CHAPITRE VI
Isstallation au Gran Hôtel, — Présentations officielles. — Situation pittoresque de Caracas. — Origine et progrès de la cité.
— Promenades en ville. — La place Bolivar. — Topographie locale. — Les maisons earaquenaises. — Concert en plein vent,
— Une expression créole.
Le rude voyage que nous venions de faire à travers la Cordillère avait épuisé nos forces , et nous ne sortîmes pas du Gran Hotelj le jour de notre arrivée. La propriétaire de cet établissement, M. Lauge, avait mis à notre disposition un appartement, qui, quoique lort simple, nous paraissait agréable, large et spacieux, en comparaison des étroites cabines du Saint-Germain,
Nous dînâmes à la table d'hôte, pour nous mettre, le plus tôt possible, dans le courant local.
Le repas se composait d'une grande variété de mets dont la plupart nous étaient inconnus.
Quatre ou cinq nègres, proprement vêtus, faisaient le service et Tagrémentaient de pas de Basque les pins comiques. L'un d'eux, leur chef, avait été chargé de s'occuper spécialement de nous. C'était un noir assez bien découplé du nom de Sanchez, qui savait quelques mots de français. Il ne nous quittait pas des yeux, riant aux éclats et montrant ses dents blanches en nou5 avançant les plats.
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Tandis que nous prenions le café, quelques Vénëzuéliens, tous généraux ou docteurs, nous furent pré* sentes. Ils ne parlaient que l'espagnol, alors très imparfaitement compris par nous. Nous remarquâmes cependant combien la prononciation de la langue castillane, dans les colonies, s'adoucit en perdant ses sons gutturaux. On y altère non seulement le sens de certains mots, tantôt restreint, tantôt généralisé, mais on crée aussi beaucoup d'expressions nouvelles, se rapportant à des faits ou à des usages locaux.
Au moment où nous allions nous retirer, nou»
reçûmes les félicitations d'un personnage officiel, le senor gênerai don ***, occupant un poste important au département des finances. Il habitait le Gran Hotelj et ses attributions, sinon les finances qu'il dirigeait, Itti pesaient lourdement. Il parait que de tels emplois dans l'Amérique du Sud ne constituent pas des sinecares et réclament les plus savants ménagements. Quoi qu'il en soit. Don *** se montra fort aimable et s'offrit à nous faire voir, le lendemain, les curiosités de Caracas, ce que nous acceptâmes avec reconnaissance*
Le jour suivant, de bon matin , un gai rayon de soleil, pénétrant jusqu'à nous, dissipa notre sommeil, l'ont en procédant à notre toilette, nous ouvrîmes nos f<fnétres, par lesquelles entra un courant d'air, frais et P^i*> qui nous ranima tout à fait. Comme les maisons & Caracas sont généralement fort basses, nous commandions, du premier étage de notre Gran Hotelj une vue immense qui nous permit d'apprécier la situation vraiment pittoresque de la capitale du Venezuela. En regardant vers le nord, nous apercevions la Cordillère^
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connue ici sous le nom de chaîne de PAvila » formant une ligne superbe, entrecoupée de ravins, de masses forestières, de torrents, de versants herbus, de rocs dénudés, le tout d'une teinte vieil or, s'empourprant à certaines heures, et se maculant çà et là de petits nuages isolés, d'un blanc bleuâtre, arrêtés sur les hautes cimes.
En portant les yeux au sud, se présente, à une assez grande dislance, une autre chaîne montagneuse, moins imposante, plus mamelonnée, au pied delaquelle coule un rio impétueux, le Guayre, bordé de champs cultivés et de pâturages.
Entre ces deux barrières naturelles, disposées parallèlement et se dirigeant de Test à Touest, se prolonge la splendide vallée du Chacao, dont le sol très argileux et rempli de parcelles de gneiss, assez haut à la base de FAvila, s'abaisse de pentes en pentes jusqu'au Guayre.
C'est sur ces déclivités, sillonnées par trois cours d*eau tributaires du Guayre, qiîe s'élèvent les blanches maisons de Caracas, entre lesquelles pointent, par intervalles, la couronne feuillue de quelques palmiers ou les- formes élancées de grands saules, ressemblant à des peupliers, très communs dans la vallée et dont le port est d'une rare élégance.
Caracas date du milieu du seizième siècle. Quelques ranchos ou établissements agricoles furent fondés à cette époque, près de TAvila, au nord de la ville actuelle. Les premiers habitants n'avaient pour ressources que le bétail qu'ils avaient pu sauver des attaques des tribus indiennes, les produits de la chasse
et la récolte de quelques plantes alimentaires indigènes, qa'ils callivaient autour de leur ranchos. Ils campaient réellement dans le désert, n'entretenant de relations qu'avec les colons de la Guayra.
Peu à peu deux rues se formèrent, allant du nord ausad. L'argent manquait aux colons. Ils y suppléaient en se servant dans leurs échanges des perles recueillies sur les côtes de Tîle Margarita.
Les magistrats composant le cahildo intervenaient, d'ailleurs, dans les transactions commerciales, et avaient Gxé à 30 p. 100 le gain des importateurs, et à 25 p. 100 celui des revendores ou détaillants, ce qui, Hire vrai, devait laisser aux consommateurs peu de fonds disponibles.
Un flibustier anglais, Aymas Preston, livra Caracas an pillage en 1595. Cinq ans plus tard, on y introduisit les premiers esclaves noirs, et les travaux agricoles commencèrent à y prendre plus d'extension.
La viecaraquenaise, au dix-septième siècle, était peu
variée et ne s'animait guère que les jours de courses de
taureaux, ou lorsqu'il s'agissait de fêter saint Georges,
saint Sébastien, saint Paul ou saint Maurice, les
patrons de la cité coloniale. Un tremblement de terre
«prouva fortement celle-ci en 1641 , et un autre la ruina
presque entièrement, ainsi que nous Tavons déjà dit, en 1812.
A l'époque actuelle, Caracas occupe une superficie "® 3,600,000 mètres, comprend 8,194 maisons e 55,638 habitants. La température est en moyenne de 19' Réaumur et varie peu. Les pluies sont abondantes ^* particulièrement de mai à novembre.
Noas désirions vivement commencer nos excursions, et nous fûmes servis à souhait.
Tandis qu'on nous préparait une tasse de cacao, accompagnée de tartines au beurre de coco, le général Don *** vint nous rappeler rengagement de la veille.
Nous sortîmes, profitant de la fraîcheur du matin et d'une brise légère des plus agréables venant du littoral. C'était un dimanche; aussi la ville paraissaitelle gaie et animée ; des négresses en robe de cotonnade, des senoritaSj en mantille, se rendaient aux églises, dont les cloches tintaient à toute volée. L'Européen, en cylindre et en redingote, se croisait dans les rues avec rindien au teint de bronze, vêtu d'un pantalon de coutil et d'une chemise de couleur; des mulâtresses causaient entre elles, en ramenant sur leurs épaules leurs longs châles noirs, et tout ce monde nous examinait des pieds à la tôte; nous les entendions répéter : a Son estranjeros, FranceseSj Uegaron anoche ! Que simpâticos! »
Nous parvînmes ainsi au cœur de la cité, c'est-à-dire sur la place Bolivar.
Ce square, dédié aux héros de la guerre de l'indépendance, est entouré de beaux acajous sur les troncs desquels fleurissent, en mai, de splendides orchidées et particulièrement la Cattleya gigas^ appelée ici Jlor de mayo. Il est de forme carrée et distribué en gracieux parterres bien dessinés et entre lesquels sont tracées de larges allées. Des fontaines plus ou moins monumentales existaient aux quatre coins da square, lors de notre première visite à Caracas. Elles
ont été remplacées depuis par d^éléganto bassins à jet d'eau, entourés de magnifiques bouquets de bambou.
Aa centre de la place, et la dominant d'assez haut, s'élève la statue équestre de Bolivar. Cette belle œuvre d'art, commandée, sous la présidence du général Guzman Blanco, à un sculpteur bavarois, fut coulée à Manich et inaugurée eh 1874. Elle est en bronze et, bien qu'un peu forcée dans quelques-uns de ses détails, elle ofire un ensemble imposant.
Bolivar y est représenté contenant d'une main un cheval fougueux qui se cabre sous son cavalier, et étendant l'autre main pour saluer la foule. Son visage est noble et sévère. Un long manteau, aux plis flottant au vent, couvre en partie son uniforme de bataille. C'est le libérateur déjà triomphant, rendant hommage à la Patrie, après la victoire.
Nous citiojQS la place Bolivar comme étant au cœur de la cité. De là, en effet, partent quatre rues principales, ou avenidaSj désignées d'après les quatre points cardinaux et formant une croix parfaite. Les rues intermédiaires, c'est-à-dire celles situées entre les bras de cette croix, sont indiquées par des numéros, précédés des mots nord, sud, est, ouest, suivant leur direction. Ainsi, en quittant une avenue principale, l'Avenida Norte par exemple, toutes les voies de communication situées à l'est de cette avenue sont classées par nombres impairs, suivant leur distance : Norte 1, JVorfe 3, 5, 7, etc.; celles qui sont à l'ouest de la même avenue, par nombres pairs : Norte 2, 4?, 6, etc.
Ce système de topographie urbaine, assez en usage CD Amérique, présente quelques complications pour
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les étrangers, qai, après Tavoîr compris, ne sont pas encore an boot de leurs peines. Il s'agit, en outre, pour être tout à bit initié aux nsages locaux, de savoir ce qne c'est qn'ane esquina.
Koos a¥ons dit qae les messe coupent à angle droit et sont dirigées parallèlement du nord an sud, de Test à Fouest. Les groupes de maisons qui les bordent forment des espaces carrés ou cuadras, dont chaque côté a une moyenne de cinquante mètres de longueur. L^endroît où quatre orod^a^constituentles qualre angles de deux rues qui se croisent est une esquina et porte un nom particulier tout à fait arbitraire et n'ayant aucun rapport arec le système. On conçoit, dès lors, quMl faut an certain temps pour savoir où Ton Ya, ou tout an moins où Ton devrait aller, dans une ville comme Caracas.
Les maisons n'y ont généralement qu'on rez-dechaussée, et jamais plus d*un étage. Leur intérieur est disposé à la mode espagnole : un corridor ayant accès sur deux cours ou patios entourés d'une galerie à colonnes, sur lesquelles s'ouvrent les portes des divers appartements; puis un second corridor conduisant aa corral, où se présentent les cuisines, les offices, les chambres de domestiques. Lespaiios sont ornés de plantes, peuplés d'oiseaux et décorés souvent d'une fontaine jaillissante h la mauresque.
Après le diner, c'est-à-dire à nuit dose, nous revînmes sur le même square, pour y écouter quelques morceaux de musique exécutés par des musiciens de la garnison. Ceux-ci ne se distinguaient pas par leur tenue. C'étaient de pauvres nègres, sans uniforme, à peine vêtus, portant piteusement leurs instruments, dans lesquels ik
SOUVEXIUS DU VE.VfiZUELA. ".B
soufflaient d*un air hëbété\ Quelques lamiires brillaient anx fenêtres de la Casa AmanUa, ou « maison jaunevy occupant un des côtés de la place, et résidence
> officielle du président Alcantara. Ce haut fonctionnaire était assis à son balcon avec sa femme et assistait do là au concert. Nous ne Tapercevions, toutefois, que vaguement, à la luenr douteuse des lampes à pétrole qui éclairaient faiblement la rue.
La soirée était magnifique, des milliers d*éloiles scintillaient au ciel, et un venl doux et tiède nou0 apportait au passage le parfum des fleurs. La plaza Bolivar^ remplie de monde, présentait un mélange de races, de types et de costumes des plus bizarres. Les senoritas, portant des toilettes voyantes, et le visage encadré dans une jolie mantille gracieusement relevée sur la nuque, marchaient par bandes de trois ou quatre se donnant le bras et jasant entre elles. Presque toutes itaient de taille moyenne et avaient les traits délicats Bt réguliers, animés de beaux yeux noirs, pleins de vivacité et de douceur.
Malheureusement elles font disparaître toute la finesse de leur charmante figure sous d'épaisses cou-
^ ches de peinture et de poudre de riz. On rencontre même parfois des petites filles de sept à huit ans ridiculement fardées jusqu*au blanc des yeux. Les noirs ont cru devoir adopter cet usage, et il n'est pas rare de voir de jeunes négresses aux épaules et aux bras <»nleur d'ébène, montrer un visage cendré, tout ma-
* L'orchestre actuel, formé d'apris les ordres du président ^^zman Blaiico et placé sous la direction intelligente de M. Sucre, ^ ert pas à comparer à celui dont- nous parlons.
quille d*uDe couche épaisse et coUanle de poudre de riz.
Les bancs de pierre, disposés çà et là sous les arbres, étaient occupés par des nègres déguenillés; des jeunes gens, debout et immobiles, formaient la haie pour voir passer les $enoritas, auxquelles ils lançaient parfois des mots admiratifs. Quelques politiciens graves et réservés causaient mystérieusement dansTombre, et au-dessus des bruits de pas et de voix on entendait, par moments, les notes essoufQécs de Forchestre, jouant par devoir et en toute conscience de la discipline.
Dans la foule des élégants on remarquait de temps en temps, parmi les feutres mous et les panamas, quelques chapeaux européens de haute forme. II n'y a qu'une vingtaine d'années qu*ils sont connus au Venezuela, oii la sensation qu'ils produisirent à leur première apparition fut immense. On y introduisit d^abord le chapeau gibus ou à ressorts, que leurs premiers possesseurs prenaient plaisir à faire jouer. Aussi les négrillons poursuivirent-ils dans les rues ceux qui se hasardèrent d'abord à les porter, en criant à tue-tèle : tt Pum-pà 1 Pum-pà I » par allusion au bruit résultant de la tension soudaine de l'étoffe du gibus, déplacée par les ressorts. Le nom a fait fortune, et aujourd'hui encore, Tune des grandes chapelleries de Caracas porte pour enseigne : a La Rosa y el Pum-pà. n