VIVE LE ROY
Les derniers mots ont été tailladés par des couteaux au temps de la Révolution*
Je ne remarquai pas cette inscription à mon premier voyage. Plus tard seulement, quand je devins fort en histoire, je sus que la paix inscrite àTécusson fut signée en 1659 parle cardinal Mazarin dans l'île des Faisans, entre les eaux de la Bidassoa. La guerre durait depuis un quart de siècle, terrible aux gens de cette vallée, qui ouvrait une route vers Paris aux Impérmux — les Kmserliks — et aux Espagnols. Ërloy est situé entre La Gapelle et Guise, deux places fortes de jadis, qui souvent furent prises et reprises; les troupes du Roi, succédant à celles de l'ennemi, n'étaient pas moins cruelles aux paysans. Puis la guerre civile s'était mêlée à la guerre étrangère ; Turenne combattait dans ce pays le grand Gondé infidèle au Roi. Ge furent des temps atroces; les preuves que nous avons des souffrances endurées alors sont invraisemblables. Longtemps le souvenir s'en est gardé ; des vieux que j'ai connus savaient ce refrain d'une chanson oubliée :
Et Ion, Ion, là,
Laissez-les passer.
C'est les gens de La Capclle,
Et Ion, Ion, là,
Laissez-les passer; Ils ont eu du mal assez.
Une fois, sur la place d'un village près d'Erloy, où Ton dansait parce que c'était la fête, un garçon, furieux de me voir donner le bras à « s'maîtresse », — j'étais alors un monsieur de quinze ans — , me traita de Paulac. Je dis le nom comme il le prononça. Il ne se doutait pas — ni moi non plus — qu'il évoquait le souvenir des Polonais, — appelés Pollaquesau XVII® siècle, — qui guerroyèrent en Picardie au service de l'Empereur.
Quand je regarde aujourd'hui cette date, 1660, « l'année de la paix », je me figure un brave homme, qui, heureux de la bonne nouvelle— enfin! — se frotta les mains, et pensa : (( Voilà le moment de bâtir. »
Ce brave homme était un Baron déjà, et,
depuis ce milieu du xvii*' siècle, des Baron ont vécu, vivent dans la vieille maison. L'ancêtre, s'il revenait au monde la retrouverait dans l'état où il l'a laissée.
11 semble qu'à Erloy, le Temps, ayant posé sa faux au bord de la rivière, se soit endormi.
Un tout petit vestibule, lambrissé de chêne ; à droite, la grande cuisine où les maîtres autrefois mangeaient à la même table que les domestiques ; ils siégeaient au haut bord, et le père de famille disait le Benedicite et les Grâces ; à gauche, la « salle », chambre à coucher des maîtres, leur chambre à manger aussi lorsqu'ils furent servis à part ; puis deux chambres pour les enfants : le tout sous un plafond si bas qu'on le toucherait presque de la main.
Dans la « salle », l'ample cheminée a gardé les ustensiles d'autrefois suspendus aux côtés de l'àtre : la pincette vigoureuse à manier les groses bûches, la large pelle, le tube de fer où les anciens, gonflant leurs joues, s'époumonnaient à souffler, le crochet qui séparait les braises ou les assemblait, la fourche qui pré-
sentait au feu le pain à rôtir ou retournait la viande dans la marmite. Les chenets sont surmontés de la double croix de Lorraine, car Erloy relevait du duché de Guise, que François P** donna au duc Charles, le Lorrain.
Une armoire, voisine de la cheminée, est encastrée dans le mur. En haut, à la rencontre des battants, des ailes caressent deux têtes d'anges joufflus. Le style Louis XIII décore les panneaux de ses lignes simples et nobles creusées dans le bois. Sur un dressoir, s'alignent des plats et des assiettes d'étain, écussonnés à l'aigle impériale ; l'aigle porte la marque de coups de couteau ; des Cosaques qui passèrent par là en 1815 firent cette offense à l'oiseau de l'Empereur. Un baromètre du temps de Louis XV est orné de fleurs en guirlandes. Derrière les petits carreaux d'une vitrine, on lit des titres de vieux paroissiens et des vieux almanachs.
Deux siècles et demi ont donné aux portes, h l'armoire et au dressoir, qui furent taillés dans du chêne, la savoureuse et discrète couleur de
Técorce des marrons. Le chêne encore a fourni les trois poutres maîtresses et les poutrelles transversales ; mais les poutres ont été badigeonnées, et les poutrelles cachées sous un plafond de plâtre ; et c'est grand dommage . Le badigeonnage et le plafonnage — deux vilains mots — ont commis de ces méfaits au siècle dernier. Il ont détruit l'harmonie grave des logis d'autrefois. Lentement la poutre médiane s'affaisse ; le linteau d'une porte cligne. Le grand toit pèse lourd sur les murs en torchis.
Lors de mon premier voyage à Erloy, le maître de la maison, — le vieux cousin, comme on l'appelait pour le distinguer de ses fils, — souffrait d'une de ses coutumières crises de rhumatismes. C'était un silencieux. Il demeurait d'ordinaire assis près de la cheminée, sa casquette sur la tête et les mains sur les genoux. L'après-dîner, il allait choisir dans le poulailler ou dans la grange l'œuf qui, avec deux
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OU trois pommes de terre, une salade et un morceau de fromage composait son souper. Il faisait lui-même cuire sous la cendre l'œul et les pommes de terre. Il ne sortait guère que pour aller à l'église, dans son ])anc de maire, à droite de l'autel. Au temps de la moisson, il s'en allait aux champs pour indiquer aux moissonneurs le bornage. Moisson faite, il regardait travailler les batteurs en grange et les ensacqueurs du grain. C'était, je crois bien, toute sa part de labeur dans la maison. La vieille cousine, au contraire, avait l'œil à tout, active du matin jusqu'au soir, très occupée des domestiques, maintenant l'ordre dans la cuisine, où le berger turbulent parlait trop haut et taquinait tout le monde. Un soir que j'étais dans cette cuisine, où je me plaisais beaucoup, il chanta; au premier couplet, la maîtresse l'arrêta : « Taisezvous, berger, vous chantez des bêtises. » « Oui nô dame », dit-il, et il m'adressa un clin d'œil. Je crois bien que la chanson était polissonne. Le vrai maître de la maison, le fils aîné, s'appelait Baron tout court, suivant l'usage, qui s'est
perdu depuis, de réserver à l'aîné le nom de famille, les puînés se contentant de prénoms. Il était un peu gros, mais de belle prestance, élégant et même un peu coquet; il s'habillait à Vervins, la sous-préfecture. Je n'ai pas connu de meilleur vivant. Sa voix haute et claire claironnait, et son rire éclatait. Quand il jouait aux boules, on entendait ses cris depuis la rivière jusqu'au haut du village.
Il fallait le voir à table, les jours de fêtes, à la Trinité et à la Sainte-Eugénie, quand la famille était assemblée. Il servait un vin rouge de Champagne, alors très estimé, qu'il était allé luimême acheter chez des vignerons d'Ermon ville et qu'il avait ramené. Ces voyages lui coûtaient quatre ou cinq jours, mais qu'il estimait bien employés; c'était pour lui chose importante dans la vie que d'offrir aux parents et amis et à lui-même un bon verre de vin. Au rôti, apparaissaient, couchées dans des paniers de paille finement tressée, les bouteilles d'un vin de Chambertin acheté d'une maison de Bourgogne dont les Baron étaient les clients héréditaires.
L'entrée en était saluée par un sourire gourmand des convives masculins. Les têtes peu à peu s'enflammaient; tout le monde parlait, mais la voix du cousin dominait le tumulte. Après deux ou trois heures, plutôt trois que deux, on apportait le dessert, et l'on servait dans les flûtes le vin de Champagne mousseux.
Les chansons commençaient alors. Le cousin Gravet mettait ses lunettes et prenait son Béranger. 11 chantait des chansons grivoises ;
Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!
Ou bien :
Les gueux, les gueux sont des gens heureux; Us s'airaent entre eux !
Vivent les gueux...
La table reprenait les refrains avec allégresse. Mais voici que le même cousin commençait d'un autre ton la chanson mélancolique où la vieille Champenoise raconte à ses petits-enfants qu'un jour, pendant la campagne de France, l'Empereur est entré dans sa maison et qu'il s'est
« assis là », disant : « Oh! quelle guerre! » Dans un profond silence, les têtes se penchaient; même des larmes brillaient dans des yeux au moment du refrain :
Il s'est assis là, grand'mère ! Grand'mère, il s'est assis là!
Mais un autre convive, le cousin Baron d'Autreppes, entonnait une chanson à boire :
{Parlé) Valentin ? — Monsieur !
Verse, verse-moi du vin!
Verse-moi du vin tout plein !
Les yeux se régayaient; mais voici que la même voix célébrait les charmes d'une belle comtesse :
Ce n'est pas ta dot, ma belle comtesse. Ce n'est pas ta dot, ta dot que je veux.
Mais je veux pour dot plus que la richesse, Oui je veux, oui je veux tes yeux.
Le chanteur regardait amoureusement sa femme amoureuse de lui et qui était belle, et la table réattendrie applaudissait doucement et
souriait à la belle comtesse. Ensuite une voix de femme disait la romantique romance de (( Gastibelza l'homme à la carabine » ; des regards rêvaient à la fin des premiers couplets :
Le vent qui soufle à travers la montagne Me rendra fou.
et s'émouvaient aux deux derniers vers :
Le vent qui souffle à travers la montagne M'a rendu fou.
Le moment était venu de (( la dernière tournée » . Quelqu'un chantait ces mauvais vers :
Chers amis de la bouteille, Voici l'étendard de Bacchus, Ça, ça, ça, c'est ça qui nous réveille. Armons-nous de son divin jus!
Puis, désignant un convive :
Nous chanterons victoire Pendant que monsieur... va boire.
L'interpellé buvait lentement afin de prolonger la joie de la table, qui criait :
Victoire, victoire, victoire!...
Quand le verre était vide, le chœur chantait :
Il a bien bu, car il a vaincu, A son voisin en donnera-t-il,
Puisqu'il en demande?
Chantons la demande {bis),
Chantons-la, traderidera.
Et Ton reprenait : « Ghers amis de la bouteille »...
Pendant cette ronde, le cousin exultait ; tantôt il frappait, de la paume de sa main droite, le revers de sa main gauche ; tantôt ses deux bras levés, étendus, semblaient marquer la mesure à un orchestre endiablé. Lui-même le vieux cousin s'émouvait; de la lumière éclairait son visage, et il fredonnait les refrains tout bas. Arrivait le café, qui prolongeait la séance d'une bonne heure ; mais les enfants n'attendaient pas la tin; ils allaient dans les granges jouer à cache-cache et monter sur les tas de foin pour se laisser couler du faîte en bas. Les dames s'assemblaient par petits groupes dans la cour, parlant très haut, un peu rouges. Elles portaient dans un cadre ovale doré ou d'or un
camée ou le daguerréotype de leur mari. Les hommes, solides au poste, versaient dans leur café de l'eau-de-vie de La Rochelle, du rhum et du kirsch : c'était ce qu'on appelait le gloria tricolore. Ils racontaient de bonnes histoires qui n'avaient pu se dire devant les enfants et devant les dames. Ils se levaient enfin, les faces rubicondes, assuraient en écartant leurs jambes leur aplomb incertain légèrement, portaient les deux mains aux reins, comme pour s'assurer qu'ils étaient toujours à leurs places, et ils allaient rejoindre les dames. Le soleil était descendu à l'horizon. On appelait les enfants ; les mamans les brossaient de la main pour faire tomber la poussière et les bribes de foin; de la main, elles les peignaient et lissaient leur chevelure, profitant de l'occasion pour les embrasser. Puis un cortège se formait et montait la pente — plus raide ce jour-là qu'à l'ordinaire — jusqu'à la place du village, à mi-côte. Devant la porte de M. Hallier, propriétaire et cabaretier, une table nous attendait. On y apportait des verres, puis
de grands saladiers remplis d'un vin sucré où trempaient des feuilles de groseillier. Une louche d'étain versait à chacun sa part. A d'autres tables, siégeaient des villageois, gênés dans leurs redingotes qui ne sortaient des armoires que les jours de fête ou les jours (le deuils, rigides, et qui semblaient avoir été taillées par un charpentier ; les poils de leurs chapeaux hauts de forme roussissaient. Les garçons et les filles dansaient sur la place autour du chariot prêté par M. le maire aux ménétriers. Aux bonnets des filles brillait le clin- (|uant de roses d'argent et de raisins d'or. Cela n'empêche pas que Ferdinande était une lille délicieuse ; ses marques de rousseur, légères et clairsemées dans le duvet de sa joue, semblaient des taches de soleil sur l'herbe tendre, et ses yeux petits et ses lèvres humides «souriaient. Aurélie, sa sœur encadrait de bandeaux bruns l'ovale parfait d'un visage auquel la beauté communiquait sa naturelle dignité.
Dès le premier jour, je sentis pour la vieille demeure et pour les gens qui l'habitaient une affection que le temps ne devait pas affaiblir. Mais tout Erloy me charma, toute cette vie si nouvelle pour moi.
Je m'étonnai de ne voir dans ce pays ni juge de paix, ni gendarmes. Au Nouvion, le maire était une autorité, le juge un personnage ; de temps en temps, un malheureux passait entre deux gendarmes à cheval, qui le menaient à la prison de Vervins ; la corde qui liait ses mains était attachée à la selle de l'un des cavaliers. La première fois que je vis cette chose, je fut pris de peur et de pitié. A Erloy, il semblait que personne ne commandait et que personne n'obéissait. Mais Erloy avait un seigneur en la personne du cousin Baron le jeune. Il surveillait le village ; il en savait les nouvelles par Gelestine, la barbière, qui, trois fois la semaine, apportait chez lui un
plat à barbe en faïence peint de fleurs rouges et bleues. S'il apprenait quelque mauvaise action, il la reprochait amicalement à qui l'avait commise: « Comment, c'est toi qui as fait cela? Et tu n'es pas honteux? » Il apaisait les querelles et s'employait à empêcher les procès. Il n'aimait pas le papier ni l'écriture, et je crois que ses autographes furent très rares ; mais le papier à timbre et l'écriture des gens de loi lui inspiraient de l'horreur. « Qu'estce que j'entends dire? Tu vas plaider? Tu as donc trop d'argent que tu veux en porter aux gens de Vervins, qui se moqueront de toi?» Il allait d'un adversaire à l'autre, et souvent il parvenait à leur faire entendre raison. Erloy avait l'air d'un pays de jadis où des gens vivaient paisibles, gouvernés par un bon seigneur.
Toutes les habitudes et coutumes d' Erloy différaient de celles que je connaissais. Des propriétaires possédaient, comme au Nouvion des pâtures ; mais, sur la rive gauche de l'Oise, s'étendait une grande pâture communale, « la
prairie ». Le matin, la corne du vacher retentissait en haut du village ; il descendait ; devant chaque porte, les bêtes prenaient place dans le troupeau nonchalant. Un chien courait à droite et à gauche, aboyant aux jarrets des vaches, si elles s'écartaient pour brouter l'herbe sur les bas côtés de la rue villageoise. Le troupeau passait la rivière à gué ; arrivé dans la prairie, tout entier il baissait la tète, et les langues lampaient l'herbe, et les naseaux humaient la terre nourricière. Le vacher demeurait là tout le jour; les églises de trois villages voisins lui disaient l'heure : par un accord conclu entre les clochers d'Erloy, d'Autreppes et de Saint-Algis, Erloy sonnait V Angélus à onze heures, Autreppes à onze et demie, et Saint-Algis à midi. Au soleil couchant, le vacher et son chien rassemblaient leurs bêtes ; le troupeau, ramené à la rivière, k repassait ; il remontait le village ; à chaque porte, les vaches de la maison se détachaient, sans que le berger leur dît rien, ni le chien non plus, et elles regagnaient leurs étables pour y dormir jusqu'à l'aube du lendemain.
Mais Erloy avait aussi ses champs de blé, de seigle et d'avoine, le bruit des charrues et des herses et des « roules » qui s'en allaient aux champs, les faux reluisant par delà l'épaule des i moissonneurs, les chariots qui passaient vides et revenaient pliant sous les gerbes entassées, le tablier gonflé des glaneuses, le haie des joues mordues par le soleil, le cousin Baron à cheval trottant vers les champs où travaillaient les laboureurs, — tout un mouvement dans le plein air chaud.
Quelle différence avec mon Nouvion, ses pâtures closes, ses bêtes sédentaires et son silence !
Je voulus n'être plus un petit bourgeois. .le désirai une blouse ; on m'en donna une, trop longue, qui descendait jusqu'à mes talons. J'essayai de faire cuire mon œuf sous la cendre ; mais je ne savais pas frapper sur l'écaillé le léger coup qu'il faut pour donner un peu d'air à l'œuf et l'empêcher d'éclater. Les leçons que je reçus du vieux cousin ne corrigèrent point ma naturelle^^gaucherie.
J'aimai la vivante cour de la ferme, le fumier que les poules animaient des saccades de leur mouvement perpétuel, la grange et l'étable des vaches qui faisaient face à la maison, et les bâtiments du fond de la cour, l'écurie des chevaux, l'étable des moutons. Ah ! les moutons ! Quelle joie de les voir rentrer, trottinant, bêlant, se bousculant, et cette ruée aux portes de l'étable ! Je n'avais pas vu de moutons avant le voyage d'Erloy.
Dans un coin de la cour, entre l'étable des vaches et celle des moutons, des planches jointes recouvraient la fontaine à laquelle sainte Eugénie, la patronne du village, donnait la vertu de guérir les sourds. De temps en temps, quelqu'un traversait la cour et s'approchait de la fontaine. La cour était frappée de la servitude d'un passage vers le miracle espéré. J'aimai la rivière coulante, travailleuse, car elle rongeait l'un de ses bords et portait sur l'autre la terre qu'elle avait grapillée, volant un propriétaire pour enrichir celui d'en face, si claire que l'on voyait jusqu'au fond les herbes
échevelées et les virvoustes des petits poissons. Et le tic tac du moulin donc, et la vanne, et le bruil- de l'eau qui se précipite, la fureur de l'écume blanche !...
Puis voir, voir devant soi, voir très loin, étendre son regard dans l'espace ; voir, sur la rive gauche, l'église d'Autreppes et son clocher, l'église de Saint- Algis et sa tour, et, sur la rive droite, la tour d'Englancourt et, là-bas, le clocher de Chigny ! Penser que cette rivière s'en va bien loin porter ses eaux dans la Seine, qui les conduira jusqu'à la mer! Au Nouvion, on pouvait se croire seul au monde. Le vent du Nord y apportait le son de la cloche de Barzy, annonce de beau temps, et le vent du Sud-Ouest, le son de la cloche d'Esquehéries, annonce de pluie ; mais un clocher n'apparaissait point pour dire : « Gens du Nouvion, je suis Esquehéries » ; ou bien : a Je suis Barzy ! »
Pour que l'émotion qu'éveilla en moi la découverte d'Erloy ait été si vive et si profonde, il faut bien que quelque chose de préalable en moi l'ait attendue, quelque chose
venu je ne sais d'où. L'émotion dure encore. Je ne puis dire combien de fois, à propos de combien de choses diverses, par quels mouvements d'âme, je fus et suis ramené vers Erloy. J'ai revu Erloy dans les Géorgiques et les Bucoliques, dans les scènes pastorales de la Bible, dans les récits de la Guerre de Trente Ans, dans la Petite Fadette et François le Champi, dans le Mémorial de Sainte-Hélène y partout et toujours.
Je viens de faire à Erloy mon pèlerinage de chaque année.
Le clocher d'Autreppes, la tour de Saint- Algis et la tour d'Englancourt sont toujours là ; mais Ghigny dresse à l'horizon un clocher neuf trop pointu. L'Oise ravage toujours ses rives, et le courant y étire la chevelure des longues herbes ; mais elle porte, au lieu d'une passerelle pour piétons, un pont de pierre, et je regrette le passage à gué, le bruit de l'eau fendue par les jambes des chevaux, la petite peur
([u'on avait : — « Maman, maman, j'ai peur; » mais une voix chantait le refrain des grognards impériaux au passage de je ne sais quelle rivière : « Les canards l'ont bien passée, lire lire et lire, les canards l'ont bien passée ; » et nous nous rassurions. J'ai revu le vieux moulin, mais sa dernière heure approche ; un industriel de Fourmies, qui l'acheta cette année, transforme en villa la maison du meunier, avec bow-window, bien entendu. Le tic tac s'est tu pour toujours. Autreppes, Saint-Algis, Erloy sonnent encore l'Angelus chacun à son heure dite, mais il n'y a plus de vacher pour l'entendre ; la commune a vendu sa prairie, et des piquets noirs mal équarris, porteurs de fils de fer rouillé morcellent l'étendue verte que mon regard autrefois embrassait. Au pied de Saint- Algis, un petit chemin de fer trace une raie noire. Les champs ont été remplacés par des pâtures, et la rouille mange des socs de charrue dans des coins morts de hangars.
La vieille maison a maintenant deux maîtres, deux frères entre qui elle est partagée, et qui
ne l'habitent plus que des semaines d'été, car ils sont gens de la ville; une haie mièvre indique le partage de la cour. La grange, les écuries et les étables sont vides. Personne ne vient plus soulever la planche qui recouvre la fontaine Sainte-Eugénie ; la source a un écoulement vers la rue, oii se dresse à présent un laid petit monument en briques. Dans le coin de la cour, un hangar s'effondre ; le torchis s'émiette entre les traverses de bois qui l'encadraient, et le toit gondolant laisse ses ardoises glisser une à une. Les vieux murs et les vieux toits n'ont plus de plaisir à vivre quand on ne les regarde plus.
A table, chez mon cousin Gustave, nous ne sommes assis que quatre ou cinq le jour de Sainte-Eugénie. Nous y restons longtemps; nous parlons de ce voyage que nous fîmes sous la conduite du cousin Gravet, voilà soixante ans. Nous pensons aux chers morts ; leurs ombres remplissent les places vides autour de la table trop longue ; leurs voix que nous entendîmes rire et chanter dans cette salle trop
vaste, notre mémoire les évoque de l'éternel silence. Et puis, nous buvons une ])Outeille d'un Ghambertin, que le cousin Baron acheta en 1865. Il y a quelques années, nous en buvions deux ; mais, voyant le tas baisser, nous avons décidé que, pour garder du Ghambertin jusqu'à la fin de nos jours, nous nous contenterions d'une par an. Après la Sainte-Eugénie de cette année, il n'en reste qu'une.