LA ROUTE
tout parlé de lui dans les deux chapitres précédents ; mais c'est sa faute et non la mienne s'il a un rôle effacé. )Je ne souhaitai le bonjour à personne, et je dis ex abrupto, du ton le plus rogue: 0 C'est charmant. Nous venons de manquer, Maurice et moi, de nous rompre les os. L'auto est en miettes. »
bon sens. Je ne m'attendais guère moi-même à les trouver tous si calmes, après les révélations de M™® "Valvin et l'esclandre de son départ brusque. L'impassibilité de la vieille Lambercier me révoltait. A vrai dire, une belle-mère qui passe à son gendre de la vouloir enfermer comme folle, lui passe à plus
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Monsieur de Courpière marié
forte raison de tromper sa fille. Quant à la vicomtesse, eHe avait, je pense, trop souffert de rinftdélité de Maurice f)our souffrir encore par lui ce jour-là. Elle était à bout, et elle se contenta de lever les yeux au ciel.
L'arrivée de Maurice en personne modifia ces dispositions. Nous entendîmes d'affreux cris. Ils étaient ix)ussés par la mère du pauvre Charles, et nous annoncèrent l'approche du vicomte, qui le ramenait. Mon ami parut exifin ; sa vue causa une telle commotion à la vicomtesse qu'elle au^i jeta un cri terrible et se précipita sur lui pour l'embrasser. Cela était bien naturel, mais le contraste de ce cri de joie et des autres, qui venaient de la cour, me fit mal : je m'enfuis dans ma chambre et m'y calfeutrai pour ne plus rien entendre. J'éprouvais un sentiment bizarre, qui était comme une honte de vivre, et un grand détachenient de tout.
J'évitai par ma fugue les scènes d'effusions subséquentes, et je me flattais même d'éviter les explications au suiet de Claudie, qui devaient forcément avoir lieu à un mo^ ment ou à l'autre de cette journée. Quand je redescendis pour le dîner, mon premier soin fut de scruter les visages, mais ils ne m'apprirent fKjint si la chose était ou non faite. M"^ Lambercier était comme à son ordinaire, autrement dit impénétrable. La vicomtesse avait la mine d'une femme, ou plutôt d'une enfant, qu'on a grondée, et même battue. Un tremblement continuel agitait son corps, et surtout ses mains : notre chute l'avait ébranlée ])lus que nous. Elle avait tant pleuré, tant sangloté, que sa voix restait chevrotante, comme la mer reste houleuse après l'orage. Les larmes lui revenaient aux yeux à tout propos, et elle n'essayait point de les retenir. Maurice, lui, avait un air conquérant, un air faraud (je dois répéter cette épithète dont je me suis déjà servi), et il regardait avec satisfaction couler ces larmes de femme, qui .sont le signe de la puissance des hommes.
Le repas fut contraint. On y avait admis les enfants comme aux jours de fête : cela tourna mal. Ces pauvres petits, qui avaient les nerfs trop tendus, furent insupportables : on dut les renvoyer avant le dessert ; et la mère profita de cette circonstance pour verser encore quelques pleurs. Aus.sitôt après le dîner. M"' Lambercier et Camille se retirC-rent. Lorsque je me vis .seul entre la vicosn tesse et le vicomte dans le grand salon, je tentai de battre au.ssî en retraite; mais un regard impérieux de Maurice me cloua sur place. Alors, je me mis, sans souffler mot,
. à. contempler, par les portes-fenêtres ouvertes, la nuit qui était fort belle.
Notre silence devint gênant et, à la longue, insupportable. Il suffit à provoquer encore aux larmes la vicomtesse. Maufice marqua son impatience par un tambourinage des doigts; puis, .soudain, il donna sur la tablé un grand coup de poing, qui arrêta net la crise. Nous le regartlâmes, la vicomtesse et moi, avec étonnement ; mais il semblait maître de lui, et, d'ailleurs, ce geste populacier était d'accord avec sa physionomie du moment. La surprise un peu dédaigneuse de sa femme lui déplut au suprême degré, et il cria — avec ce même accent traînant que j'avais déjà observé le matin : « Eh bien! quoi? Est-ce bientôt fini? Qu'est-ce que tu as? Parle ! » Cette brutalité fit peu d'impres' sion sur M""" de Courpière, sur qui, en revanche, le tutoiement parut en faire beaucoup. Elle n'y était pas habituée. On sait que, dans ce monde-là. il est fréquent, parce que l'on s'y marie volontiers entre amis d'enfance : le « vous » y est presque un signe de mésalliance. Mais je ne pense pas que M. le vicomte de Courpière tutoyât s» femn>e pour lui faire plaisir ou f)Our l'élever jusqu'à lui ; et il me parut plutôt que c'était pour donner à ses phrases un tour canaille. 11 passa enfin la mesure : il saisit les poignets de la vicomtesse, et la somma encore luie fois de parler.
Elle tourna la tête de mon côté, et jeta ensuite sur son bourreau un regard touchant de pudeur et de reproche, mais sans réussir à lui faire entendre qu'il manquait de tact, qu'il ajoutait à son martyre en lui imposant la présence d'un tiers. Elle prit alors son parti courageusement, et elle attaqua la scène en déclarant qu'elle savait tout. « Je fais ce que je veux ! » cria*Maurice avec des ■ trépignements. La victime ne protesta point, et ses yeux seuls demandèrent quel crime elle avait bien pu commettre pour mériter un traitement si odieux. Maurice entendit fort bien cette question muette, car il ne marchanda pas à y répondre, et il le fit avec ur^ emportement de haine incroyable. Il cria sa honte de dépendre d'elle, de ne pouvoir, sans jx'rmission d'elle, toucher à rien de cette fortune, sur quoi on croyait qu'il vivait grassement. Il se fit gloire de .ses détournements et de ses tripotages, qui attestaient la révolte de sa dignité ; il se fit gloire de .son adultère établi et de son faux ménage, où au moins il était libre, maître de maison, chef de communauté.
Elle écoutait, stupide. Le^ arrogants, aveux de M. de Courpière ne lui apprenaient
Monsieui ue Courpière marié
fieii : elle savait déjà tout, mais ce cynisme la désarmait. Elle n'offrait plus de résistance, elle ne réplifjuait pas, elle semblait se dérober. Alors, il lui courut sus avec ujie sorte de fureur meurtrière et, sans prendre la peine de ménager sa demande, lui cria en plein visage : « Je veux trois cent mille francs. Vous entendez? Demain. Trois cent mille francs. Trois cent mille. » Et à .satiété il répéta le chiffre, jusqu'à bégayer, à perdre le souffle. M™* de Courpière se redressa ; elle fut, un iaistant, une vraie Lambercier ; et, avec une superbe égale à celle de Maurice, elle lui signifia que, même de si peu, elle ne laisserait pas rogner la fortune paternelle, qu'elle gardait pour ses enfants.
^ « Ecoute ! dit Maurice en la bousculant. — Je n'y pus tenir, je me glissai dehors, sur la terrasse. — Ecoute, si je ne suis pas libre
de m'approprier cette somme et toutes celle;, qu'à l'avenir il me plaira de prendre, je ne me contenterai plus d'avoir double ménage et de me partager : je m'en irai d'ici tout à fait. Comprends-tu? Jamais plus tu ne me verras, tu ne me toucheras, tu ne.. » Ah ! je n'en fxjuvais pas entendre davantage, je m'enfuis jusqu'à l'extrémité de la terrasse.
Je revins sur mes pas malgré moi, mais je n'osai point rentrer dans le salon. Soudain, la vicomtesse jeta un cri aigu. Je volai à <6on" secours. Je la vis à genoux, vaincue, embrassant les genoux de Maurice, et lui, la main levée comme pour la battre...
Et il me souvint d'avoir vu de pareils groupes, naguère, quand nous nous attardions dans les quartiers pauvres jusqu'à des heures indues.
Elle eit lair d'une eillette gui joue a la ghanue dami
Cette paresse s'accompagnait d'un* sentiment
DE bien-être et de SATISFACTION : M. DE CoUR- PIÈRE ÉTAIT EN FORME.