‹ Souvenirs du voyage á Sainte-Hélène --Chapitre 3 sur 13 · S6 SOUVENIRS · texte numérisé non relu

S6 SOUVENIRS

un ordre du jour qui réglait la position de chacun et détaillait le cérémonial à suivre dans les journées du 15 et du 16 (on peut lire cet ordre du jour aux pièces Justificatives). Ces dispositions faisaient honneur à celui qui les avait prises , et cependant après sa lecture, un sentiment de tristesse régna parmi nous.

Les seuls officiers supérieurs devaient assister i l'exhumation et suivre sur la terre anglaise le cercueil

impérial.

Le gouvernement britannique de son côté avait choisi peu d'Anglais; il avait seulement invité Tlle en masse à s'adjoindre au cortège de l'Empereur^ depuis la vallée jusqu'aux dernières limites , c'est à dire jusqu'à l'embarcadère du quai.

Voici les noms des personnes désignées :

Du côté des Français, MM. Ph. de Rohan-Chabot, commissaire du roi; le général Bertrand, grand maréchal du palais; le général baron Gourgaud; Emmanuel de Las-^Cases, député ; Marchand ; Arthur Bertrand.

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Les quatre serviteurs de l'Empereur,

MM. Noverraz; Pîerronj Archarabauld ; 3aint-DeDis.

Les trois capitaines de corvette ,

MM. Gharner, commandant en second h Belle-Poule; Guyet , commandant le bâtiment expéditionnaire

la Favorite i Doret, commandant le brick VOreste ; M. Guillard, docteur en médecine, chirurgien-major de la frégate ;

Enfin, M. Tabbé Félix Goquereau;

Deux enfants de chœur, portant l'un le bénitier, l'autre la croix, les jeunes Dufour et l'Erigé;

Le sieur Roux, plombier , en raison de quelques travaux qui devaient être indispensables ^ nous fut adjoint ;

En tout dix-huit personnes.

Du côté des Anglais ,

M. le capitaine du génie Alexander , officier député par son excellence le gouverneur de File;

S« H* le chef de la justice W. Wilde, membre du conseil ;

L'honorable H. TrelaAvney, lieutenant colonel , commandant Tartillerie et membre du conseil ;

L'honorable colonel Hodson , membre du conseil ;

M. W H. Seale , secrétaire colonial de Sainte-Hélène et lieutenant colonel de la milice;

M. E. Littlehales, lieutenant de la marine royale, commandant le brick de sa majesté britannique le Dolphin j représentant la marine;

M. Darling, qui avait surveillé les travaux de la sépulture de l'Empereur ;

et le plombier qui avait soudé lui-même le cercueil;

En tout huit personnes , car je ne compte pas les ouvriers qui exécutèrent les travaux , et auxquels l'entrée de la tente fut interdite.

Si les matelots français avaient fait ces travaux sous la conduite de leurs officiers, son Altesse Royale eûtété

présentCi et les eût probablement dirigés en personne ; là où eût travaillé une partie de son équipage , là sa présence eût été naturelle ; mais d'après les dispositions arrêtées par MM. les commissaires , l'exhumation ayant dû être exclusivement accomplie par des mains anglaises^ le prince préféra rester à son bord^ où sa présence rendait moins pénible à ses officiers la soumission si difficile dans cette circonstance. Son ordre du jour portait qu'il descendrait à la tête des états-majors des trois bâliments de guerre, que sur le quai il recevrait des mains du gouverneur la précieuse dépouille, et que lorsqu'elle aurait été déposée dans la chaloupe d'honneur, lui-même en tiendrait le gouvernail.

Depuis deux jours, le cercueil envoyé de Paris^ avait été transporté dans la tente : nous ne l'avons pas décrit, je crois.

Il était de forme antique, d'un goût sévère, et riche tout à la fois, d'un grand fini de travail, sans ornements autres qu'une garniture en bronze aux coins inférieurs pour lui donner plus de solidité , et six anneaux , afin de le soulever plus facilement : huit longues lettres en or incrustées dansl'ébène, disaient quelle

dépouille y serait renfermée. Napoléon; telle était toute rinscription. Au moyen d'un mécanisme ingénieux, le couvercle s'enlevait dans toute sa grandeur, et laissait apercevoir une longue plaque de plomb^ entourée de filets dorés, et portant ces mots : Napoléon empereur et roi 9 mort à Sainte-Hélène , le 5 mot 1821. Les dates en chiffres romains. Cette plaque qui devait être ressoudée, fbrmait l'ouverture du cercueil, dont d'autres feuilles de plomb garnissaient le lit et les parois.

Un char funèbre tout drapé de noir^ à baldaquin soutenu par quatre colonnettes surmontées de pana* ches en crêpe , avait été disposé par les soins du gou* verneur : quatre chevaux caparaçonnés de deuil, de* talent y être attelés.

Dés le 14 au matin , toutes les avenues qui conduisent à la vallée furent gardées.

Une proclamation du gouverneur , affichée dans la ville, indiquait aux habitants de l'Ile quelle part il leur fallait prendre dans cette cérémonie de Texhumation des restes mortels de V Empereur Napoléon.

Cette proclamation produisit une sensation profonde.

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lAx heures sonnaient à l^horloge de la frégate, lors* que les embarcations qui devaient conduire les personnes désignées se détachèrent du bord et gagnèrent la terre.

A dix heures et demie , nous montions dans les voitures qui nous avaient été préparées , et à minuit mmns quelques minutes, nous étions arrivés aux lieux que nous ne devions plus quitter qu'après avoir consommé l'œuvre sur laquelle l'Europe, le Monde avait les yeux. La lune éclairait faiblement la nuit d'une lumière douteuse , l'atmosphère était humide , mais la pluie ne tombait pas encore. Rien n'était encore commencé , pas même lé plus léger travail préparatoire , on nous attendait*

A minuit , nous étions tous silencieux , rangés autour de la grille ; à minuit un quart , les ouvriers prirent le premier rang , et un coup de bêche qui retentit au milieu du silence , annonça le commencement des travaux.

Sous la puissance des leviers, une partie de la grillé se détacha pesamment; soulevées par les crics.

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les dalles déplacées cédèrent, et les pioches, en mordant le sol, le déchirèrent dans one large étendoe : les nuages se condensaient alors à Fhorizon , ils allaient descendre dans la vallée, et une pluie fine et glaciale commençait à tomber.

Enveloppé de mon manteau , accoudé sur le tronc d'un saule, je ne pouvais me lasser de contempler ce qui se passait sous mes yeux : cette vallée aux formes irré« gulières, fantastiques par l'effet des ombres^; ces deux immenses tentes blanchâtres oscillantes sans cesse; agitées par le vent ; cette pâle lueur des lampes qui les éclaire comme la lampe des sépulcres; ce cliquetis d'armes de sentinelles qu'on relève, mêlé au bruit de la brise qui s'engouffrait dans le ravin avec ses voix et ses plaintes ; ces hommes drapés de longs manteaux, tantôt restant immobiles et pensifs, tantôt se mettant lentement en marche, laissant entrevoir une épée, fantômes menaçants au milieu des ombres; parfois la lune , perçant d'un rayon lumineux sa ténébreuse enveloppe, éclairant d'un ton mat leurs visages, alors pâles et blêmes ; puis l'obscurité la plus profonde; puis ces lumières qui couraient çà et là , rasant le sol comme des âmes i s'abimant en un centre commun , sans qu'on

pût distinguer dans Tépaisseur des bruines ceux qui les portaient; une voix brève et impérieuse parlant un langage étranger , le bruit sec des marteaux sur la pierre^ les pelles se rencontrant, et criant et grinçant comme Tacier sur Tacier, ce centre plus éclairé où s'agitaient , dans des mouvements indéfinissables d'étranges silhouettes, des moitiés d'hommes , aux vêtements rouges , blancs , paraissant , disparaissant , reparaissant encore , en jetant sur l'herbe foulée quelque chose qui retombait lourdement en rendant un son sourd et étouffé; ajoutez à cela une croix, un prêtre, et l'urne qu'on dépose auprès des morts ; enveloppez toute cette scène d'un brouillard épais , à travers lequel les objets se voient dans un certain lointain et comme recouverts d'un crêpe : tel était le spectacle qui dominait tout mon être et faisait courir dans mes cheveux de mortels frissons.

Je posais les mains sur mon cœur pour en contenir le battement, j'avais peur!!!

Je les reportais à mon front , je croyais rêver et je ne révais pas : j'étais bien à Sainte-Hélène, près d^une tombe qu'on ouvrait !!!

Qui dormait donc dans cette tombe ?

Alors tout s'illuminait autour de moi» tout rayonnait des clartés de splendides auréoles : qui dormait là ?

C'était un homme à rhistoire duquel les siècles futurs oseront à peine croire ; un de ces hommes cachés dans les secrets de Dieu, et qu'il enfante lorsqu'il veut faire éclater sa droite; homme qui apparaît sans qu'on sache d'où il tient , se produit comme l'é* tincelle du caillou sous le frottement j se révèle comme réclair qui jaillit d'un ciel noir, retentit ad milieu des tempêtes déchaînées comme une voix de tonnerre} homme d'une époque et non d'un pays, d'un joui* unique et sans retour ; colosse d'argile et d'or dont le sculpteur brisera le moule quand il aura opéré sa fonte : tel était l'homme qui dormait là ; Dieu l'avait appelé son instrument , les hommes Napoléon I...

Un jour, inconnu, perdu dans la foule , d'un bond rapide, il en était sorti ; qui était-il ? Nul ne le savait. Où allaît-il ? Demandez à Dieu. Quel était son âge ? \ingt-cinq ans. Ses titres? Les terres d'Europe et

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d'Afrique, Voilà les parchemins sur lesquels il allait les écrire ; avec quelle plume ? Une épée.

Historien sublime^ il tracera on lignes ineflâçables cette épopée merveilleuse, où les hommes deviendront des géants; les jours, par ce quMIs contiennent dé faits^ des années ; ces faits, c'est le canon qui les publiera ; les plaines de TUalie, les champs de Memphis et de Thébes, les toiles qui les reproduiront, encadrées dans les lignes d'or de leurs brillants soleils ; époque sans nom et sans exemple, où l'Europe devient un camp, où tout citoyen est soldat, tout soldat un héros, où le capitaine seul régne et domine, et donne à ses légions pour tentes les palais de marbre de Venise, pour tom* beau les pyramides, ces royales sépultures des vieux Pharaon, C'est l'anarchie comprimée, les échafauds veufs de leurs victimes, et si le sang coule encore, ce n'est plus sous la main du bourreau qui déshonore et qui tue, mais sous la main du soldat dont le glaive vous marque au visage mort ou vivant d'un blason glorieux. C'est le cliquetis des armes, le hennissement des chevaux, le rapide galop soulevant la poussière, le sol trem-* blantsous la charge des escadrons; la charrue est au reposi c'est le boulet qui laboure la terre, on n'y sème plus que la gloire, aux greniers de l'ennemi on pren-

dra son blé ; c'est la nuit qui s'illumine des feux du bivouac, Tair qui s'embrase, l'écho qui éclate sous les voix de mille tonnerres retentissants 9 l'ivresse de la poudre , sa fumée noire , dans laquelle tourbillonne comme dans le séjour des tempêtes un aigle que trahit l'éclair de sa prunelle ; puis c'est le repos; une halte dans la gloire, elle rayonne partout, sur l'airain, le marbre , dans un code immortel ; c'est une nouvelle constellation dans ce ciel déjà si constellé, l'étoile de l'honneur ; les acclamations de la foule, les jours de triomphe et de solennelles actions de grâces dans les temples fermés jadis, aujourd'hui par lui rouverts et devant le Christ jadis chassé, par lui glorifié : c'est le couronnement , la vieille cathédrale tremblante sous les lourdes volées de son bourdon d'airain , avec sa lumineuse rosace, bijou étincelant posé au front d'une reine, ces voûtes d'où descendent des gerbes de lumières voilées à demi par l'encens , les fleurs , les blancs panaches, les manteaux d^hermine, la foule > tout s'agite, tout se mêle, et le chant des cantiques, de l'orgue, du canon, la robe blanche du prêtre, la pourpre du cardinal, et la double tiare du pontife qui a quitté Rome, sa capitale, pour sacrer à Paris le soi* dat qui s'est fait Empereur.

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A cet Empereur, il faut d'autres capitales, et Vienne, Berlin, Madrid, s'étonnent de voir flotter son drapeau : . Moscou est envahi. César arrête ta course; la fortune a ses caprices, et pour tout capitaine, elle a ses plaines de Pharsale et de Zama : arrête ! Dieu seul est sans lendemain. Et César n'entendait pas ces voix.

Alors viennent des jours d'effroyables désastres, une armée formidable tombe au sein même de la victoire, de longues files de fantômes disparaissent drapés dans les plis glacés d'un immense linceul, et l'horizon s'éclaire des lueurs rougeâtres de Moscou incendié, torche funèbre allumée pour d'aussi grandes funérailles. C'est l'Europe tout entière en armes , débordante, mugissante comme la mer au jour où Dieu lui permet de rompre un instant ses digues : elle s'avance, et reculerait vaincue, si au génie des batailles elle n'avait eu à opposer que la force de ses bataillons ; enfin c'est Fontainebleau, l'île d'Elbe, Paris, Rochefortl Jeux providentiels qui vont faire un homme plus grand par ses malheurs que par ses victoires, qui vont amener des jours dont l'histoire, dans les annalesde son passé, chercherait en vain les pareils : enseignement

merveilleux que Dieu donne aux puissants des nations

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et aux peuples^ en leur montrant que toot s'agite .dans sa main , et qu'il peut seul en l'ouvrant ou en h refermant^ donner la g\(Ân ou le malheur, abaisser ou grandir.

Voyez cet homme; il était tombé d'une hauteur inconnue jusque là, dans sa chute il s'était brisé, car il avait perdu son prestige ; cet homme pouvait être vaincu : il était tombé au milieu d'une armée puissante encore : il était parti presque seul ; et quelques mois s'étaient à peine écoulés, que cet homme, presque seul j débarquait sur un coin de cette terre dont on l'avait chas9é : il avait confié à une barque sa fortune de Gésar^ il venait redemander un glaive, un manteau, un diadème d'empereur : il est vrai qu'il donnait en échange, le chapeau des Pyramides^ le manteau de Marengo , et Tépée d' Austerlitz.

Il s'avance^ sa tète est mise à prix, tant mieux; on cherchera plus facilement à le reconnaître : ce n'est pas l'ombre, les routes écartées qu'il lui faut, mais le soleil qui met en relief les grandes figures , les routes largement tracées sur lesquelles peuvent se mouvoir les bataillons; Fréjus, Grenoble, Lyon, telles sont ses

étapes ; an 20 mars , Paris , voilà sa capitale » les Tuileries son palais, trois cent mille hommes son armée, Waterloo^ Tarène où il se débattra foudroyé après six heures de victoire ; enfin l'hospitalité du Bellérophon et Sainte-Hélène, ce don royal d'un sépulcre, où il sera enseveli vivant. Et tant et de si grands événements commencés et terminés en trois mois! qui comprendra une semblable destinée ? non ce n'est point ainsi que l'homme travaille; c'est Dieu qui fait son œuvre, et pour accomplir celle-là, du sein de son éternité, il avait laissé tombé cent jours.

Sainte-Hélène, un rocher de l'Atlantique, quel terme à une si haute fortune; un manteau de gloire cache-t-il doncd'aussi terribles désastres? comment les comprendra ? c'est que pour tous les hommes, quelque haut placés qu'ils soient, il y a une loi éternelle, invariable, qui n'excepte personne ; elle est la sanction de la justice diviae ici bas et s'appelle l'expiation. Souvent aux yeux des hommes elle parait sévère, impitoyable; aux yeux de Dieu elle est pleine de miséricorde : c'est l'actîoa du feu qui brûle, mais purifie.

Au milieu de T histoire merveilleuse de Napoléon,

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entraîné par la grandeur el b rapidité des &it8 , rhomme se sent prêt i font lègitîmw, à tont excuser; l'homme a en loi la consci»oe de ses erreurs, de ses faiblesses 9 et s'il trouve qudques pages sanglantes » 9 dit : Les rayonnements du glaive empêchent d'en voir le tranchant. Si l'ambition a suscité quelques querelles, troublé le repos des hommes, il ajoute : Tout est pardonné i qui se couronne du succès ou même succombe enveloppé dans un glorieux linceul. Ainsi peut penser l'homme, ainsi ne peut penser Dieu. Devant lui, le mal est le mal, sans atténuation, sans excuse, pour ceux qui ont reçu un talent d'or et y ont mêlé de l'alliage. Ceci explique tout.

Sainte-Hélène , c'est l'action divine qui se dessine , le contrepoids dans labalance, pour de grandes erreurs une grande réparation ; Sainte-Hélène , c'est encore autre chose. Ces hommes fantastiques desquels Dieu se sert par intervalles, pour enseigner le monde, doivent porter fortement son empreinte, qu'ils commandent ou obéissent , qu'ils régnent ou soient abattus. Pour Napoléon, Sainte-Hélène, c'était l'épreuve, cette pierre de touche qui fait les hommes véritablement grands et dont le frottement fait distinguer du cuivre

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le métal précieux. Qo'eUe fat terrible» cette épreuve! Quel autre que Dieu pourrait vous dire les pensées qui se heurtaient, se croisaient dans ce front découronné ! quels souvenirs , quel présent , quelles espérances peut-être! Sans doute les jours de tempêtes, alors que le ciel se couvrait de son manteau de nuages d'où sortent des voix, des foudres et des éclairs, alors que battus par la mer , les pics gigantesques tremblaient sur leurs assises et se renvoyaient, d'écboG^ en échos, les mugissements et le fracas des tonnerres; alors, suivi de son grand maréchal^ la main sur son épée, emporté dans un rapide galop , sa redingote grise flottant au vent, il pouvait se croire encore sur le terrain mouvant des champs de bataille, aux heures de ses immortelles journées : alors sans doute il était heureux et oubliait. Tout à coup son cheval s'arrêtait , se cabrait ; il se débattait devant une barrière infranchissable ou la bsâonnette d'un soldat anglais criant : On ne passe pas. Quel retour, quel réveil! le brillant mirage de l'illusion s'était évanoui, la réalité pesait de tout son poids sur son ame. Deux milles carrés , c'était désormais son monde ; il était captif et ne pouvait désormais déployer ses ailes sans les meurtrir aux parois de sapri« son ; la chétive maison de Longwood> c'était son pa-

lais; quelques personnes, courtisans du malheur , sa tour ; il ne donnait plus d^ordre aux rois de la terre ^ il en recevait d'un geôlier; et si accablé, il allait demander aux affections qui seules ne mentent pas^ les affeclions de la famille , consolation et courage , il se trouvait en face d'un portrait ou d'un buste, impassibles figures qui regardent sans comprendre, et par le souvenir a\]gmentent plutôt qu'elles n'allègent les douleurs. 'Ouëfiè devait être la durée de son exil? la durée de sa vie. Pendant six années, tous ont compris ses rudes souffrances, nul n'entendit ses plaintes; un soir seulement, après s'être entretenu avec Dieu, il quitta Long- Vfooi et ne revint plus. Il s'était arrêté dans une petite vallée qu'il avait longtemps désirée pour le lieu de son repos ; elle avait nom alors la vallée du Géranium , depuis elle s'appela la vallée du tombeau !

Le jour m'avait presque surpris au milieu de mes réflexions , les travaux touchaient à leur fin, plus de sept pieds de terre enlevée formaient un monticule sur le soL

Lorsque les ouvrages de maçonnerie avaient été ren-

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contrés , je m'étais levé pour puiser un peu d'eau à la source et retiré dans la tente, j'avais prononcé les prières par lesquelles l'eau devient une chose sainte et révérée ; j'en avais besoin pour la cérémonie.

le revins ensuite au tombeau , le ciseau mordait i peine sur un ciment au grain serré, il s'ébréchait sur le basalte sans l'entamer; quelquefois sous les marteaux jaillissaient des étincelles, soit qu'ils rencontrassent les veines de la pierre , soit les forts crampons en fer qui liaient toutes les parties ensemble. Il était quatre heures et la pluie redoublait d'intensité, le vent de violence ; le jour faisant effort pour percer les brouillards; commençait à laisser distinguer autour de soi les ob« jets. Quelques moments on put croire qu'il faudrait abandonner les travaux dans la direction commencée, tant la solidité presque inébranlable de la maçonnerie présentait d'obstacles; d'instants en instants des ouvriers frais se succédaient^ sans que l'opération avançât sensiblement. Le capitaine Alexander qui conduisait les travaux avait déjà fait pratiquer une tranchée sur le côté, pour arriver plus promptement au lieu où reposait le cercueil, lorsque vers six heures , fatiguée» ébranlée par plusieurs heures de percussion con*

tioue, la maçonnerie céda et, facilement enlevée^ laissa apercevoir la large dalle envoyée d'Angleterre, qui couvrait le caveau dans toute son étendue, il pouvait être huit heures.

Un instant les travaux s'interrompirent, pendant que tous étaient allés prendre leur grand uniforme ; les ouvriers^ les domestiques dont la présence n'était plus nécessaire , furent éloignés. Une double haie de soldats du 91' se forma autour de la tombe et de l'enceinte, à l'intérieur. Deux autres lignes de la milice stationnaient à une certaine distance, l'une sur flanc des collines adjacentes; l'autre en couronnait les plateaux. Une chèvre avait été disposée pour lever la dalle; son action devait s'exercer au moyen de crochets passant dans des anneaux incrustés fortement dans la pierre. Quand tout fut disposé, M. Âlexander, par une opération préparatoire, soulevant légèrement la dalle, et ayant ainsi fait l'effet de ses forces, tous se découvrirent spontanément. Revêtu du rochet, du camail et de l'étole , je pris le premier rang à la tète du tombeau; près de moi, un enfant de chœur avec le bénitier, tandis que l'autre en face, tenait élevée la croix. Derrière lui se pressaient l|es témoins anglais; démon côté.

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M. le commissaire da roi, entouré de MM. le lieutenantgénéral, grand maréchal du palais, comte Bertrand , baron Gourgaud, baron de Las Cases, député, Marchand y Arthur Bertrand, le docteur Guillard, les trois capitaines de corvette, et les vieux serviteurs de l'Empereur.

A un commandement tacite , un signe de la main , les ouvriers se mirent aux cordages, et la dalle déplacée, cédant à leurs efforts , s'éleva carrément et avec lenteur; puis, déposée sur le sol , laissa apercevoir un cercueil : il était alors neuf heures et demie.

Ce fut à la prière à troubler seule le silence de la tombe, elle y descendit avec l'eau sainte, puis remonta vers Dieu dont les épreuves ne sont si cruelles, que parce que ses jugements sont pleins de miséricorde. Je puis l'attester, protestants, catholiques, priaient avec le prêtre, confondus dans la même croyance, sans efforts, par instinct; tous comprenaient que, mort ou vivant, l'homme a toujours besoin de Dieu.

Le cercueil était placé à une profondeur de dix pieds environ , sur une large dalle assise elle-même

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