CL
des canons, des piles de boulets, des faisceaux d'armes : au pied de l'autel, posé sur un drap de \elours noir, à la croix blanche bordée d'un galon d'or, s'élevait le catafalque, couvert de ses riches draperies de deuil , et portant sur un coussin une couronne voilée; des cassolettes entretenues avec soin laissaient échapper incessamment la fumée de l'encens ; quelques personnes immobiles, ou se promenant lentement : tel se présensentait ce tableau qu'éclairaient trente fanaux et des bougies supportées par des ifs d'argent.
Bientôt le plus profond silence régna sur le pont, et l'on n'entendit plus que le pas mesuré et uniforme des fisictionnaires , le sifflement de la brise dans les cordages. Naturellement l'ame devait se replier sur ellemême, s'interroger ou se ressouvenir; tout prêtait à la méditation : si l'on jetait les yeux au ciel , une riche tenture de crêpe s'étendait au dessus de nos .têtes , et Dieu Tavait semé d'étoiles; si on interrogeait l'hori- ZOB9 la mer, développant au loin son immensité, vous donnait le sentiment de l'infmi; si lesregards tombaient sur les objets environnants, ils rencontraient un cercueil| et une croix^ la terreur et l'espérance.
Gomment la croix protégeait-elle de sa vertu cet hom-
me, fils d'une époque tourmentée, laquelle avait répudié toute croyance , aboli tout culte extérieur, profané tout autel : comment s'était accompli ce prodige !
Sous des voix puissantes pour détruire, un jour U it s'était écroulé, institutions antiques, monarchie consacrée par la majesté des âges, prêtres, encensoirs, tabernacles , temples du Dieu vivant^ et la Croix qui sauva le monde !
A toute prévision humaine, il semblait que c'en était fait d'elle, lorsque Dieu , qui parfois se cache et reparait suivant ses desseins, suséita un homme : il le dota du génie, ce fut sa première couronne; il le tailla à une telle mesure que tous purent comprendre son origine ; puis il le laissa agir : et quand cet homme, debout au milieu des ruines, voulut reconstruire une société qui n'était plus , il chercha dans les débris du grand naufrage : ses mains rencontrèrent bien une couronne et un sceptre ; trop étroite pour son front , trop léger pour son bras , il put bien les transformer en un diadème et un globe d'empereur. Mais la société ne se refaisait pas : de nouveau il courba sa taille de géant et chercha encore : ses mains trouvèrent unmor-
ceau de bois rude et sanglant , c'était la Croix : et se ressouvenant aussitôt de sa puissance civilisatrice, il la saisit et la replaça lui-même sur le dôme des palais et des temples» en lui disant: < A toi de sauver la société, toi qui portas dans tes bras le Libérateur et le Sauveur du monde ! »
Aussi quand plus tard, au sein de l'Atlantique, mourant emprisonné sur une roche anglaise, aux heures de sa lente agonie, il demanda à Dieu secours, quand, appelant près de lui le prêtre du Seigneur, il prononça ces mémorables paroles : « Je suis né dans la religion y catholique, je veux remplir les devoirs qu'elle imy pose et recevoir les sacrements qu'elle administre. » Yousdirez tous les jours la messe dans la chapelle voi- » sine, et vous exposerez le Saint-Sacrement pendant » les quarante heures. Quand je serai mort^ vousplace- » rez votre autel à ma tête , dans la chambre ardente , )» puis vous continuerez à célébrer la messe. Vous ferez » toutes les cérémonies d'usage^ et vous ne cesserez V que lorsque je serai enterré : » quand^ dis-je, il fit cette profession si solennelle de la foi catholique, la croix vint-elle les bras étendus pour les refermer sur lui dans un sublime pardon ; souvenir reconnaissant du
passé, gage ineffaçable d'expiation et d'espérance; et voilà pourquoi encore aujourd'hui la croix veillait sur le cercueil • • • . .
Le vendredi 16 avait été fixé pour la cérémonie religieuse à bord :'à neuf heures, les vergues de Isl Favorite, de VOrestCf des deux bâtiments de commerce, la Bonne Aimée de Bordeaux, capitaine Gillet , et Vindien du Havre, capitaine Truquetil, furent mises en pantenne; les pavillons descendirent à mi-mât ; puis de nombreuses embarcations s'en détachant, portèrent à la frégate tous les officiers, et près de 200 matelots des divers équipages.
A neuf heures et demie , le tambour rappela dans la batterie et sur le pont. M. Touchard, officier d'ordonnance du Prince , faisant les fonctions de maître de cérémonie, assigna à chacun son poste. Du grand mât au gaillard d^avant, huit cents hommes, tête nue, en lignes serrées ; du cabestan au grand mât, tous les états-majors en grande tenue, le consul de France et les deux capitaines des bâtiments de commerce avec leurs seconds et leurs passagers. Devant le cabestao;
DE SAINTO-HÉLÈNE. 127
S. A. A. Monseigneur, ayant à sa droite M. Hernoux^ son aide de camp^ à sa gauche M. de Chabot. Sur une estrade, le catafalque, aux coins MM. de la mission ; sur le même plan , les quatre plus anciens maîtres de la division. Un peu en arrière^ les serviteurs de l'Empereur ; rangés en haie, soixante hommes en armes, commandés par le brave lieutenant de vaisseau, L. Guillon-Pennaros, en 1812 déjà élève de la marine impériale ; au pied du mât d'artimon, l'autel ricliement orné; sur la dunette se groupa la musique. La frégate avait conservé ses pavois ; au grand mât flottait le pavillon impérial.
A dix heures, un coup de canon retentit, les tambours roulèrent , la musique commença une marche funèbre ; et, précédé delà croix, de deux acolytes portant les flambeaux, de deux autres tenant l'eau et Teucens, revêtu de la chasuble, je m^avançai au pied de Tautel et commençai la célébration des divins mystères. Nous avions pour voûte le ciel , pour nef la mer, pour lampe le soleil, pour cloches le canon; car de minute en minute, la Favorite et VOreste se renvoyaient le feu de leurs batteries. A l'élévation, au moment où le prêtre , recueilli en lui-même, parle seul et com-
mande à Dieu, la voix de Toificier traversa le silence, les hommes présentèrent les armes, les tambours battirent aux champs et le pont de la frégate trembla en rendant un son sourd et étouffé ; mille hommes venaientde tombera deux genoux : et Ton n'entendit plus que le silence; car ces mille hommes prosternés devant Dieu priaient... Oui ! ils priaient à deux genoux et tête baissée : en présence de ce cercueil, devant Thostie sainte, la pensée du Très-Haut se révélait dans sa toutepuissance à leur ame ; ils sentaient que Dieu seul était grand. Oui, agités par cette impression, par les souvenirs du jeune âge, ils durent prier ou se souvenir, pendant que la messe se poursuivait. Tout élevait Tame : un ciel magnifique des tropiques, une mer calme reflétant ses riches nuances, un air embaumé d'encens, des mélodies funèbres, le bruit du canon, l'autel élevé, duquel le prêtre faisait monter vers Dieu la prière pour qu'il daignât pardonner et bénir ; tout parlait au cœur un langage suave et consolant à entendre. Je ne rends pas mes impressions, je ne voyais pas, moi, je priais ; je rapporte seulement ce que tous m'ont dit et mille fois répété»
La sainte messe terminée, ayant quitté ma chasuble,
pris l'étolé et la chape , je commençai les prières de l'absoute solennelle , faisant plusieurs fois le tour ducatafalque], en y jetant Teau sainte et y faisant fumer Tencens. Âprèslarécitationde la dernière prière, je présentai Teau bénite à S. A. R. qui en jeta sur le corps. Après lui, tous selon leur rang vinrent accomplir la même cérémonie ; les premiers maîtres furent admis à cet honneur.
L'office divin fini, le cercueil , suivi de tout le cortège, fut porté du pont dans la chapelle, oiSi il dut demeurer jusqu'au jour où, sur la terre de France, la coupole d'or des Invalides formerait sa dernière cou** ronne; et pendant que je récitai le psaume 109°'^, une bordée de cinquante coups de canon annonça la fin des solennités funèbres.
Ainsi se termina la mission à Sainte-Hélène. Tout avait réussi au gré de nos désirs. Nous ne remportions pas quelques restes sans figure, ce je ne sais quoi, dit Bossuet, qui n'a plus de nom dans aucune langue, mais une dépouille sur le front de laquelle se lit encore. Napoléon. Aucune difficulté n'avait entravé nos opérations ; toutes les mesures avaient été prises avec sa-
i30 SOUVEHIKS
gesse et habileté par le Prince, eemmandant sopérieur de rexpédhioD et M. le commiMaire da Roi, et d'ailleurs, si quelque obstacle imprévu fftt survenu, la pré^ sence de S. A. R. eût tout aplanit t^&t ses manières si pleines de dignité et de bienveillaneelul avaient con* quis tous les esprits.
La population Tavait reçu avec empressement.
Quant à nous, nous avions trouvé dans File , de la part des autorités et des habitants, Taccueil le plus cordial* Rien que des paroles amicales et jamais on ne nous parla du général Baonaparte, toujours de l'Empereur Napoléon. Dans les salons nous reocentrions son portrait ou les grandes actions militaires de son régne. Les dames avaient voulu coudre elles-mêmes la soie da pavillon impérial. Chaque maison nous éudt ouverte et une réception engageante nous y attendait.
Les CMapagnons d'exil de Napciéon forent rartMit les fôtés et les privilégiés, et e'éuit justice. On les rechereliait avec empressement , on les retrouvait avee bonheur. Tous s'effbrçaient de leur faire oublier que la terre qu'ils foulaient avait produit pour em de sanglant tes épines. Un surtout parmi eux était l'c^jet des soins
el dM AiêfitloM tes jylQê dôKcMes ^ e^éti^it lé gnM marèehM. Tous fiwvaiênt i(ue pênda^nt hf fSûvtenè du faérosi il faisait beo marobé de fia haute ^oAtie» €t ^tt'iln'en afaitéoer^iieinent téclabé les droits ifu'âa j0ur de ses ttiatbettrs.
J^âiirais regret de ne pas mentiefiiiMt îé toi noms de deux officiers anglais, dont nous eèiàdi fIttA particulièrement à nous louer^ M. Hamelin*Trela\vney , lieutenantcolonel , ^commandant Fartilierie , dont les pensées étaient empreintes de tant de noblesse et de loyauté ; M. le capitaine de génie Âlexander, par qui les travaux de Texhumation furent dirigés non seule-ment avec un rare talent, mais encore avec un tel sentiment de convenance qu'il lui valut toute notre gratitude.
Rien ne nous retenait plus j nous désirions partir de Sainte-Hélène le 17 octobre , ce jour même où, il y avait vingt-cinq années, l'Empereur y était descendu; mais les copies à faire du procès verbal nous forcèrent d'ajourner notre départ.
Pendant la journée du samedi, éclairée par des f>
132 SOUVENIRS DB SAIMTE-HELtoE.
naux et gardée par quatre seotinelles , la chapelle fut religieusement yisitée par une grande partie des habitants; le soir elle fut fermée, çt pendant la traversée un poste d'honneur veilla constamment à ses portes. A minuit nous apprîmes que les^ copies terminées , seraient signées le matin, et le lendemain, à huit heures, aussitôt 9près l'arrivée de M. de Chabot, nous étions sous voiles.