuses, et la mortalité, à certaines époques, y est effrayante. En 1879, la population de douze villages du Guarico disparut en trois mois, et de pareils faits, malheureusement, se renouvellent souvent. Les principaux villages des llanos du Guarico sont : Unare, la Pascua Altagracidj Barhacoas, Chaguaramas, El Sombrero et Camaguan.
Toutes les localités ne sont pas néanmoins aussi malsaines, et la zone pastorale vénézuélienne pourrait acquérir la même importance pour Télevage que les parties les plus favorisées de la République Argentine ou de TAustralie.
Les guerres fréquentes dont le Venezuela a été le théâtre ont seules pu arrêter le développement de cette industrie. Les belligérants de tous les partis, à diverses époques, ont envahi les llanos, se sont emparés des corrals et les ont ruinés. La crainte de perdre en quelques heures, durant une commotion politique, le fruit de nombreuses années de travail, a longtemps troublé les spéculateurs, et il faudra une longue période de paix avant quMls reprennent assez de confiance pour donner à leurs opérations dans les plaines Textension qu'elles devraient y avoir et dont les résultats, sans nul doute, seraient de nature à satisfaire les plus ardentes ambitions.
Par delà les deux grandes subdivisions que nous
venons de décrire, s'en présente une troisième, ayant à elle seule plus d'étendue que les deux autres, enveloppée d'ombre, encore mystérieuse : la zone sylvestre. L'homme civilisé y a pénétré à peine , et la nature ne porte pas la trace de ses travaux. A partir des régions à demi submergées de l'Orénoqtie, jusqu'aux frontières du Brésil, sur une grande partie de TEtat de Guayana, et sur le territoire de T Amazone et de l'Yuruari, se trouve rimmense forêt primitive d'où ne s'élève d'autre fumée que celle du foyer indien. La terre végétale s'y est accumulée, en certains endroits, jusqu'à former des couches de plus de deux mètres d'épaisseur. La végétation, favorisée par cet amas de détritus ainsi que par l'action de la chaleur et d'une atmosphère chargée d'humidité, s'y étale avec une profusion extraordinaire. La lumière arrive à peine sous les masses sombres de ces bois épais, où les acajous, les lauriers, les tamariniers, les palmiers, les bambous confondent leur feuillage. D'après un explorateur allemand, on aurait déjà observé, dans les parties boisées de l'État de Guayana, 2>4!50 espèces distinctes de plantes, appartenant à 132 familles et à 772 genres, dont plus de 60 exclusivement propres à ces parages.
ttDans cette zone étrange, dit Humboldt, ons'accou- « tume à considérer l'existence de l'homme comme <i n'étant nullement essentielle à l'ordre de la nature. « Celle-ci y est pleine d'animation sans son concours, et ^ lui-même n'y compte plus pour rien. »
Plus de la moitié du territoire vénézuélien est occupée par ces terrainà vierges, où l'on découvre à peine quelques familles créoles, environ 2,000 Indiens
soumis, et quelques milliers d'Iadiens iadépendants, sur une superficie de 18,214 lieues carrées.
Nous i/enons d'esquisser à grands traits les contours généraux, s*il nous est permis d'ainsi dire, du Venezuela. Pour juger de Tétat actuel de ce vaste pays, et en prévoir les destinées^ futures , il faut apprendre à le connaître dans le passé, et c'est ce que nous essayerons dans le chapitre suivant. Ce sera la préface de nos voyages, et Texplicatiou naturelle des faits que noas aurons à constater.