‹ Souvenirs du Vte de CourpièreChapitre 5 sur 11 · LR BAGUE KU DOIGT · texte numérisé non relu

LR BAGUE KU DOIGT

Peu de temps après sa rupture avec la baronne Otto Rabbe, M. le vicomte de Courpière fut désiré simultanément, mais de façons diverses, par deux femmes, qui étaient ce qu'il y a de plus haut et ce qu'il y a de plus bas dans la galanterie mondaine : la première s'appelait la comtesse de Passelieu, et l'autre, M™^ Val vin.

Bien que la comtesse fréquente chez M™® Riverol-Saligny, on ne saurait positivement dire qu'elle fasse partie du personnel. Son nom, sa fortune acquise lui permettent de l'indépendance, et puis elle a le goût de faire ses affaires toute seule. J'ai noté quelque part un propos de Maurice, niant qu'il y eût encore des grandes courtisanes. Cela est vrai. Il n'y en a plus dans le monde des courtisanes. Mais il en reste dans le monde tout court, et il m'a toujours semblé que M""® de Passelieu en était le typ>e accompli. Elle l'est d'abord physiquement, et selon la formule classique : Vénitienne — son nom de jeune fille est Beltramin — vous avez vm son portrait vingt fois sous la signature de Palma le Vieux. Elle a une beauté somptueuse, mais non point décourageante, et que je qualifierai de pratique : car ce n'est jamais à l'admirer que l'on peose. Sa che-

velure ardente tente plus encore la man qu'elle n'éblouit le regard. Sa peau suggère d'abord l'idée de caresse. Sa bouche, bien qu'à l'occasion elle s'en serve aussi pour parler, ne semble être destinée qu'a'j baiser ou au rire. Enfin, contrairement à ce que j'ai dit de la baronne Rabbe, qui est un objet d'exposition, M™° de Passelieu est un objet magnifique à la vérité, mais avant tout usuel.

Elle est encore grande courtisane par une façon large qu'elle a d'entendre son intérêt. Elle n'est pas terre à terre, elle voit de loin et de haut. Ainsi, dès sa jeunesse, elle a compris qu'on peut se vendre pour autre chose que pour de l'argent, et que, dans le mariage par exemple, la fortune n'est pas ce qu'il faut chercher avant tout. Elle a eu la crânerie d'épouser le comte de Passelieu, pauvre, mais qui lui assurait l'honorabilité et un rang. Il avait, à cette ép-^que-là, soixante-quatre ans bien sonnés. <^

Elle est courtisane enfin par sa bonne conscience •^=- qui lui vient d'ignorer le bien et le mal — par sa bonne santé, par sa force d'athlète, par son entraînement à tous ies exercices physiques — notamment aux exercices amoureux : elle y met de l'application, souvent du zèle, toujours de la belle humeur ;

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et elle y trouve en général du plaisir, du moins une sorte de plaisir gymnastique, où les sentiments que pourrait lui inspirer son partenaire ne sont pour rien.

Cette heureuse disposition de son tempérament l'a toujours garantie de toute passion improductive : car on ne se met pas a aimer un homme jusqu'à en perdre le sens' de l'arithmétique, lorsqu'on est, par chance, capable d'aimer positivement avec n'importe quel homme. Pour le même motif, elle a toujours pu mener de front plusieurs intrigues, sai-js toutefois se multiplier trop : ce qui n'était pas nécessaire, vu le rendement prodigieux de chacune de ses entreprises. Premièrement, elle a été la maîtresse de Lambercier le père, qui lui a laissé en mourant cent mille livres de rentes : cela ne s'est pas seulement remarqué dans la succession. Elle a été la maîtresse d'Otto Rabbe, qui l'a intéressée dans ses meilleurs brigandages, et elle a fini par tirer de lui un capital, égal au legs du père Lambercier. Comme c'est à ce chiffre maximum qu'elle taxe ses amants, une fois la somme ronde réalisée, elle a réduit le financier russe aux termes d'une amitié respectueuse. Elle n'a plus gardé qu'un grand banquier protestant, qui se cache et ne la gêne point, ayant une réputation d'austérité à soutenir, mais qui n'en travaille pas moins, dans le mystère, à compléter les trois cent mille livres de rente auxquelles M""^ de Passelieu borne son ambition.

Maintenant que cette heureuse échéance est proche, la comtesse n'hésite plus à se permettre, par-ci par-là, quelques fantaisies. Elle a aussi quarante-cinq ans. Mais en voilà vingt qu'elle n'a pas bougé. Il n 'y a qu'ellemême qui soit dans le secret de son âge véritable, et qui, par suite, ne s'étonne pas de se voir venir un goijt pour les petits jeunes gens. N'était-il pas tout indiqué que M. de Courpière lui plût?

L'autre personne à qui en même temps il se mit à plaire, M"* Valvin, était, je l'ai 'dit, à l'autre bout de l'échelle. Il faut, en effet, lui assigner tm rang à part, au-dessous même des dames de joie, celles-ci étant désintéressées, tout au moins officiellement, et M"* Valvin ne l'étant pas. Elle a une excuse. J'ai dit que les dames de joie ont des maris de vingt -cinq à trente-cinq mille francs : M°^ Valvin en avait un de douze mille. Il faut vivre.

Cettfc pénible situation l'obligeait d'accepter toutes les besognes. Mon Dieu ! elle n'en avait guère plus à faire que les dames de joie; mais cela était en général plus humi-

liant. Ainsi elle faisait les mtérims. Quand on se trouvait un soii sans maîtresse, on avait toujours M'"'' Valvin. Elle avait mérité par ces complaisances une affection toute particulière de M'"*" Riverol-Salign<y, qu'elle tirait à tout propos d'embarras, et qui, suivant une expression de Théophile Marchai, lui devait bien des chandelles.

Le plaisant est que M™* Valvin n'avait pas du tout la tête de l'emploi. Elle respirait l'innocence et, quand je la vis pour la première fois, je la jugeai la seule femme honnête du salon Riverol. (Rien ne dit que je me trompais.) Quand je sus de ses histoires, je me rappelai celle de Sainte-Marie l'Egyptienne, qui attachait si peu d'importance au don de son corps et qui l'offrait au batelier pour prix du passage. Je ne m'étonnai plus que M"*' Valvin, étant ce quelle était, eût l'air d'une vierge, et je finis même par le trouver logique. Les autres habitués du salon n'avaient pas l'érudition de faire la comparaison ci-dessus ; mais, comme M™^ Valvin s'appelait Elisabeth, ils l'appelaient la fille Elisa.

Je note ce désobligeant sobriquet parce qu'il indique bien la cause première de l'amour inspiré à M™* Valvin par le vicomte. Comme nos anciennes camarades à prix fixe, elle se sentait portée d'abord vers Maurice par ur^ instinct de confraternité. Elle envisageait leur union éventuelle comme une alliance de deux parias : c'est la situation d'Elisa et de son militaire. (Elle se trompait un peu si elle prenait M. de Courpière pour un paria, mais il n'importe.) Enfin, toujours à l'instar de la demoiselle précitée, elle ne voulait pas être pour mon ami ce qu'elle était pour les autres, et son désir passionné de lui se traduisait, en fin dé compte, par une terreur qu'il ne portât les mains sur elle, comme tout le monde.

Tant que Maurice fut officiellement avec M"* Rabbe, la Valvin, ne croyant pas le péril imminent, s'en donna de laisser voir son amour. Elle avait constamment le regard posé sur mon ami, elle le dé.shabillait et elle le caressait des yeux, avec un sourire tendre, un peu hébété : mais dès que la rupture fut connue, elle parut perdre la tête à l'idée seulement que peut-être Maurice allait s'imaginer de lui offrir l'intérim. Elle n'acceptait point, d'autre part, qu'il nouât une autre liaison ; et quand les avances de la comtesse de Passelieu devinrent claires, ji dirai même scandaleuses, elle Se mit à ne le» plus quitter l'un et l'autre d'une semelle et à prendre des airs de chien du jardinier.

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J'avoue que j'en fus outré. Et j'en fus outré d'autant plus que M. de Courpière sembla fermer les yeux de parti pris à son intérêt le plus évident. Il est bien certain que M"" de Passelieu était la maîtresse rêvée. Or, du premier jour, Maurice répondit à ses avances comme un homme qui n'est pas autrement résolu d'y donner suite — moi qui le connais, j'aurais déjà pu dire : comme un homme qui ne veut rien savoir ; au lieu qu'il parut assez amusé du sentiment complexe de l'autre, et asse* curieux de voir comment diable on peut s'en tirer avec une femme chez qui le désir prend la forme du refus. Je n'en revenais pas. Je n'avais pas accoutumé de le voir si dilettante de psychologie, et même de physiologie, au détriment du positif. Pespérais encore qu'il allait se ressaisir et rebrousser chemin à temps, quand il eut avec la comtesse de Passelieu une scène définitive. J'en fus témoin, ainsi que M™^ Valvin et M"^ Blanche Lambercier : la jeune fille et la fille Elisa étaient, je ne sais pourquoi, devenues intimes, depuis que la fille Elisa était devenue amoureuse de Maurice. La scène se passait chez M™* Riverol-Saligny, ce qui explique que nous fussions si nombreux ; car, chez M™^ Riveroi Saligny, les scènes à deux ont toujours plusieurs témoins^ oculaires et auriculaires.

M™® de Passelieu. quand elle regardait M. de Courpière, affectait volontiers ce petit air souriant et cafard des personnes qui ne se cachent pas d'être gourmandes. C'était déjà une façon d'aveu. INIais elle ne lui avait pas encore mis le marché à la main et, comme disaient nos pères, donné assignation. C'est toujours les femmes qui font les premiers pas, et il faut bien, car nous ne pouvons pas savoir, à moins qu'elles nous le disent, si elles prendront notre appétit d'elles pour le plus flatteur des hommages, ou pour le dernier des outrages, suivant une e-xpression consacrée. Entre parenthèse, cette offensive discrète est une des manœuvres que la plupart des femmes, même les mieux douées, exécutent le plus mal. Elles devraient apprendre, car c'est une partie de leur métier. Je ne le dis pas pour la ccxntesse de Pa.sselieu, qui faisait cela au contraire à merveille. La mise en train de se» grandes liaisons avait été plutôt une affaire de diplomatie, et on le conçoit* aisément. puisr|n'il s'agissait, somme toute, de traités de commerce. Mais la mise en train de ses passades était familière et charmante, M"* de Passelieu faisait la maman. Elle

rappelait un peu M°" de Wacrens, en moin» raisonneur et plus gai.

J'étais fort impatient de voir comment elle attaquerait Maurice. Un soir donc, chez M™'" Riverol-Saligny, dans une charmille où nous étions les personnes que j'ai ncwnmées plus haut, la conversation tomba comme pat hasard sur le dix-huitième (cela arrivait bien neuf fois sur dix). Malgré la 'présence de M"® Lambercier, M™ de Passelieu conta, non sans drôlerie, une anecdote fort corsée du maréchal de Richelieu. Dans un salon où il était entouré» des plus éclatante» femmes du temps, une d'elles lui ayant demandé la raison pourquoi elle le voyait sourire : « C'est, répondit-il, que je pense que je vous ai eues toutes. — Voilà une chose, ajouta la comtesse, que vous ne pourriez pas dire, monsieur de Courpière.

— Ni vous », repartit Maurice pour remettre les choses au point.

Mais elle ne se déconcerta pas et elle répliqua, avec son incroyable toupet ordinaire : « Mon cher, il ne tiendrait qu'à nous. » M"*" Lambercier avait les yeux et. autant que possible, les oreilles ailleurs. Valvin semblait encore plus gênée que la jeune personne. Moi, je m'amusais tout bonnement.

Je passai de l'amusement à la surprise, et même à l'indignation, lorsque j'entendis M. de Courpière expliquer à la comtesse qu'elle se trompait bien en disant cet : « Il ne tiendrait qu'à nous » ; que cela lui serait totalement impossible, quant à lui; et pour un motif qu'il reconnaissait lui-même bizarre, mais devant lequel il s'inclinait, n'y pxsuvant rien : ce motif est qu'il éprouvait povu- M"® de Passelieu un respect profond, un respect pieux, un respect fou, enfin, un respect irrémédiable.

Les femmes font toujours les premiers pas; mais ce qui leur donne de l'assurance, c'est de savoir qu'aussitôt leur mouvement en avant indiqué, nous ferons les trois quarts du chemin pour les rejoindre. Quand le contraire arrive, c'est comme si l'ordre des saisons se dérangeait. M""^ de Passelieu fut encore plus ahurie que choquée de ce refus catégorique. Je ne savais pas trc^ moi-même si mon ami se moquait ou non. Il avait repris ses mines de sainte Nitouche et s'exprimait en style quasi clérical. Il se mit à faire âm Renan. Il déclara qu'il aimait quand même la comtesse, dun amour passionné par définition, mais dont l'essence n'enveloppait pas l'existence, et qui se contredirait lui-même, c'est-à-dire qui se supprimerait, en se réalisant. Ce développement était moins heureux

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et tournait au fatras, car M. de Courpière ne n-^anie pas le jargon philosophique avec la même aisance que M"® de Giromagny. Mais il sait où s'arrêtent ses moyens : il en revint à scHi thème de début et linit dans le même ton où il avait commencé, disant, avec un mélange d'hyix)crisie et de gaminerie effrontée, qu'il la respectait, là! quoi? il la respectait, oh ! Dieu ! qu'il la respectait !

Valvin était toute rose de plaisir et M"® Lambercier souriait à une fleur qu'elle avait cueillie. M"® de Passelieu sentit qu'elle allait lâcher une sottise si elle s'exprimait en français : elle proféra un ^,.-'T<^ énergique vocable italien et ...«««]^'*'Uf«A

s'en retourna furieuse ment au château. Je n'étais guère moins ému, et je ne pus me tenir, en rentrant, de faire à Maurice une espèce de scène.

Je lui demandai, sans détour, s'il était aliéné. Ma sortie le fit beaucoup rirq. Il me remercia de si chaudement épouser ses intérêts, et il m'appela M""* Cardinal. Ensuite, il reprit son sérieux et m'ajouta que le plaisant de la chose est qu'il avait dit la vérité vraie à M"® de Passelieu ; qu'en effet, il éprouvait pour elle un respect qui lui coupait bras et jambes. Je m'emballai et le priai de ne pas se payer ma tête. Il poursuivit, avec une irritante douceur, que M"® de Passelieu lui plaisait infiniment, qu'elle était tout à fait son type, étonnante de jeunesse, commode, avec son vieux mari et son amant invi.sible, enfin inespérée; mais que je ne sais quoi de mystérieux, de providentiel, lui interdisait d'aspirer à cette femme, qu'il sentait que cela lui farterait malheur s'il négligeait l'avertissement d'en* haut, et qu'au reste, il ne manquait jamais à tenir compte de ces sortes d'inspirations. Je m'oubliai jusqu'à lui dire que cela était idiot, aussi parfaitement idiot que sa manie de ne rien entreprendre, de minuit à minuit, le

M"® DE Passelieu co\ta

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