‹ Souvenirs du voyage á Sainte-Hélène --Chapitre 2 sur 13 · PROJET DE LOI · texte numérisé non relu

PROJET DE LOI

Art. l"'. Il est ouvert au ministre de rintérieur, sur Texercicede 1840, un crédit spécial de un million, pour la translation des restes mortels de l'empereur Napoléon à l'église des Invalides, et pour la construction de son tombeau.

2. Il sera pourvu à la dépense autorisée par la présente loi, au moyen des ressources accordées par la loi des finances du 10 août 1840, pour les besoins de Texercice 1840.

Donné au palais des Tuileries, le 19 mai, 1840.

De longs applaudissements couvrirent à diverses reprises la voix du ministre ; une émotion vraie s'empara de la chambre dont la séance demeura longtemps suspendue. Un honorable membre proposa le vote du projet de loi par acclamation : un autre voulait qu'immédiatement la séance fût levée , afin que rien ne pût affiiiblir, même un moment, l'impression causée par une si grande nouvelle.

Bientôt Paris , bientôt la France entière l'apprit et renvoya à la chambre l'écho de ses applaudissements, au roi l'expression respectueuse et sincère de sa gratitude. C'est que cet événement était vraiment grand et national ; c'était le désir réalisé de tout ce qui était sincèrement Français! Napoléon avait donné à la France les pages les plus merveilleuses de 9on histoire, si grande déjà ! Maintenant que vingt années de silence se sont faites autour de son cercueil, la vérité a pu se produire; et jugé par elle, avec la double couronne de sa gloire et de ses malheurs, la grandeur même de ses fautes. Napoléon est demeuré ce qu'il est réellement, l'intelligence la plus vaste , le caractère le plus: élevé» l'homme le plus prodigieux que l'humanité puisse montrer en déroulant ses fastes. Yoyez-le en face des faits : C'est la ressource pour chaque besoin nouveau, la satisfaction à chaque exigence nouvelle , sans que les larges plans qu'il forme pour ('avenir soient troublés par ces préoccupations du moment : le terrain que la Providence , dont il est éminemment l'homme , lui

donne à travailler, s'agite dans des convulsions incessantes; et il posera son génie comme une barrière

d'airain au pied de laquelle frémira d'abord, puis s'apaisera la lave des passions populaires. Si, au milieu

de son travail, l'extérieur veut lui imposer des entraves ^ il les brisera avec son épée; avec son épée ainsi faîte que cent batailles n'auraient pu en émousser le tranchant^ si Dieu n'y avait lui-même mis la main, le jour où son instrument eût accompli son œuvre. Sans douté de graves erreurs marqueront son passage, mais de quelque point de vue qu'on veuille se placer , de quelque manière qu'on veuille apprécier cet homme et le régime qu'il imposa à la France, il restera toujours, ou assez de gloire pour dissimuler, en les couvrant de son brillant manteau, les erreurs inséparables de toute condition exceptionnelle , ou assez de malheurs grandement supportés pour les faire pardonner. Aussi l'on peut le dire, sauf quelques malheureuses organisations à qui \^ sens de ce qui est juste et louable semble avoir été refusé, tous applaudirent à ce projet du gouverneioent du roi; c'était dire qu'il n'y a point ici bas de jugement irréforroable , et que pour tous ceux que les épreuves de la Providence ou les mauvais vouloirs des partis peuvent atteindre , viennent enfin les jours des grandes réparations.

Ce noble projet , dont le roi demandait la réalisation à la chambre , ne pouvait surprendre personne.

11 était, comme nous Tavons dit, national ; c'était gssez .pour qu'il fût conçu par celui qui avait élevé un monument à touies lès glaires de la nation. Le jour où, sur le palais du grand roi , s'était lu cette inscription; le jour où toutes les illustrations de France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, avaient pu se rencontrer , se confondre et se raconter dans cet Elysée de marbre et d'or, leurs hauts faits, brillants joyaux dont ils avaient enrichi sa couronne; ce jour là, le roi avait rappelé de l'exil des cendres glorieuses; ce jour là, il avait acquis de nouveaux droits à la reconnaissance du pays.

La chambre répondit bientôt à l'attente générale, et le 10 juin 1840 , une loi ordonnait la translation des restes mortels de l'empereur Napoléon, de l'tle Sainte- Hélène à l'église de l'hôtel royal des Invalides , et la construction de son tombeau aux frais de l'État. Son Altesse Royale Monseigneur le prince de Joinville devait commander l'expédition; ce choix disait assez toute la part que le roi voulait y prendre, et de quelle manière il entendait payer à l'illustre dépouille sa dette de l'hommage national.

Le prince de Joinville , depuis neuf années, avait

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attaehé son nom à toutes nos expéditions maritimes. Compagnon de gloire et de périls de nos braves marins, qui se connaissent en dévoûment et en fatigues, il avait bien mérité cette mission : leurs voix Tavaient désigné au ministre. En le voyant obéir , ils Favaient jugé digne de commander. L'honneur du pavillon impérial arboré sur sa frégate reposait en des mains sûres. Devant le pays » à Saint-Jean-d'UUoai à la Yéra-Grux, le jeune commandant avait produit ses preuves. Deux bâtiments de guerre furent mis sous ses ordres : la Belle^Pùuley de 60 canons^ qu'il avait déjà commandée dans le Levant, et la corvette la Favorite.

L'expédition une fois résolue, ce fut à qui y prendrait part : les réclamations devinrent générales, tous voulaient voir le rocher fameux, respirer à Longwood, toucher la terre du tombeau et suivre le deuil pendant les quatre mille lieues du trajet; tous avaient desdroits; disaient-ils; l'un avait reçu vingt blessures en défendant un aigle, un autre avait été proscrit, un troisième avait reçu les embrassements de l'Empereur dans un sublime adieu : tous voulaient aller briser ses chaînes, comme si tous avaient demandé à les partager. Ceux-ci seulement avaient des droits incontesta-

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bles, aassi Topinion publique les désigna bien tite.

Leurs noms n'ont pas besoin de commentaires, des

actes pareils honorent plus qu'une phrase élogieuse quelque belle qu'elle puisse être.

Ces Messieurs reçurent l'invitation de se rendre à Toulon, pour s'embarquer au jour qui serait fixé : avec eux durent venir quatre vieux serviteurs de l'Empereur, qui ne l'avaient abandonné qu'alors que la dernière couche de terre les avait séparés de lui. Pour la troisième fois, ils avaient demandé et obtenu de quitter la famille, la patrie, pour accomplir envers leur maître ce qu'ils appelaient encore un devoir. L'histoire, qui consacre tous les dévoûments, avait déjà récompensé en eux la fidélité, en écrivant dans ses pages les noms deSaint-Denis, de Noverraz, de Pierron et d'Archambauld. Huit ou dix personnes, voilà tout ce qui restait de cette petite colonie que le malheur avait trouvée si héroïquement fidèle. A l'exception de MM. Las-Cases père et Montholon, l'un qui n'était pas en France alors, l'autre souffrant des infirmités qu'il avait rapportées de son exil volontaire, les autres étaient morts. Honneur et respect à leur mémoire!

Deux personnes seulement, qui n'avaient point foulé

DE SiMKTB-^jHfiUSNE. 1^

la tefr6deSainte<-Hélèn6| furent adjointes. L'une était le eosmOiseaire nommé ad hoc par le vq\, M. Ph. de Rohau** Chabot) à rfngt^^quatre ang déjà secrétaire d'ambassadoi au poste le plusdtffîçilei à Londres} Tautre, leprôtrequi devait donner à la mission le caractère religieux qui lui convenaiti et exhumer et accompagner , au nom de la raligion , les restes mortels de TEmpereur et du chrétien. J'avais étéappeléà rt^onneur de prêcher plusieurs fois devant une auguste personne : elle daigna s'en souvenir, et je fus nommé. Ma famille, du reste, s'était associée à la glojre de l'empire. Mon père avait servi pendant plus de trente ans; deux de mes oncles avaient conquiS| au prix de leur sang^ le grade de colonel, et l'un d'eux était mort sur le champ de bataille. J'étais à deux cents lieues de Paris, ignorant toutes choses, dans le midi où je prêchais, quand une lettre m'apprit le choix dont on m'ayait honoré; on pressait mon départ, on n'attendait, disait-on, que la fin des préparatifs nécessaires que commande une longue traversée pour appareiller. Déjà , depuis longtemps , l'assentiment, donné par l'Angleterre pour rendre le corps de l'Empereur, était parti : un bâtiment léger , le brick anglais le Dolphin, la portait au gouverneur.

Bientôt je fus à Paris; là, je trouvai tout ajourné

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par une indisposition grave du prinoe de Joînvflle. Je pus alors, dans deux audiences royales qui me forait accordées, rémercier leurs majestés de la faveur toute spéciale dont j'avais été robjet* Puis cette première visite de la reconnaissance et du devoir acquittée , je pris, près de l'autorité civile et religieuse, mes instructions. Je n'étonnerai personne en disant que je trouvai chez M. le baron Roussin, ministre de la marine alors, tout ce qu'une intelligence supérieure peut donner de conseils éclairés et sages pour une position bien difficile et devenue exceptionnelle au milieu de nos marins.

Monseigneur Afre venait d'être élevé sur le siège ar« chiépiscopal de Paris.

Le roi, par cette nomination , s'était associé à la justice que lui avaient rendue ses propres pairs , qui lui avaient déféré le gouvernement de l'église de Paris^ aussitôt après la mort de son titulaire. Je me rendis près de lui : il me parla de mes nouveaux devoirs. Je ne demandai rien de plus : pour les devoirs ordinaires et journaliers du prêtre, je pouvais regarder vingt années de sa vie.

DE SAIMTE-HEUBNE. 15

Mes instructions prises^ rien ne me retenait plus à Paris. Le prince de Joinvilie était en pleine convalescence. J'avais eu l'honneur de lui être présenté, et en prenant congéi il m'avait dit : A bientôt, M. l'abbé; sous quelques jours je serai à Toubn. Je partis donc sur le champ, afin de hâter par ma présence les travaux d'installation de la chapelle impériale à bord de la frégate.

Le 14 juin, au matin^ les hautes montagnes qui dominent Toulon apparaissaient à mes regards. Dans le lointain, s'étendait la mer, sur laquelle je cherchais de toute la vivacité du désir, ma flottante demeure. Bientôt je contentai- toute mon impatience : d'un point assez élevé je pus embrasser l'ensemble de cette belle rade ; elle présentait tout à la fois l'image du calme et du mouvement. Un assez grand nombre de bâtiments de guerre dormaient paisiblement à l'ancre , tandis que les coureurs de la Méditerranée, ces coursiers d'une nouvelle espèce , soufflant la fumée par leurs naseaux brûlants , soulevaient en grondant sous leur rapide sillage la poussière humide. L'un portait à notre brave armée d'Afrique les sympathies^ les vœux de ses frères de France; l'autre, venant d'Afrique, répondait digne-

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ment à ses vœux en envoyant au pays de glorieux trophées conquis au prix du sang; un troisième se faisait remarquer entre tous; il bondissait sur les lames, un I^rge pavillon se développait à sa corne « tandis que cent pavois aux mille couleurs se balançaient agités par la brise. C'était le paquebot delà Corse; joyeux il partait ; il allait dire à une mère qu'après vingt-dnq années de proscription le corps de son enfant lui serait rendu. Tout cet ensemble et tous ces détails présentaient un ravissant spectacle. VHercule, avec ses cent canons, le Généreux ^ le Trident^ le Sdpicn^ le JHarengoy réunis sur un même point, formaient une imposante escadre. Tous ces vaisseaux étaient dîominés par ï Océan percé de cent vingt bouches à feu. Véritable citadelle flottante, il étalait avec orgueil sa forte membrure, qui écrasait le flot sous son poids et les pommes de sa mâture qui montaient jusqu'au ciel. VOcéanj JQ l'avais vu il y avait de cela quatre années, dans le port de Brest , démâté, triste, oublié , sans agrès ni voilure, il se reposait confiant dans sa force, il savait bien qu'au premier bruit de guerre , sur son pont retentirait bien vite le bruit des marteaux et des haches; les canons de gros calibre s'aligneraient dans sa triple batterie ; ses immenses ailes se

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gonfleraient sous l'eflort des vents i et àrextrimité de ses mâts flotterait un pavillon d'amiral s il portait alors celui du vice-amiral Rosamel. Pour varier et animer cette scène, à chaque instant» du flanc de ces immenses machines, se détachaient de légères embarcations , tantôt emportées à la voile par un souffle rapide, tantôt obéissant à Teffort de rameurs vigoureux, dont les courbes se dessinaient dans une régulière cadence : elles sillonnaient eh tous sens la mer, la rade, le port» laissant entrevoir sur le tapis réglementaires de riches uniformes, depuis l'épaulette à gros grains de l'officier supérieur, jusqu'à Taiguillette d*or de l'élève; les uns ayant les dignités et ce qu'elles donnent, les autres la jeunesse et tout ce qu'elle promet : que j'en ai connu qui demandaient l'échange !

Deux bâtiments de guerre ne paraissaient point prendre part à cette animation générale ; à l'écart, immobiles, solitaires^ ils semblaient étrangers à tout ce qui se passait. Leur pavillon portait cependant les mêmes couleurs , c'était bien le pavillon de France; mais leur extérieur avait je ne sais quoi de lugubre et de solennel. L'œil, en les parcourant, ne rencontrait que de noirs emblèmes. Ainsi, à la place de cette écharpe

blanchCi ceinture de fête doat nos vaisseaux entourent leurs flancs pour marcher au combat^ ils s'étaient drapés de deuil. Dans un canot qui avait accosté l'un d*eux^ le plus fort, j'a?ais vu porter un aigle voilé de crêpe : j'avais devant moi la Belle-Poule et la Favoritel...

Deux heures après, j'étais à bord, présenté à l'état* major, dont l'accueil gracieux ne s'est pas démenti un instant pendant les cinq mois de notre navigation. N'é« tant pas marin, on ne me demandera pas la description d'un navire : c'est un labyrinthe de cordages, de poulies et de manœuvres où tout autre qu'un profès se perdrait. Je répéterai seulement^ ce que partout j'entendais dire, que notre frégate était la plus belle de la marine. Grâce aux bons soins du commandant, une chambre m'avait été réservée dans sa batterie : l'ouverture d'un sabord, dont on avait retiré le canon, me donnait les choses les plus précieuses à la mer : de l'air et du jour. Je pris aussitôt possession de mon appartement, en plaçant au dessus de mon secrétaire un petit Christ. Une chose m'occupait principalement; j^vais hâte de voir la chapelle, qui avait été disposée à grands frais : on m'y conduisit. La chapelle avait été

construite dans le faux pont, sur remplacement qui se trouve situé entre le carré des officiers et le panneau de la cale au vin.

Elle pouvait avoir quatorze pieds de long sur onze de large; six pieds de hauteur du pont inférieur au pont supérieur; toute son ornementation était velours noir et argent. Du côté de Tarrière était situé Tautel, dont le devant était en velours^ retenu par des filets d'argent ; une croix relevée en bosse en marquait le milieu ; Tautel avait sa garniture de six flambeaux et sa croix qui reposait sur le tabernacle; un tapis noir et blanc, formant damier, s'étendait sur le parquet, tandis que le plafond était caché sous un drap noir. Les parois latérales et les portes doublas de Tavant et de l'arrière étaient recouvertes de velours semé d'étoiles formant trente-quatre panneaux séparés par des torsades d'argent : dans toute la hauteur régnait un long cordon, d'où descendaient de petits glands, au nombre de quatorze ; vingt-quatre autres, de la plus grande richesse et de la plus grande dimension, divisaient de trois en trois les panneaux. Cinquante*deux bougies, supportées par quatre ifs, devaient éclairer cette enceinte, et deux cassolettes, suspendues entre ces ifs.

laisser échapper incessamment la fumée de l'encens. La chapelle s'ouvrait par ces deux portes doubles dont nous avons parlé, et donnait ainsi facilité à l'état-major, rangé dans le carré, et à l'équipage, groupé dans le faux-pont, d'assister & la célébration du saint mystère. Le cercueil impérial devant occuper une très large place, l'entrée du sanctuaire me fut exclusivement réservée.

Un cénotaphe, destiné à renfermer le cercueil, avait été exécuté par les soins de M. Vincent, ingénieur distingué du port de Toulon. Sur les quatre faces du monument, on avait représenté des signes emblématiques rappelant les grandes choses de l'empire ; sur une des faces latérales, entourée d'attributs guerriers, de canons et d'affûts, de tambours et de caissons, de drapeaux et d'aigles, la muse de l'histoire écrivait d'immortelles campagnes ; dans le fond, se dessinait, en spirale d'airain, la colonne ; sur la face opposée, assise sur un lion couché, symbole de la force, au milieu d^objets d'arts, de pinceaux et de compas, de chevalets et de torses, de lyres couronnées et de sphères célestes, la France tenait en main le code Napoléon ; dans le lointain, levant le front au dessus des nuages.

apparaissait l'arc de l'Étoile, ce livre immense de granit où sont inscrits à jamais et le nom et la gloire de nos braves ; sur les deux autres faces, plus petites que les premières, se distinguait, sur Tune, une large croix d'honneur, et sur celle tournée vers Tautel, le souvenir du concordat, exprimé par la figure de la Religion, tenant d'une main la croix, de l'autre le livre des Saints-Evangiles. Quatre aigles dorés veillaient aux coins du monument^ parsemé, dans toute son étendue, d'abeilles d'or, et surmonté du chiffre^ de la couronne, et du globe impérial. Cet ensemble était imposant ; la forme était noble et sévère; l'exécution heureuse; les détails en harmonie avec la pensée dont ils étaient l'expression. Et cependant il fallut y renoncer : Paris avait envoyé des mesures inexactes ; le cercueil d'ébène et son enveloppe de chêne se trouvèrent trop grands ; le cénotaphe fut retiré à regret, et le cercueil dut demeurer seulement recouvert, pendant la première traversée, d'un immense drap de velours noir, bordé d'un galon d'or, et traversé dans sa longueur et sa largeur d'une large bande de satin blanc; à la tète fut placée la couronne, aux coins les aigles.

Aucun détail ne manquant plus à la chapelle , il

fallut procéder à sa bénédiction. Mgr. Michel , évèque de Fréjus, était alors à Toulon, en visite épiscopale; je pris ses ordres , ou pour mieux dire , je le suppliai de vouloir bien faire lui-même cette cérémonie : il me semblait convenable qu'un pontife bénit le lieu où reposerait le corps de celui que le pontife des pontifes avait couronné : je fus assez heureux pour voir agréer ma demande , et le lundi , 22 juin , fut fixé pour la célébration du premier acte religieux de la mission.

 une heure, deux embarcations commandées par des élèves, vinrent à la cale prendre le prélat qu'accompagnait un assez nombreux clergé; à la foule qui se pressait sur ses pas, je pouvais deviner combien de souvenirs il avait laissés dans Toulon , dont il avait été si longtemps le pasteur. Placé près de lui dans le canot , je lui montrais du doigt la Belle-Poule que j'appelais ma cathédrale, à moi; je lui faisais admirer sa nef élégante avec ses gracieuses courbures , les flèches élancées de ses mâts , la triple croix formée par ses vergues et les soixante embrasures par lesquelles, dans ses jours de fête, le bronze enflammé agitait l'air dans ses rapides et sonores volées. Le bon vieillard souriait doucement en m'écoutant : à quatre-vingts ans, à mon

âge^ me disait-il^ en poursuivant mon image, on aime mieux un parquet moins mobile et des tournées épiscopales moins longues; je ne changerais pas avec vous^ M. Tabbé. Ainsi causant, nous avions accosté le bas de l'échelle de commandement; je montai le premier pour lui offrir le secours de ma main. Arrivé sur le pont , Tétat-major , rangé en haie , reçut le prélat. Les honneurs de la frégate lui furent faits par M. Charner^ capitaine de corvette, officier du plus grand mérite , commandant en second. Après s'être reposé un instant dans l'appartement du prince , revêtu de ses habits pontificaux» Monseigneur descendit dans le fauxpont^ suivi de tous les officiers qui se rangèrent dans leur carré , et assisté par M. Gordouan, curé de Toulon, et par moi, il prononça les prières par lesquelles l'église catholique consacre spécialement les lieux destinés à la célébration des divins mystères. Remonté sur le pont, je le priai de faire descendre , sur nous tous qui allions braver et dangers et fatigues, la bénédiction du pontife et du Père. Je n'oublierai de ma vie cette scène; elle m'a causé une émotion si consolante et si douce ! tout y prêtait , il faut le dire; cinq cents hommes tête nue et groupés sur l'avant; à l'arrière , d'un côté, un état-major pressé d'officiers de terre et de mer avec

leurs riches uniformes; deTautre, un grand nombre de dames venues de tout point , étalant leurs brillantes toilettes , véritables corbeilles de plumes et de fleurs; au milieu , le prêtre 'avec sa couronne de cheveux blancs, cette auréole si belle qui rayonne sur la tête du vieillard : tout cela sur une mer calme et sous un ciel de Provence. Jugez si Famé avait peine à oublier la terre et à monter vers Dieu ; et quand , élevant lentement ses mains vers le ciel , il les abaissa ensuite pour bénir, tous , sans commandement , par un mouvement électrique, se prosternèrent, et Ton n'entendit plus que la voix grave de la prière à laquelle une musique suave mêlait ses religieuses harmonies. Je l'avoue, je me relevai heureux : le sentiment chrétien ne faisait que dormir au fond de toutes ces âmes ; un mot, une chose, une scène , un souvenir , le réveillerait toujourst

La cérémonie terminée , Mgr de Fréjus se relira , les honneurs militaires lui furent rendus ; la musique, placée sur la dunette, éclata en fanfiaires soutenues par les basses graves et solennelles du canon.

Cependant le temps marchait^ l'époque du départ se

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faisait prochaine. Déjà de Paris nous avions reçu les objets que le ministre de l'intérieur avait crus nécessaires pour le voyage et Texhumation; l'administration des pompes funèbres avait envoyé son sarcophage d'ébène et son velours violet brodé d'or, dernier manteau des empereurs. Tous les jours on signalait l'arrivée de quelques-unes des personnes désignées pour l'embarquement. Déjà s'étaient rendus les vieux serviteurs ; déjà le jeune Arthur Bertrand , né à Ste-Hélène , qui devait accompagner son noble père, pauvre enfant qui avait mangé pour première nourriture le pain si dur de Y exil. Tous les jours, le peuple de Toulon se pressait sur les pas de ces nouveaux débarqués que leur dévouement avait rendus historiques; un matin, c'était M. Marchand , l'un des exécuteurs testamentaires de son maître ; un soir , M. de Las Gazes fils , aujourd'hui député , qui , après avoir partagé avec son père les rudes épreuves du dévouement, en avait réclamé pour lui seul la dernière expression. Puis le grand maréchal , dont il nous sera bien difficile de parler : c'est chose si embarrassante, pour l'écrivain , d'avoir à varier constamment la louange.

Enfin le lundi, 6 juillet, au matin, un air de fête

répandu dans Toulon annonçait l'arrivée de S. À. R. Monseigneur le prince de Joinville, capitaine de vaisseau, commandant en chef la division de Sainte-Hélène; il était accompagné de son aide-de-camp M. Hernoux, capitaine de vaisseau, membre de la Chambre des députés , et chef d'état-major de l'expédition. M. Hernoux était ce député qui, entraîné par cet élan que tout noble cœur comprendra, avait demandé pour le projet de loi le vote par acclamation. C'est entre les mains d'un homme qui a une si haute intelligence de toutes les délicatesses de l'honneur national, que le Roi avait remis l'éducation maritime de son filç. Depuis longtemps déjà le maître a disparu, le dévouement in* telligent de l'ami seul est resté. Dans la voiture du prince était encore le lieutenant-général baron Gourgaud, aide-de-camp du roi^ que l'Empereur aimait tant à rencontrer sous sa main pour transmettre à ses colonnes ces ordres qui décidaient du sort des batailles. Puis enfin , M. Touchard, un des lieutenants de vaisseau les plus distingués de notre marine; le prince se l'était attaché comme officier d'ordonnance. Arrivé à 7 heures à Toulon , à 8 le jeune commandant était sur sa frégate faisant les dispositions d'un prochain appareillage ; il avait refusé tous les honneurs dus à son rang.

Je suis ici capitaine de vaisseau, avait-il dityîes règlements de marine accordent aux seuls amiraux le salut du canon? il était midi quand j'arrivai pour prendre ses ordres. M. tabbéf en quoi pourrai-je vous rendre agréable le séjour de la frégate? telles furent ses premières paroles. Toutes les dispositions furent bientôt prises pour le départ; une seule personne nous retenait encore. M. le commissaire du roi, arrêté par la remise de ses instructions^ n'avait pu rallier Toulon. La journée du 6 s'écoula dans l'attente ; le 7 nous fûmes tous consî* gnés à bord. Nous ne devions plus toucher la terre de France qu'au retour de notre lointain voyage.

Dans cette journée, rien n'annonçait encore que nous dussions partir, lorsqu'à six heures du soir on signale un canot de l'amirauté : dans la chambre est un jeune homme, sur l'avant des paquets et des malles; les derniers préparatifs sont faits aussitôt : c'était M. de Rohan- Chabot. Monté à bord, l'échelle de commandement est retirée, et une demi-heure après, à sept heures du soir, le prince, sur son banc de quart, donnait à la Favorite le signal du départ , et le porte-voix de commandement en main ordonnait les manœuvres de Pappareillage^ que les sifflets aigus des s^onds maîtres tra-

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duisaient aux matelots. Sur les dunettes des vaisseaux rangés autour de nous, et dont nous allions traverser la ligne, se tenaient debout^ chapeau bas, de nombreux états-majors formant des vœux pour notre voyage, nous adressant de la main leurs adieux, en nous appelant les heureux , les privilégiés. Bientôt le cabestan cria sous Faction des barres, les vergues se couvrirent de matelots, et les voiles, dégagées de leurs liens , battirent, puis s'enflèrent sous l'effort du vent. Chose étrange! enseignement admirable de la Providence! nous partions pour chercher dans son aire , devenue son tombeau, le grand aigle; nous partions des mêmes lieux où lui-même^ quarante-cinq années avant , avait pris son vol.

TRA-YERSÉE.

Nous étions enfin partis. Une assez bcmne brise de nord-ouest allait nous pousser rapidement hors de la rade : tous pressés sur la dunette , nous avions les regards attachés sur cette terre où nous laissions des affections I une mère, une soeur, des amis. Nous comprenions leur inquiétude » car le poète t'a dit , les vents sont incertains^ la mer a sei âi^rices : ai»si quiel» que vague tristesse se mSlait-ette à nob éourirei»} d'universelles acclamations saluaient sans doute hotrè départ ; mais de là au retour que d'iomdents pouvaient se produire! d^évènements surgiri nous partions en juil«let, noud ne devions revenir qu'en décembre; c'était plus de temps qu'il n'en fallait à l'homme que nous

32 SOUVBNIRS

allions chercher pour terminer ces mémorables campagnes qui changeaient la 6ce de TEurope. Nous laissions derrière nous, et pendante, la question d*Orient. Le canon trancherait-il les fils que la diplomatie mêlait depuis des années dans d'inextricables nœuds. Quelle complication amènerait sa solution : tout demeurait réservé dans les secrets de Dieu^ qui laisse les hommes s'agiter, et doucement fait, son œuvre. Telles étaient mes pensées et quelques autres , lorsque le prince nous prévint que la mopotonie du voyage serait rompue par d'agréables relâches : nous toucherions Malaga, Cadix, Madère, Ténériffe; nous pousserions jusqu'au cap pour rabattre sur Sainte-Hélène; ce fut un bravo général. Nous pourrions écrire à nos parents, à nos amis, et ne pas rester trop étranger aux affiiires de la grande famille; puis la traversée devenait moins pénible^ le voyage varié, nos relations plus piquantes. Déjà nous avions doublé le cap Scepée , les deux forts qui balaient la route d'Italie , les forts Sainte -Catherine et Lartigue avaient disparu dans l'ombre : la nuit était venue, le lendemain nous devions être en vue des terres d'Espagne. Je descendis dans ma chambre; aucun point ne s'apercevait plusi l'horizon : là je demandai à Dieu une seconde fois de

bénir notre voyage. Je priai Tétoile de la mer» la douce Marie, de nous être propice, et de remplacer pour nous le manteau noir des tempêtes par l'azur rayonnant de son manteau bleu ; puis> confiant et heureux i Je m'endormis.

, Le lendemain, nous étions par le travers des côtes de Catalogne ; le golfe de Roses avait été traversé , le cap Bégu doublé : bientôt Barcelonne, Tarragone, Tortose, à l'embouchure de l'Ebre , Oropeza , les îlots des Golumbrettres , Valence^ Iviça , la dernière des Baléares, furent dépassés.

Le 12 juillet était un dimanche, j'avais hfttei que ce jour arrivât , pour voir de quelle manière je pourrais célébrer la sainte messe; je savais que bien des fois il m'y faudrait renoncer, le vent, la mer, y feraient obstacle. Mais le 12, le ciel était magnifique, c'était un début heureux; nous courrions grand largue , et la frégate, appuyée par la presque totalité de ses voiles , n'avait qu'un mouvement peu sensible. Après avoir pris les ordres du commandant, je fis tout préparer dans la batterie. Telle était à peu près la disposition des lieux. Â l'arrière , s'élevait un autel avec

sa décoration ordinaire^ ses flambeaux , ses cartons, son tabernacle surmonté d'une croix et une ricbe garniture de dentelles. Le pavillon danois , ayec sa ttoix blancbe sur écarlate^ en faisait le fond ; des tapis s'étendaient sur le pont. A quelque distance de l'autel, établi à bâbord^ un triple rang de cbaises était disposé pour le prince, son aide-de-camp, le commandant en second, son officier d'ordonnance, et les illustres passagers qui composaient la mission; de l'autre côté, l'état-major, une ligne de sentinelles formaient la baie, derrière laquelle se tenaient les tambours, la musique, enQn tout l'équipage, depuis le grand mftt jusqu'à l'avant, le tout encadré par soixante canons montés sur leurs aOùls. A onze heures , le tambour annonçait le saint sacrifice, il avait remplacé la sonnette d'usage; à l'élévation, il battit aux champs, et ce fut un moment à troubler délicieusement l'ame, que ce silence profond qui régnait partout. Sur le pont , où se tenait la bordée de manœuvre, tous se découvrirent, la brise seule parlait à la mer , la mer répondait à la brise , et qui eût compris leur langage nous eût traduit un sublime cantique. Après la communion, pendant que le prêtre récitait la prière pour le roi, la musique l'exécutait en suaves harmonies. Telle fut notre première messe à

bord de la frégate. Le spectacle en fut imposant : l'au^ guste sacrifice , le lieu , la présence de Son Altesse Royale^ des généraux, des députés, des officiers de l'é* quipage en tenue d'inspection et dans Tattitude la plus sévère , imprimaient à cette scène un caractère reli-» gieux qui réagissait sur tous. Beaucoup, je crois, désirèrent comme moi qu'elle pût se renouveler souvent.

Le 43 et 14 furent heureux : nous avions laissé derrière nous ÀlicantCi Garthagène ; par une brise de 8 nœuds , les caps de Saint- Yincent de Palos , presque celui de Gates, avaient été doublés ; avec nos lunettes nous avions pu découvrir les côtes dentelées et couronnées de forteresses sarrazînes des royaumes, jadisi mauresques , de Valence , de Murcie et de Grenade. A l'aide de cette fée brillante, qui dore tout ce qu'elle touche , nous rebâtissions derrière les hautes montagnes qui bordent Yéra, Alméria, Adra, Motril, Malag^ que nous ne devions pas voir, une époque merveilleuse de géants et de chevaliers de carrousels, et de nobles dames. L'Alhambra s'était repeuplé, ses orangers miraient encore leurs fruits d'or dans ses bassins d'albâ-^ tre ; le sang ruisselait dans la fontaine aux lions. Tour à tour passaient sous nos yeux et Zégris et Abencerra*

ges avec leurs flottantes banderolles. Puis c'étaient d'immenses champs de bataille, où les pieds heurtaient des tronçons d'épées et de cimeterres brisés , des aigrettes, des croissants enfouis dans une sanglante poussière. Là , For , les diamants , la soie des pavillons et des tentes ; ici , le fer dans toute sa nudité : là, les images sensuelles des religions orientales; ici, la croix de bois avec ses clous et sa lance de fer : là, la vie rêvée; ici la vie véritable, c'est à dire l'épreuve. Souvenirs d'une grande épopée^ pages sublimes d'un grand livre, où s'inscrivirent avec Tépée et des faits et des hommes : des faits; trois siècles de lutte, l'islamisme, la barbarie refoulée en Afrique, le croissant abattu sous la croix : des noms; Lara, Isabelle la catholique, le Gid.

Un mot me tira de mes rêveries. Nous n'allions plus à Malaga. La brise était favorable pour passer le détroit ; y relâcher nous eût exposé , si les vents avaient changé à une trop longue croisière. Je donnai un regret à Malaga, à sa belle cathédrale, et le lendemain 15, à 8 heures du matin , j'y pensais à peine, absorbé que j'étais par la vue de Calpé et-Âbyla, les colonnes d'Hercule, ces deux extrêmes limites que le

DE SAINTE-HBLENE. 37

monde ancien avait fixées aux investigations humaines. Je ne pus m'empêcher de sourire ; j'étais au terme du monde, et 2 mille lieues me restaient encore à faire. Pauvres hommes que nous faisons, qui voulons donner ^ tout des limites , au monde, à la pensée, à la gloire. Qui de nous aurait jamais prévu Colomb, Bossuet. Napoléon j; à Dieu seul de dire hue uLsque veniesy vous vous arrêterez là.

A 11 heures du matin, nous donnâmes dans le détroit , filant douze nœuds malgré la résistance des courants. A midi, en montrant nos couleurs, nous répondîmes au salut du fort qui domine Gibraltar ; nous passions à 2 milles du rocher, ayant à bâbord le Mont aux singes et Geuta , la ville africaine. Il était facile sur cette mer resserrée de se la représenter couverte de milliers de barques sarrazines, population flottante, allant demander à l'Europe un soleil moins chaud , une terre moins désolée, et trouvant aux plaines de la Murcie l'épée de Rodrigue ; aux champs de la Touraine, la hache d'armes de Charles Martel. Elles se doutaient bien peu que deux siècles plus tard, et depuis jusqu'à nos jours^ devant le lys ou les couleurs , Saint Louis ou Bonaparte, au lieu

33 SOUTEHIM

d'en?abir, il faudrait se défendre. Bientôt nous appamrent Algésiras et Trafalgar, images vitantes des graii« des destinées humaines; aojoord'hui la gloire, demain le malheur : nous détournâmes la tète, Tanger se dessinait de l'autre côté i la pointe; le cap Spartel était doublé : un jour encore de brise soutenue, nous faisions notre première halte, nous étions à Cadix.

Le 46 au soir, nous apercevions ses feux. Nous courûmes des bords toute la nuit, et le 17 au matin, le brick français le Voltigeur , alors en station, saluait de 21 coups de canon le Prince devant Cadix. J'allais donc voir Fantique Gadès, la ville que, dans ses jours de puissance^ Tyr, la reine de la Méditerranée, af ait envoyé bâtir sur rOcéan. Que de ruines majestueuses j'allais parcourir ! Quels parfums d'antiquité j'allais respirer ! Je m'empressai de monter sur la dunette, je crus rêver. Au lieu de ces teintes indécises, de cet air grave et solennel des monuments que le temps a rongés et dont la mer en les battant emporte chaque jour un débris; j'avais sous les yeux une ville de vingt ans, avec tous les caprices de la jeunesse^ ceignant d'une main, sous un rayon de soleil^ la large écharpe blanche qui forme sa ceinture, de l'autre retenant dans une forte digue la

mer» pour se mirer coquettement dans la transparence de ses ondes contraintes au repos. Cadix peut être âgée de trente siècles, mais Cadix ne peut yieillir. Il y a trop de limpidité et de clarté dans l'air, son soleil y est trop brillant, ses brises trop molles ; elles caressent mais n'altèrent pas ses traits. Couchée nonchalamment, on peut le dire, entre deux mers, ellese délasse du calme de l'une par le spectacle des fureurs de l'autre. Entre les mains d'un maître fort, elle pourrait jeter son poids dans la balance ; mais il lui faudrait s'agiter, prendre peine, jeter à la mer ses riches toilettes, ses dentelles de granit aux fins tissus mauresques , ses minarets d'Orient , ses terrasses de Paierme, ses orangers qui embaument ses brises; il lui faudrait le bruit des armes, et Cadix n'aime que le bruit des fêtes; il lui faudrait du mouTcment, et Cadix n'aime que le repos. Non, Cadix vivra encore des siècles , et Cadix ne vieillira

Bientôt je fus à terre. Notre départ de Toulon était connu : en voyant deux bâtiments de guerre français, on nous avait devinés; le journal du matin annon*^ çait l'arrivée de S. A. R. Monseigneur le Prince de Join-* ville^ commandant Texpédition qui $e rendait à Sainte* Hélène.

Je ne décrirai pas une ville espagnole^ on les connaît assez par les tableaux des maîtres. Des rues étroites comme dans tous les pays où le soleil a plus de force, une propreté recherchée, des trottoirs en miniature; des maisons ornées ou dépourvues de terrasses^ mais toutes d'une éclatante blancheur; des profusions de jalousies grillées, jaunes, vertes, bleues, légèrement relevées pour voir et n*étre pas vu , et au travers desquelles des arbustes laissent passer leurs tiges odoriférantes; des églises, sauf la cathédrale, magnifique palais de marbre , monument du zèle de son saint évèque et de la charité des fidèles, des églises, dis-je, sans 'architecture extérieure, mais écrasées à l'intérieur par le poids des ornements d'or et d'argent, le plus souvent de mauvais goût; des couvents veufs de leurs hôtes, étalant tristement leurs mursk revètissement de terre vernie et leurs longs cloîtres qu'habitent seulement aujourd'hui des légions de saints et de saintes, mortes légendes, dont la piété, aux temps de foi, aimait à s'entourer. Au coin de chaque rue, dans chaque maison, une image de la Vierge, la sainte madone, protectrice de la famille et du quartier. Dans le jour , une foule de mendiants croisant leurs guenilles avec les riches mantilles des nobles andalou-

DE SAINTE-HéLENE« 41

ses ; çà et là, debout, sous un soleil brûlant, quelques Hidalgos de la vieille roche, la tète couverte du sombreros, drapés fièrement de leur manteau et fumant silencieusement leurs pajitas ; au soir , les promenades aristocratiques de TAlmeida que baigne la mer et les cohues de la place San Antonio, les lueurs des cierges brûlant devant les madones^ et les sons vagues et interrompus des nocturnes sérénades. Voilà le spectacle de tous les jours. C'est Cadix , c'est Séyille, c'est l'Andalousie, c'est encore au milieu de ses effroyables luttes, toute l'Espagne^ dit-on.

Nous restions trop peu de jours à Cadix pour m'occuper avec quelque fruit de son côté religieux et moral ; étranger, n'entendant ni ne parlant la langue, je pouvais tout voir mais rien approfondir, et le dehors si, sou vent est un masque cachant parfois le bien, parfois le mal, que jene préjugerai rien de son extérieur religieux et mondain tout ensemble, de ses églises et de ses promenades alternativement remplies; car plaisirs et remords, fêtes étourdissantes et sévères expiations, voilà le cercle dans lequel sa population m'a semblé incessamment tourner.

Avant notre appareillage, notre frégate et la cha-

42 fiQDVENIllS

pelle avaient reçu de nombreux visiteurs ] prêtres, peuple y cavaliersi dames, bacheliers et seigneurs^ si encore en Espagne il y a des seigneurs, étaient accourus; tous voulaient voir, toucher le cercueil impérial : la mémoire de l'Empereur était là, vivante de tout son prestige, et pourtant

Cet empressement du reste nous l'ayons rencontré dans les lies africaines, Madère, Ténérifle, dans l'Amérique méridionale, au Brésil, à Bahia. Et la raison ? c'est que dans le monde, si quelque chose ressemble au soleil, c'est la gloire. Gomme lui, elle rayonne partout où il y a des hommes.

Le 521 au matin, nous avions quitté Cadix, et le 21, iious. étions devant Madère, une des îles que les andieiis avaiebt appelées Fortunées , tant son climat est suave , ses brises parfumées , ses sites si élégamment distribués, si fiches de végétation, qu'ils lui donnent assez l'apparence de ces magnifiques surtouts des tables aristocratiques où la pomme de Normandie heurte la pomme d'or des Èlespérides, l'humble fraise de nos bois d'Europe le royal ananas à la tète couronnée d'un verdoyant panache.

BB SAINTE-HBLENE. A3

En deux jours^ il nous fallut tout voir^ et l'intérieur de l'ile atec ses coteaux sur les flancs desquels serpentent ces vignobles si justement fameuXi et ces délicieuses maisons de campagne que l'or seul d'un Américain et d'un Anglais peut acquérir ou louer ; et Funchal, la ville principale , le palais du gouverneur qui démine la mer , ses couvents , son église avec sa chapelle du Saint Sacrement étincelante d'or, et sa sacristie dont les hauts lambris de bois artistement travaillés, découpés à jour, rappellent les chefs-d'œuvre du moyen âge, que la foi des fidèles attestait avoir été exécutés la nuit par des anges.

Le 26, un dimanche, nos deux bâtiments étaient sous voiles, et le 27 Ténériffe nous apparaissait avec ses noires montagnes, lave refroidie des feux sous-marins. On dirait en voyant ces masses énormes du côlé de Santa-Crui;, que les latnes dô l'océan, un jour de tempête, se sont pétrifiées^ tant elles sont onduleuses dans leur versant, élevées sur leur base et rudes d'aspérités à leur sommet.

Ténériffe a autre chose à montrer au voyageur que don picy ce géant dont la tôte annonce à quarante lieues

44 SOUVERIKS

en mer, comment Dieu en se jooant a semé le monde de merveilles ; Ténériffe est l'antique patrie des Guanches, ces peuples pasteurs disparus avec la conquête, et dont il faut aller chercher les traditions dans les anfractuosités des rochers, ou sous la lave amoncelée da volcan. L'ascension du pic que nous fîmes en quatre journées, nous permit dé voir en courant Orotava assise dans une délicieuse vallée, et la Laguna, la ville épiscopale que rien ne recommanderait aux souvenirs, si dans sa cathédrale une chaire en marbre blanc, supportée sur les ailes déployées d'un séraphin , ne vous clouait au sol, tant le travail y est exquis, la pensée vivante, le sentiment religieux profond. Les quatre évangélistes la décorent. Un saint seulement a pu illuminer ainsi la figure de Saint Jean, et faire rayonner le front de l'ange.

Le samedi au soir, 1*' août, nous revenions de notre ascension , brisés , moulus , soit de nos chutes de cheval, de nos journées passées sous un soleil d'Afrique; de nos nuits sans sommeil, dans des posadas^ vraies sœurs de celles décrites par Cervantes , ou même au grand air, entourés de brouillard , sur un lit de pierres-ponce3, à onze mille pieds au-dessus du ni-

DB SAmT£«H£LBNE. 45

Yeau de la mer. Le cratère du volcan fumait encore.

Le dimanche 2 août à midi , le canon des forts saluait notre appareillage, et le lendemain, favorisés d' une brise assez ronde , la dernière des Canaries était dépassée ; le 20, la ligne franchie , les cérémonies burlesques du baptême d'usage terminées , et après avoir changé la route , le 28 août^ a sept heures du soir, la division mouillait en rade de Bahia. Vingt-sept jours s'étaient écoulés depuis notre départ de Ténériffe , et sauf quelques grenasses assez violentes à Tattérage des côtes du Brésil, notre navigation avait été heureuse. Son A. R. malgré tout son désir de pousser jusqu'au Gap avait préféré cette relâche, craignant qu'une trop longue traversée ne fatiguât ses passagers ; ce ne fut pas du reste, disons-le en passant , le seul sacrifice qu'elle leur fit dans le cours de la campagne.

Le lendemain, après les saluts d'usage^ nous descen* dîmes à terre. C'était un jour de fête nationale ; le Brésil célébrait la majorité de son jeune Empereur , je ne parlerai pas de notre réception ; la présence du prince, la nature de notre mission, tout concourait à nous rendre l'accueil empressé, les sympathies ardentes.

46 iocTcsns

Itf qpsisK JQivn de Bocre rcbebe a Ihàii se finaeiit pomén em tèxe » mms f a^tûns vooiii ; maiÊS pocnonsiMtt m ittsfant perdre de ^iKb bal de aolfecxpéditiM!!!

BaLid dTee » riche naiiire, sa iFégétatioB poissante, San-SalfadoTy son immense baie, que silloiiiiait à chaque iostant des bâtiments étrangers et des bateaux indigèoes , troncs d'arbres dépouillés de leurs éoorces , ses pêcheries de baleine , ses promenades, son obélisque , ses cadiéres on palanquins pcHlés par deux noirs , le tombeau de la grande Catherine , les hautes tiges des cocotiers; les tours de ses soixante églises ou cou- Tents^ dont les luxueuses tentures se marient au palissandre massif incrusté d'or j ses ffetes religieuses , où la gerbe lumineuse des fusées se joint à Téclat de mille cierges élincelants, le bruit du canon au chant des saints cantiques; enfin la population noire, jaune, rouge, blanche, qui Tenveloppe comme d^un pagne bigarré, dissimulant plutôt qu'il ne cache sa nudité; tout cet ensemble et mille choses encore que j'omets, avaient, on le conçoit, assez de puissance pour nousretenir , et cependant nous désirions partir ; aussi le 14 septembre fut-il un jour de joie ; nous quittions notre

BS SAIlITE-HélJbfE. , 47

dernière relâche , et notre première halle se faisait devant un rocher triste, maudit, sans ressource et sans parure; mais ce rocher, c'était Sainte-Hélène.

Cependant , nous n'avions point quitté San Salvador sans emporter quelques attachants souvenirs , et dans ce nombre, je suis heureux de consigner celui de H. Armandeau^ consul de Sardaigne , qui en Fabsence du C'Onsul de France , nous reçut comme des compatriotes et nous traita comme des amis ; puis celui de monseigneur l'archevêque de Bahia, primat de l'église du Brésil , prélat de la plus haute distinction et chez lequel on ne sait ce qu'il faut admirer le plus ou de son talent de premier ordre ou de son éminente piété; s'il lit jamais ces lignes, puisse-t-il y trouver l'expression d'une respectueuse reconnaissance pour l'accueil qu'il fit en ma personne au clergé Français. Il me fit visiter ses couvents , qu^il avait protégés, défendus contre les mauvaises passions qui fermentent toujours au Brésil ; le séminaire qu'il avait fondé et dont les études et la direction pieuse promettent à cette grande église des prêtres d'intelligence et de dévouement , des prêtres selon le cœur de Dieu.

Le 15 septembre , nous avions de nouveau perdu de

vue la terre; le 20 , le tropique du Capricorne était dé^ passé. Notre traversée se poursuivait avec des chances variées , cependant le plus souvent heureuses.

Jusque là^ peu de contrariétés réelles nous étaient survenues ; mais à mesure que nous approchions du terme désiré, je ne sais quel bizarre caprice de la mer nous en éloignait. Des vents debout , des brises molles , des calmes , mirent plus d'une fois notre patience à l'épreuve. Il nous fallut aller presque par 28 degrés de latitude pour trouver des brises favorables. Le temps se traînait : pour moi , des livres , le catéchisme que je faisais aux mousses, cette vie si nouvelle, m'apportaient sans doute quelques distractions ; mais depuis près de trois mois que nous étions partis , nous avions émoussé une partie de nos émotions.

Sur ces belles mers des régions intertropicales, point d'incident; un ciel bleu, une mer bleue ^ des nuits lumineuses, des clartés phosphorescentes des flots et des étoiles, cette poussière brillante dont Dieu a semé l'espace; des poissons et des oiseaux, et des oiseaux et des poissons , l'alcyon bercé sur la lame , jetant son cri plaintif, quand le souffleur lançait ses

DE SAINTE- HJSLENE. 49

deux jets d^eau avec le brait du vent qui s'engouflfre; tel était le spectacle de tous les jours.

Nous avions fait raconter une fois , puis plusieurs , aux compagnons de fortune ou de malheur de l'Empereur, toutes les circonstances , les plus minces détails de sa vie intime ; le Mémorial de Sainte-Hélène avait été lu , relu ; il devait être le guide de nos excursions dans l'île; S. Â, R. avait tout fait pour rendre agréable à ses passagers, sa frégate. En instruisant son équipage, en le façonnant aux exercices de la guerre^ il nous avait fait assister souvent à ces scènes si imposantes de l'attaque ou de la défense d'un bâtiment ; exercices à feu, à l'arme blanche, branle-bas de combat; de jour, de nuit; attaque de la Favorfre surprise au milieu des calmes, par les embarcations de la Belle-Poule; manœuvre des voiles ^ des pompes, préparatifs d'abordage, se succédaient tour à tour. En tenant toujours ainsi les hommes en haleine , il en avait fait un équipage d'élite, dévoué, et avait rompu pour nous la monotonie de la mer; et malgré cela^ nous désirions arriver.

Le 2 octobre, nous repassions le tropique du Ca-

pricorne , nous porlions le cap sur le rocher, nous

battîmes des mains, nous arrivions nous arrivions

dans la région des calmes, qui nous retinrent six grandes Journées; qu'elles furent longues ces journées!

Enfin le lundi 5, la brise se déclare , les voiles ne battent plus en retombant pesamment sur les mâts, elles s'arrondissent; la frégate frémit, elle roule dans le creux des lames qu'elle entr'ouvre, le vent souffle de l'arrière, le 6 il fraîchit, et le lendemain la voix du matelot de vigie, retentit | et a crié : c Sainte- Hélène! Sainte-Hélène! »

Sainle-Hétènel ! ! à ce cri , ce fut un mouvement général ; réflexions^ prières, travaux, causeries, tout est abandonné : chacun prend sa course vers le pont , on se heurte aux échelles, les bancs de quart, la dunette , les bastingages sont envahis , on s'arrache les lunettes^ car à quinze lieues , Tœil a peine à distinguer la terre des nuages qui courent à l'horizon.

Il est trois heures; aurons-nous encore assez de jour

pour voir l'ensemble de l'Ile Mouillerons-nous à

quelque heure de la soirée Nous sommes au 7 octobre , ce serait jour pour jour, heure pour heure , le moment où nous avons levé l'ancre trois mois auparavant C'est juste le temps de la traversée du Nor-

thumbertand c'est le mois de son armée singa-

liers rapprochements qui ne deyaient pas être les seuls

Toute la soirée se passa dans une agitation indicible, et cependant l'ame avait ses retours de silence et de méditation profonde.

Peu à peu le rocher se dessinait et ses pointes plus marquées rompaient Tuniformité des lignes.Nous étions donc au premier terme de notre voyage ; là se terminaient les poésies de la mer et de nos ravissantes relâches ; là, tout prenait un caractère solennel , la nature, les souvenirs, la couronne d'épine, la tombe.

Depuis long-temps la nuit était descendue , et personne n'avait songé à quitter le pont : à quoi bon ) le corpi^ se repose-t-*il quand la pensée veille !

La brise ayant molii, le mouillage fut remis au lendemain. La nuit se passa soit en panne, soit à courir des bordées : c'était la même manœuvre que le Narthum" berland avait exécutée vingt-cinq années auparavant.

Le matini bou9 étions au vent de l'Ile à une dî^tadce si rapprochée , que qqus pouyions l'embraser dm regard.

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A nous, qui nous y rendions pour passer quelques jours seulement, à nous, qui l'avions cherchée comme une autre terre promise, à nous. File parut horrible ; comment dut-elle apparaître à celui à qui on la donna pour dernière demeure ?. . .

En effet , c'est quelque chose de pénible à voir que cette nature tourmentée, que ces rocs crevassés^ oscillants sur leurs bases, jetés çà et là^ entassés pèle-mèle, e le pinceau reproduirait s'il lui fallait tracer l'image du chaos ; ajoutez à cela tantôt les rayons d'un soleil des tropiques sous lequel les pierres éclatent au midi du jour, et tantôt, sans transition, des brumes glaciales, épais manteau de nuages que frangent par intervalles les pointes dentelés des pics de Diane, d'Heghknohum et d'Âlarme-House. Voilà l'Ile.

Le soir, c'est quelque chose de plus triste , je dirai de lugubre.

Cette masse noirâtre, immobile, dont les lignes arrêtées se fondent dans l'uniformité des ombres , cette blanche écume des flots , argentant ses contours, ornements blancs semés sur le marbre noir des sépulcres; ce bruit sec et cassant, comme le bruit d'ossements brisés , des galets roulés par la lame ; le mugissement de

la mer monotone et grave comme la voix des dernières prières ; tout cet ensemble parle à l'ame un langage funèbre : c'est la révélation du moment suprême.

Ce fut ainsi, un soir, que lel5 octobre 1815, elle ap« parut à l'exilé du monde; et tout aussitôt il dut comprendre et saluer son tombeau.

A onze heures , nous cherchions à doubler la première pointe de l'Ile ; à mesureque nous avancions , derrière la seconde s'allongeaient successivement les beauprés des bâtiments ancrés dans la rade , et qui peu à peu en se découvrant en entier montraient leurs pavillons.

Tous les yeuxétaient attentifs, les cris se croisaient :

pavillon anglais anglais encore hollandais

brick de guerre.... portant pavillon de France.

Ce fut un hourra unanime Depuis trois mois^

nous étions sans nouvelles.... Puis, aussi loin, un bâtiment français, c'est un souvenir de la patrie, ceux qui le montent sont des frères. Bientôt son numéro flottait en tête du mât : c'était VOreste , brick de 20 canons ,

commandé par M. Doret, capitaine de corvette , parti, de Cherbourg , le 31 juillet, venant de Corée et allant à la Plata. Par ordre , il avait changé sa route pour nous apporter un pilote de la Manche et nous dire quelques mots des événements qui se passaient en Europe; la veille seulement il avait mouillé devant Jame's Town. Singulière destinée I M. Doret^ aujourd'hui officier supérieur, était du nombre de ces jeunes officiers de marine, qui, en 1815, à Rochefort, alors que le dévouement se payait de la vie, avaient offert à TEmpereur de le sauver sous le feu même des croisières ennemies. Il avait assisté noblement à une des grandes phases de la vie de son maître, sa dernière déchéance; la Providence lui donnait sa récompense en le faisant assister à Ste -Hélène à sa réhabilitation.

Je dois mentionner ici un des moments du bonheur le plus vif que j'aie ressenti en ma vie. Le commandant de r Or^^te avait remis au prince un paquet venant de France : il y avait plus de vingt-cinq officiers à bord , et le paquet ne contenait que six lettres; qu'on juge si je fus heureux : quatre portaient mon adresse ; mère , frère, sœur, amis, à 2,000 lieues, m'envoyaient un souvenir : je descendis promptement dans ma cham-

bre; j'y allais cacher ma joie^ elle devait (aîre mal aw autres.

Mais la brise s'était calmée, les courants nous avaient rejetés un peu au large. Quelques heures, nous crûmes qu'il nous faudrait rester encore la nuit sous voiles. ... lorsque vers le matin, une brise de mer nous poussa doucement devant Jame's To^n. Depuis longtemps déjà le commandant dirigeait en personne la manœuvre avec cette justesse de mesure et de coup d'œil que nous avions admirée surtout à TénérifCs et à Bahia; il ordonnait les mouvements préparatoires du mouillage. Parvenu à peu de distance de la côte » en face de la ville, le porte-voix fit entendre ce comman* dément : c Mouillez; i et l'ancre, déroulant les anneaux de sa pesante chaîne, tomba et nous fixa au sol. Quatre heures sonnaient à l'horloge^du bord ! la population de riie se pressait sur les quais. VOreste saluait le prince par les cris de : vive le roi ! et les éclats plus retentissants de ses bouches d'airain : le. canon grondait sur tous les points. Le Dolphin j ce brick envoyé par ie gouverpement anglais , Içs forts hissant les trois couleurs, saluaient la frégate , et la frégate répondait en envoyant le feu de ses batteries, dont 1^

DE Si.INT£«-H£l£N£. 59

derniers échos durent fair^ tressaillir celui qui dormait à la vallée du tombeau.

Bientôt un grand nombre d'embarcations couvrit la mer : Tune portait le consul de France; dans une autre le capitaine du Dolphin ; le capitaine du port et le médecin de la quarantaine, nous avaient déjà accostés; dans quelques autres, on distinguait les uniformes rouges des officiers anglais et les blanches plumes de leurs chapeaux : c'étaient le capitaine Âlexander, commandant le génie, le commandant de place , un fils du gouverneur et son aidede-camp tout à la fois, et quelques autres; tous s'empressaient de venir présenter leurs hommages à S. A.R. et l'assurer d'un respectueux accueil. Le gouverneur , fort souffrant , faisait prier le prince par son fils de vouloir bien agréer ses regrets. Après les premiers compliments de réception , nous connûmes les dispositions prises par le gouvernement anglais pour nous rendre agréable notre séjour dans l'Ile. Le château était mis à la disposition du prince avec une table de trente couverts, soir et matin ; à lui seul le droit d'en faire les honneurs, MM. de la mission avaient des appartements désignés , des chambres étaient préparées pour tous les officiers.

60 SOUVBNIRS

Le lendemain 9 fut fixé pour la descente, la visite oOicielle au gouverneur , à Longwood, au tombeau.

Le soir même cependant je descendis à tei're avec M« Hernoux ; à peine débarqués , un homme d'une taille élevée, à la démarche militaire, au langage brus* que et familier nous accoste, et nous tendant la main : Vous avez bien tardé , le brick que notre gouvernement a envoyé pour nous prévenir a fait sa traversée en 48 jours. Voilà deux mois que vous êtes attendus ; soyez les bien-venus , et, -s'emparant tout aussitôt de nous, nous fait visiter les rues principales de Jame's Town, les deux casernes des officiers et des soldats, et enfin s'arrétant devant une maison de médiocre apparence : Tenez, voilà la maison où t7 a couché la première nuit avant d'aller à Briars ; puis nous reconduit à notre canot, nous laissant enchantés^ mais ignorant qui pouvait être notre obligeant cicérone.

Le 9 , à dix heures , le Prince va rendre visite au capitaine du Dolphin qui le salue de 21 coups de canon que la frégate lui renc} aussitôt.

A 11 heures, deux embarcations portants. A. R. et son aide de camp, M. de Chabot, commissaire du Roi,

MM. Bertrand, Gourgaud, de Las Cases, Marchand, une partie des officiers de la Belle-Poule de h Favorite et de VOreste, se dirigèrent vers le point de débarquement où toutes les notabilités de l'Ile réunies les attendaient; le brick anglais rendit les honneurs du salut royal ^ les hommes sur les vergues, et les canons de la ville et des forts grondèrent et annoncèrent qu'un Prince delà Maison Royale de France touchait la terre anglaise. Un colonel, chargé par le gouvernement de la réception , donna la main au Prince pour sauter sur le quai ; je reconnus ses traits, c'était notre pilote de la veille, M. Hamelin-Trelawney , d'une très ancienne famille d'Angleterre. Trois cents hommes du Ol'"' formaient une double haie ; toutes les autorités de l'Ile, officiers militaires et civils de la garnison et de la milice, se pressaient en grand uniforme auprès du Prince dont la tenue simple et sévère contrastait singulièrement avec leurs riches broderies ; la grande plaque de la légion d'honneur brillant sur sa poitrine le distinguait de son Etat-Major. Arrivé au château dans les appartements qui lui avaient été destinés, eut lieu la présentation des autorités anglaises, puis on se rendit sur la place d'armes , où une vingtaine de chevaux piaffaient en attendant leurs cavaliers. Je montai dans

une des voitures qu'on avait destinées de plus pour notre excursion , et à midi sonnant , un nuage de poussière tourbillonnait autour de notre brillante cavalcade qui se ralentit en commençant à gravir les longues et hautes montagnes de Leader Bill qui dominent, avec leurs batteries de gros calibre^ et la ville et la mer.

Nous pénétrions dans l'intérieur de Tlle ; une nature sauvage et triste^ des aloês bordant des rampes pierreuses, quelques fleurs des tropiques, étiolées, sans couleurs, manquant de terre et d'eau ; çà et là des pins, des mélèses mariant leurs noirs feuillage^ , des genêts à fleurs jaunes , disposés en tapis dans le fond des ravins, ou serpentant sur le flanc des collines, le lit desséché d'un torrent, puis la mer se déroulant au loin et ceignant le rocher de son immensité; voilà le spectacle que nous avions sous les yeux.

A mesure que nous montions, notre marche devenait silencieuse, quelques mots énergiques seuls s'entendaient par intervalle. Dans le lointain, nous apercevions Plantation-House, et ce n'était pas pour nous la maison du gouverneur Middlemore, c'était la demeure de sir Hudson-Lowe.

DE SÀmTË-HÉlENB. 63

PMntatiôii-Ilouse est âittiée nui^ le revers d'ubé col- Une assez élevée. L'âir y e^d vif, mais pur. Un grand bois toufib d'arbres verts en forme Tentrée ; de larges allées, percées pour la voiture, conduisent jusqu'à là maison du Résident anglais. Cette habitation eist simple, isaiisf^isante à l^œil ; un corps de logis en avant , deux ailes stiT le derrîèrer fortaettt son architecture ; devant ta feçadé s'étend une immense pelouse de gazon encadrée dans des bordures de fleurs. Nous regardions tout sans rien dire, nous n'avions point encore vu Lôngwood.

Le gouverneur-général Middlemore, malgré l'état de sa santé , s'était levé pour recevoir S. A. R.; nous entrâmes au salon ; quatre dames s'y tenaient , lady Middlemore et ses trois filles; le prince nous présenta lui-même. Quelques minutes après trois personnes se retiraient dans un autre appartemeât : le commandant de Fexpéditloii , le commissaire du roi et le gouverneur. Leur absence dura plus d'une heure ; la conversation devait être longue : on établissait les droits de chaque nation , on stipulait ses réserves : nous pouvions être tranquilles^ nos représentants étaient là. Et pendant ce temps, que de réflexions venaient nous as-

saillir : c'était à n*en pas croire ses yeux : un songe dont on craignait le réveil. MM. Bertrand, Gourgaud, de Las Cases, Marchand, dans le salon de Hudson- Lowe; ils étaient là sans doute réclamant contre une injonction injurieuse adressée au général Buonaparte , et le gouverneur anglais rentrant au salon disait: «I Messieurs , jeudi i5 , les restes mortels de VEmpe- 9 reur Napoléon seront déposés en vos mains. »

Le temps explique bien des choses , vingt années déjà se sont passées : la justice a fait son œuvre , et l'heure des réparations a sonné.

Âpres quelques instants Monseigneur prit congé du gouverneur ; nous saluâmes, non sans un sentiment de satisfaction bien grande , car malgré son accueil gracieux nous ne pouvions oublier que nous étions dans Tofficine où s'étaient préparées toutes ces machinations odieuses qui avaient abrégé la vie de l'illustre captif. Mépris, mille fois mépris à celui qui insulte à l'infortune ! Le vieux lion, il était là dans sa dernière demeure, un effroyable coup de poignard au cœur, et un homme avait pris plaisir à faire saigner sa blessure à coups d'épingles !

DB SAINTE-HBLÈNE. 65

L'histoire est une grande chose : si elle consacre en traits brillants tous les dévoAments , elle signale aussi en stigmates inefTaçables toutes les infamies : Hudson- Lowe 9 TOUS ne mourrez pas ! vous êtes jmmortel de l'immortalité de la honte!

En faisant toutes ces réflexions nous avions quitté Plantation-House , dirigeant notre course vers Longwood que nous ne devions atteindre qu'après deux heures démarche, démontées difficiles et de rapides descentes.

L'aspect de l'Ile était partout le même, à cela près d'un peu de végétation sur le reversde certainescollines; le temps était beau, sauf la chaleur étoufTante des vallées et le froid presque rigoureux des montagnes.

En avant marchait le prince ayant près de lui le capitaine Âlexander , le chef de la justice et les deux commandants de la place et du bataillon; des Français composaient le reste de l'escorte.

De temps en temps , nous voyions arriver de toute la vitesse de leurs chevaux des officiers anglais ; ils

66 SOUVBIIIM

iransmettaient ou prenaient des ordres et repartaient aussitôt etnportés dans un rapide galop : nous les soi* Tions de l'œil , ils disparaissaient dans les sinnositis de la route , puis reparaissaient sur le sommet d'un pic ou dans le creux des vallons. Que de fois TEmpereur, autour duquel se multipliaient ces ordonnances, en voyant leurs habits rouges s'effiicer dans les brumes^ puis reparaître i travers les branches des pins noirs , dut les prendre pour les esprits du mal.

Quelques enfants , vêtus de plus ou moins de gue* nilles , nous avaient accompagnés dans notre excur- MOn; sins doute ils ne donnaient pas de relief à notre ciortège , mais depuis quelque temps leur présence nous était utile : de mille en mille » les routes étaient closes. par des barrières qu'ils nous ouvraient; c'était le commencement des douloureux souvenirs ^ le terme imposé aux promenades de l'homme qui , en sq[>t heures, aHait de Yalladolid à Burgos (85 lieues), l'an* nonce prochaine de quelque endroit à jamais mémo* rable.

La route descendait par une pente plus rapide, elle tourna tout à coiip.

Ad fond, un peu sur la droite , dans un pian asseï éloigné, ftVtendait un immense rocher, aux flancs nus et crevassés.

Pas un arbre, pas une plante, pas même la bruyère, cette pauvre fille des montagnes ; rien que le roc avec ses veines saillantes , ses teintes grisâtres; partant de la mer qui battait ses pieds, il encaissait un ravin resserré par une autre ligne de roches moins élevées. Dans un plan plus rapproché de nous, quelqu'éboulement de terres supérieures avait permis de planter çà et là , des deux côtés, quelques arbres du nord , au feuillage triste. Là le ravin s'élargissait , il devenait Y^lt^jj quelques grand» chênes y avaient aus^i pris racine ; au loin, sur 1^ plateau qui couronnait la montagne^ siç 4^^<^ai^(' ^u m^ie^ des brouillards, unem^î^ son de chétive apparence : cette maison s'appelait Longivo«d; la vallée ombragée par les grands chdnes, la ymVée du tombeau.

Notfslaissâmessur la droite le chemin de Long^ood, et tournant avec la route , nous nous dirigeâmes vers la vallée, en Suivant le terrain plat qui la domine. Jd n'ai pas besoin de dire dans quel silence ta marche se

68 SOUYBNIBS

poursuivait : elle était grave et solennelle comme nos pensées; nulle autre distraction que de chercher à pénétrer, d'un regard avide, la profondeur de la vallée, curiosité que tous comprendront. Nous avions traversé l'Atlantique pour trouver un tombeau.

Bientôt il nous fallut tourner brusquement sur la droite et prendre le sentier qui descendait à la vallée ; à une distance encore assez éloignée , le prince arrêta son cheval, mit pied à terre : nous l'imitâmes aussitôt, et au bout de quelques minutes. Français , Anglais se découvraient : nous avions aperçu des cyprès , une grille, une pierre tumulaire, un saule.

Un instant après, nous avions franchi l'enceinte et nous foulions cette terre sur laquelle on pouvait justement graver ces mots : Sta viaior^ heroem calcas»

Mon premier mouvement fut de me jeter à genoux et de prier pour l'homme que Dieu avait fait si grand dans sa double fortune. Depuis longtemps, peut-être, sur sa tombe n'était descendu la prière , et cependant un grand nombre ^de pèlerins l'avaient visitée; mais beaucoup avaient pensé au héros : bien peu au chrétien. Après ma prière^ je me levai, tous se te-

pq >

DE SAINTE-HÉLEME. 69

fiaient debout autour dé la grille, immobiles^ daiis' une muette cohtemplaition : il y avait pour tous de si hauts enseignements !

Telle était à peu près la disposition des lieux; le tombeau, refermé par trois dalles, s'élevait un peu au-' dessus du sol, il formait un carré long : une grille de' fer sans ouverture , surmontée de fers de lances et de pommes aux coîns^ l'entourait dans toute son étendue :' entre les dalles et la grille régnait une plate-bande sur laquelle s'élevaient par intervalles quelques plantes

bulbeuses des forget me ito^ (ne m'oubliez pas),

quatre ou cinq pieds de géranium que la comtesse Bertrand avait elle-même plantés. Quelques saules du côté de l'entrée ; les branches de l'un d'eux le plus rapproché tombantsur la grille, pleuraient sur la tombe; deFautrecôtéi étendu sur la terre, le tronc d'unantique saule à demi consumé par les ans ; il avait vu descendre le cercueil impérial, peu d'années après il était tombé, et les Anglais avaient respecté la chute du vieux témoin d'une si grande sépulture. Çà et là quelques mélèzes dont les noires tiges tranchaient avec l'herbe verte qui s'étendait sur le sol. Des cyprès formaient la couronne de la vallée, dont un treillage

70 eduvENiRS

de bois de trois pieds de hauteur^ faisait l'enceinte ; son diamètre était de quarante pas environ. A la tète dutombeaa, en dehors de l'enceinte, et à demi cachée sous une arête de roches^ une source à l'eau fraîche et limpide^ sur une pierre blanche, à côté, un gobelet de fer-blanc; enfin la maison et la guérite du sei^ent anglais commis à la garde des lieux. Tout était simple, comme vous pouvez le voir, mais dans la simplicité souvent que de grandeur ! Protégé par de hautes murailles de roche , aucun objet ne pouvait distraire le regard , aucun bruit ne troublait ce lieu qu'il avait choisi pour son dernier repos.

Les premiers moments de recueillement passés, avides de souvenirs historiques , nous dérobions à la terre un brin d'herbe, une pierre, une racine, aux cj« près quelques feuilles ; les Ânglaii nous comprirent, et une voiture fut chargée du vieux saule. Une poignée d'or qui tomba dans les mains du vieux gardien, par les ordres du prince, fut le signal de la retraite. Nous partîmes sans regret : nous devions revenir*

Une heure après^ on nous ouvrait une dernière barrière i nous étions parvenus sur un vaste platetb, ei«

DE SAIlfTB-HÉLENE. 71

posé à tous les vents , sans végétation autre que de longues berbesaux filets minces et pointus, triste parure des terrains maudits ; des gommiers aux feuilles épais* Ms, courtes et sans ombrage étaient groupés çà et là ) nous marcbions vers une espèce de ferme , â laquelle attenaient des bâtiments de service ; sur notre gauche, s'élevait une maison de belle apparence, à la toiture d'ardoises et aux larges fenêtres. La ferme , c'était le palais impérial de Longi^ood , la belle maison le nour veau Longwood.

Le 5 mai 1821 , quatre heures avant la mort de l'Empereur , deux personnes s'étaient rencontrées à la porte de son appartement , l'une venais lui apporter les clefs de sa nouvelle demeure, l'autre probablement prendre mesure de sa dernière

Nous mîmes pied à terre; la maison tombait en ruine ; en diverses places les murs étaient léi^ardés ou criblés de fissures, les vitres manquaient aux fenêtres ; nous montâmes les trois marches qui exhaussent la maison du sol, puis nous pénétrâmes dans l'intérieur par le Yarenda au treillage vert, qui en fernie l'entrée. Nous avions pour cicérone , M. Marchand qui l'avait habitée six années.

La première pièce construite après coup, avait été dans l'origine une salle de billard, puis plus tard, le billard enlevé, une espèce de salon d'attente ; cinq fenêtres Féclairaient ; sur la gauche, en entrant, une petite table en sapin , noircie d'encre , supportant un registre sur lequel s'inscrivaient les pèlerins visiteurs; à c6té, une cheminée en bois, hachée, tailladée dans toutes ses arêtes ; des noms écrits au couteau, à la plume, à la craie, couvraient les murs ; en face de l'entrée, une porte qui s'ouvrait sur le salon, où était mort l'Empereur.

En face du lit de l'agonie , le meunier, locataire de Longi^ood, avait placé un moulin ! Je cherchai des yeux M. de Las Cases ^ je le vis s'éloigner, suffoqué par les larmes.

La salle à manger^ éclairée d'une seule fenêtre, nous conduisit en tournant sur la gauche dans la bibliothèque; rien que des murs délabrés et tapissés d'inscriptions. Revenus sur nos pas, nous nous trouvâmes de nouveau dans la salle à manger ; pois M. Marchand, ouvrant une porte, nous dit: Voici la chambre à coucher et le cabinet de travail de Napo-

léon. Npus entrâmes empressés» et restâmes stupéfaits^ nous étions dans une écurie..... , oui, une écurie avec ses crèches et son fumier ; le fumier s'étendait là, où il prenait son repos ; la crèche s'ôleirait là , où il écrivait et dictait ses campagnes d'Italie et d'Egypte. Simultanément! nous nous retournâmes vers les Anglais ; ils n'étaient plus là ; à la porte de Longwood, ils s'étaient arrêtés ; une pudeur honorable les avait cloués au sol : merci à eux.

Et quoi ! un gouvernement avait eu en sa puissance un homme dans lequel s'était remuée toute une époque, un homme ainsi fait qu'il devait donner à chaque chose qu'il avait touchée, à chaque lieu qu'il avait fréquenté, d'impérissables souvenirs; et la maison qu'il avait occupée, la maison dans laquelle s'étaient passés des jours qui assuraient le triomphe de ce gouvernement , la maison dans laquelle la plus grande gloire des temps modernes s'était éteinte , il l'avait abandonnée , laissée tomber en ruine, traitée comme une vile' chose !...«

Mais voyez donc ce que vous avez faitj vous vous en êtes interdit l'entrée; le jour où de nobles visiteurs, précédés d'un chef plus noble encore , viendront faire

74 ^uvënirs

tin pèlerinage âu lîëù des grands dôuvenfrs ^ vous tous tiendrez à Técârt, confus, humiliés, et ce sera jus^ tice. Lord Bathurst, lord Gasteireagh , tous satez ce que dit l'écriture? on recueille ce que Ton a semé; vous avez semé la honte » recueillez donc la honte.

Certes^ si moi, j'avais eu Longwood, je Taurais gardé comme une précieuse dépouille { bijou de prix, je l'aurais enchâssé pour le préserver de l'altération du froid ^ de l'air, des brouillards, du soleil; je l'aurais conservé, héritage transmissible à jamais aiix fils de la nation , comme le trophée le plus glorieux de ses annales. Voilà ce que j'en eusse fait, moi! mais vous, vous l'avez laissé aux mains d'un marchand, et te marchand en a fait marchandise; et à la tète du lit de Napoléon mourant ^ le marchand à installé un moulin à vanner l'orge, à la place où était suspendue son épée, il a accroché le licou d'un mulet. ...

Bientôt nous fûmes hors de ce lieu , son aspect inspirait des réflexions trop poignantes; quelques minutes nouk suffirent pour parcourir les bâtiments de service qui jadis avaient servi de demeure à messieurs les généttux Gourgtud^ Montholon» de Las Gafles

DE sAtmfe-ia&bÈNE. 75

père et fils. Il (knt iê conresser^ nos paytaos de France sont au moina aussi bien logés.

Nous avions tout visité, même le petit jardin dont jadis le maître avait pris plaisir à tracer les allées. Sur la place de la tente où il s'abrilait pendant les chaleurs du jour, s'élevait une espèce d'observatoire météorologic|ue.

Mais la Journée s'avançait, un brouillard épais qui menaçait de se fondre en une pldie battante, fit regagner & Tun son cheval, à l'autre sa voiture; et Son Altesse Royale donna le Signal du retour : nous abandonnions sans regrets ce plateau, que se disputent sans ti*ahsition un Soleil brûlafat ou des brumés glaciales : ce jouir la, nous étions sàisiâ par le fboid, étourdis par là violence du vent.

Une heure après t nous étions à Jame's Town, Où un dîner de quarante couverts avait été préparé pour le prince, sa suite et un grand nombre d'officiers Anglais. A dix heures du soir, nos embarcations nous remettaient sur la terre de France , sous notre pavillon. Nous avions besoin de repos, repos de Tame, repos du corps ; de toute flaanière la journée avait été laborieuse.

Le samedi 10 se passa sans incidents à rapporter ; le soir Son Altesse Royale et quelques personnes allèrent dtner à Plantation-House, chez le gouverneur.

Le lendemain, dimanche , à onze heures, je dis la sainte messe ; depuis vingt ans peut-être, c'était la pre« mière fois que l'auguste sacrifice de nos autels se célébrait devant Sainte-Hélène. Quelques catholiques irlandais étaient dans l'Ile, je le savais; combien j'aurais désiré qu'ilseussent pu avoir la consolation d'y assister! (La veille du départ de Sainte-Hélène je baptisai à bord de la frégate un enfant de 4 ans.)

Mes devoirs religieux vis à vis des autres , vis à vis de moi-môme remplis , je descendis à terre avec M. Hernoux, nous allions modestement et en véritables pèlerins faire une excursion dans l'Ile. En entrant dans Jaine's Twon, je fus frappé du profond silence qui régnait partout ; dans les rues personne^ les fenêtres et les portes étaient fermées; réunis en famille, tous y lisaient la bible , tous y méditaient ces mots :

Cmtodite sabbata mea ego Dominus.

Qu'un jour me soit consacré , parce que je suis le

DE SAINTE*HÉLBNB. 77

Seigneur. £t ni visites, ni jeux, ne devaient en troubler la sainteté. Je ne pus faire qu'un retour sur nos pays catholiques, et ce retour fut triste et plein d'amertume. A Dieu qui a donné à l'homme tant de jours, pourquoi ne pas en consacrer un spécial ? A Dieu qui donne chaque jour à l'homme et le pain et le soleil, pourquoi refuser l'action de grâce solennelle et l'expression publique de la reconnaissance et de l'amour.

En faisant ces réflexions, nous étions sortis de Jame's ToYrn : où allions-nous ? nul n'aurait pu le dire. Nous gravissions avec peine une rampe escarpée; à mi-côte, nous fîmes halte. Une maison assez gracieuse* ment posée au milieu d'un vert jardin, fixait mon attention. Derrière , et la dominant entièrement , un immense rocher semblait se replier comme un livre entr'ouvert; du milieu bondissait de roches en roches, el en nappes argentées , une cascade dont la voix répétée par l'écho avait quelque chose de mélancolique et de plaintif- Quel était ce lieu ? Un pâtre chinois^ qui gardait des chèvres, nous dit ce mot , Briars ; ce mot était probablement le seul qu'il pût prononcer d'une manière

T8 âovvsmM

imeiligiblaiwur nous. C'était Briar», à uiif demMîdtte de la ville } Briars I la maison que rEmpereuc avûl habitéo quelques mois pendaut qu'eu çberchail aueaire eonvembtepour l'aigK Félicitons les ohercbeurs : poov le soleil et les tempàtea» il était impossible de reoeootrer mieux que Loogwood.

Pour NapoléoQjàSainte-HélèuefUne seule babitatioi^ était convenable , Plantation-House. Mais , comme il n'est pas d'usage que le geôlier cède sa place au captif, il en fallut trouver une autre. Briars était petit} en l'augmentant, on pouvait en £iire quelque chose : waisi Briars était à la porte de Jame's Town; on eût craint que l'expression denobles sympathies eût retenti jusque là. Longwood était distant de la ville de deux lieues ] Longvrood pouvait être facilement ganU : on s'ar-rèta à LoBgv?ood.

En voici le climat. J'ai parlé du temps rigoureux qu'il y faisait le jour de notre première visite ; le di*^ manche, 11 octobre , j'y étais encore, car jusque-là nous avions prolongé notre promenade, et bientôt il nous fallut partir; nous étions trempés de pluie et engourdis par le froid, A toutes les heures de -notre sé^

jour â Saioit^Hélèney on peut le dire, LoBgwood a été visité par les éqQipage$ de la BeUe-Poule^ de la Fworke, de VQre^te^ et des autres bâtiments de notre nation alors en relâelte* Beaucoup de nous y sont retournés à plusieurs reprises 9 et le mOme te^mps s'y est toujours fait observer.

Nous étions dans la plus belle saison de l'Ile ^ qu'on juge alors des autres.

Je voulais examiner attentivement le nouveau Long- * v^ood , que j'avais à peine entrevu , en le parcourant à la hâte dans une précédente visite ; il me restait encore à voir la maison du grand-maréchal; mais la pluie tombait par torrents , je courus me mettre à l'abri un instant sous le chêne dont les feuilles avaient protégé le captif! Derrière moi s'élevait le mur de terre qu'il avait fait construire pour opposer une barrière à la fureur des vents; une partie de ce mur misérable était tombée. Mais bientôt il ûous &llut jeter un dernier coup d'œil et partir. Les pics de Diane et de Barn's-Point , couronnés de nuages , semblaient menacer d'un nouveau déluge.

Si l'tm va difficilensent & Loiigv««od » le retour de«

vient facile : il a fallu sans cesse monter , reste donc sans cesse à descendre; aussi bientôt fut-elle franchie la distance qui sépare ce point de la vallée du tom* beau. Malgré les brouillards et la pluie qui s'y précipitaient , M. Hernoux voulut y descendre; ne devant point assister à l'exhumation , il voulait donner un dernier souvenir à ces lieux tranquilles , si pleins de religieuses mélancolies. J'y joignis ma prière ^ puis, silencieux, nous reprîmes notre route.

Je ne sais pas si du tombeau à la ville un mot fut échangé; chacun de nous avait besoin de se créer une solitude, pour s'entretenir avecses propres pensées; il y en avait de tant de nature; d'abord ces pensées générales qui s'attachaient au sol que nous foulions, aux souvenirs dont il était couvert, ensuite ces retours nécessaires de nous mêmes sur nous mêmes!... Comment étions-nous là 7 par quel dessein providentiel le prêtre, aux habitudes timides et retirées, au caractère tranquille et presque craintif, s'était-il trouvé engagé dans les incertitudes d'un long voyage de mer? comment était-il à Sainte-Hélène? comment se trouvait-il mêlé à un si grand événement? pourquoi moi , et non un autre?..- Toutes ces idées et beaucoup d'autres se croi-

saient, se heurtaient dans ma tête, et je pouvais suivre sur la figure de mon compagnon de route, ce même travail personnel; il nous occupa, je crois, jusqu'à notre embarquement : rien dans la ville n'avait pu nous distraire : c'était^ je Tai dit, le dimanche, et l'heure de la prière.

Le lundi 12^ son Altesse Royale, fit une nouvelle visite à la violée du tombeau : un grand dtner lui fut offert, ainsi qu'à ces messieurs de la mission , par les officiers anglais : mais ayant refusé pour ce jour même une invitation du gouverneur, elle ne put s'y rendre. Pendant le banquet , la plus franche cordialité régna.

Un grand nombre de speach, suivis des hurrah d'u-* sage dans les dîners anglais, furent portés à la reine d'Angleterre, au roi des Français^ à S. A. R. le prince de Joinville.

M. Hernoux prit la parole^ et remercia au nom du prince^ les armées, les marines; les présents, les absents , personne ne fut oublié ; et M. de Las Cases put voir combien son noble père avait laissé dans l'Ile de vivants souvenirs.

82 souvraiRS

Un deniier toast , fût porté à l'union indissoluble des deux grandes nations; pendant ce temps, la musique du prince exécutait sous les fenêtres les airs nationaux des deux pays. J'avais été invité à cette réunion ; un devoir pieux m'empôcba de m'y trouver : je dois en dire quelque chose.

Un élève de marine avait quitté la France i embarqué sur le Lancier : c'était sa seconde campagne. Il était parti comme on part quand on est jeune , joyeux , insouciant de l'avenir ; que peut-il promettre autre chose que fôtes, plaisirs, croix qui se porte noblement sur la poitrine , épaulettes aux grains flottants sur les épaules, quand on a dix-sept ans et déjà l'aiguillette môlée de soie d'azur et d'or. Il était donc parti en laissant à sa mère qui pleurait, un consolant espoir de retour. La traversée devint pénible pour l'enfant; sa poitrine s*attaqua, et le rude climat de l'Ile Maurice qu'il avait gagnée, aggrava sa position.

Un bâtiment marchand faisait voile pour l'Europe} on pensa que la patrie, les soins d'une mère, rétabliraient sa santé ; et sur le bâtiment marchand, le jeune malade partit pour l'Europe. Mais par l'eflek de la

DE SAINTE-HBLÈNE. 83

meri le mal chaque jour empirait : une si longue traversée devenait impossible ; le bâtiment relâcha à Sainte- Hélène, et repartit, laissant au soin du consul français, le jeune ofiBcier* Deux mois se passèrent dans des al« tcrnatives pleines d'inquiétudes et d'espérances. Mais la plante avait été arrachée trop jeune de son sol ; peu à peu ses couleurs s'éteignirent, elle se flétrit» elle se dessécha, un soir elle tomba

Pauvre enfant I ainsi mourir à dix huit ans!

à deux mille lieues des siens, sur un sol étranger, sur une terre protestante!... Sans prières sur sa tombe I... Avant de quitter Paris, sa noble mère, madame la duchesse d'Harcourt, ( car c'était son fils ) , m'avait prié de lui ramener son enfant ; avant de quitter Toulon, je ne pouvais plus lui promettre que de lui en rapporter les restes (1). Adorons les conseils de Dieu ; ré-^ signés, soumettons-nous. N'oublions pas que c'est aux âmes d'élite qu'il réservé les plus rudes épreuves.

Dans la nuit du 12 au mardi 13, toutes les formalités

(1) J'apprends en arrivant en France qu'un nouveau coup l'a frappée ; un autre de ses enfanls vient de mourir en Afrique à la suite d'un glorieux combat. . ..

accomplies près des autorités locales, accompagné du docteur Guillard» chirurgien-major de la Belle-Pauk^ de M. Thibault, chirurgien de troisième classe, des chirurgiens de la Favorite et de VOreste^ et de quelques autres officiers qui s'étaient joints à nous pour rendre les derniers honneurs à leur jeune camarade, je fis rexhumation religieuse. Assistèrent encore à cette cérémonie, trente de nos matelots, M. Salomon le consul de France, ison fiU, qui a?ait donné ses soins au jeune officier, et quelques autres personnes de File, que sa position et sa douceur lui avaient attachées. Une femme en deuil se tenait à l'écart et priait en pleurant. On me conduisit près d'elle ; c'était une femme dont les soins pleins de vigilance et de tendresse avaient adouci l'amertume de son agonie. En mourant, me dit-elle, Monsieur, il avait demandé trois choses : un coin de terre pour son corps à la vallée du tombeau, sa famille, un prêtre ca* tholique. Ses deux premières demandes ne pouvaient être exaucées ; Dieu lui accordait la dernière, en envoyant à son ame, ce baptême des derniers moments, le repentir qui purifie , et plus tard un prêtre pour bénir sa dépouille.

A trois heures du matin , le cortège funèbre traver-

DE SAINTB-HÉLÈNE. 85

sait à la clarté des flambeaux les rues silencieuses de Jame'sTowD, et à quatre heures , après une dernière prière, il reposait sur le bâtiment qui devait le rapporter en France, aux lieux où dorment ceux qui vécurent de la même foi, et moururent dans la même espérance.

Le mardi 14 , tous les préparatifs concernant notre grande cérémonie étaient terminés.

Deux vastes tentes-marquises avaient été construites pour les besoins du service , non loin de la vallée ; Tune devait servir de corps-de- garde à un fort déta-> chement du 9V ; dans l'autre s'ouvriraient les cercueils, si on le jugeait convenable. M. le commissaire du roi s'était entendu sur tous les points avec le gouverneur, et rien , grâce à la sagesse de ces deux messieurs , rien ne pouvait apporter d'embarras â cette solennelle opération. Français,. Anglais^ tous étaient dans les meilleurs termes : le mardi , les officiers du 91® et de la milice avaient convié pour le lendemain , à un nouveau banquet, tous les officiers français^ et les mêmes toasts avaient été renouvelés.

Le mercredi 14, notre commandant fit paraître

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