‹ Souvenirs du Vénézuéla; notes de voyageChapitre 7 sur 41 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Une visite à la Casa Amarilia. — Ricuraîon champêtre. — Tremblements de terre et érosions. — La Toma de Agua.^ — Sons bois. — Plantes indigènes. — Los Mecedares. — Un déjeuner sur l'herbe. — Incident désagréable. — La rose des mootagnes. •» La prière de San Pablo. — Le cheval du diable. — Une pluie tropicale.

Les brusques revirements de fortune, metlant tout à coup en lumière des individualités de la plus humble condition, ne sont pas rares dans le Sud-Amérique.

Le président Linarès de Alcântara, sous Tadministration duquel nous commencions nos excursions au Venezuela, en est un exemple. Né dans la belle vallée d'Aragua d^une mère d'origine africaine, il y exerçait, étant jeune, la profession de vannier. Celait l'un des plus hardis chasseurs du pays, insensible aux privations et aux fatigues. Les guerres civiles l'arrachèrent ^son village pour en faire un soldat. Passant de grade CD grade , il n'avait pas tardé à acquérir une grande noloriété, et avait été désigné pour la présidence après le départ du général Guzman Blanco pour l'Europe.

Nous eûmes l'occasion de lui être présentés, deux jours après notre arrivée à Caracas. Il nous reçut à la C<ï«a Amarilla. Lliôtel présidentiel est une jolie

maison, à un étage, de proportions régulières, et dont les fenêtres, au nombre de douze, donnent sur la place Bolivar. Les six fenêtres supérieures sont ornées de balcons de fer et surmontées d*une corniche audessus de laquelle, à son centre, s'élève an plein cintre à coquille portant les armes du Venezuela. Comme toutes les habitations de Caracas, elle a son patio, ou cour intérieure, qu'embellit une fontaine jaillissante, ombragée de bananiers superbes. Rien de plus gracieux, de plus frais et de plus verdoyant. Nous fûmes reçus dans un petit salon du premier étage, meublé avec assez de luxe, mais sans trop de goût. Le Président était en uniforme et avait auprès de lui deux de ses aides de camp. C'était un homme jeune encorCi de grande taille, et qui, quoique mulâtre, avait les trails tins et réguliers. La chevelure un peu crépue révélait la présence du sang africain; sinon on lui eût plutôt attribué une origine indienne. Il était marié à une jeune et charmante femme, appartenant à Tune des anciennes familles espagnoles établies dans le pays. Elle était citée pour sa beauté et sa distinction.

De retour à Thôtel, nous y rencontrâmes une ancienne connaissance, M. de S***, secrétaire de la légation d'Espagne, que nous avions vu à Rome quelques années auparavant. Il était à Caracas depuis un mois et Tavait exploré dans totts les sens. Il nous proposa une excursion pour le lendemain, jusqu'au bois de Catuche, traversé par la petite rivière du même nom. Nous acceptâmes avec plaisir, et, le jour suivant, de grand matin, nous nous mettions en marche, suivis d'un paisible baudet chargé des victuailles,

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qu'escortaient deux nègres, à figure largement ëpa-

Douîe.

Mous allions irers le haut de la ville, nos boites à herboriser sur le dos, humant Pair frais des montagnes et tout heureux d'aller revoir la nature chez

elle.

Nous arrivâmes ainsi devant un mur en adobc, percé d'un trou carré, d'un mètre de largeur sur doux mètres de hauteur : ici, la lille; par delà, la campagne. KIous passions sans transition de Tanimation à la solitude; des amas de bâtisses à la plaine, inculte, échevelée de buissons, de plantes entremêlées de ronces et d'épis de fleurs.

Les alentours de Caracas, du côté de TAvila ou de la chaîne côtière, sont extrêmement ravinés. Les tremblements de terre ont fortement crevassé le sol argileux de la vallée, et les eaux, ouvrant encore ces crevasses, en ont fait de véritables précipices de plus de deux cents pieds de profondeur, et proportionnellement larges, se prolongeant en énormes sillons ou quebradaSj à de grandes distances. Plusieurs de ces vallons, que dominent à pic des côtes presque perpendiculaires étrangement découpées, s'étendent jusque dans la capitale, d'où Ton peut voir, à côté de rues fréquentées, des affaissements soudains, remplis d'une végétation exubérante.

Nous suivîmes d'abord un étroit sentier, formé sur la crête d'un de ces précipices. Après quelques minutes de marche, nous aperçûmes un vaste enclos, entouré de murailles. Nous nous crûmes d'abord devant un cimetière, et nous admirions déjà sa situation si poé-

tique au milieu des solitudes et à la lisière des bois, lorsqu^un homme qui nous avait vus arriver se présenta et nous en ouvrit la porte. Nous vîmes alors se dérouler devant nous une belle nappe d'eau, dont la brise matinale ridait légèrement la surface, brillante de lumière. C'était un réservoir d'eau ou Toma de Agua, destiné au service d'eau d'un des quartiers de la ville. Ce beau travail, dû au général Guzman Blanco, présentait de grandes difficultés et fait honneur à son auteur. Les eaux dont il s'agit sont conduites dans la partie nord de Caracas. Elles proviennent du Rio Catuche et sont claires, transparentes, et d'un excellent effet hygiénique, attribué à ce que, sur tout leur parcours, elles coulent sur des racines de salsepareille. On les préfère de beaucoup aux autres sources qui alimentent Caracas et dont nous aurons Tocotsion de reparler plus tard.

Continuant notre excursion, nous traversâmes à gué le Rio Catuche, en sautant de quartiers de rochers en quartiers de rochers, et nous nous trouvâmes en plein bois. Le contraste était frappant : une demi-obscurité succédait aux vives lueurs de la plaine; une humidité froide et pénétrante, aux ardeurs du soleil. Partout de grands arbres, aux branches puissantes, chargées d'orchidées aux longues feuilles en lame de sabre, aux fleurs étonnamment variées; puis des câbles fleuris formés de lianes, d'épais rideaux de plantes grimpantes, entourant les buissons, pendant sur les berges, enguirlandant les vieux troncs moussus. Comment décrire ce monde de végétaux, cet assaut de l'espace par ces amas de verdure, ces insectes bourdonnants.

ces oiseaux au gai plumage, ce fouillis de choses vivantes, sans cesse en travail et montant du sol vers le ciel bleu I

Vous nous habituons au spectacle de la nature. Il nous est révélé peu à peu, tandis que nous passons des vagues impressions de Tenfance aux sensations plus vives, mais déjà fiimilières, qu'il nous fait éprouver à Tâge viril. Si notre initiation au monde extérieur, avec pleine intelligence, était subite ; si nous pouvions être transportés tout à coup sur cette terre, la contemplant pour la première fois, avec quel ravissement nous admirerions les tableaux splendides qu'elle nous présente, et combien nous nous sentirions émus jusqu'au fond de Tâme devant ce mélange harmonieux de grâce et d'élégance, de force et de beauté !

La sombre et solennelle grandeur du paysage qui nous entourait, le bruit du vent parmi les feuilles, le murmure des eaux, le parfum enivrant des fleurs, tout cet ensemble poétique et charmant nous avait rendus silencieux et rêveurs. Le sentier où nous nous étions engagés, le seul qui fût tracé, se perdait souvent dans les mousses et les fougères. De grosses touffes fleuries, des rochers, des troncs renversés nous barraient souvent le passage, et nous n'avancions qu'avec difBculté vers Fintérieur de la forêt. Nous revîmes enfin le Rio Catuche, mais la jolie petite rivière, si paisible dans la plaine, formait ici un torrent impétueux, roulant avec fracas entre d'énormes pierres, secouant les herbes et les ramilles encombrant ses bords. Parmi les plantes bizarres qui s'étalaient autour de nous, nous remar- V^^meèleguao (Micania Guaco), le fameux antidote

des Indiens de rOrénoque et du Cauca contre le poison des serpents les plus venimeux. Son action, d'après le dire des habitants du pays, est même préventive. Pour être à l'abri de tout danger, en cas de rencontre avec quelque reptile, il suffirait, selon la tradition, de boire tous les matins, pendant quinze jours, une infusion de guao. Les Indiens s'inoculent même , au poignet , quelques gouttes du liquide, et Ton prétend qu'ils peuvent braver, au moins pour quelque temps, à la suite de cette opération, les crocs acérés du plus terrible crotale.

Nous observâmes aussi, au même endroit, Yonoto (bîna orellana), un arbre de dimensions moyennes, qui fournit une belle couleur écarlate. Cette teinture s'obtient des fruits, espèces de baies brunes de la grosseur d'un noyau de cerise. On en fait la cueillette à certaine époque, et on les jette dans de Teau bouillante. II faut un demi-litre d'eau par cinq livres de baies. Celles-ci s'ouvrent sous l'action de la chaleur, l'eau s'épaissit peu à peu et prend une belle teinte rouge, qu'il ne s'agit plus que d'utiliser. Il parait que l'on s'en sert surtout pour la teinture des cohijas ou ponchos, manteaux ronds en laine, à fente circulaire pour y passer la tête, très en usage dans toute TAmérique équatoriale. Les Indiens de l'intérieur teignent A'onoto les plumes de leur coiffure et l'emploient pour se tatouer le corps. Les femmes caraïbes s'en font des bracelets autour des bras et des chevilles.

La plante, dans certaines localités, porte le nom i\achioIô ou de rocou. Elle a quelques qualités médicinales ; elle est notamment considérée comme spéci-

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fiqae dans les cas de dyssenteric. Le meilleur remède contre cette maladie, si fréquente dans les pays chauds, est cependant la racine du simaruba (quassia), recommandée par tous les médecins de Caracas. On ne la trouve malheureusement qu*au sud de TOrénoque, et durant la saison des pluies seulement. Les Indiens Pacidacotos, dont la tribu parcourt les rives du Rio Caura, en approvisionnent Ciudad-Bolivar, en échange de quelques pièces d'étoffe. Ils appellent celte plante achecchari. Le mol simaruba est d'origine caraïbe.

Au bout d'une heure de marche et après avoir traversé plusieurs fois le Catuche, nous arrivâmes à une sorte de clairière, où nous fîmes halte pour déjeuner. Cette clairière, que Ton nomme ici los MeceJoreSj est entourée d'arbres séculaires, projetant leur ombre sur l'herbe verdoyante : les arbres sont reliés les uns aux antres par de gigantesques lianes, dont quelques-unes forment des balançoires naturelles, ce qui valut à cette localité l'appellation qui lui fut donnée.

IVous nous installâmes au pied d'un roc faisant saillie au-dessus d'un tapis de mousses et de lycopodes, puis nous procédâmes au déballage des provisions, tandis que notre brave baudet, secouant ses longues oreilles et agitant vigoureusement la queue, s'en allait brouter les jeunes pousses et se rouler sur le gazon Moelleux.

Notre appétit était formidable; aussi Tattaque du jeûner se fit avec gaieté et entrain. Tout à coup, un ^le nos nègres s'écria : u Una culebral una culebralr>

Nous vîmes, en effet, un serpent, d'un mètre et demi aviron, dégringolant des rochers voisins et faisant des

efforts inouïs pour saisir au passage une branche ou une touffe quelconque, a6n d*éviter la descente.

Il finit par tomber dans le torrent, où nos bommes, très excités, lui broyèrent la tête à coups de pierres. Ils allèrent ensuite le chercber avec toutes sortes de précautions et le déposèrent sur Tberbe près de nous.

C'était un crotale, mais encore adolescent, car il n*avait que trois sonnettes au bout de la queue.

Cet incident nous impressionna quelque peu, car nous étions encore à nos débuts dans ces sortes de rencontres. M. de S*** nous raconta que dans Tintérieur du Venezuela, on met au-dessus de tous les remèdes appliqués en cas de morsure d'un serpent venimeux, la Oracion de San Pablo, prière à saint Paul, qu'il suffit même de porter sur soi pour être assuré d'une protection efficace contre tout danger.

Il parait cependant qu'il y a quelques individus, particulièrement favorisés, auxquels ce saint patron accorde le privilège spécial de neutraliser les effets du poison. Ces guérisseurs sont en grande vénération parmi leurs compatriotes, et leur renommée «^étend bientôt d'un village à l'autre. Il en résulte que si un péoUj en parcourant la forêt, est mordu par un serpent, il envoie aussitôt un messager à l'opérateur le plus voisin, le suppliant de venir réciter à son cbevet la prière magique. — Celui-ci ne se dérange pas toujours et se contente parfois de donner son chapeau au messager, en lui recommandant de Tappli' «quer sur la blessure, pendant que le malade réciterait avec dévotion la Oracion de San Pablo. Il paraît qu'il y a des cas de guérison; mais comme on met des cata-

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plasmes uMierbes diverses sur la plaie, en même tempg qa*oo répète l'oraison du saint, il est assez difficile de déterminer lequel des deux remèdes est le plus efticace.

Notre crotale, en se tordant sur les flancs du rocher, nous y avait fait découvrir une fleur splendide à cœur rose tendre, entouré de pétales d*un rouge vif. Cette fleur, que Ton appelle ici rosa de la montana (brounca coccinea), a la forme et la grosseur de trois artichauts réunis. Elle s*élance sur une tige droite, au milieu de feuilles verticales terminées en pointe. Un des nègres traversa le torrent, grimpa sur le bord opposé et parvint, non sans beaucoup de peine, à cueillir cette belle fleur, qu'il nous apporta triomphalement.

EnTexaminant de près, sa beauté nous frappa encore davantage. On ^'remarquait une gradation de teintes, du rose le plus pâle au pourpre le plus vif, d*une exquise harmonie. Cette plante doit être assez rare au Venezuela, car nous ne Tavons revue, depuis, qu*une ^eale fois, à San Esteban, près de Puerto-Cabello, où un chasseur nous la présenta comme un objet intéressant et curieux.

Nous ne quittâmes hs Meeedores qu'assez tard, occupés que nous étions à garnir nos boites de plantes, d 'insectes et de papillons.

Vers cinq heures de l'après-midi, de gros nuages noirs, s'amoncelant au firmament, nous décidèrent à plier bagage et à reprendre le chemin de la ville, l'ont en marchant, nous rencontrâmes le gardien delà Toiixa de Agua. Il tenait en main un grand insecte

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démesarément long et mince, remuant les pattes en désespéré. C'était le ca&aZZîVo deldiablo ou « cheval du diable » , assez commun en Amérique, mais dont les formes étranges semblent presque incompatibles avec une organisation vitale régulière.

A notre rentrée à Caracas, il pleuvait à torrents. Il faut s*être trouvé sous une averse tropicale pour s*en faire une idée. C*est un déluge, une série de cataractes, une trombe aqueuse balayant tout sur son passage. Moufllés jusqu'aux os, au milieu des rues transformées en rivières, il n'y avait qu'une chose à faire : se réfugier dans la première maison venue. Le hasard nous servit à souhait, car il nous conduisit dans la demeure des A***, honorable famille anglaise établie depuis longtemps au Venezuela et avec laquelle noui entretinmesplus tard d'agréables relations. — On s'empressa autour de nous, et on nous prodigua mille petits soins pleins d'amabilité.

Nous attendîmes ainsi, assez gaiement, la fin de Taverse, et, après avoir remercié nos hôtes de leur charmante hospitalité, nous rentrâmes à l'hôtel, où, après avoir changé de vêtements, nous ne conservâmes plus que d'excellents souvenirs de notre excursion au bois de Catuche.

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