‹ Souvenirs du Vte de CourpièreChapitre 4 sur 11 · REPRESENTENT · texte numérisé non relu

REPRESENTENT

Souvenirs du Vicomte de Courpière

lage inclus. Mais à ce point, M™' Rabbe vous réservait, paraît-il, une fameuse surprise î dès qu'on l'effleurait du bout dès doigts, cette femme d'exposition faisait preuve d'une sensualité qui n'était pas seulement incommode, mais comique au suprême degré. Elle avait de petits gestes ridicules et susurrait de petits mots tendres qui alternaient avec les onomatopées. Maurice m'a dit qu'elle était surtout impayable quand elle se décoiflfait; et elle se décoiffait pour la nrkoindre chose — pour des choses qu'une femme qui a du bon sens, achève sans seulement retirer son chapeau.

On commence par rire de ces façons-là, et puis on en est las bien vite. Cet inconvénient rédhibitoire n'était par malheur pas le seul que présentât la baronne. Elle n'était, à proprement parler, que demi-pensionnaire chez M™® Riverol-Saligny, tandis que les dames de joie y étaient internes. Je veux dire qu'on pouvait toujours les y avoir, au lieu que M""® Rabbe ne condescendait à faire chez l'Appareilleuse que les premières libations, et vous invitait ensuite, aussitôt, à déménager. Elle ne vous obligeait pas à louer un pied-à-terre (M. de Courpière ne l'eût point fait) : elle avait elle-même un rezdeK:haussée, qui méritait bien une visite, caj le mobilier était curieux. Une autre 1 eût meublé à la française, en bric-à-brac, ou bien à l'anglaise, en modem style, ou même à la turque : elle y avait fourré tout ce que les ébénistes de Vienne et les décorateurs de Budapest produisent de plus lourd et de plus pompeux. Elle n'avait pas oublié l'icône russe, avec la veilleuse toujours allumée : car elle était de son pays, bien que juive, et si elle n'en partageait pas la religion, elle en partageait les idolâtries. Elle en avait aussi conservé les habitudes saines, et la moitié au moins de cet appartement était envahie par les appareils hydrothérapiques.

Seulement il ne suffisait pas de lui rendre des visites dans son rez-de-chaussée, ce qui, à tout prendre, n'était pas autrement pénible. Il fallait, de plus, aller à son domicile conjugal, et on ne peut rien imaginer de plus assommant. Elle y était, bien entendu, la seule femme, n'ayant point l'âge d'appareiller. Ses amis, qui avaient de la- gaieté ailleurs, devenaient sinistres chez elle. Et puis le mari avait aussi des camarades, qu'il invitait, des gens de Bourse qui discouraient haut de leurs affaires, avec un sérieux, et parfois — ce qui est pire — avec une drôlerie de spécialistes. Il leur arrivait de lâcher des choses qui les faisaient tous rire aux éclats,

sans que les personnes intelligentes en puisent démêler les motifs. Quant à ThéophiJ» Marchai, il aft'ectait dans ce milieu entore plus de grossièreté qu'à son ordinaire, et je trouve qu'il est vraiment trop facile de s? tailler des succès d'esprit, quand on prend ht parti de toujours dire ce qu'il est malséani

liɣ^

La bo.vnf dame la tira de peine d'une faço« bien ingénieuse.

de dire, et de déconcerter les gens par des sottises en plein nez.

Le comble fut cpu'il s'avisa de prendre M. de Courpière pour cible! Ai-je bewùi d'ajouter que M. de Courpière ne kii répondit pas, ne parlant jx)int le même langage P

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Maurice n'avait même pas l'air de coiti prendre, mais cela n'en était pas moins fort désobligeant.

Mon ami vit traîner un jour, sur une table du salon, le gros livre où la baronne Rabbe inscrivait ses moindres dépenses et faisait la balance de sa caisse. Il comprit aussitôt que jamais cette femme-là ne jouerait auprès de personne le rôle d'une M"^ de Nucingen. et qu'il s'était bien trompé sur son compte. Elle ne s'était pas moins trompée sur le compte de Maurice : la plupart de nos affections reposent ainsi sur des malentendus réciproques, et j'ai noté, au début de cet ouvrage, que l'amitié de Maurice pour raoi-même n'avait pas d'autre fondement.

f La baronne avait des compensations, puisqu'elle avait de la sensualité. Mais je vis bientôt l'infortuné Courpière dans un marasme qui me fit peine. D'abord il était fort gêné. Non que la fréquentation des Rabbe l'aitraînât à beaucoup de frais. Cela ne coûte plus grand'chose d'aller dans le morwie. Oh n'y joue guère, et puis, si l'on y joue, il est mal élevé d'étaler trop de louis sur la table. • On a inventé un nouveau bon goût qui n'est qu'une forme de la parcimonie. Plus de ces cannes, de ces chaîne*, de ces brimborions impayables qu'énumère complaisamment le Balzac cité plus haut. Ce qui est trop voyant est qualifié rastaquouère, et, dans l'uniformité actuelle, tout ce qui se voit est voyant. Il n'en est pas moins vrai que les dépenses nécessaires représentaient bien le double de la pension de moa ami, et que son déficit croissait de mois en mois.

^ C'est le genre de déficit le plus ingrat : par qui le faire combler, quand on ne saurait l'avouer à personne? Un homme peut, à la rigueur, suggérer à sa maîtresse de lui payer des dettes présentables; mais M. de Courpière n'avait pas de dettes, il n'avait que de l'arriéré. Bref, avec les apparences d'une situation enviable, bien né, jeune, joli homme, muni d'une maîtresse notable et riche, il ne profitait aucunement de tous ces avantages ; et il ne voyait même pas comment il en aurait pu profiter. C'est ce qu'il m'expliquait un jour que nous en causions à cœur ouvert. Oh a tôt fait de dirt qu'vm garçon bien tourné ne reste guère dans l'embarras. Pure idéologie. Passons à la pratique. I.es gestes de l'amour sont ce qu'il y a au monde de moins varié : il est plus que prol">able que l'industrie amoureuse n'est pas fort variée non plus. Et puisqu'il est peu dé façons de tirer j>lai.sir d'une ffeiSiBei il -doit être peu de façons d'en tirer pMiDt.

M. de Courpière se souvint â ce pro{ qu'il n'avait pas encore usé d'un procédi fort honorable et que les plus scrupuleuif admettent : il résolut de- se faire uitéres sêr dans un des prochains accaparements di bàfon Rabbe. Justement on avait développa à table les plans de je ne Sais quel brigandage : il s'agissait de suci'erie. Les sept ou huit intimes avaient chacun leur petite part du syndicat, et réellement âans autre titi'e que la complaisance du baron. Maurice ne voyait donc pas de Maison pour être tenu à l'écart. Un soir, en ma présence, et du ton le plus dégagé, il fit des ouvertures à ce sujet. Mais, à ma grande surprise, le baron l'envoya promener. Cet indindu, que j'avais toujours jugé brut, osa même tourner assez spirituellement une phrase de la derhière insole'nce, par où il éxlprimait qu'il ne mettait jamais le.s amants dé sa femme dans son jeu, ayant observé qiie ces gaillards-là lui portaient la guigne. ^

Je me demandais avec terreur si Maurice n'allait pas le calotter. Maurice, au lieu de le calotter, répartit d'une phrase tout aussi impertinente, par où il exprimait à son tour le vif désir de lâcher la partie de la femme, pour n'être plus dorénavant exclu de la partie du mari. Lorsque nous nous en retournâmes ensemble, Courpière me déclara qu'en effet il était parfaitement décidé à se brouiller avec la baronne Rabbe : seulement il ne voulait point que cela fût banal, et il attendrait une occasion un peu pittoresque. Elle ne tarda point de se présenter.

Vers la fin de juin, cette année-là, le" célèbre romancier russe Stëpane Nicolaïevitch Rébenine vint à Paris, où on se le disputa. Les femmes, surtout, furent comiques : elles faisaient le rond autour de lui, et comme il les dépassait toutes d'au moins la moitié de son grand corps, elles avaient l'air de figures en haut-relief appliquées au piédestal de .son monument!

Comme de juste, l'un des principaux dîners offerts à Rébenine le fut par M°" Rîverol-S^alighy, à la campagne. La baronne Rabbe avait déjà rencontré le grand homme deux bu trois foîs : elle pouvait donc profiter de ce dîner chez l'Appareil leuse pour se laisser vaincre par lui, sans qu'il y eût à cette défaite trop d'indécente précipitation. Vnè seule chose l'inquiétait : qu'allait faire Maurice? 11 était maintenant assez familier chez M""* Riverol-Saligny poiir y venir, même quand on ne l'invitait pas expressément. Comprèndrait-il que, ce soir, ce n'était pas ici sa place? J'arrivai seul. A mon entrée."

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tous les visages s'épanouirent. M™' Riverol eut une larme. On saisit des prétextes pour me féliciter indirectement du tact de mon ami. J "étais moi-même ému. La baronne me pressa les mains si fort que je vis bien qu'elle n'avait jamais aimé Maurice davantage. Enfin, ce fut un contentement général. Le dîner fut à souhait et Rébenine, étincelant — un peu sauvage : il eut un couplet sur les petites prostituées de Sibérie, qui fut applaudi, mais qui me parut déplacé en présence de jeunes filles, notamment de M"° Blanche Lambercier.

Au moment où M""* Riverol-Saligny allait initier le Russe au système des chambres communicantes, Maurice, à qui on ne pensait plus, arriva. Il s'excusa d'avoir manqué le train. Il se fit apporter une chaise, et gaiement, sans façon, la plaça — il est vrai à quelque distance de la table, mais bien entre la baronne et Rébenine. Puis il fit le gamin et déclara qu'il voulait au moins avoir un peu de dessert. La satisfaction qui avait marqué son absence, donne la mesure exacte de la consternation qui accueillit son arrivée. M™^ Riverol-Saligny lui demanda d'une voix altérée si ori lui avait indiqué une chambre : il répondit qu'il n'avait pas cru commettre d'indiscrétion en s' établissant dans la chambre où il avait ses habitudes. Une vieille gouvernante, plutôt amie, traversa la salle à manger, et d'un regard significatif, mais navré, fit comprendre à l'Appareilleuse qu'on avait déménagé Rébenine. Une mélancolie indéfinissable gâta la fin

de cette soirée qui a\ait débuté si biea Rébenine devint médiocre. Théophile Marchai le harcelg d'épigrammes fort mal polies. M™ Riverol-Saligny ne dérageaic pas.

Sur le coup d'onze heures, Maurice se retira dans son appartement, et me fit signe d'y venir avec lui pour bavarder un peu. Nous étions de si bonne humeur et nous avions si peu envie de dormir que nous restâmes là jusqu'à plus d'une heure du matin. M""® Rabbe allait et venait à côté, comme un ours en cage. Elle finit par se mettre au lit et nous n'entendîmes plus rien, du moins chez elle : car, dans ce château des Liaisons dangereuses, on entendait toute la nuit des bruits de pas ou de portes.

Lorsque je me retirai, Maurice se verrouilla du côté de la baronne. Fuis nous convînmes de partir par le premier train. C'est moi qui réveillai mon ami, à une heure indue. Dès qu'il fut prêt, il entra chez la baronne, sans façon. Elle se réveilla en sursaut et le regarda d'un air hébété.

« Ah! te voilà? dit-elle. Enfin!...

— Oui, fit-il. Adieu.

— Tu pars ! »

Il répondit d'un simple signe.

0 Alors... Alots, reprit-elle naïvement,; pourquoi es-tu venu hier soir?

— Pour te faire rater ton oosaque...

tout bonnement... J'avais envie que tu le rates, tu l'as raté, je suis content. Adieu. »

Il ne lui a plus jamais adressé la pa» rôle depui?

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