A0 SOUVENIRS
céder nos chambres à des locataires à la voix plus haute, au ton plus brutal, à la colère meurtrière : six canons de 30 nous remplacèrent, les parcs se garnirent de boulets, les branle-bas de combat se multiplièrent , enfin tout fut mis sur un pied qui excluait la possibilité d'une surprise, et donnait de grandes chances à la défense. Nous pouvions mourir, mais être pris , jamais !
Je dois dire que ce fut une scène touchante que notre séparation de la Favorite; elle avait été jusque là notre fidèle conserve, elle avait partagé nos fatigues, nos peines, nos joies : dans nos relâches, nous en avions connu l'excellent commandant Guyet, cet officier de tant de distinction ; les autres officiers et nous, les avions justement appréciés. M. Marchand s'était fait de nous tous des amis; les calmes bien des fois nous avaient permis des visites réciproques; partis ensemble, rien n'avaient pu nous faire supposer que nous ne dussions point revenir ensemble. Et cependant il fallut se séparer : ils furent solennels et touchants, je le répète , nos adieux au commandant et à l'officier qui l'accompagnait : tout l'état-major les conduisit jusqu'à la coupée; là on s'embrassait, on se pressait la main , on échangeait des vœux.
Peu d'instants après, les pavillons furent hissés , les équipages de la Favorite et de la Belle-Poule étaient montés dans les haubans, les états- majors groupés sur les dunettes, et, aux cris de ViveleRoij on se souhaita une heureuse arrivée : le lendemain nous ne les voyions plus.
Notre traversée continua d'être heureuse : quelques jours de calme au tropique^ un coup de vent à la hau* teur des Açores et qui dura peu , en furent les seuls accidents 9 et le 30 décembre au matin, nous aperçûmes la haute montagne du Roule, puis bientôt la digue, et la frégate la Belle-Poule ^ commandée par S. A. R. monseigneur le prince de Joinville, partie depuis quarante-trois jours de Sainte-Hélène, laissa tomber l'ancre devant Cherbourg, et le pavillon impérial flottant à son grand mât, annonçait à la l^ance l'arrivée des restes mortels du grand Napoléon.