‹ Souvenirs du Vte de CourpièreChapitre 3 sur 11 · JE LA TROUVAI MOI-MEME FORT APPETISSANTE · texte numérisé non relu

JE LA TROUVAI MOI-MEME FORT APPETISSANTE

Souvenirs du Vicomte de Courpière

geai pouir surprendre le petit manège de la pression de bras, qui m'amusait toujours. Mon attente ne fut pas déçue, mais j'eus l'étonnement de voir que MaivYice, au lieu de rire, marquait une émotion extraordinaire, qui redoublait aussitôt celle de la bonne dame. Cette comédie m'irrita, je la trouvais grossière : j'avais tort, puisqu'elle jx)rtait bien. Mais je ne voulais pas croire que Maurice eût des intentions positives sur la baronne, cela me paraissait choquant et grotesque : j'avais tort une fois de plus, car je la trouvais rrioi-même fort appétissante, femme faite comme on les aime à nos âges, sans rien de cet excès de maturité que l'on n'aime à aucun âge. Il est vrai qu'elle passait pour intangible, et il y avait tout à parier que Maurice en serait pour ses frais : j'avais pourtant le pressentiment du contraire, un de ces pressentiments impérieux qui valent une certitude, et j'étais indigné d'avance qu'il dût triompher d'elle avec cette facilité scandaleuse.

En retournant au salon, je les guettai de nouveau ; mais elle négligea cette fois de se cramponner au bras de Maurice. Comme j'étais de parti pris, cette abstention me parut encore plus significative.

Huit jours plus tard, Maurice me proposa d'aller faire à la baronne notre visite de digestion. Je fus étonné qu'il ne préférât point y aller de son côté. S'ous trouvâmes la baronne toute seule dans son grand salon, comme cela arrivait neuf fois sur dix. Elle fut bien heureuse de nous voir et nous le témoigna en recommençant à nous traiter comme des gamins. Elle nous fit goûter, elle nous bourra de gâteaux et de confitures. Maurice riait comme j'avais entendu rire les chers élèves qui jouaient avec les bons pères dans les cours de Saint-Bernard. Mais la baronne Duval s'amusait encore beaucoup plus que lui. Elle était si bonne qu'elle voulut faire partager sa joie au baron. Elle nous dit qu'elle pensait qu'il était là, et nous demanda si nous voulions le voir. J'allais répondre : « Avec plaisir », quand Maurice, comme malgré lui, s'écria : « Non ! » Il devint pourpre, son visage exprima la plus \'ive répugnance, enfin il ajouta d'une voix basse, avec une haine timide et concentrée : « Ce n'est pas pour lui que nous sommes venus. »

J'étais interdit. Je ne reconnaissais pas le tact de Maurice. Cette sortie me paraissait d'un suprême mauvais goût. — Elle était un coup de maître, et cela me fut démontré dans l'instant. La baronne avait changé de

couleur, et brusquement baissé les yeuxcomme si elle ne pouvait plus soutenir le regard de Maurice; mais voyant que lui-même il se détournait d'elle avec une sorte de honte enfantine, farouche, maintenant elle osait le regarder, elle le regardait de toute son âme, elle l'enveloppait, elle le pénétrait d'un re-

Elle nous bourra de gâteaux et de coNFrruRM

gard triste, pitoyable et tendre. Elle venait pour la première fois de bien sentir qu'elle était une victime, en s'apercevant qu'elle n'était pas seule à l'être. Mais elle s'oubliait déjà, pour ne songer qu'à celui qui souffrait comme elle, et sans doute bien davantage, de la liaison avouée du baron Duval avec M"'' de Courpière. Elle s'attribuait une part de responsabilité dans la souffrance de Maurice. D'abord parce qu'elle portait le nom de l'homme qui était cause de leur malheur commun ! Et puis, de quel droit s'était-elle résignée jusqu'à ce jour à l'abandon, puisque sa résignation n'engageait pas qu'elle seule et que son sacrifice faisait forcément deux victimes? Elle s'était crue sto'ique : elle n'avait été que veule, égoïste et aveugle. Mais la conscience de son vrai devoir et de sa dignité rentrait à l'improviste dans son cœur, avec le flux bouillonnant de l'autre sentiment qui s'y épandait tout d'un coup. A partir de cette minute précise, elle cessait d'accepter et de pardonner. Je n'ai jamais été le snectateur d'un changement à vue de caractère, si brusque et si saisissant. Jamais non plus je n'ai vu femme se promettre W'un .seul regard avec tant de franchise et de naïveté.

Cela m'intéressait vivement : mais j'étais de trop, et bien gêné. La baronne le vit, elle

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me remit à mon aise. Elle avait dépouillé sa timidité coutumière en même temps que sa résignation. Elle m'invita même à revenir la voir avec Maurice, « puisque maintenant nous faisions des visites ». Maurice, bien entendu, ne me proposa plus jamais de l'y accompagner. Je pensai bien qu'il y allait seul, mais j'étais réduit aux conjectures. Il est vrai que les indices fort clairs ne me manquaient point pour me suggérer les hypothèses les plus hardies, et même V)our les confirmer.

Un jour, Maurice mit une affectation particulière à me laisser ignorer l'emploi de son après-midi ; il m'aborda le soir avec une mine de triomphe, et je comoris sans peine ce que les bienséances lui interdisaient de m'annoncer plus clairement. Je lui sus gré de cette demi-confidence. J'étais heureux surtout nfiie nous en eussions fini avec les allures équivoques et hypocrites. J'avais souhaité qu'il y renonçât plus tôt : j'aurais désiré dé lui voir, au lendemain de la margrave, un. peu de cette effronterie ingénue des adolescents qui ont fait leurs preuves d'homme; mais il se rattrapa au lendemain de la baronne, car il devint tout d'un coup, afin que nul n'en ignorât, cynique, impudent et satisfait.

M""® de Courpière le vit et en fut déconcertée : « Que peut-il bien avoir fait? » se demandait-elle. La question de la pension fut posée de nouveau, mais sans arrogance, avec une ironie douce et atroce, et de façon à faire sentir à la comtesse qu'on la tenait; mais comment? Elle n'en savait, elle n'en soupçonnait rien, et elle n'en était que plus torturée d'inquiétude.

On ne la laissa pas languir, cm lui ouvrit les veux vite et brutalement. La l)aronT>e Duval manqua au protocole et fit une visite supplémentaire, mais qui n'était rien moins qu'une politesse. Elle ne voulait que se montrer, sachant qu'il suffirait de la voir pour ne plus douter de l'événement. Elle respirait le bonheur, mais surtout elle n'avait plus l'air de quelqu'un de qui on fait bon marché. Elle n'était plus isolée dans la vie, elle avait, en la personne de Maurice, un appui, un conseil, et de qui on ne ferait pas bon marché non plus. M"® de Courpière vit nettement le danger et se sentit vaincue d'avance. Elle invita l'ennemie à dîner : la baronne refusa l'invitation cavalièrement, .sous prétexte d'un engagement antérieur.

Ces incidents jetèrent un si amusant désarroi dans la maison de Courpière. que tout autre ténwin que moi en eût ri ; mais ce qui In atteignait m'allait au cœur. Le baron

perdait le sang-froid. Il est vrai que l'insolence de Maurice à son égard oassait toute mesure, et que l'on n'est pas dans l'usage de crier aux gens si haut ce qu'oîi les fait. Il est vrai aussi qu'on les fait rarement cela dans des circonstances où ils seraient disqualifiés s'ils se permettaient d'être clairvoyants. Quand, par hasard, j'entrais dans le salorroù le baron se trouvait seul avec la comtesse, la conversation s'interrompait brusquement. Mais leur verbe était si haut que j'avais toujours attrapé de loin quelques lambeaux de phrases : « Ma parole d'honneur ! c'est inouï ! — Jamais on n'a vu chose pareille! » Un jour, j'entendis : « Et maintenant, c'est le comble, elle me fait des scènes ! » Elle, c'est-à-dire la baronne, ne s'en tint pas aux scènes, et mit des bâtons dans les roues. Le baron devint irrégulier, ii manqua aux déjeuners un jour sur deux.

C'était la vie désorganisée. Le comte de Courpière devint nerveux, seul Maurice gardait un calme admirable. Je conviens que ce calme était exaspérant. Moi-même, je n'v tenais plus.

Un autre jour, bien malgré moi, j'entendis le baron qui disait : « I! faut en finir, rAs". <:2 pas? Coûte que coûte! Eh bien, j'emploierai les grands moyens, voilà tout. » Je fus effrayé. Quels grands moyens? Le baron venait de s'échauffer à tel point en criant cela que la sueur lui coulait sur le visage, et, làdessus, il sortit bruquement.

J'eus le sentiment qu'un danger sérieux était suspendu sur la tête de mon ami, et je cherchai comment l'avertir que le baron allait employer les grands moyens. Je reconnus que cela était impossible sans me mêler de ce qui ne me regardait \)a.s, et j'v renonçai; mais j'étais bien inquiet. Mon inquiétude tomba le lendemain matin, quand j'appris que le baron, qui était fort sujet aux refroidissements, en avait pris un la veille en sortant dans l'état où je l'avais vu. Il se mit au lit et, vingt-quatre heures plus tard, il était fort mal. La comtesse, affolée, y courut. Elle fut reçue par la baronne Duval. qui lui signifia que personne ne verrait le baron, fûtil à l'agonie. Les yeux de la Itaronne étaient mouillés par habitude, mais flamliovants et impitoyables comme (^ux de Maurice, et de la mênae couleur d'agate : on dit que les personnes qui s'aiment ]irennent des res.sem' blances les unes des autres. La comtesse re connut le regar<l de son fils et n'insista point. Elle fit un petit salut ironique et dit : « Maurice m'apportera des nouvelles. » La baronne n'avait pas d'esprit de repnrtîp. .^He ne

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trouva rien à répliquer. Elle ne tenait pas d'ailleurs à ce genre de succès.

Pendant plus d'un mois que le baron fut malade, Maurice y alla quotidiennement, mais ses parents ne lui posaient aucune question : ils préféraient avoir des nouvelles par le concierge. Je crois que M""" Duval empêchait aussi la correspondance, mais qu'elle dut laisser passer des lettres dès que son mari fut convalescent, car la comtesse dit un soir à table : « Le baron va mieux, il ma écrit un mot. — Ah? » fit le comte, et on n'en parla plui;. Mais l'annonce de ce mieux réveilla mes inquiétudes. Je ne doutai point qu'aussitôt rétabli, le baron employât ces grands moyens mystérieux dont il avait parlé. Je fis un effort sur moi-même et j'avertis Maurice. J'étais bien troublé, il le fut moins. « Au fait, me dit-il, veux-tu y venir demain avec moi ? La baronne m'a demandé plusieurs fois ce que tu devenais. » Je le remerciai avec effusion, comme s'il m'eût invité à courir un danger de mort avec lui.

Quand nous arrivâmes, on nous dit, ce qui m 'étonna fort, que M™^ la baronne était allée prendre l'air un instant, mais que M. le baron tenait absolument à nous recevoir, monsieur le vicomte et moi. Je me préparai à l'émotion de le revoir changé, vieilli et négligé : je le trouvai beaucoup mieux qu'à l'état sain, un peu diminué de carrure, plus fin et plus distingué, d'ailleurs aussi bien peigné que jamais et fort bien vêtu. On ne reconnaissait qu'il venait d'être malade qu'à sa voix, qui était faible et qu'il ménageait. Il parla cependant tout seul et presque tout le temps de notre visite. Il nous tint un discours qui semblait préparé. J'observai que l'enchaînement des idées était parfait, mais les transitions très rapides : le baron se souciait de dire tout, mais «^upo le moins d'effort et de mots possible.

D'abord, il nous remercia d'être là, et il remercia particulièrement Maurice d'être venu tpus les jours. Il avoua que les jeunes gens de notre âge ont mieux à faire que de soigner des malades, mais cette banalité ne lui servit qu'à mieux affirmer sa dette de reconnaissance, et il en parla du ton péremptoire d'un homme qui a l'habitude de payer ce qu'il doit. Le lieu commun sur les divertissements de la jeunesse l'amena tout naturellement à traiter de ce que coûte la vie de garçon, Maurice mit presque de l'empressé^ ment à déclarer qu'elle n'est pas aussi coûteuse qu'on croit, et ils tombèrent d'accord qu'un jeune homine, tous frais d'entretien payés, peut être heureux avec vingt-cinq louii par mois. Il y eut ensuite un petit silence, ce n'était pas à moi de le rompre : je jouais un rôle de témoin, et il me semblait qu'on allait me demander une signature. . .

Le baron reprit la parole pour nous don ner notre congé. Il ajouta, en regardant Maurice dans les yeux : «r On me permet de sortir demain. Je suis heureux de penser que je vous reverrai désormais chez vous et que vous n'aurez plus la peine de remettre les pieds ici. » Mon ami s'inclina en signe d'assentiment. Je continuais d'être témoin, et bien flatté de l'honneur qu'on me faisait. J'étais aussi dans l'émerveillement de tant de savoir-vivre, de modération et de poli tesse dans l'emploi des « grands moyens ».

La poignée de main que le baron et Maurice échangèrent en se quittant, fut toute cordiale. Ils me firent l'effet de deux adversaires qui ne s'appréciaient pas avant de se battre., mais qui ont pris du goût l'un pour l'autre sur le terrain.

— Je crois que vous irez loin, dit le baron, un peu malicieusement.

— Monsieur, répondit Maurice, avtc i«ie grâce inimitable, je l'espère. »

DESORMAIS, IL BENOIT SES VISITES A RenÉE l'aPRKS-MIDI.

Ce Charley, qui nexiste plus, était l \ bar-restauraxt va^s le genre db Maxim

LES QUiiRTîERS PflUVRES

On a bien raison de dire qu'il y a la manière, car Maurice en eut une fameuse de tenir la parole donnée au baron par sousentendu, qu'il ne le tromperait dorénavant plus avec la baronne et même qu'il ne mettrait jamais les pieds chez eux. Un autre, un homme de rien n'aurait sans doute pas manqué à cet engagement, d'autant qu'il était bilatéral et avantageux. Mais l'homme de rien aurait hésité, subi un combat intérieur, et souffert de la rupture : mon ami se sacrifia sans tergiverser, sans se marchander (je ne joue pas sur le mot), comme un soldat ; il exécuta, pour ainsi parler, ce pénible sacrifice au commandement ; et de plus i'I y mit un entrain, une allégresse qui tenaient tout ensemble de la furia franccse et de Vhilaritas christiana. L'homme de rien, pour se ménager un délai, aurait invoqué les bienséances, et se serait fait un point d'honneur chimérique de mettre des formes à rompre : Maurice avait plus de conscience, et il rompit sans seulement dire pourquoi, du jour au lendemain, avec une brutalité qui, de sa part, était un raffinement de délicates.se, et qui. de la part d'un bourgeois, eût été le dernier mot de la goujaterie. La baronne reprit sa mine de résignation, étonnée d'avoir eu lieu d'en changer quelques se-

maines et, qui sait? éprouvant peut-être un contentement secret d'être rendue à sa vraie nature.

J^ ferai observer que Maurice tirait, si je puis dire, le premier, et qu'il n'avait pas le moindre gage du baron ; mais il ne doutait pas de celui-ci plus que de soi-même, et le baron en effet s'acquitta ponctuellement. Cette fois encore, il y "eut la manière. Maurice fut ingénieusement mis à même d'ignorer d'où lui venait cette pension, qu'il ne pouvait accepter en connaissance de cause, ni du baron, ni de la comtesse. Voici comment le premier douzième lui en fut versé, le jour anniversaire de ses dix -huit ans.

Le comte de Courpière eut le regret de ne pouvoir dîner à la maison ce soir-là. Il s'en excusa auprès de son fils. Peu de temps après son départ, le baron Duval arriva. J'étais seul invité, et il me sembla que ce n'était pas seulement comme intime, mais toujours un peu comme témoin. Nous fîmes les cadeaux avant de passer à table. Celui du baron était un coffret à cigarettes, que l'on ouvrait en poussant un gros bouton de turquoise. Maurice parut craindre que le baron ne se fût oublié jusqu'à n'y pas mettre que des cigarettes, et il jx)ussa le bouton un peu curieusement ; mais sa crainte se trouva

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vaine. Un domestique apporta le présent de M™ de Courpière, qui était volumineux.

C'était une de ces boîtes à lettres fabriquées en Angleterre, sur le modèle des boîtes de bureau, avec une fente pour (jue les gens y glissent Vtjrtre courrier, et une porte vitrée dont VOUS gardez la clef sur vous. La comtesse ouvrit la porte et, à ce qu'il me sembla, pour bien montrer que la boîte était vide, ou, comme disent les prestidigitateurs, nullement préparée. Puis elle remit la clef à Maurice, et un domestique reporta la boîte dans la chambre de mon ami.

Après le dîner, qui fut agréable, nous fîmes saîun une grande heure, puis nous nous retirâmes chez Maurice : « Tiens ! dis-je, voyant une enveloppe dans la boîte, i'j as une lettre. » Il ouvrit la boîte sans répondre, prit l'enveloppe, qui n'avait pas de suscription, la décacheta, et y trouva un billet de cinq cents francs qu'il mit avec soin dans son portefeuille. « Viens-tu faire un tour? » dit-il.

J'acceptai avec empressement. Depuis qu'il avait lâché la baronne, j'attendais de jour en jour qu'il prîf une nouvelle orienta- \ion. J'eus le sentiment qu'il y allait procéder ce soir même, et que cet anniversaire de ses dix-huit ans serait une date. Il me confirma dans mon hypothèse en me proposant d'aller terminer la soirée rue Saint-Florentin, chez Charley : ce Charley, qui n'existe plus, était un bar-restaurant dans le genre de Maxim, où Ion trouvait des femmes, les unes ■demi-pensionnaires, les autres internes. J'y -avais peu fréquenté, mes ressources ne me permettant que l'amour — ou une prostitution moins dispendieuse, et Maurice n'y avait pas fréquenté du tout. Mais il m'assura que nous y retrouverions des amis, et il qualifiait à bon droit de ce titre ceux dont il me cita les noms : car les uns étaient de son monde et, sans les connaître, il les tutoyait ; les autres faisaient comme partie de tous les établissements (le plaisir, où l'on ne pouvait pas plus se soustraire à l'usage de leur intimité qu'à celui de la vaisselle et de la verrerie.

Je ne nommerai pas ces personnages pour ne pas encombrer la mémoire des lecteurs, et je me bornerai à faire d'eux un portrait en groupe, qui les situe dans la chronologie. Ils apf)artenaient à la seconde génération d'adolescents que j'aie vue : j'en ai vu trois bien tranchées. Mes aînés, qui subissaient pour la première fois l'influence du service militaire obligatoiî4, mal développés jusqu'au volontariat gr.i'-e h l'éducation stupide et à la déplorab'e hygiène des familles, faisaient au

régiment un nouveau développement tardif après leur croissance achevée, et ne pouvant plus pousser en taille, poussaient en force. Ils étaient trapus, ils se coiffaient en brosse, ils pensaient aux femmes, ils avaient du tempérament, ils étaient capables de sentiment et de dépense. Ceux qui suivirent, laissèrent pousser leurs cheveux, surent le prix de l'argent et de la santé, et apprécièrent exactement à leur valeur les femmes pour qui leurs aînés s'étaient ruinés et fatigués. Les derniers de cette génération-là exagérèrent la mode des cheveux longs jusqu'à la coiffure équivoque, et le souci de l'économie ou de l'hygiène jusqu'à la phobie de l'amour. Enfin, ceux d'aujourd'hui, que je connais naturellement moins et que je ne veux pas avoir l'air \je flagorner, me paraissent avoir plus de flamme, plus de sève, plus d'entraînement et une architecture mieux entendue. Ce qui frappait à première vue, quand on pénétrait dans ce bar destiné officiellement aux rencontres, c'était la pénurie de femmes. Les tziganes seuls y semblatent en quête d'amour. Outre leurs habits rouges à brandebourgs dor, on n'y voyait guère que des habits noirs. Pas un homme ne soupait en tête à tête avec une maîtresse, prise là ou amenée du dehors. Ils se mettaient à plusieurs autour de chaque table, serrés comme à dessein pour ne pas laisser de place éventuelle aux femmes, qui. rares et affairées, erraient, grappillaient de groupe en groupe, au rythme des valses, dans les vapeurs de grogs, dans la fumée blanche des tabacs américains. Ils mangeaient, sans parler, hâtivement, comme les coulissiers mangent, dans leurs tavernes, derrière la Bourse, à midi. Nous fîmes de même. Cependant, nous nous laissâmes envahir sans trop récriminer par une certaine Renée de Pourville, qui d'ailleurs ne nous demanda pas la permission. C'était une assez jolie blonde oxygénée, vêtue avec élégance et à la mode, je veux dire de façon à consterner tout homme ayant le moindre sens de la plastique ou simplement une connaissance rudimentaire de l'anatomie. Je n'^ai jamais pu déshabiller un de ces êtres bizarres, sans craindre, ju.squ'à preuve du contraire, qu'il lui manquât le plus essentiel, comme aux poupées. Je demeurai donc bien calme et me mis tacitement hors de cause quand la demoiselle de Pourville vint s'asseoir à côté de moi. En revanche, je ne doutais pas qu'elle dût échoir à Maurice, je ne l'autorisais pas elle-même à balancer, et je la regardais attentivement, guettant sur son vî dage les effets de la .séduction,

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Justement elle nous avait dit bonsoir à la ronde comme à de vieux camarades, et elle ne s'aperçut qu'une fois installée qu'il y avait (.ieux nouveaux. On dut nous présenter, ce qui fixa davantage son attention sur nous, mais la vue de Maurice ne l'impressionna pas comme j'attendais. Elle n'en perdit pas une bouchée. Je remarquai même qu'elle nous faisait à tous, même à moi, des allusions fort claires, ou plutôt de la dernière grossièreté, aux relations qu'elle avait eues, ou qu'elle comptait avoir, avec chacun, au lieu quelle restait muette sur ce chapitre avec mon ami. Elle n'était pas moins familière avec lui qu'avec les autres, mais d'une naunce de familiarité spéciale et plus de pair à compagnon. Elle se mettait avec lui contre tous, elle le prenait à témoin, et elle ne dirait pas une fois : « Que les hommes sont rosses ! » sans ajouter en le regardant : « N'est-ce pas, mon chéri? »

"Vers une heure, on régla l'addition, les convives se di^ersèrent ; je m'attardai un peu, mais je me disposais à partir aussi. Renée dit à Maurice : « Alors on va rester ensemble, puisque les autres se sont envolés?» Cette façon de le retenir me parut bien extraordinaire, mais le ton était affectueux.

Maurice me pria de lui laisser un louis, n'ayant d'argent que son billet. Je le revis dès le lendemain matin, tl me remit aussitôt le louis que je lui avais prêté, et je pris garde que c'était le même : une pièce autrichienne de huit florins.

Je déjeunai rue de la Ville-l'Evêque.

Après déjeuner nous sortîmes, et Maurice alla d'abord chez un changeur où il fit la monnaie de cinq cents francs. J'appris de la sorte que M"® Renée de Pourville lui avait accordé ses faveurs sans aucune rétribution. Je m'étonnai de ce désintéressement, que ses allures de la veille ne faisaient point pronostiquer.

Mais je n'étais pas au bout de mes étonnements avec cette personne. Nous allions le soir assez souvent chez Charley, et ce ne pouvait être que pour elle. Or, elle ne se dérangeait même pas pour venir nous donner la main, elle nous faisait de loin un petit signe amical. Puisqu'elle allait de table en table, elle pouvait bien s'arrêter à la nôtre : c'était la seule où elle ne s'arrêtât jamais. Si elle nous jetait deux mots en passant, c'était invariablement pour nous dire, et dans les mêmes termes qu'à ses camarades, si le commerce allait ou non ce soir-là : elle manquait de tact. Enfin, non seulement elle ne témoignait pas à Maurice les sentiments qu'il v avait

lieu de croire qu'elle éprouvât pour lui, mais , elle ne lui adressait même pas les deux phrases sacramentelles qu'elle adressait à tous les hommes, sans exception : o On s'est bien aimés » ou <t Est-ce pour ce soir? »

Maurice ne faisait pas longtemps les choses inutiles : il cessa de fréquenter le bar où sa maîtresse était toute à tous et point du tout à lui. Désormais, il rendit ses visites à Renée l'après-midi, dans la chambre qu'elle louait meublée chez Charley même, au deuxième étage, sur la cour. Cette chambre, qui était parfaitement bien rangée à partir de dix heures du soir, offrait en revanche, depuis le matin, l'aspect de désordre et de négligence que les chambres ordinaires offrent normalement la nuit. Et, de même. Renée qui restait toute la nuit en grand costume de ville, gardait tout le jour des tenues nocturnes et abandonnées. Lorsque nous la surprenions ainsi, moi, je m'en sentais gêné, honteux : les hommes n'aiment pas à mettre le nez dans la véritable intimité des filles, que d'habitude elles n'aiment pas non plus à leur laisser voir. Mais Renée trouvait manifestement du plaisir à nous étaler la sienne, et Maurice n'en trouvait pas moins à y pénétrer. Elle lui racontait volontiers ses petites affaires. Et elle exigeait une réciprocité de confidences, a laquelle j'étais stupéfait de voir que mon ami se soumît sans peine, lui qui avait horreur de conter l'emploi de ses journées.

Sauf aux minutes bien précises où ils se rappelaient machinalement l'objet principal de leurs relations, l'idée ne leur venait jamais d't'changer des caresses assez vivespour troubler ou pour incommoder un spectateur. Ils ne faisaient que bavarder, intarissablement, tout en fumant des cigarettes, en manquant des patiences ou en se tirant les cartes. Maurice exprimait, à son ordinaire, des idées générales sur sa carrière et sur son avenir ; elle risquait des développements naïfs, mais oratoires, sur la condition de ses pareilles : ils avaient l'air de discuter des questions sociales dans un comité. Souvent iis s'échauffaient, ils se chamaillaient comme deux féministes.

Moi, je m'ennuyais à périr et je considérais cette liaison comme dégradante pour mon ami. Je ne méconnaissais point que, financièrement parlant, elle présentât de« avantages, du moins négatifs ; mais j'avais , rêvé mieux, et je me désolais, quand, tout à fait à l'improviste. Maurice me dit un beau jour qu'il en avait enfin soupe.

Je le félicitai de tout mon cœur, et ne lui

éissimulai point que j'avais hâte de le voir chercher, parmi les femmes du monde, des aventures qui méritassent plus justement la qualification de bonnes fortunes. Il sourit avec pitié. Il m'improvisa un parallèle des femmes du monde et des autres, qui n'était pas à l'avantage de celles-là. Je rappellerai que, par une assez piquante rencontre, son expérience personnelle ne l'autorisait pas à croire que les premières fussent toujours désintéressées, ni que les autres ne le fussent jamais. Il ajouta que, s'il avait soupe, comme il disait, de Renée, il ne faisait pas pour cela fi de toutes les professionnelles, que même il les préférait décidément, et que les considérations de son goût entreraient toujours en ligne de compte dans le règlement de sa conduite, au moins sur le même plan que les considérations de son utilité.

Je lui dis que j'espérais du moins qu'il viserait dorénavant plus haut, dans les premiers rangs de la galanterie. Il sourit une 'deuxième fois avec pitié, et me demanda où je voyais encore de grandes courtisanes. Je dus convenir que je n'en avais pas vu depuis mot înfance. Il me fit alors un magistral résumé de la galanterie française : il con-

ment par le cens de leur clientèle — ou, mieux, par le plus ou moins d'illusion qu'elles sont en mesure de procurer, les plus huppées ayant le prestige de l'équipage, les plus humbles ne possédant pas même de domicile propre. Mais pour un homme qui ne fait pas état de la surface et ne veut voir qu'au fond des choses, toutes n'ont d'essentiel que cette vénalité qui est leur caractère commun. Si on a bien le goût de cela, on préfère celles des filles qui sont le plus officiellement vénales, c'est-à-dire les prix-fixe : sans compter que celles-ci vous offrent par surcroît l'avantage, toujours flatteur pour des Français, d'une tutelle administrative et d'une garantie de l'Etat.

Je fus assez déconcerté par cet exnosé de principes. Je conclus que l'unique effet de la rupture serait un changement de compagnie, et j'étais prévenu contre celle où Maurice paraissait décidé d'exercer à l'avenir ses facultés héréditaires de conversation. Je suis bien revenu par la suite de cette préventionlà. Les entretiens où j'ai pris part dans la compagnie en question, sont assurément les plus documentaires dont je me souvienne. On ne saurait imaginer ce que j'y ai recueillJ de technique et de passionnant, tout en consommant un Champagne détestable, mais que par faveur on nous faisait payer au prix coûtant, c'est-à-dire, presque rien. Ah!

El I.E PLAIDAIT EN DIVORCE POUR INlUflE GRAVB.

Baissait à merveille son terrain, où il avait marqué d'avance, comme un autre Napoléon, le lieu et la date de ses victoires.

Le principe de son système était que la démocratie, qui envahit tout, a envahi ce département-là; que les femmes galantes ne se distinguent plus les unes des autres, sauf par des signes de l'ordre ploutocratique: soit, subjectivement, ()ar leur tarif, et objective

comme je regrette de ne pouvoir consigner c entretiens par écrit I Mais je m'en garderai^ je me méfie de moi. La pudeur publiqoe n'admet point, et je la comprends, que l'on touche à certains sujets autrement que d'un style scandalisé. Moi, j'ai pris à la longue le style de mes interlocutrices, qui, sur ce sujetlà, est naturel et indifférent comme celui même de la science. Je ne raorais plus en

Souvenirs du Vicomte de Courpière

changer. Je me contenterai de rapporter quelques traits qui nont rapport qu'à Maurice, et qui, par suite, ne sortent pas du cadre de cet ouvrage.

On sait que les derniers épisodes de son histoire amoureuse m'étaient fort obscurs : ainsi j'ai rapporté les détails de son aventure avec Renée de Pourville, mais sans rien expliquer et sans rien analyser. Eh bien, voici les explications que je dois à des confidences de ces pau\''res filles, qui sont d'ailleurs des psychologues de premier ordre.-

Je dois dire d'abord que toutes se comportaient à l'égard de Maurice exactement comme avait fait Renée : elles le traitaient avec familiarité, et elles ne lui témoignaient pas d'enthousiasme. Je posai des questions et l'appris avec surprise que Maurice ne produisait pas à première vue sur les femmes l'effet foudroyant que j'aurais cru. Il n'avait pas le signe. Il ne s'imposait pas. Il n'était pas de cette classe d'homm:^s à qui elles ne songent, ni à se refuser, ni à rien refuser. Mais elles ne songeaient pas non plus à rien exiger de lui. fût-ce leur salaire habituel, parce qu'un instinct qu'elles éprouvaient toutes, et que malheureusement elles ne purent pas bien me définir, leur révélait, sinon sa maîtrise, du moins sa confraternité.

J'essayai de remonter jusqu'aux sources de cet instinct, et je sus qu'une des particularités de Maurice qui frannait le plus les femmes, était sa façon indifférente d'user de toutes : il était renommé, non pour des exploits notables, mais pour une étonnante égalité d'humeur, si je puis m'exprimer ainsi. Et elle assimilaient, non sans raison, cette égalité imperturbable à Jeur propre passivité. Elles se sentaient donc avec lui en carparnderie plutôt qu'en amour, et si elles •l'étaient point subjuguées nar lui, du moins elles l'excluaient de leur haine contre l'autre çexe. elles ne lui jetaient point, comme dit Alfred de Vigny, un regard irrité. En outre, comme les camaraderies de ces sortes de personnes sont ordinairement équivoques, ii y trouvait quand même son compte. Elles v trouvaient leur compte aussi : car, si Maurice ne leur était pas à première vue désirrié comme l'amant, le thaumaturge seul capable de ressusciter leurs sens abolis, il n'était pas non plus le passant rude qui, encore selon la parole de Vigny, nrend le plaisir sans >avoir le donner. Enfin, j'ai dit qu'il ne battait pas de records, mais il ne dégénérait pas non plus, et il avait coutume de dire qu'une aristocratie n'est pas morte tant qu'elle peut servir à la reproduction.

Il avait surtout l'aspect dun impulsif.

Mais ce qu'il demandait surtout à ses nouvelles amies, c'était de lui révéler les plats mystères, de leur existence. Il ne se lassait jamais de les entendre ressasser les mêmes anecdotes assommantes. Il riait de leurs mots . .

inconscients, dont les moin- ,f^^^; dres lui semblaient « des ''

P'orain ». Il leur posait des questions comme un journaliste qui fait une enquête. Il se donna le mal de trouver un avocat à une personne fort correcte, mais dont le salon n'était point respectacle : elle plaidait ^,' en divorce pour injure grave, son mari lui ayant décerné une épithète applicable aux dames de son entourage, mais qu'elle ne méritait plus ellemême depuis de longues années.

Maurice ne trouvait cependant pas encore ces intimités aussi étroites que son cœur apparemment l'eût désiré. Je dois convenir que ce genre de relations souffre beaucoup de l'anonymat, ou du moins du pseudonyme. Maurice n'était connu de ses camarades que sous le sobriquet du Vicomte ou de V Ami des femmes. Il ne les connaissait que sous des noms de guerre, et si peu variés que le même servait à plusieurs. C'est ainsi que nous comptions trois Carmen, quatre Mignon et quatorze Camélia!

Mais un jour, une des Camélia, une des filles-fleurs comme nous les appelions, nous fit la faveur, inouïe dans ce monde-là, de. nous dire son nom véritable : Léonie Léon. Elle nous invita de plus à venir la voir chez elle, bien qu'elle n'eût qu'un pied-à-terre (mais cela est excusable par le peu d'usage qu'elle en pouvait faire). Du moins, quand elle y était, elle était libre d'y recevoir, car « elle n'avait personne. Dieu merci! » Je notai le mot comme heureux.

Nous y allâmes le jeudi suivant. J'en ai gardé le meilleur souvenir. D'abord, c'est ce jour-là que j'ai fait la connaissance de Belleville et de Ménilmontant, qui sont les quartiers de Paris les plus aérés et les plus sympathiques. Par chance, il faisait .juste le genre de beau temps qu'il faut pour mettre en valeur un paysage parisien : l'air était vif, la lumière diffuse, le ciel tourmenté. Aux Buttes-Chaumont, les arbres sans feuilles

Souvenirs du Vicomte de Courpière

avaient des silhouettes fines et précises. Nous nous trouvâmes seuls dans ce beau parc, puisque ce n'était pas un dimanche. Nous y restâmes jusqu'au soir, malgré la fraîcheur, pour faire plaisir à notre compagne, qui s'amusait. Elle s'était vêtue à peu près comme une ouvrière, mais son visage, marqué de fard indélébile, la trahissait. Nous revînmes par les rues pâles de brouillard, mais illuminées^ égayées d'appels de trompes et Je cris de camelots. Les croupes des chevauK arrêtés et haletants fumaient dans la grande clarté ronde des réverbères. Nous rentrânii^-i au pauvre logis où nous devions dîner. Nous étions joyeux et innocents tous les trois. C'était un jour de congé.

La soupe était déjà sur la table quand le frère de Léonie survint. Elle ne Tattendait pas, elle sembla contrariée, honteuse, mais elle ne le renvoya point, et nous jugeâmes, sur la physionomie de ce jeune homme, qu'elle faisait bien de le ménager. Il paraissait avoir notre âge, il était plus fluet que nous ; mais il avait surtout l'aspect d'un im pulsif qui doit, au moindre obstacle, jouer du couteau, mon Dieu ! sans méchante intention, tout bonnement par action réflexe. Léoîiie nous le présenta comme ouvrier horloger, mais il était plutôt joli garçon. Elle nous laissa ignorer son petit nom, mais nous révéla son surnom : l'Ondulé. Il y répondait parfaitement bien. Notre présence ne parut pas autrement l'étonner. Même, il mit une hâte un peu indiscrète à en tirer profit. Il ofi^rit de nous servir de guide et, au besoin, de protecteur, dans les divers endroits louches du quartier, il nous proposa une espèce de tournée des grands-ducs, mais inédite.

Nous acceptâmes pour le soir même. Mais nous n'étions pas au fromage que les intentions de l'Ondulé à notre égard s'étaient modifiées du tout au tout. Il voulait, bien toujours nous piloter, mais il ne voulait plus nous exploiter. « Plus souvent que je ferais casquer des copains ! » disait-il : il traitait en eff"et Maurice comme tel. et je passais pardessus le marché. Il ne nous fit faire aucune tournée similaire de celle des grands-ducs, mais ii nous emmena boire à frais communs dans un établissement où il était habitué.

C'était une espèce de bar Charley adapté aux besoins de Belleville, et j'y pus vérifier combien était juste la théorie de Maurice touchant l'uniformité de la galanterie parisienne. Je dois ajouter que le Charley de Belleville était supérieur à l'autre en plusieurs points. Ainsi l'art n'était représenté rue Siint-Florentin que nar la musique des

tziganes : ici on exécutait des compositions iné<lites et l'on récitait des poésies, dans uu ca\ eau où, par surcroît, on pouvait se livrer aux plus excentriques débauches avec la plus pittoresque liberté. Mais ce qui était surtout beaucoup mieux représenté ici, c'était l'amour, ici au moins il s'avouait, dans les gestes comme dans les mots, dans les regards, dans les attitudes des corps, élancés en avant sur les tables pour le don de soimême ou pour la prise d'autrui. On le flairait primitif et sauvage — humain. Et si les gens d'ici avaient souvent l'air de brutes — comme ceux de là-bas, d'ailleurs — au moins c'étaient des brutes vivantes.

Nous passâmes là bien des soirs. Je prenais goût à cette atmosphère forte. Le lendemain, dans mon paisible chez-moi, je lisais les faits divers des journaux : j'y trouvais la chronique ronKinesqjue, parfois sanglante, de cette autre humanité à laquelle je me mêlais par intermittences, secrètement. De loin, elle me passionnait encore, en me faisant peur... Je me disais qu'après tout, plus ou moins, tous les hommes mènent ainsi la vie en partie double, et que sous leur existence officielle, correcte, ils en ont une autre inavouable. Mais j'étais comme effaré, continuellement.

Maurice s'enthousiasmait avec moins de réserve que moi. Quand on racontait devant nous les exploits de la bande des Apaches : quelque mauvais drôle à peine adolescent, lardant de coups de couteau un inconnu, sans intérêt, sans raison, rien que pour voir le sang et se faire la main, je n'avais que de l'horreur et de la stupeur, Maurice disait : « Moi, je comprends ça. » Et ses yeux étincelaient, j'y voyais l'âme des ancêtres comme p^dlant la terrible nuit... Mais j'oubliais vite les meurtres, dans l'ivresse contagieuse des amours (jui m'envircwinaient, et je me prenais à vouloir aimer comme ces gens-là, parmi eux, dans les paysages délicats et pauvres du Paris du peuple, où les rues montent, où il y a, dès le crépuscule, du mystère et du danger.

Ai-je besoin d'ajouter que ma fantaisie demeura littéraire? C'est Maurice qui faillit la réaliser. Nous rencontrâmes un jeudi, chez Léonie Léon, une grande femme qui sortait comme nous entrions. Maurice n'avait nu que l'entrevoir, mais il avait changé de couleur. LétMiie le regarda en face et lui dit : « 'Va pas te faire des idées, elle a quelqu'un et elle ne le trompera pas. » J'avais bien observé le trouble de mon ami. mais je ne le crovais guère capable de .sentiments, surtout si prompte Léonie ajouta, comme pour ré-

Souvenirs du Vicomte de Courpière

pondre à mon objection muette : « Ça arrive, on a des béguins », et je vis quelle attribuait a Maurice, comme d'habitude, la psychologie spéc.iile de ses pareilles.

Pourtant, ce quelle admettait fort bien d'une femme, elle l'admettait moins d'un iKxnme. Chafjue fois qu'elle voyait Maurice, •Ue causait avec lui de son « béguin », {)our flatter sa manie et pour le consoler ; mais elle en causait avec gêne, avec un peu de dégoût, comme d'une chose qui n'est qu'à moitié naturelle. En attendant, mon pauvre ami souffrait bien cruellement : non que l'objet de son béguin se fût refusé à lui, même vingt, quatre heures ; mais ledit objet ne s'était pas dorme, et tout est là. Maurice était trop dans l'esprit de ce raondê-là pour ne pas faire la distinction. '

La femme qu'il aimait restait fidèle à l'autre, et il en était jaloux férocement. Il avait des fringales d'elle, qu'elle satisfaisait toujours — sans les satisfaire jamais. Je l'en ai vu pleurer ! Avec cela, il ne comptait plus, il dépensait à tort et à travers. Quand il fut à sec, je me mis à craindre qu'il ne fît un mauvais coup. Je ne vivais nlus.

Un matin, je lus dans mon Figaro que l'Ondulé avait été arrêté, ainsi qu'un bon gros garçon paisible, son ami, intime, mais déplacé dans ce milieu de rôdeurs. Il s agissait d'une rixe et de coups ayant occasionné la mort. Cela ne me fit d'abord aucune impression, puis je sentis comme un grand froid, et je sortis à la hâte pour aller montrer l'écho à Maurice. Il ne me dit rien, mais nous n'avions plus besoin de rien nous dire : je sus bien voir qu'il était au moins aussi troublé que moi.

Le soir, après dîner — j'avais dîné chez lui — il ne fut pas question de sortir. Dehors, il faisait froid, il pleuvait; nous restâmes enfermés dans sa chambre, qui était toujours son ancienne petite chambre d'enfant. Comme nous nous sentions bien à l'abri, là!... A l'abri des intempéries, à Fabri... d'autre chose... Nous ne parlions pas de celui qui couchait au Dépôt. Mais nous en ayicMis l'idée fixe. C'est une chose extraordinaire, de penser qu'un homme que l'on

connaît, de qui on a touché la main, est çn prison, qu'il a versé le sang. Je ne compre- ' nais pas. Maurice non plus, lui qui comprenait si bien, soi-disant, les exploits d'Apaches. Ce coup brusque avait renversé toutes ses façons de voir. L'Ondulé, la fille qu'hier soir encore il pleurait d'aimer, lui paraissaient des habitajits d'une autre planète. Et moi, je n'avais plus peur comme ce matin. Une lâcheté tiède m'envahissait. Je me disais que j^ersonne n'avait su ni ne saurait maintenant nos étranges relations, que nos amis compromettants étaient sous les verrous, qu'ils seraient bientôt morts civilement, peutêtre plus positivement supprimés...

Jamais plus il ne fut question entre nous de l'Ondulé ni de sa sœur, même pendant le procès. Je dis seulement à cette occasion, une fois, et par association d'idées : « Ohl je n'aimerais pas assister à des débats de Cour d'assises. Le banc des accusés me fait une bête de peur. Je m'y vois. »

Il répondit sérieusement : « Pas moi. »

Je lui repartis en riant : « Il ne faut pas dire : Fontaine... »

Il haussa les épaules. « On peut toujours être sûr, dit-il.

— Tu te ferais sauter ?

— Non. répliqua-t-il. c'est trop banal, je trouverais mieux. » Il ajouta : « J'ai le temps d'y penser. »

Plusieurs mois après, nous nous arrêtâmes par grand hasard à la terrasse d'un café, »encQre assez convenable, mais sur la lisière de Montmartre. Je reconnus, en la personne d'un des garçons, cet ami de l'Ondulé, coffré en même temps que lui. mais qui avait été relâché presque aussitôt. Il prit notre commande sans avoir l'air de nous reconnaître. Mais quand il revint avec les consommations, je vis que ses mains tremblaient. Il fut longtemps à disposer les verres, les soucoupes. Il restait penché sur la table. Il nous dit d'une voix sourde, sans nOus regarder : « Y a huit jours que mon poteau est parti pour la Nouvelle. Je ne le reverrai plus jamais, jamais. » Et deux larmes gouttèrent de ses yeux sur le plateau.

ËLLB M BIT AIT US LA fllNCERlTé DANS SON rAlS.

Son DOMiCiLC ÉlAIT U5 IMMENSK HOTEX ISOLÉ AU MlLIEi; D'TIN IARDIK.

un PLfLCEMEMT

Si les épisodes que j'ai relatés jusqu'ici ont paru sortir de l'ordinaire, cela tient à ma façon de les présenter : j'ai cru devoir y souligner des significations, qu'en fait, je n'y ai démêlées que par la suite, et j'ai projeté sur le Courpière d'autrefois, pour l'éclaircir, un reflet du Courpière d'aujourd'hui. Mais, dans le moment même, toutes ces histoireslà ne semblèrent point si notables, et Courpière ne débuta pas autrement que tous les hommes qui doivent exceller dans une partie: c'est après coup que l'on remarque les faits et gestes de leur enfance, et l'on en tire des présages rétrospectifs ; mais vus de près à cet âge, ils n'étaient qu'au niveau commun. Seuïement, un beau jour, et d'un seul bond, ils s'élancent de ce niveau commun jusqu'au sommet de leur génie» je veux dire qu'ils enfantent, sans degrés intermédiaires ni progrès, l'œuvre adulte, soudain parfaite, qui leur vaut la maîtrise.

M. de Courpière ne passa point maître tout jeune : non qu'il ne fût précoce, mais le service obligatoire interrompt toutes les carrières. Par bonheur, ce retard n'est que d'un an pour certaines. La carrière que mon ami exerçait et que j'ai définie avec plus ou moins de précision, ne rentre point dans la catégorie de celles qui emportent dispense du service militaire, et il dut faire officiellement choix d'une autre pour obtenir cette

dispense. Ce n'est point qu'il répugnât à ser. vir trois ans. Il ne redoutait point la dureté du métier, ayant des mœurs fort simples, et aussi des recommandations. Il aimait l'uniforme, du moins celui de la cavalerie, et il professait que les gens de sa sorte n'ont rien à faire de mieux que la guerre quand ils ne font pas l'amour. Mais il se sentait obligé de naissance à revendiquer tout ce qui pouvait avoir tournure de privilège. Aussi, bien que son cœur en saignât, se donna-t-il un mal de tous les diables pour arriver à ne servir sa patrie que durant douze mois. Il apprit le métier de relieur, et il fut dispensé à titre d'ouvrier d'art. Moi aussi.

Notre bilan de cette année-là fut pauvre. Le militaire est l'homme aimé par excellence; mais l'uniforme sans galon n'a de prestige que dans une classe oîj Maurice ne se commettait point, puisque j'ai dit qu'il ne fut jamais ancillaire. Nous eûmes la curiosité de suivre nos camarades plébéiens dans les endroits où ils aimaient : les créatures que nous y trouvâmes nous effrayèrent par l'indiscrétion de leurs entreprises et nous excédèrent de leur sentimentalité. Maurice n'eut, tout compte fait, qu'une seule aventure, avec la femme du colonel. C'était une personne mûre, hépatique, à laquelle il eût refusé ses faveurs dans le civil : mais elle le oayait en permissions.

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J'avais hâte de revenir. Je peux vivre n'imp>orte où, mais je n'ai jamais pu aimer qu'à Paris : je commençais à trouver la diète longue. Maurice, qui n'avait guère été moins sevré que moi, n'en était pas, à beaucoup près, aussi incommodé. Je dois signaler encore une des particularités de son tempérament — je m'excuse d'y insister, mais elles sorït révélatrices : mon ami, qri trouvait ses sens toujours prêts au commandeinent quand il en avait l'emploi, n'en était u'autre part jamais importuné quand il n'en avait que faire. S'il lui arrivait de chercher femme, c'était pour tel ou tel motif, mais non pour l'urgence d'un apaisement. Il n'avait point, comme nous autres, l'horreur des interrègnes et le besoin d'y suppléer par n'importe quel intérim ; au contraire, et il semblait goûter ces vacances comme un écolier goûte les siennes.

Après notre retour du régiment, il les prolongea par delà les limites vraisemblables. Nous sortions tous les soirs, mais avec des amis mâles. Nous n'allions plus que dans ces bars oii la hauteur des tabourets décourage la brièveté des jambes de femmes, et où l'on a plus de chance de trouver un cocher qu'une maîtresse.

Je n'ai à nommer et à pbrtraire qu'un seul de nos compagnons d'alors, Camille Lambercier.

C'était un grand jeune homme, si mince qu'il avait l'air de le faire exprès : de fait, il adoptait toutes les modes susceptibles de pousser sa maigreur au comique, et de le sauver par le ridicule de la pitié qu'il craignait surtout. Ses cols étaient hermétiques et hauts. Il ne portait que des jaquettes, et boutonnées, tout le costume de même couleur : gris clair en été. Ses cheveux trop rares, d'^an blond de poussière, se séparaient d'eux-mêmes, juste au milieu du front, et gardaient toujours les marques régulières du gros peigne. Il y avait de l'humilité et de la honte dans son nez trop descendu vers la terre, et toute la détresse humame dans ses grands yeux pâles, à peine teintés de bleu.

Cette physionomie s'explique par ses origines et par .son éducation. Camille est le fils de ce fameux Lambercier, qui fit, voilà vingt ans. une colossale fortune, et mourut plus déshonoré qu'il n'est d'usage, même à là Bourse. Né pour la lutte, pour l'âpre jeu, pour la bascule quotidienne entre le milliard et la faillite, le père vivait de ces alternatives, mais le fils avait failli en mourir, il en gardait des troubles au coeur. Avec cela, il s'était avisé d'aller pêcher on ne sait où une

conscience; ou bien le père Lambercier avait épuisé tout ce que sa race pouvait produire de coquinerie. Bref, Camille était le plus scrupuleux homme du monde, et depuis qu'il savait .son père un malfaiteur, il n'avait plus osé lever les yeux sur personne.

Il y tenait pourtant, à cette fortune, et d'autant plus qu'elle lui coûtaft plus de souffrance morale. Il ne voulait pas, étant si honnête, être déshonoré pour rien. Il avait, le cauchemar d'être exploité. Sa honte dsdétenir du bien mal gagné se compliquait dune terreur de le restituer par niaiserie, et, comme le savetier de la fable, il vivait dans le tremblement.

Il voyait et même traitait du monde au dehors, mais il ne recevait personne chez lui. Son domicile était un immense hôtel, isolé au milieu d'un jardin entre des maisons de rapport à six étages. On y pouvait accéder, soit par le boulevard Haussmann en traversant la cour d'un de ces immeubles, soit par le faubourg Saint-Honoré en traversant deux cours qui se commandaient. Mais on sonnait toujours vainement à la grille du jardin et, quand on allait poser des cartes, on devait les remettre à l'un des deux concierges, du faubourg ou du boulevard.

Lambercier vivait dans cet hôtel avec sa mère et une sœur, qu'on disait fort belle, mais que nul n'avait jamais vue, car elle était maniaque au moins autant que lui, et se cloîtrait par peur d'être recherchée pour sa dot.

Un homme qui se défie toujours, doit, quand il a confiance par hasard, y mettre de la passion : la confiance qu'avait Lambercier en Courpière ressemblait à l'engouement d'un amant pour sa maîtresse. Elle était spontanée et sans examen. Elle était sans restriction, absolue. Elle était éternelle, elle était unique. Elle était offensive : Lambercier tolérait qu'on dît du mal de Maurice, mais non pas qu'on s'en méfiât devant lui. Il n'admirait pas Maurice outre mesure, et n'avait |)as même la superstition du nom, car tout en rougissant de sa fortune, il en revendiquait les privilèges sociaux et se considérait comme l'égal de n'importe qui. II n'aimait pas Maurice et, à vrai dire, n'aimait personne : ce n'est pas d'affection qu'il avait l)e.soin, mais de confiance, et Maurice reperdait à ce desideratum précisé.

Bien que j'aie comparé un tel sentiment à l'amour, même pour la spontanéité, cette confiance n'était pas, comme ordinairement l'amour, dépourvue de causes apparentes. A Saint-Bernard, où ils se lierait, et depui».

Souvenirs du Vicomte de Courpicic

Mauncj était le seul être humain qui n'eût jamais demandé à Camille Lambercier un centime. On reconnaîtra son parti pris de ne jamais pratiquer le tapage. Il poussait même le scrupule jusquà payer son écot, et à me forcer de payer le mien, lorsque nous dînions ensemble tous les trois.

Je me permettais de penser qu'il allait en ceci un peu loin, et que si, pour garder intacte la conliance de Lambercier, nous devions nous réduire à n'en profiter jamais, cela finissait par être un cercle vicieux. Cette abstention me paraissait d'autant plus inexplicable que Maurice était en proie à de pénibles difficultés. Il vérifiait tous les mois qu'en dépit de ce qu'il avait pu dire au baron, vingt-cinq louis ne sont pas grand'chose. Il s'en était contenté d'abord, et m'avait émerveillé par son esprit d'ordre, d'économie. Ces qualités, que l'on attribue plus ordinairement à la bourgeoisie, sont l'apanage de la noblesse, et je n'ai, pour ma part, jamais trouvé de milieu où l'on organise les pique-niques à si bon marché, tranchons le mot : où l'on rogne aussi savamment les liards que dans le faubourg Saint-Germain. Mais du jour où les frais de son béguin axaient mi.<? son budget en déficit, Maurice avait souflain et pour jamais cessé de faire des comptes. Il avait quitté le régiment en y laissant des dettes, qui l'eussent bien incommodé s'il fût resté sous les drapeaux. Dei)uis lors, il était, trois semaines sur quatre, désargenté. J'aurais souhaité qu'il pût recourir à sa mère, mais il vivait avec elle sur le pied d'une paix armée. Je me demandais aussi pourquoi il ne retournait pas tout bonnement chez la baronne Duval, ce qui eût amené le baron à employer une seconde fois les « grands moyens ». Mais il était esclave de sa parole, et puis, à vrai dire, il n'y pensait pas. Il ne se souciait de rien. Et quand mon amitié, toujours un peu indiscrète, le pressait de que.stions à l'égard de .ses finances, il me répondait avec un sourire de tranquillité : a J'attends la fortune dans mon lit. » Il avait foi en .son étoile. Il avait bien raison.

Je n'ai pas dissimulé qu'il y avait de grandes différences entre le tempérament physique de Maurice et le mien. En conséquence, j'étais, moi. toujours en chas.se de femmes. Et cimme j'avais un certain goût d'aventures, je ne me contentais point d'en aller chercher où on est sûr d'avance qu'on en trouvera. J'allais assez volontiers où tout le monde ne va pas. Depuis nos expéditions à Belleville et à Ménilmontant, j'avais un peu

raccourci mon rayon.; mais enfin je m'acror- «lais encore une certaine latitude, et c'e.st ainsi (jue j'eus la fantaisie, un soir, d'aller au théâ're de Batignolles, pour voir s'il ny aurait point là (]uelque chose à faire. Maurice m'accompagna, car il ne faudrait pas croire que ce fût toujours moi qui fus.se à sa remorque : il mettait au contraire une extrême complaisance à me suivre, et dans des endroits où cela ne l'intéressait guère, où même cela l'assommait d'aller.

Nous avions déjà pratiqué les théâtres excentriques, et nous avions été quelque temps des espèces d'abonnés de la Gaîté- Montparnasse. Mais nous flairions que ce quartier-ci, plus peuplé de petits bourgeois que d'ouvriers, nous réservait des surprises, et j'y comptais bien lever une variété inédite de grisette.

La première impression que je reçus de la salle est qu'elle était peinte à la colle, et qu'il fallait soigneusement éviter de s'adosser aux parois si l'on ne voulait pas sortir de là tatoué. Quant au public, il était exactement ce que j'avais préjugé. Si, tout làhaut, groflillaient de pâles voyous, les mêmes au reste que dans les plus luxueux théâtres, le premier, le second étage, étaient occupée par des couples endimanchés, corrects, appartenant au meilleur monde des petits employés, des petits boutiquiers et des concierges. Les femmes, presque uniformément vêtues de noir, avaient des chapeaux de la même couleur, avec des fleurs rouges ou blanches. Elles siégeaient sur leur fauteuil comme derrière un comptoir. Quelques jeunes filles portaient des robes d'été.

A l'orchestre, on remarquait plusieurs hommes en habit : c'étaient des maîtres d'hôtel du quartier Monceau. Ils faisaient la cour, durant l'entr'acte, à des professionnelles que la modestie de leur costume eût fait prendre pour des femmes honnêtes, sans le pied de rouge qu'en guise d'insigne elles avaient sur les joues, comme im reflet permanent d'un lanterne de mauvais lieu.

Mais je fus diverti de mes observations par le spectacle qui recommençait. Je voulus suivre le mélodrame, dans l'espoir d'en rire. Puis je m'égayai d'une grosse dame qui, au balcon, usait alternativement de deux mouchoirs, étalant, pour le sécher, devant elTe, celui qu'elle avait fini de mouiller, et aussitôt recommençant à mouiller l'autre. Enfin, la jeime prem'ère entra, et je ne vis plus qu'elle. L'émotion que j'éprouvai fut si forte nue d'abord cet excès même me mit en garde. Je refusai de l'attribuer toute à la valeur intrinsèriu';

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de l'objet que j'avais sous les yeux. Je fis la part de la surprise et des repoussoirs environnants Mais je notai aussi que Maurice, pour tirer sa jumelle de l'étui et la mettre au point, avait exécuté des gestes plus brefs, plus brusques, rroins précis, moins volontaires que de coutume. « Bien? » dis-je à demi-voix. « Oui », dit-il, et nous nous bornâmes à cet échange de monosyllabes.

La distinction était ce que l'on remarquait d'abord chez Jeanne Thillier, avant la beauté même : aussi, à rebours de ce que j'avais cru, le cadre mesquin et vulgaire où elle m'apparaissait lui devait nuire plufôt que servir, en" exagérant jusqu'au défaut toutes ses qualités de finesse. Je la jugeai d'abord trop menue, frêle et de physionomie élégiaque. Je sentis mieux plus tard la tristesse de ses grands yeux gris, profonds jusqu'à l'âme, la grâce de sa force délicate, toute sa douceur blonde, et le charme de sa jeunesse qui n'était pas éclatante, mais rayonnante, de fraîcheiîr et de santé. Le visage, avec le nez légèrement busqué et îa moue savoureuse des lèvres, était une petite merveille de des sin. Tout le corps semblait pétri d'une matière de choix. Et cette matière précieuse, re vêtue d'une forme parfaite, n'était que l'en veloppe d'une sensibilité qu'on y surprenait par transparence. En scène, elle était touchante, sans talent. Elle mettait de la sincérité dans son stupide rôle, et elle jouait avec cette demi-maladresse des amateurs qui, étant partout à leur aise, n'ont pas de raison pour l'être sur des planches moins qu'ailleurs.

Je connaissais trop mon Paris pour ignorer que la trouvaille d'une telle femme y est la plus rare fortune et que le nil admirari ne serait, en cette occurrence, rien moins que parisien. J'exprimai donc de l'admiration, aussitôt le rideau baissé, et Maurice me donna la Implique en termes plus contenus, mais qui révélaient encore une espèce d'enthousiasme, si l'on considère la proportion de nos tempéraments. Il voulut bien me suivre à l'entrée des artistes, et jusque dans la loge du portier, de qui nous n'obtînmes aucune complaisance : car ce fonctionnaire était vertueux et .sourd. Nous en fûmes réduits à guetter dehors notre étoile, et nous piétinâmes une heure dans la neige fondue. Enfin Jeanne Thillier passa devant nous sans nous voir. Elle était flanquée d'un quadragénaire assez lourd, confortablement et inélégamment vêtu.

Maurice, qui assistait, comme j'ai dit, aux débuts de mes aventures, mais ne s'in-

téressait pas d'ordinaire aux suites, me reparla de celle ci le lendemain. Il me demonda si j'avais rêvé aux moyens d'approche. Je lui dis que je comptais retourner au théâtre ce soir même et louer foute l'avant-scène de gauche, que je m'y ferais remarquer au moins par mon costume, qu'à l'endroit le plus pathétique je lancerais un bouquet sur la .scène, et que je ferais passer un mot à la per.sonne, l'invitant à souper au Rocher. Le Rocher est un restaurant pour le petit monde de ce quartier-là, et fort commode pour les gens d'un autre monde qui ne se soucient pas d'être vus.

Courpière haussa les épaules et me fit observer que mon habit ne serait pas si sûrement remarqué, puisqu'il y avait des larbins à l'orchestre; que Jeanne n'avait pas l'air d'une femme à souper et ce qui s'ensuit le premier s'oir; qu'enfin, si je lançais des fleurs sur le théâtre, cette manifestation passerait pour une plaisanterie désobligeante. J'abandonnai à mon ami la direction de la campagne. Il commanda de simples violettes, qu'il fit porcer à M"® Thillier sans aucune carte de visite. Il avait jugé .sur sa mine qu'elle devait être aisément troublée par la moindre délicatesse. Le soir ,\ous nous exhibâmes, timides et discrets, dans l 'avantscène, oij nos habits furent parfaitement remarqués, malgré la concurrence des larbins d'en bas. Surtout, nous fûmes devinés comme les auteurs de l'envoi. Nous le réitérâmes le lendemain et les jours suivants. Les grands yeux gris nous regardèrent plusieurs fois, d'abord avec surprise, et puis avec une expression non équivoque de reconnaissance émue. Enfin il fallut en revenir à mon idée première du souper. Pour moins effaroucher Jeanne, je proposai à Maurice que nous lui fissions l'invitation à nous deux. Il y consentit, mais la proposition vint de moi, je tiens à insister là-dessus.

J'y insiste pour bien établir que Courpière n'avait pas d'arrière-pen.sée. Il ne faiit pas le soupçonner de préméditation. Ce n'est pas .sa faute si Jeanne eut une façon de nous accueillir qui faisait d'alxDrd de lui l'amant présomptif, et de moi l'ami, l^s femmes ont, dans ces conjoncture.s-l.i. des intonations et des pestes qu'il est impossible de définir, mais qui sont sans réplique. Ma I>eine fut atténuée par un pres.sentimrnt qu'il me .sembla que j'avais eu. Maurice me jeta à la dérobée un regard d'excuse mélancolique" et souriant, qui signifiait : « Il ne faut pas m'en vouloir, tu vois que je n'y peux rien. » Evidemncnt il n'y pouvait

Souvenirs du Vicomte de Courpière

rien. Moi non plus. Et Jeanne était si inconsciente qu'elle ne se douta jamais que j'eusse nourri cette idée baroque de la revendiquer pour moi.

A .souper, il ne lui fallut que peu de mots pour nous mettre au courant de sa fort banale histoire. Elle était née dans une loge, comme la plupart des beautés vraiment aristocratiques. ETle était entrée au théâtre plutôt que de faire autre chose, par besoin de ressentir et de communiquer des émotions fortes ; mais elle n'avait ni feu sacré ni ambition, et on voyait bien qu'elle quitterait les planches sans regret, dès qu'elle aurait une occasion de sentir dans la réalité. Le quadragénaire au bras de qui nous l'avions vue, était un gros marchand d'antiquités du boulevard de Clichy, qui l'entretenait richement à trois cents francs pai mois; mais elle semblait toute prête à y renoncer pour Maurice, et oubliait de s'en quérir si celui ci pouvait lui assurer les mêmes avantages. Elle le traitait déjà en ami éprouvé. Elle était si habituée à le voir tous les soirs, de loin! Elle ne pensait plus qu'elle lui parlait ce soir pour la première fois. Leur intimité paraissait une chose ancienne. Le sentiment qu'elle éprouvait pour lui, et qu'elle avouait, n'était pas né en coup de foudre : il s'était formé lentement dans ce cœur moins passionné que tendre. Mais il grandissait aujourd'hui, il grandissait à vue d'œil. On se lie vite en voyage, on se lie encore plus vite à souper.

Elle s'offrait avec tant de grâce et une si jolie naïveté qu'il n'y avait rien de choquant pour un spectateur, même aussi peu désintéressé que moi. Maurice était aimable. Enfin je leur avais déjà pardonné l'affront que sans doute ils n'allaient pas manquer de m'inflif^er tout à l'heure. Mais Maurice ne la reconduisit que jusqu'à sa porte, et ?ui dit adieu. Il ajouta seulement que, dans deux ou trois jours, nous reviendrions la prendre au théâtre pour recommencer cette petite fête. Elle parut touchée de tant de discrétion, et peut être bien trop touchée. Je l'étais mille fois davantage : je ne pouvais attribuer cette abstention de Maurice qu'à un souci de ménager ma susceptibilité, et je lui en savais un gré infini. Pour répondre à ce procédé, je me dispensai, tout en faisant route avec lui, de la moindre allusion au tour de passe-passe dont j'avais été victime, et je ne l'entretins que de choses indifférentes sur un ton de cordialité.

Le surlendemain, nous évitâmes de nous concerter en termes exprès, mais nous retour-

nâmes à BatignoUes, comme machinalement.

Courpière fit demander à Jeanne si elle était libre de souper, elle fit répondre qu'elle était libre ce soir et tous les soirs, attendu qu'elle avait mis dehors son marchand de curiosités. Cette nouvelle m'agita, je me sen tais vaguement responsable. Maurice, qui l'était plus positivement, prit la chose avec un grand calme. J'en conclus qu'il allait ce soir même offrir à Jeanne des compensations, du moins en nature; mais la scène du souper, la conduite et les adieux furent une réédition de l 'avant-veille. Jeanne ne murmura point. Elle regarda seulement Mau rice, d'un air étonné ; puis, comme le regard de Maurice ne répondait rien à sa muette interrogation, elle se retourna vers moi, naïvement, me regarda de même, et je fis ce geste d'écarter les bras, qui indique qu'on n'y comprend rien du tout.

Dans l'intervalle entre cette deuxième vi site et la troisième, je me montai un peu con tre Courpière, ce qui m'arrivait rarement. Je ne pus me défendre de lui dire : « Franchement, tu aurais bien pu ne pas me souffler Jeanne, si c'était pour faire d'elle ce que tu en fais. » Il sourit. J'ajoutai : « La pauvre fille elle-même n'y comprend rien. » Il repartit : « C'est juste. Te lui parlerai. »

Je conclus de ces mots qu'il n'avait par du tout dessein d'aller davantage de l'avant. Je renonçai à démêler les motifs de cette "abstention, mais je fus curieux de voir comment il allait s'y prendre pour la signifier à Jeanne. Je lui savais bien un goût pour les rôles difficiles, un peu ridicules, dont il se sauve à force de douceur insolente, et depuis je l'ai vu faire le Joseph avec une désin voiture admirable : mais c'était la première fois. Je me demandais surtout comment il entrerait en matière. Jeanne lui en épargna la peine. Dès les huîtres, sur une caresse un peu vive à laquelle il ne répondit pas comme elle eût souhaité, elle lui dit tout uniment : « Tu ne veux donc pas? » et elle le regarda avec une grande tristesse. Ah! je n'y aurais pas résisté. Mais il secoua la tête... Elle resta confondue. Elle le regardait toujours, elle était contre lui, presque renversée. II la retint, et tout doucement, en la berçant comme un enfant, il lui dit, d'une voix caressante, des choses très sages.

Il ne lui dissimula point que cette médiocrité ovi il la voyait, l'affectât péniblement : il avait trop de. goût pour n'en pas souffrir. Certes, ce visage si fin, ce corp."! charmant, pouvaient se passer de parure ; epourtant, qu'il n'v eût pas de lure autour

Souvenirs du Vicomte de Courpière

d'elle, cela était choquant, comme un désordre, comme un défaut d'harmonie, cela était attristant, ft toute tristesse diminue l'amour, qui est joie. II lui désigna la maison où on rhabillerait bien, dans l'esprit de sa beauté, d'étoffes molles, de lingeries, de dentelles. Il lui enseigna l'importance de bien choisir, un homme ion tailleur, et une femme son couturier. Il se donna lui-même comme exemple de discernement dans ce genre de choix : « Tu vois, il n'y a pas de mode qui tienne, moi je ne mets jamais le pied chez les Anglais. »

Il aborda ensuite la question du logement. Il lui laissa entendre, avec beaucoup de délicatesse, que, s'il n'était jamais monté chez elle, c'était par crainte de la voir dans un cadre indigne. Alors il se mit à décrire hypothétiquement, de verve, le cinquième que son marchand de curiosités avait dû lui meubler.etc'était, paraît-il, sibiencelaqu'elle ne put se tenir d'en rire. Il décrivit aussi, mais avec plus de sérieux, le décor où il voulait un jour la voir, et il en fit pour ainsi dire toute la mise en scène, prescrivant jusqu'aux derniers détails de la tapisserie et du mobilier.

<- Puis il parla voitures. Il dit un mot des bijoux et lui recommanda de ne porter que des perles. Enfin il posa les chiffres d'un budget formidable, et il conclut de .son ton le plus .sec : '< J'ai cinq cents francs par mois. B Jeanne mit un petit instant à Sie ré-, veiller du rêve des mille et une nuits où Maurice venait de la transporter ; mais comme cette annuité de six mille francs représentait encore pour elle une très magnifique aisance, elle déclara qu'elle vivrait bien de cela, et même de moins.

« Pas moi », repartit Maurice. Il lui fit observer que, d'ailleurs, il ne pouvait exhiber une femme aussi voyante qu'elle, même trop sommairement nippée, car on le soupçonnerait alors de vouloir faire un lancement, et ce rôle était un de ceux que sa dignité chatouilleuse n'acceptait pas. « On s'apercevra bien que je ne te trompe pas ! » dit-elle naïvement. « Alors, répliqua-t-il, impitoyable, on dira que j'ai raté mon coup, et je serai rid>cule. D'autre part, si tu as moins de résistance que tu ne crois, si l'ambition... »

— Non ! cria-t-elle.

— Mettons la nécessité... Si la nécessité t'oblige à abu.ser de ma confiance,, de quoi aurai-je l'air? Je te le demande.* De quoi ?

Elle bais.sa la tête et le « oui » qu'elle

murmura, exprima très bien de quoi il aurait l'air. Mais elle .se redressa bru.squement. révoltée, et dit : « Pourquoi m'as-tu fait lâcher mon amant? »

— C'est grand'chnse que »n •- [>er.hi là! fit-il.

— C'est mon pain.

Il haussa les épaules :

— Tu te contentes de peu.

Un silence lui servit de transition, ensuite il dit sans la regarder, vite, entre ses dents :

— Tant pis... C'est ta faute... Je ne peux pas te ramasser où je te trouve...

Elle devina sa pensée :

— Ah! dit-elle, et si j'étais la maîtresse d'un de tes amis?...

— Parbleu!... dit-il.

Elle s'illumina. Il murmura encore :

-— Tout ce que je dis, c'est que tu ne peux pas débuter par moi, voilà.

Elle prit la tête de Maurice et lui baisa les yeux, mais elle eut la maladresse d'ajouter : « L'eml)êtant. c'est que tu ne peux i)as me présenter dans ton monde. — C'est clair », fit-il, et il leva la séance en disant : « A un de ces jours. »

J'aime les situations nettes et je trouvai, suivant une formule de théâtre, que cela ne finissait pas. Ea .situation fut à mon goût dès le lendemain, je veux dire nette. Nous dînions avec Camille Lambercier. Au des-sert, il exprima le désir d'aller achever la soirée dans un endroit pas ordinaire, et il cita le théâtre de Batignolles. Je jure que c'est lui qui prononça le mot. Il faut croire à la suggestion. Maurice était d'une humeur de chien et n'avait pas desserré les dents de tout le dîner.

On jouait la Dame aux Camélias. J'eus l'impudence de dire qu'une Marguerite Gau tier de Batignolles devait être assez gaie. Or, je savais à quoi m'en tenir. On juge de la surprise de Lambercier. Il fut si ahuri qu'il éprouva le besoin de corroborer son ju gement i)ar le nôtre, et il nous demanda comment nous trouvions cette femme. Maurice ré))ondit qu'il n'y avait pas deux façons de la trouver. Alors il décida qu'il l'inviterait à .souper ce .soir même, et il nous pria d'en être pour aider à sa contenance. Maurice répondit, d'un air assez lx)urru, qu'on fait ces choses là tout seul, mais (]u'enfir nous lui rendrions le service qu'il demandait. Jeanne, qui nous avait vus, comprit d'où venait l'invitation, et l'accepta. Nous l'emmenâmes, non point au Rocher bien entendu, mais aux huîtres de la rue Duphot.

Souvenirs du Vicomte de Courpière

Le souper fut d'une gaieté folle. Jeanne s'amusait si vraiment à jouer la comédie de ne pas nous connaître, qu'elle en devenait étourdissante de vivacité et d'esprit. Elle tourna littéralement la tête à Lambercier, qui, dès le lendemain matin, vint demander à Maurice s'il ne ferait pas bien de pousser l'aventure, de mettre Jeanne dans ses meubles et de l'environner d'un luxe fou. Il fut bien reçu ! Maurice se gaussa de cette pusillanimité ridicule qui empêchait le pauvre Camille de jamais prendre une résolution to'Jt seul, et il refusa net de donner son avis. Mais il saisit l'occasion de dire à Lambercier que la vie retirée, craintive, des siens et de lui-même, était l'objet de la risée universelle, et qu'or le brocardait, lui, partout, parce qu'on ne s'était jamais aperçu qu'il osât seulement prendre une maîtresse; que même des bruits assez fâcheux avaient couru à ce sujet, tantôt sur ses mœurs, tantôt sur ses capacités. Bref, mon ami ne conseilla pas ce que la plus élémentaire morale lui interdisait de con.seiller, et il poussa même le scrupule jusqu'à déprécier Jeanne, disant qu'elle était une gnan-gnan — au fait, assez bien assortie à un Camille Lambercier. Je ne sais comment il se fit qu'avec tout cela Lambercier partit résolu, ce qui ne lui arrivait guère, et de plus convaincu qu'il .serait disqualifié si sa liaison ne devenait officielle dans les huit jours. C'est une chance qu'il ait été dans cet aveuglement-là, .sans quoi Jeanne aurait tout compromis par la hâte qu'elle eut

de lui céder : en se donnant à lui, elle croyait déjà se donner un peu à Maurice.

Je n'ai pas le moindre indice du jour où elle connut enfin le bonheur de se donner à mon ami plus expressément. La réserve qu'affectait Courpière à l'égard de ce jeune ménage était presque mal polie, avec une nuance d'hostilité. On le consulta sur l'ameublement, mais Courpière n'est pas de ces gentilshommes qui font trafic de leur goût et qui brocantent moyennant commission.

Par bonheur. Jeanne se souvenait à merveille des instructions préventives qu'il lui avait données, et elle s'encadra selon ses ordres. On lui fit entendre que son couvert serait toujours mis, mais il avait horreur de l'intimité payée en nature et de ce qu'il appelait assez spirituellement le bon de pain.

Enfin, il profitait si peu, et avec tant de prétendue répugnance, de ce qu'il s'était donné tant de mal pour établir, que j'en arrivais à me demander s'il n'avait nas travaillé pour l'amour de l'art. Mais, smt ces entrefaites, je reçus un prospectus de compagnie d'assurances. ' oii était expliqué le principe des rentes viagères différées. Ce fut un trait de clarté. Je compris que M. de Courpière retrouverait toujours en fin de compte le bénéfice de son effort, et qu'il en tirerait un jour d'autant plus qu'il en aurait tiré moins quant à présent.

C'est vers ce temps que. tournant ses visées ailleurs, le vicomte commença de frô quenter dans le monde.

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El.LE EST GRANDE, ET ELLE A DU CHARME, AVEC JE NE SAIS QUOI DE TROP MAJESTUEUX-

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DU NOHDE ET DE LU COnVERS/lTIOIl

J'ai toujours eu le dessein d'intercaler ici des considérations générales sur le Monde, avant de raconter en détail ce que M. de Courpjère y fit de beau. Je n'oublie pas que cet ouvrage veut être documentaire :'une « sitiJ^tion » du monde à notre époque n'y est donc point déplacée — j'entends ce mot de « situation » dans le sens des sergentsmajors. En outre, il faut bien que je montre que M. de Courpière ne se trompait pas de route quand il mettait son cap sur le monde, et que tout homme faisant profession d'amour se résout forcément un jour ou l'autre de naviguer dans ces eaux-là. Mais, jusqu'à ces jours-ci, je ne savais pas trop comment je cuisinerais ma philosophie sociale pour la rendre moins indigeste.

Les Français eurent toujours un talent pour exprimer sous une forme simple les idées complexes. Entre nous, je me méfie, je crois qu'ils sacrifient tout bonnement à la simplicité de la forme la complexité du fond : mais on dirait qu'ils ne se soucient d'être entendus que de ceux précisément qui sont inaptes à les entendre. Au fait, si je pense ainsi, c'est que je suis totalement dépourvu de ce talent national. Il était d'ailleurs en baisse depuis quelques années, mais il s'est retrouvé tout récemment et, ce qui est bien inattendu, grâce à la politique.

Des hommes de lettres de la plus haut« valeur s'en sont fort mêlés dans ces derniers temps. Ils prêchent volontiers qu'il faut restaurer le culte des traditions. Les gens de qualité, authentiques ou non, qui» se flattent d'incarner le passé, ont conclu de là — un peu vite — que leurs personnes mêmei étaient, de la part de ces grands esprits, l'objet d'un culte corollaire. En retour, ils ne pouvaient pas faire plus, mais ils ne pouvaient pas faire moins, que d'entr 'ouvrir leurs portes et d'inviter, après dîner, ces hommes qui pensent, et qui pensent bien. On les écouie discourir, comme les Orientaux regardent danser. Cela est toujours moins fatigant que de s'en donner le mal soi-même, et auési amusant que de se faire lire dans la main.

On ne leur réplique guère : quand les gens ^u monde se rencontrent avec un professionnel de la parole, ils évitent, suivant les règlements sportifs, de se mettre en ligne avec lui, afin de ne se point faire disqualifier comme amateurs. Ils n'ont d'ailleurs pas trop de toute leur attention pour suivre ce qu'on leur expose, bien que leurs orateurs possèdent le talent français do clarifier, dont je faisais mention plus haut. J'ai même observé que. chez les auditeurs mâles notamment, l'attention prend un véritable carac

Souvenirs du Vicomte de Coûrpièrc

Vère de coma, coupé de temps à autre par de ces brusques soubresauts *comme en font les chiens qui rêvent, et que Lucrèce a décrits si magnifiquement dans son poème de la Nature.

Les hommes de lettres en question se voient donc, bon gré mal gré, réduits a la conterei"K:e. Or j'ai entendu ces jours ci un jeune homme tout à fait éminent faire une conférence de cette sorte, où il a développé justement toutes mes idées sur le monde en les mettant à la portée des plus imbéciles. Me voilà tiré d'embarras : je n'ai qu'à donner de sa leçon le plus fidèle compte rendu que je pourrai.

C'était chez M'"® la marquise de Huchedol, qui est devenue enragée tout d'un coup voilà trois ans, après avoir pratiqué plus de trente ans cette politique d'attente dont la devise est celle des couronnes mortuaires : Souvenirs et Regrets. Elle s'est avisée qu'une femme ne peut pas avoir l'air tout à fait mûr quand elle fronde, qu'elle conspire, qu'elle a le cerveau brCdé ; et elle s'est ainsi ménagé une troisième jeunesse, à la dernière extrémité de la seconde qui avait déjà duré beaucoup. Elle a même poussé la conscience jusqu'à faire de gros sacrifices d'argent; mais son gendre est intervenu. Il lui a fait sentir qu'elle manquerait d'honnêteté commerciale si elle compromettait l'intégrité de sa fortune, car elle ne pouvait tout de même pas se figurer qu'il eût épousé sa fille pour autre chose que pour son argent. Bref, il lui a intimé l'ordre de renouer les cordons de sa bourse, avec cette brutalité et cette grossièreté de termes qui sont d'usage dans les meilleures familles à la moindre difficulté, et notamment si la difficulté est pécuniaire. La marquise de Hucliedol, qui a beaucoup de raison, s'est rendue, et renonçant à la propagande par le sac, elle se borne à favoriser la propagande verbale. Elle connaît son métier de receveuse, et la conversation est chez elle d'aussi bon aToi que la cuisine. Comme elle sait ce que valent ses menus, elle ne fait pas de fausse modestie, et elle écrit sur ses cartons : Pour causer avec M . N..., comme on y écrivait autrefois : // y aura une carpe à la Chambord. Elle ménage à ses grands hommes des entrées juesque solennelles, qui me rappellent la façon qu'on a de servir, chez Joseph, le canard au sang : les maîtres d'hôtel faisant la haie, Joseph en personne apportant la bête, la présentant, la dépeçant, mettant la carcasse sous presse et en exprimant le jus. M*"* de Huchedol s'y pr'-nfl à ["" 'M'>« <V^ môme, et rein rst d'un

tact supérieur : car les honneurs qu'elle rend à ses invités littéraires les flattent, sans toutefois les égaler plus à ses autres invités que les honneurs rendus par Joseph au canard en question n'indiquent, chez le célèbre restaurateur, l'intention de mettre cette volaille sur le même pied que sa clientèle.

La marquise avait donc fait mousser à l'avance, comme de coutume, l'homme éminent qu'elle exhibait ce soir, sans pouvoir réussir à retrouver le titre d'aucune de ses œuvres. Elle assurait les avoir lues toutes, mais elle ajoutait qu'elle n'avait aucunement la mémoire de la pensée écrite, ni" des titres, et cela était vrai, car elle n'avait jamais pu retenir que le sien. Les éruditions de toute la table mises en communauté n'aboutirent point à suppléer à ce défaut de mémoire, et je ne sais quelle malice me décon- ^^eilla de dire ce que j'en savais. On proposait une recherche dans le dictionnaire des Contemporains, quand je ne sais qui s'aperçut qu'un volume de l'auteur en question traînait sur la queue du piano. On se le passa de main en main, et personne n'eut l'inspiration de l'ouvrir. On le touchait sans y toucher, comme si on eût craint qu'il ne fût pas suffisamment aseptique, et on le regardait d'un petit air cafard. Tout d'un coup un vent de gaieté souffla dans le salon, et tous, hommes, femmes, avec des rires de collégiens dévergondés, se mirent à raconter des anecdotes dégoûtantes et stupides sur le compte de cet écrivain dont ils ne soupçonnaient pas les œuvres, mais dont ils connaissaient à merveille la chronique scandaleuse apocryphe. Ils jetèrent, pendant un bon quart d'heure, la gourme île leur mépris, .pour n'avoir plus à exprimer, quand le personnage serait là, que du respect.

Ils le reçurent en effet platement, et il fut visible qu'ils avaient peur de lui. On le regardait bien comme une bête curieuse, mais capable d'allonger hors de sa cage ses pattes fines et meurtrières. Les gens les plus entichés de leur importance se faisaient présenter à lui, et, déconcertés par son regard, perdaient subitement toute habitude du monde. Ils faisaient des gestes gauches et des courbettes. Ils ne trouvaient rien à dire. Lui se gardait bien de les mettre à leur aise, n'adressait la parole qu'à un sur dix. et encore l)our proférer des banalités rudes à la Napoléon. Une fois présenté, on se retirait vite, par groupt's. mais sans rien oser dire, car on sentait toujours et partout sur soi le regard de l'homme. On prenait aussi garde à la tenue depuis qu'il y avait là un homme de rien

Souvenirs du Vicomte de Courpicre

Il serait naturel que des gens que l'on invite pour causer, prissent tout de suite le dé de la conversation. Ce^x^ndant, comme on ne peut pas frapper trois coups et lever un rideau, il faut bien amener la conférence sans en avoir l'aîr, et cela ne va pas tout seul, nul ne se souciant d'attacher le grelot. Sachant par expérience que l'entrée en matière est pénible, le causeur de M"° de Huchedol a renouvelé un procédé du XVIII*' siècle, où les gens d'esprit n'allaient dans le monde que par deux, pour se donner la réplique et charitablement s'entr'aider à caser leurs bons mots. Le compagnon ordinaire du Causeur est un poète, que tout le monde reconnaîtra quand j'aurai dit qu'il est aussi célèbre par son monocle que par sa gloire, et qu'il combine le génie le plus olympien avec l'esprit le plus féroce. Ce poète est un donneur de réplique de premier ordre, mais dangereux, car il lui vient parfois des lubies de laisser patauger le Causeur, ou bien de lui couper, ses effets par des maladresses voulues, ou encore de tirer à soi toute la couverture.

Ce soir, le Poète commença par n'être d'aucun secours. Il restait dans son coin, gourmé, le monocle en pleine lune, et il écoutait le silence avec une solennité ironique. Enfin ce silence fut rompu par une discussion sur le tir aux pigeons artificiels. La question était de savoir si ce tir prépare ou non à celui sur pigeons naturels, et s'il est un bon exercice. Tous les hommes présents dirent leur avis, avec un rien de pédanterie, de passion, et avec ces formes de style maladroites qui trahissent qu'un sot est toujours un sot, même dans les sujets oii il est spécialiste.

Mais le Poète prêtait à ces billevesées la même attention respectueuse qu'apporterait un Saint-Simon dans un débat sur les préséances. La marquise de Huchedol commença de se demander s'il ne se moquait pas, par hasard, de ses amis, et n'osant s'adresser directement à lui, qui la terrifiait, elle s'exrusa auprès de son causeur du tour un peu technique qu'avait pris la conversation. Le Causeur lui répondit de haut en bas que rien ne l'intéressait comme d'écouter des gens qui savent par hasard quelque chose, et qui parlent de ce qu'ils savent. Alors le Poète darda sur elle un regard équivalant à un coup de couteau, et lui déclara qu'elle était à féliciter pour tenir le dernier salon où l'on cause, c

Ce mot .servit tant bien que mal à accrodvr la mnférefice. Il était urgent qu'elle

commençât, car dès que l'on avait entendu les deux hommes célèbres prononcer chacun une phrase, tout le monde s'était de nouveau tu machinalement. Mais notre Causeur a une aversion pour le discours continu, et il préfère organiser une sorte de dialogue entre ses auditeurs et lui : il les dirige, b:en entendu, à son gré, et ne laisse rien à leur initiative ; il leur pose des interrogations qui suggèrent les réponses. C'est le procédé que Socrate employait avec ses disciples et que l'on appelait la maïeutique, c'est-à-dire l'art d'accoucher. Ce mot est une mauvaise plaisanterie. Socrate n'accouchait pas plus le cerveau de ses disciples que l'escamoteur n'accouche ses gobelets de ce qu'il y a lui-même préalablement caché. Mais Inintelligence et la finesse d'esprit de ces jeunes gens donnaient de telles facilités à la prestidigitation de Socrate qu'elle est un charmant spectacle, au lieu que j'en ai rarement vu de .plus pénible que la ma'ieutique du Causeur. Les femmes, pour y échapper, se dissimulaient : c'était à qui ne monterait pas sur l'estrade. Et quand leur malchance voulait qu'elles fussent réquisitionnées quand même, elles s'intimidaient tant qu'elles perdaient l'usage de la raison, quelquefois même celui de la parole.

Le Causeur choisissait d'ordinaire celle qui lui avait, au premier regard, paru la plus obtuse. Mais depuis quelque temps il n'avait plus à choisir : il avait un sujet à lui. M"® de Giromagny présentait sur toutes les autres une inappréciable supériorité, en ce qu'elle était aussi bête, mais de plus très cultivée. On ne l'appelait que la dinde intellectuelle. Elle possédait le vocabulaire des philosophes, et c'est en quoi elle était commode au Causeur : quand il avait décidément besoin d'employer ce fâcheux argot pour exprimer quelque chose de trop spécial, il trouvait moyen de céder momentanément la parole à M™* de Giromagny, et il sautait ainsi le pas sans avoir troublé le clair breuvage de son propre style.

Dès que le Poète eut lâché son mot sur le dernier salon où l'on cause, le Causeur dirigea son regard sur M""* de Giromagny, qui vint docilement prendre une place plus rapprochée. Elle était un peu excentriquement habillée, avec une pendeloque de Lalique sur sa poitrine fort grasse. Elle est grande et elle a du charme, avec je ne sais quoi de trop majestueux, ou du moins de trop ')fficiel ; mais on e.st navré que tout ce charme se dis sipe dès qu'elle parle, et qu'elle ait vraimeiM trop peu de cervelle, même pour une jol'^^

Souvenirs du Vicomte de Courpière

lemme, avec la prétention extraordinaire J'en avoir trop.

Le Causeur, la voyant à son poste, commença l'attaque par se moquer du mot du Poète, et demanda ironiquement ce que serait un salon où on ne causerait pas. On convint que ce ne serait pas grand 'chose, mais on n'accorda pas beaucoup d'importance à cette observation, qui parut aussi banale que le mot qui y avait donné lieu est usé. Alors le Causeur fronça le sourcil et laissa entendre, avec de la mauvaise humeur, que cette phrase de début n'était pas une banalité indifférente, mais l'esquisse d'une thèse sur la société et la conversatiofi, qu'il allait développer pour peu qu'on l'y aidât. On se tut encore plus, comme des écoliers gourmandes, mais personne ne tendit la perche. Il poursuivit avec plus d'aigreur que cela serait vraimerit assez piquant, de faire définir le monde par une assemblée de gens du monde : attendu que personne ne sait au juste ce que c'est, à commencer par eux. Je vis poindre la coutumière maïeutique, et en effet le Causeur fit mine de demander dans le vide, à tous les gens à la fois, ce que c'est «rue le Monde. Des réponses partirent le tous les coins du .salon, comme des bancs'

Un km, I. AM'bl.^ll Ul t LA lilNUh I.M bl.l.UCTUBLLB.

d'une classe. Je fus eunine de voir comme elles s'ajustaient mal à la question. Les un^ dirent que le monde est bien mêlé, les au très qu'il est ennuyeux. Ces niaiseries im portunèrent le Causeur, qui commanda de nouveau le silence par un froncement dx sourcil. On lui obéit sur-le-champ.

Il se retourna vers M*"® de Giromagny.

Elle savait que l'essentiel est de poser au début une formule bien vague. Elle déclara, sans hésiter, que « le Monde est un groupement ». Cela ne me parut pas transcen- - dant, mais le Causeur en fut enchanté, et il fit observer que cette définition est ce qu'on peut dire de plus général et de plus incontestable sur le Monde, sans rien préjuger de sa nature, de ses origines et de son objet.

Il demanda ensuite, quand les hommes se groupent pour une raison ou pour une autre, quel est celui de leurs instincts, quelle est celle de leurs facultés qui les pousse à se comporter ainsi. On se hasarda une fois encore à répondre un peu de toutes parts, et l'incohérence de ce qu'on proposa est inimaginable. Un homme dit : « la sympathie », une femme « l'altruisme », une autre « l'intérêt bien entendu ». Mais le Causeur fit son froncement de sourcil et on n'y revint plus. M™® de Giromagny murmura : « La sociabilité. »

Il lui demanda si elle croyait que cet instinct fût un des plus précieux parmi ceux dont nous sommes dotés. Elle répondit que c'est assurément le plus précieux, et que l'homme doit le meilleur de son développement physique, intellectuel ou moral, enfin tout sa civilisation (le mot l'indique) à l'institution de la société. Comme il trouva qu'elle répondait trop bien, il lui coupa la parole sans façon et fit à lui tout seul une digression très brillante sur cette donnée-là. C'est un de ses lieux communs ordinaires, je n'y insiste pas ; j'en ai retrouvé pas mal d'éléments dans le Contrat social, où il puise avec d'autant moins de scrupules qu'on ne peut pas le soupçonner d'avoir la moindre sympathie pour les idées politiques de Jean- Jacques Rousseau. Il ne rendit la parole à M"*® de Giromagny que pour lui faire conclure que la sociabilité est une faculté avantageuse, et que nous l'exerçons en vue de fins utiles. Cela continuait de ne pas me paraître fort extraordinaire.

Mais il poursuivit ingénieusement :

« N'en retirons-nous que cette utilité tcute sèche? N'en retirons-nous pas par surcro'Jt... — Du plaisir? dit-elle. — C'est cela. Une faculté, d'autre part, n'est-elle pas comme

Souvenirs du Viccmte de Courpière

un muscle, qui acquiert d'autant plus de force que nous l'exerçons davantage? — Sans doute. - — Est-ce que les muscles n'acquièrent pas à la fin, non seulement plus de force, mais trop de force? — Oui. — Et est-ce que la faculté ne se fortifie pas aussi plus qu'il n'est strictement nécessaire pour les fins utiles qu'elle se proposait? — Oui, et aucune faculté n'est plus susceptible que la faculté sociale d'acquérir ce surcroît de force, puisque Ihomme ne peut vivre sans l'exercer d'une façon continue, comme on respire. — Nous sommes donc trop riches de sociabilité? — Oui. — Qu'allons-nous faire de ce superflu ? Ne connaissez-vous pas, vous qui fréquentez les philosophes, une certaine théorie du jeu ? »

M™** de Giromagny rendit alors au Causeur le service qu'elle avait pour fonction ordinaire de lui rendre : elle exposa, avec toute la pédanterie nécessaire, que l'impulsion du jeu chez les enfants provient d'un boni de forces dont ils n'ont pas l'emploi utile et qu'ils sont bien obligés de dépenser quand même, qu'ils dépensent donc pour rien, pour le plaisir — par jeu. Elle ajouta que l'art est une espèce de jeu, et le Causeur, se hâtant de reprendre la main, déclara que l'excès de notre faculté sociale donne lieu à v.n sport, et même à un art. de la sociabilité, et que le Monde est le groupe des hommes doués de cet excès de faculté sociale, qui se réunissent pour la seule fin de pratiquer ce sport — ou cet art, comme on voudra.

J'étais de ce sentiment, mais je trouvais que le Causeur avait pris des détours un peu longs. La physionomie des assistants me révéla que. bien au contraire, \] n'avait pas fait encore assez de va-et-vient, et qu'il les avait laissés en détresse au beau milieu de sa démonstration. Tant pis! Il abandonna les traînards et poussa en avant.

Il demanda par quels moyens 1^ vait se procurer ce plaisùr^-rg l'on cherche dansj,a jscmWt, el il se fit répond^^^ftk|^^^^^ actes ou des paroles.

Maii^^^^^BipR'f^s paroles ne doivent .iition. aucutt.ji)jet d'utilité.

'^ sepITfirque des cérénwnies, ^ ïft}«irt»aroles seront de simples Sîons. G'éfait pour aboutir à poser

Moi, j'étais surtout curieux de voir qu^ i les conséquences il tirerait de ces prémissi »

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it à la composition et, si je puis îrè, au recrutement de ce qu'on appelle le Monde. Il y vint, et établit, pour commencer, les conditions de l'homme du monde. Il trouva que la première est l'oisiveté, puisque l'homme du monde dait avoir le temps d'agir pour ne rien faire et de parler pour ne rien dire. La nécessité de la fortune découle de celle de l'oisiveté. Ce qui est requis ensuite de l'homme du monde, c'est la politesse, et partant une bonne naissance, car il n'v a pas de comparaison à faire entre la ;>olitesse acquise et la politesse héritée. Toute l'assistance tressaillit d'aise quand son orateur déclara que l'ancienne cour était peut

éo

Souvenirs du Viromte de Courpière

être le seul groupement mondain ayant jamais répondu avec exactitude à la définitio;\ du Monde. On fut moins flatté quand il ajouta qu'il n'y avait plus, à proprement parler, de Monde, depuis quatre-vingt-neuf.

Mais comment nier — laissons de côté la question un peu irritante des fortunes — • comment nier que la noblesse actuelle man que tout à fait à remplir la. condition sine qua non de l'oisiveté? Le Causeur fit da l'activité de cette noblesse un tableau fiévreux. Il dépeignit les uns affairés de politique, dans une crise soudaine de dévouement à leur pays qu'il faut sauver sans délai, les autres affairés de finances et cherchant des ressources — dans les Conseils d'administration. Il les félicita d'ailleurs, en passant, de n'abdiquer jamais qu'à demi, de comprendre que l'acceptation do métiers réguliers équivaudrait pour eux à un suicide, et que leui devoir sacré envers euxmêmes est de préférer les expédients.

Il revint d'ailleurs un peu sur ce qu'il avait dit, que le Monde n'est plus depuis la Révolution, et il expliqua que l'on avait fait une cote mal taillée ,: la condition de l'oisiveté est sine qua non, mais, faute d'oisifs continus, on se contente d'oisifs intermittents. Nul n'est plus exclusivement homme du monde, mais beaucoup peuvent encore l'être de telle à telle heure.

Seulement, les gens à professions, les bourgeois ne sont plus empêchés d'y prétendre, car ils ont eux-mêmes des loisirs ; et, de fait, le Monde n'est plus le prfvilège d'une classe. Le Poète interrompit pour demander si le thé chez M""" Gibou n'était pas une façon de réunion mondaine. On ne rit pas. Le Causeur reprit le fil, et dit que le plus grand argument contre la qualification mondaine des bourgeois est leur défaut de naissance ; mais que cette infériorité se sent moins chez les races qui ont, comme nous, l'acquisition rapide. Et pour bien montrer qu'un roturier de France prend fort aisément le ton d'un grand seigneur, il lança deux ou trois phrases d'une insolence où aucune des personnes présentes n'aurait pu atteindre — sauf peut-être moi.

La marquise de Huchedol, un peu gênée, lui offrit de l'orangeade. Mais, pour boire, il ne ces.sa point de parler. Il entreprit de déterminer quelle est la matière de cette conversation qui, selon lui, est l'objet du Monde. Il avança qu'elle doit être encombrée de tout un protorol", qui est l'expression liturgique pt rituelle de la politesse. On lui souffla (cela était à la portée des auditeurs), qu'elle doit

aussi être remplie dallusions à la vie du groupe. 11 laissa dire, puis, reprenant l'initiative aussitôt son orangeade bue, il déclara brutalement, à l' improviste, que les entretiens du Monde ne traitent que de transactions amoureuses, et que cette société de conversation est une société pour l'encouragement et l'exploitation de la galanterie. La rumeur qu'il souleva démontra qu'il avait touché juste, à rendre tous arguments superflus. Il en proposa cependant jusqu'à trois.

Le premier, d't?rdre tout physique, était que le Monde se compose d'oisifs bien nourris. Si déjetés qu'on les imagine, cette oisiveté, jointe à cette nourriture d'étalons, doit avoir des con.séquences. Le Poète mit son monocle et débita l'aphorisme suivant: a Les oisifs, quand ils ne sont pas des penseurs, ce n'est pas leur nombril qu'ils regardent. » Les femmes estimèrent que les penseurs, quoi que ce soit qu'ils regardent, sont fort mal embouchés.

Le deuxième argument du Causeur était que les conversations du monde sont d'homme à femme, que les hommes et les femmes ont une seule façon de se procurer du plaisir réciproque, et que, si les conversations du Monde n'ont que le plaisir pour objet, elles ne sauraient donc être chastes.

Son troisième argument était beaucoup plus subtil. Il prétendait que nul groupement, f iît-ce le plus disparate et le plus fortuit, ne peut durer quelque temps sans avoir tendance à s'organiser. Le Monde n'échappe pas à cette loi. et les individus qui s'y trouvent réunis par hasard ne peuvent longtemps s'accommoder de ne former qu'un agrégat incohérent. Ils aspirent à dépendre les uns des autres et à contracter des liens qui, on en conviendra, ne peuvent être qu'erotiques.

Or, ces individus, avant que d'être du Monde, faisaient déjà partie d'autres groupes, comme leur famille ou leur ménage.

Mais observez que les liens qu'ils ont contractés dans ces groupes-là, qui sont légitimes et qui ont une valeur sociale, n'en ont aucune, et même aucune réalité au regard du Monde. D'où il suit que l'adultère est l'essence de la vie mondaine et peut-être le premier devoir mondain, qu'enfin on peut dire à la lettre que le Monde est fondé sur l'amour libre, comme la sxiété civile est fondée sur le mariage.

On pardonna à l'effroyable immoralité do cette conclusion en faveur de ce qu'elle avait de piquant, et peut-être de vrai. Mis en belle humeur [)ar son succès, le (\TUseur continua de discourir, mais seulement pour

wn petit noyau d'admirateurs et au milieu d'uti hruuhaha. Il lit observer que ce terme de galanterie est large, et que la galanterie du Monde oscille en effet, selon les époques, du platonisme à la prostitution ; que, tout en restant bien indifférent aux considérations de moralité, le Monde ne laisse pas de suivre les fluctuations de la morale publique; que nous sommes en pleine anarchie morale, et que, par suite, notre monde actuel est peutêtre le plus affranchi qu'on ait jamais vu. C'est au point qu'il déroute la vieille idée que nous a\ons, que le Monde doit être 4e lieu des convenances : car il est le lieu des instincts, une espèce d'Eden où la Nature prend sa revanche e*; où elle est exceptionnellement nue, Ov' ies hommes et les femmes se recherchent sai>5 Dudeur et même sans hypocrisie.

I.e Poète, qui guettait l'occasion de chiper au Causeur l'applaudissement final, proclama d'une voix métallique que le monde d'aujourd'hui est. pour les hommes, un harem et, pour les femmes, un haras.

Te revins de cette soirée en compagnie du Causeur et du Poète. Ils sont assez divertissants lorsqu'ils parlent à cœur ouvert, et ils n'ont pas lieu de .se défier de moi. Malheureusement, ils se défient l'un de l'autre,

et ils s'en défiaient davantage ce soir-là, étant allés un peu loin tous les deux. Aussi ne disaient-ils pas grand 'chose, il.", se tâtaient.

A la fin, le Poète s'arrêta sous un réverbère, dont la lueur reflétée fit étinceler son monocle, et il dit : « Ah ! çà, mon cher, franchement, est-ce que vous pensez toutes les choses que vous leur dites, ou bien, est-ce que vous vous f... de ces gens-là? »

Le Causeur sourit. Il a un sourire qui fait peur et qui fait de la peine, malicieux et souffreteux. 11 répondit s.mplement : 0 Et vous? » Après un temps, il ajouta : « Pourquoi les fréquentez-vous donc, vous? Est-ce que vous les trouvez drôles? Est-ce que vous leur découvrez une lueur d'intelligence? »

Alors le Poète répliqua, avec une sonorité furieuse qui retentit dans le désert des rues : « Moi? Mais je ne les fréquente que parce que mon métier d'observateur est de fréquenter les... ! J'ai lâché le parti adverse et je me suis mis de ce côté-ci, parce que ceux-ci me paraissaient encore plus... que les autres! Voilà! »

Le mot que je remplace par des points est si grossier que Rabelais seul (encore n'ai-je pas vérifié) a osé l'écrire dans son Gargantua, et M. de Courpière dans sa cor. respondance privée.

Dbs la pohtb, ei.lks vous montaient a l'

ASSAUT, gil yuK vouS SorBt.

... F'oriTE, CAPITONNÉE DE" VIS/iGE ET DB COQ- SAGE, FLOTTANTE EN SES CORSETS ET ROULA MT POI R MARCHER.

L'flPP/lREILLEUSE

Ne ^e point disperser est une preuve de conduite. Les Anciens proclamaient redoutable l'homme d'un seul livre, c'est-à-dire qui n'en connaît qu'un, mais le connaît à lotid. Ils avaient raison, car si tout est dans tout, le génie humain est contenu tout entier dans la première œuvre venue, fût-elle d'un imbécile, et, entre parenthèse, cela est conso^ lant pour les imbéciles. Au même titre, celui-là est bien fort qui est l'homme d'une seule femme, légitime ou non, et qui en tire tout ce qu'elle peut rendre, soit pour l'ordre et la dignité de sa vie, soit pour la vanité, soit pour la jouissance, ou pour par\'enir. Il n'est pas non plus nécessaire que l'homme du monde se multiplie dans les salons. Qu'il n'en fréquente qu'un, mais qu'il en connaisse bien tous les défilés, et il étonnera l'Univers à la façon des Boërs, par les avantages disproix)rtionnés qu'il remportera.

L'instinct de M. de Courpière lui révéla cette stratégie, et il concentra dès le début ses opérations mondaines chez la seule M"" Riverol-Saligny. Ce choix ne pouvait manquer d'être le meilleur possible, M. de Courpière étant de ces gens qui, dans les magasins, mettent la main sans hésiter sur ce qui vaut — ou sur ce qui coûte le plus. Moi, ce n'est que depuis la conférence du Causeur que j'ai bien compris la supériorité du salon Riverol. Il répond point par point, avec une exacti-

tude surprena ite, aux définitions du monde que j'ai consignées dans le chapitre précédent : je n'ai pas eu souvent le plaisir de voir la pratique réaliser la théorie avec cette docilité-là. Il est, selon la thèse, tout ensemble une société de conversation, et une société pour l'encouragement et l'exploitation de l'amour libre. Mais, en fait, cette duplicité de destination ne se remarque pas du tout. Les éléments de cette combinaison disparate, mais harmonieuse, se fondent si bien qu'il faut un artifice d'analyse pour les isoler. Enfin, c'est une maison de rendez-vous académique.

Le public en est mélangé, puisque le Monde n'est plus le privilège d'une caste. M™® Riverol appartient à la bourgeoisie riche, et tient au Faubourg par sa vieille liaison officielle avec le marquis Emmanuel des Bos Sainte-CJaire. Elle a été mariée, et s'est séparée de son mari à l'amiable, sans nul grief de part et d'autre que le défaut d'agrément à vivre ensemble. Elle s'est consolée de ne pouvoir porter le titre du marquis en ajoutant désormais son nom de jeune fille « Saligny » à son nom de femme, et en les joignant par un trait d'union qui est une monnaie de particule.

Romanesque, mais point aventurière, elle répugnait à la vie normale, sans être

Souvenirs du Vicomte de Courpière

capable d*une vie d'excejjtion. Sa liaison la (It^go.ita autant que son ménage, car c'était un autre ménage. Vers quarante ans, elle avait bien J'air d'avoir manqué son existence : c'est à cet âge-là pourtant qu'elle commença d'exister pour de bon et que sa vocation se dessina. Dès qu'il n'y eut plus pour elle de bonheur que celui des autres, elle s'y consacra, avec de réjouissants enbousiasmes. Cette diversion n'était pas pour déplaire au manjuis : car il ne pouvait non plus que regarder, mais il avait encore de lx>ns .yeux. Elle ne prit également qu'à cette date sa physionomie propre : jusqu'alors elle avait été quelconcjue, elle devint elle-même — forte, capitonnée de visage et de corsage, flottante en ses corsets et roulant pour marcher.

Même du temps de sa maigreur, elle avait déjà montré quelques dispositions à obliger autrui. Riche, recevant beaucoup,, elle prêtait trop de curiosité aux moindres propos d'amour pour ménager aussi son aide aux j)etits trafics amoureux. Mais, vers la quarantaine, elle s'établit si je puis dire. Elle s'arrogea .sur les intrigues illég'times un droit de contrôle et de consécration. Une liaison ne fut dorénavant admi.se dans le monde qu'approuvée, que bénie par elle. Elle devint le forgeron femelle d'un Gretna-Green de l'adultère. Mais cette fonction d'étiquette ne lui aurait pas suffi, et elle en remplissait une [dus effective, qui lui avait valu un sobriquet que je peux écrire : car c'est un mot de vieux français, qui n'était guère convenable jadis, mais qui est presque devenu coquet en vieillissant. On la surnommait l'Ap- [)arei lieuse.

C'est à la campagne surtout qu'elle exerçait ce bienveillant patronage. Elle s'y installait dès le premier soupçon de printemps. Elle i)Ossédait par héritage un de ces châteaux vastes et commodes qui ressemblent à des hôtelleries. 11 y avait beaucoup de logements, d'interminables corridors, avec des recoins pour se cacher et des portes à n'en plus finir, dont quelques unes même étaient numérotées. Cette résitlence n'était pas à plus d'une heure tro's quarts de Paris, et on avait un train qui permettait de venir dîner; mais on n'en avait pas pour s'en retourner le même soir, et le coucher était d'ol)ligation. I.a principale besot-ne de M"® Riverol-Saligny était de combiner les attributions de chambres sans faire de gaffes, et sans avoir rrop l'air de n'en pas faire.

Le personnel — si j'ose employer cette îxpression, [)eut-étre moins docente qu'elle

n'est ju.ste — le personnel de M*"* Riverol- Savigny comi)renait toutes les variétés possibles de femmes. C'est au point que l'on y trouvait jusqu'à des femmef honnêtes, sincèrement attachées à leur mari et imbues de l'esprit conjugal. D'ordinaire, à peine admises à la contagion du milieu, elles succombaient, avec cette « rapidité à faire frémir » qui, selon Octave Feuillet, caractérise les chutes d'honnêtes femmes, mais qui, dans ce salon-là, n'était })as un signe distinctif de vertu. Au reste, ces maladroites ne faisaient que passer et, dès quelles avaient gâché leur vie, elles allaient se faire pendre ailleurs.

Il y avait aussi des jeunes filles, qui ne .se distinguaient des jeunes femmes que par leur mauvais ton : cela est concevable, puis qu'on ne peut apprendre la pudeur qu'en achevant de la perdre. Elles s'ada{)taieni tant bien que mal à la fonction mondaine de procurer du plaisir aux hommes, qui est contradictoire à leur définition fie jeunes filles.

On voyait même chez M™*' Riverol S.ili gny un exemplaire — mais unique — de cette espèce qui s'éteint : la femme qu'une hérédité bourgeoise, renforcée par l'éducation, a rendue physiquement incapal)le d'appartenir à plus d'un homme. Je ne résiste pas au ])Iaisir de noter que M'"" de Giromagny, qui pratique Nietzsche, a baptisé cette variété : la superfemme monogame. La suj^erfemme en question était, jusqu'à nouvel ordre, une jeune fille, sœur de; ce Camille Lamberciet que Maurice, jouant pour une fois le rôle de M'"*" Riverol-Saligny, avait si heureusement appareillé à Jeanne Thillier, flu théâtre des Batignolles.

J'ai dit que M'*® Blanche Laml^jcrcier vivait cloîtrée, par terreur d'être recherché-e jwur sa dot. L'unique salon où elle fréquen tât, était celui de rA])pareilleuse : cela est moins absurde qu'il ne semble au premier abord, car on n'y courait point le risque d'être épousée de la main droite. Je criis m'apercevoir qu'elle y devenait plus assidue, à mesure que Maurice le devenait aussi davantage. Mais M. de Courpière s'était jirononcé devant moi si fermement et à tant de repri.ses contre l'éventualité d'un mariage riche, surtout j^rématuré, que je ne tirai aucune consé(]uence de cette observation.

Il était d'ailleurs malai.sé, quand on arrivait là pour la première fois, de prendre garde à autre chose qu'à un bataillon de p' tites femmes, qui étaient le gros du person nel et qui en semblaient d'aliord être le tout Dès la porte, elles vous montaient à l'assaut

Souvenirs du Vicomte de Courpière

qui que vous soyez, et la cérémonie de leur provocation était toujours si pareille à chaque nouvelle entrée, qu'on se fût véritablement cru ailleurs, mais je n'ose j)as dire où. Par suite de cette illusion, au lieu d'être d'abord choqué des libertés que ces femmes prenaient aN'ec tout nouvel arrivant, on était plutôt surpris de les voir garder encore quelque réserve, et par exemple s'asseoir à côté des hommes au lieu de se mettre sur leurs genoux. Elles étaient toutes fagotées d'une manière à peu près uniforme, et décolletées si bas que, dans les premiers temps, je regrettais toujours de ne pas être assez lié avec elles pour leur pouvoir glisser à l'oreille qu'elles avaient dû oublier quelque pièce indisf)ensable de leur vêtement. Elles étaient toutes coiffées en folies. La couleur seule des cheveux différait : il y avait des nuances pour tous les goûts, mais il n'y en avait qu'une jwur chaque goût. Elles étaient toutes grasses, rieuses, petites, d'un âge indéterminable, et que cependant n'importe qui aurait fixé sans hésitation à vingt-cinq ans.

Il n'y avait pas entre elles de véritable concurrence, soit que la demande fût égale au moins à l'offre, soi*: quelles eussent l'habitude 'd'être passées toutes en revue, et que, par conséquent, l'ordre leur importât peu.

Elles étaient toutes à peu près du même rang social, mariées à des hommes sérieux, "honorables, travailleurs, qui n'avaient point de fortune, mais gagnaient de vingt-cinq à trente -mille francs par an. Elles ne souhaitaient rien de plus : si elles trompaient leurs maris, ce n'était que pour s'occuper de cinq à sept : et puis, quand on veut être du monde, il faut bien faire ce qu'il faut. Elles le faisaient de bonne humeur, et elles étaient de véritables dames de joie. Je m'aperçois, que j'ai fait un portrait collectif : cela devait être, car elles n'ont d'individuel que leur nom, et encore il arrive souvent qu'on prenne l'un pour l'autre, même quand on est avec elles du dernier bien.

' M. de Courpière ne crut pouvoir se dispenser de ces femmes, et c'est par elles qu'il prit le contact du salon Riverol, en attendant quelque aventure plus importante. La procédure avec les dames de joie était réglée par une sorte de protocole, mais fort simple. Les galanteries préliminaires, la déclaration, la demande et ce qui s'ensuit, choses qui j>erdent bien du temps, étaient supprimées ou à peu près. Il allait de soi que tout homme, dès qu'il se faisait introduire chez M™ Riverol-Saligny, demandait implicitement toutes les femmes 'disponibles

de son entourage, et j'ose avancer que le consentement de celles-ci était également implicite. L'on n'avait donc plus besoin que du moindre signe jxxir se manifester que 1 on était d'accord, et un baiser donné sur la paume, au lieu du dos de la main, ou bien une pression de pied iin peu insistante sous la table, résumaient pratiquement ce qu'il est oiseux de dire en toutes lettres.

Il fallait ensuite passer aux actes, et cola est toujours délicat. L'habit fait, pour ainsi dire, partie intégrante de l'homme du'monde, et la toilette fait partie intégrante de la femme du monde. On ne peut concevoir qu'ils s'en dépouillent quand ils remplissent . une fonction liiondaine. Or^ l'amour est bien la fonction mondaine par excellence, et l'on sait quelle définition Molière a donnée du mariage, qui s'applique aussi à l'amour libre. Il est clair que, pour s'oublier à ce point-là, deux personnes correctes doivent être mises préalablement dans un état d'exaltation. On les y mettait, che« l'Appareilleuse, par le système des boute -en-train. Les couples novices n'avaient qu'à s'égarer dans le parc; ou bien, à Paris, ils entraient sans frapper dans un boudoir qu'on appelait la chambre des horreurs : ils étaient toujours sûrs de voir ou d'entendre quelque chose qui les induisît à l'imitation.

L'amour avec ces dames péchait par la monotonie. Maurice n'en abusa pas. Ce genre de relations est surtout agréable pour les hommes qui ont un appétit régulier, et j'ai déjà dit que mon ami n'avait pas d'heures. II y a aussi un avantage d'économie, mais c'est un piètre avantage : somme toute, on ne peut aimer ces femmes-là qu'au pair, et le manque à dépenser n'est pas un véritable profit. Et puis, si leur désintéressement n'est pas niable, si la nécessité où elles sont de ménager l'aveuglement du mari, les empêche de rien accepter de précieux, elles se livrent tout de même parfois à ce genre de petite exploitation qu'on appelle « tirer des carottes ». Quand on leur donne rendez-vous dans iir>e garçonnière, on peut être sûr qu'elles n'auront jamais de monnaie pour leur fiacre, qu'elles s'en feront prêter par le concierge à qui elles oublieront de la rembourser, et que le concierge mettra les quarante sous sur le livre de monsieur.

Elles vont parfois jusqu'à la grosse carotte, mais cela est exceptionnel. M. d« Courpière eut cependant la malchance d'être refait une fois dans les graiids prix. Il possédait une parure de perles, que le baron JDuval lui avait donnée pour l'un de ses anrfîver-

Souvenirs du Vicomte de Courpière

saircs. Comme l'on peut toujours prétendre que des perles sont fausses, la femme d'un président de chambre se les appropria sans façon, profitant d'un moment où la chemise de mon ami, au lieu d'être .en sûreté sur ses épaules, se trouvait sur un fauteuil.

Ecœuré par cette escroquerie, Maurice renonça définitivement au commerce des daines de joie. Il entreprit une personne d'espèce un peu plus relevée, la baronne Rabbe, créature fort belle, qui ressemblait un peu trop de tête à l'Hermès de Praxitèle, mais dont l'opulence de gorge corrigeait heureusement ce qu'une telle physio nomie pouvait offrir de tro] i viril. Nathalie Rabbe étaii une de ces femmes qui partout et toujours représentent.

Ses peignoirs même, ses sauts-de-lit étaient des manières de toilettes pour drawing-room ; et j'imagine (car je n'en sais rien) que nue elle représentait encore :

car elle devait avoir l'air d'un objet d'exposition ou de musée. Son mari, le baron Otto Rabbe, était un financier russe et juif, qui avait fait une fortune considérable dans des affaires d'accaparement.

La baronne Rabbe avait une spécialité : elle ne savait pas se refuser aux hommes célèbres. Si le cœur des femmes ordinaires est une nécropole de souvenirs, le sien était plutôt , un Panthéon.

Elle était depuis des éternités la maîtresse a-fficielle de Théophile Marchai, l'illustre dramaturge ; mais cette habitude, comme celle de l'Appareilleuse et du marquis des Bos Sainte-Claire, avait de tels airs conjugaux que l'on n'osait même plus donner à la baronne et à l'écrivain des chambres communicantes. En outre, Théophile Marchai s'effaçait de lui-même dès que débarquait à Paris quelque littérateur notoire de Tétranger : car il était d'usage que la baronne admît, si je puis dire, dans son sein, tous les grands hommes de passage, à titre de membres corresiX)ndants.

On ne veut pas au premier abord que M. (Je ôbufRière eût qualité jpour courtiser une fépiîrië si enttchée dès iatéllectuels. C'est, en effet, pour d'autres motifs qu'il jeta sur

elle son dévolu. 1. ..^ ^.^nsidéra que l'état social de la personne, sa situation en Bourse, sa religion, et jusqu'au petit accent du mari, espèce de Nucingen fort affiné. Ces faibles indices lui suffirent à imaginer des ressemblances plus effectives entre M"* Rabbe et certaines héroïnes de Balzac — ' justement celles qui, dans la passion, deviennent capables de tous les sacrifices.

Il marqua donc auprès de la baronne une significative assiduité. Elle ne put s'y méprendre, mais elle n'en fut d'abord que stupéfaite, vu le peu de littérature de mon imi. Le physique de M. de L'ourpière lui plaisait, et elle attachait d'autant plus de prix aux titres qui ne se paient pas qu'elle avait payé davantage le sien. Toutefois, elle avait une conscience si vive de son devoir envers les gens de plume, qu'elle n'osait point écouter son désir de leur faire cette infidélité. Elle avait besoin d'être poussée un peu; elle le fut.

Les unions passagères avec les dames de joie se contractaient sous l'œil bienveillant, mais sans l'intervention de M"^ Riverol-Saligny : l'Appareilleuse au- \athalie Rabbe était rait eu vraiment trop de UNE DE CES FEMMES QUI bcsogue s"il lui avait fallu PARTOUT ET TOUJOURS s'occupcT de cc courant et, comme dit le proverbe latin, de miuimis non curai prœtor — - le préteur ne voit pas au détail. Mais pour un mariage de cette importance, entre un Courpière et une baronne Rabbe, il n'en pouvait aller ainsi. La baronne le comprit si bien qu'elle se hâta de confesser à M""" Riverol sa fantaisie et son embarras. La bonne dame la tira de j>eine d'une façcMi bien ingénieuse. Elle fit une revue des amants de M"* Rabbe, d'où il résulta que leur académie se com|X)sait surtout de professionnels, ou même de professeurs et, comme on dit, de Petdeloups. Le parti des ducs y était assez pauvre, et c'est afin de le renforcer, ou plutôt de le constituer, que la candidature de Maurice fut agréée par la baronne Rabbe.

Une fois ce pas franchi, les événements se déroulaient suivant le même protocole qu'avec les dames de joie, jusqu'au déshabli.

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