‹ SouvenirsChapitre 5 sur 10 · LES GENS DU NOUVION · texte numérisé non relu

LES GENS DU NOUVION

Il apparaissait, même à des yeux d'enfant, que les principaux personnages du Nouvion étaient les « beutiers », comme on nommait les grands propriétaires engraisseurs.

Chaque année au printemps, des bœufs en bandes, conduits par des commissionnaires qui les avaient achetés aux foires de Franche- Comté, arrivaient efflanqués et las. Ils étaient reçus dans des écuries, puis répartis entre les pâtures. Quelquefois, un bœuf d'une pâturée donnait les signes de l'ennui; il ne mangeait pas, se tenait à l'écart, ou même, pris de colère,

se jetait sur la haie pour « foncer ». C'est qu'on l'avait séparé par mégarde du compagnon avec lequel, dans les champs et sur les chemins du pays natal, il avait tiré la charrue ou le chariot. Alors on allait chercher le commissionnaire; il trouvait dans une autre pâture le camarade de joug qui, de cœur moins sensible à l'amitié, paissait tranquillement, et il l'amenait auprès du mélancolique, dont le chagrin cessait aussitôt. Les commissionnaires, les frères Champion et les frères Carrette, qui ramenaient des centaines de bœufs, connaissaient chacune de leurs bêtes; ils se rappelaient qu'ils avaient acheté ce couple à telle foire, cet autre à telle autre, et ils racontaient des dialogues où ils imitaient l'épaisseur de l'accent franc-comtois. Chaque commissionnaire était en relation avec des bouchers de Cambrai, de Valenciennes et d'autres villes du Nord. A l'automne, les bouchers venaient au Nouvion. La nouvelle en courait dans le pays ; on disait : « Les bouchers sont arrivés. » Alors, dans les pâtures, on apercevait un groupe très sérieux de trois

personnes, le propriétaire, le commissionnaire et le boucher ; ils allaient de bête en bête. Le boucher enveloppait et pesait le bœuf du regard et il le tàtait à la poitrine et au haut de la queue. Les marchés étaient suivis de déjeuners vigoureux, convenables à l'appétit des bouchers, gens sanguins et « puissants ».

Les grands propriétaires étaient vêtus en bons bourgeois. Je me rappelle certaines casquettes élégantes forme jockey, une surtout, une casquette d'été, de paille très jaune, à visière dont le vernis reflétait les nuages. Ils habitaient des maisons amples, accompagnées de jardins fleuris et ombreux, que de hauts sapins du Nord attristaient de leur monotone verdure perpétuelle. Ils possédaient cheval et voiture, même deux voitures, un cabriolet et une calèche; mais ils conduisaient eux-mêmes, le domestique cocher étant encore inconnu chez nous. Ils avaient à l'église leur banc fermé sur lequel, d'ailleurs, ils n'allaient pas souvent s'asseoir. Aux offrandes des enterrements, ils

donnaient deux sous; les deux sous de ce temps-là, lourdes pièces à l'effigie de la première République, — je crois en avoir vu aussi à l'effigie de Louis XVI, — émouvaient en tombant au plateau la plèbe de liards ébréchés et rouilles où s'effaçait la couronne de France.

C'était un privilège de ces grandes maisons que leurs servantes fussent qualifiées demoiselles; elles me semblaient des personnes notables en comparaison de Catherine, la femme de journée qui venait aider ma mère à faire (( son samedi ». Pourtant Catherine était l'épouse du garde champêtre Dufour, sur la poitrine de qui luisait une plaque de cuivre où j'admirais les mots : La loi.

Par l'exemple d'un de ces riches propriétaires, celui que j'ai connu le mieux, et qui fut très bon pour moi pendant sa longue vie, je puis donner une idée des soins, soucis et joies de la profession : ouvrir tous les matins la grande porte cochère aux ouvriers qui, les ordres reçus, s'en allaient travailler aux

pâtures ; atteler le cheval au cabriolet pour

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l'inspection biquotidienne desdites pâtures; s'inquiéter des indications de deux baromètres, l'un à mercure et l'autre à eau, contrôlés l'un par l'autre; se réjouir d'une pluie bienfaisante après l'avoir attendue longtemps et penser : « Voilà des pièces de cent sous qui tombent » ; se plaindre à l'ordinaire du trop de sécheresse ou du trop d'humidité; se plaire voluptueusement à sentir le pied s'enfoncer dans l'herbe verte et drue; se lamenter si elle se flétrissait et laissait voir entre ses brins desséchés et recroquevillés la laideur de la terre chauve ; évaluer l'engraissement des bœufs et le bénéfice que l'on pourrait faire « à tête » d'animal ; espérer une bonne récolte de pommes ou en désespérer ; surveiller la fenaison et l'engrangement ; faire peser devant soi les sacs de pommes ; présider à la fabrication du cidre pour la maison; se tourmenter au moment de conclure ses marchés et n'en être jamais content après la conclusion; le bénéfice encaissé, longtemps méditer sur l'emploi et se tourmenter encore : achèterait-on de la rente, ou bien

des obligations, peut-être même — mais quelle audace! — des actions de chemins de fer; plutôt chercher un bon placement hypothécaire ; mais plutôt encore acheter de nouvelles pâtures, s'il était possible ; prévoir qu'à tel moment ceci ou ceci serait mis en vente ; ne pas se presser, savoir attendre, mais au besoin, s'il s'agissait de telle ou telle pâture voisine, faire un sacrifice à « la convenance » ; la pâture achetée, vite éventrer la haie longtemps importune ; à la fin, posséder, d'un seul tenant, coupé seulement par des chemins publics, dont on occupait les deux côtés, un vaste domaine tout vert, doux au regard, doux au penser, ce qui était une grande joie et le sujet d'un orgueil secret, mais qu'on laissait transparaître par la façon de porter la tête.

Ce grand propriétaire vivait très simplement par goût plus encore que par économie. Il prenait, dans la cuisine claire où luisait le cuivre des casseroles et des chandeliers, ses repas proprement servis sur nappe blanche. Il évitait ainsi des allées et venues à Célinie, la

servante, puis le double chauffage et le double éclairage. On a calculé qu'à la fin de sa vie ce riche ne dépensait guère que le revenu de son revenu. C'est ainsi qu'on faisait jadis les bonnes maisons par le travail, l'ordre et l'économie, avec une absolue probité. Quand on veut chez nous évaluer la fortune de quelqu'un, on dit : (( Celui-là ne se ferait pas couper le cou pour cent, pour deux cent mille francs » ; à la fm de leur vie, les maîtres de Célinie ne se seraient pas fait couper le cou pour un million, ni pour deux.

Les notaires et les fonctionnaires, juge de paix, percepteur et receveur, me paraissaient de très considérables personnes.

Mon père avait été clerc dans l'étude de l'un des deux notaires, maître Azambre. Le notaire et sa femme m'aimaient bien. Quelquefois, le soir, pendant Tété, assis devant leur porte en face de l'église, et me voyant passer, ils m'appelaient. Si l'Angelas venait à sonner, madame

Azambre se levait, retournait sa chaise pour s'agenouiller à demi et récitait les versets de l'Annonciation, car elle était dévote. A l'église, elle faisait la police autour d'elle; quand un gamin remuait trop ou bavardait, elle émettait une certaine petite toux, que nous connaissions; le gamin se retournait et elle lui montrait le doigt; en cas de récidive, elle allait tirer l'oreille du polisson très doucement ; car c'était la meilleure des femmes, que (( madame Azambre le notaire », comme on l'appelait pour la distinguer de moindres dames Azambre. Elle avait fort à faire avec sa servante, Caroline, qui grognait à propos de tout, et, par exemple, au moindre retard de ses maîtres à l'heure des repas. Caroline savait son importance; elle portait fièrement son bonnet, une sorte d'auréole qui tremblait au souffle du vent et au mouvement de la marche. Elle accueillait avec dignité les visiteurs; si une jeune dame se présentait pour la première fois, elle l'engageait à garder son ombrelle à la main afin de se donner un « maintien ».

Le juge de paix, M, Canon, ancien notaire, grave, un peu solennel, marchait à petits pas avec un dandinement léger et parlait par petites saccades. Pendant les vacances, j'allais assister à son audience. Je m'y amusais beaucoup à écouter les disputes des plaideurs. Par moments, tout le monde riait, excepté le juge. J'appris là de bonnes histoires et tout le répertoire local des injures. Les plaideurs, en effet, se plaignaient souvent d'injures reçues : « truand » était alors d'un usage courant; plus rares et savoureux étaient « perneur (preneur) ed rats », « maingeu (mangeur) d'poux malades ». Le juge ne retenait dans ses arrêts que les plus graves propos, et il les désignait par des initiales quand ils étaient mal sonnants, quand une femme, par exemple, avait été traitée de g.... et de p

Notre percepteur avait fait des études classiques et s'était même préparé à l'Ecole normale. Il avait des livres, et même je crois qu'il les lisait. 11 se tenait au courant des inventions et découvertes; l'électricité à ses débuts le pas-

sionnait. Père d'une fille qui mourut jeune, et propriétaire de rentes et de pâtures, son testament le préoccupait. Il en rédigea six projets, dont un en latin et un en grec, et il mourut sans en avoir signé aucun.

Au-dessous de cette aristocratie, se plaçaient les moyens propriétaires, un fabricant de tissus, trois brasseurs, trois marchands de nouveautés, trois marchands de bois, les maîtres ouvriers, les ouvriers et journaliers.

Je ne savais où mettre dans ces cadres, je mettais en dehors et au-dessus Jiipin et Ilachon, deux vieux soldats. Jupin, par son gros ventre, ses cheveux tondus et ses joues rasées voulait certainement ressembler à FEmpereur. Je ne crois pas lui avoir jamais parlé ; je savais qu'il avait été un des grenadiers de l'île d'Elbe, et cela me stupéfiait. Son ruban rouge s'étalait largement autour de sa boutonnière. Hachon, suisse de la paroisse, marchait dans les allées de l'église la hallebarde sur l'épaule en balançant la canne galonnée; pour se tenir droit

comme à la parade, il se raidissait, et l'effort se sentait au petit tremblement de son plumet. C'est sur sa poitrine que je vis pour la première fois une croix de la Légion d'honneur ; elle rayonnait.

Une sorte d'esprit démocratique régnait dans le pays. La morgue était infiniment rare chez les riches, qui, le dimanche, au café (( Trlnquefort », jouaient aux cartes ou bien au billard avec les moindres gens. Le maître cordonnier, mon cousin Brancourt, faisait autorité au jeu de billard; on le consultait avant certains coups difficiles : « Brancourt, un conseil ! » Il ôtait un moment de sa bouche édentée le tuyau de sa longue pipe, et, après un bêlement suspensif « Bè », il donnait son avis; le coup joué, il replaçait sa pipe dans la brèche d'où il l'avait tirée.

L'humeur générale était tournée à l'ironie | sans méchanceté. Une moquerie rapide partait '

à l'adresse de qui voulait se singulariser ; être un original passait pour un grand ridicule, et on l'était à ])ea de frais. Chacun prétendait que chacun ressemhlât à tout le monde. Les faiseurs d'embarras provoquaient des haussements d'épaules et des mots drôles ; j'entendis un jour murmurer au passage d'un monsieur qui se donnait de l'importance : « En voilà encore un qui ferait bien du fumier, si seulement il avait de la paille ! » Les hâbleurs ne trouvaient pas créance ; on les interrompait d'un (( Je m'attends qu'oui », qui signifiait : « Va toujours, mon bonhomme! » L'ironie s'exprimait par des bouts-rimés grossiers. Les noms bibliques insolites d'une famille protestante inspirèrent ces déplorables rimes : Jérémie, au biscuit, — Dorcasse, à l'fricasse, — David, à l'marmite, — Léa, au plat, — Paul, à l'casserole. Une femme composa tout un poème à propos de je ne sais quoi, et le récita à qui voulut l'entendre; je vois encore son œil fixe et son geste raide. Une autre placarda sur sa vitre des pamphlets en prose, que nous

allions lire; assise à sa fenêtre, elle nous regardait d'un air triste.

Les Nouvionnais étaient conservateurs des habitudes acquises ; contents d'une aisance partout répandue, l'esprit d'entreprise ne les tourmentait pas. Ils se méfiaient de toute nouveauté. D'autre part, incapables de se concerter sur rien, ils ne savaient pas faire durer une « musique », ni une compagnie de pompiers.

La vie religieuse était à peu près nulle. J'ai peu connu le curé-doyen qui gouvernait la paroisse au temps de mon enfance, parce qu'il s'était brouillé avec ma famille pour avoir voulu forcer la porte de la chambre où une jeune sœur de mon père se mourait sans savoir qu'elle fût en danger de mort. Il se nommait Baudet. Gros de la tête aux pieds, il paraissait se mouvoir d'une pièce, sans jeu d'articulations, comme poussé sur des roulettes. Pour combattre l'embonpoint, il se promenait longuement ; il savait la mesure de son pas et le nombre des boutons de sa soutane au-

dessus de sa ceinture ; à chaque pas, il défaisait un bouton ; arrivé au col, il notait dans sa mémoire le chiffre 1, redescendait, reboutonnait et notait le chiffre 2 et ainsi de suite. La promenade finie, il obtenait par un calcul la distance parcourue.

Il avait de l'esprit; des mots de lui, — des mots salés quelquefois, — circulaient ; par exemple, celui qu'il fit à l'annonce d'un projet de mariage entre un M. Gusse et une demoiselle Hecq. Il chantait bien la messe, et je me rappelle l'intonation mélancolique très douce qu'il donnait à la supplication du Pater noster ; mais jamais il ne montait en chaire ; il parlait, des marches du chœur, sèchement, aigrement. Tous les ans, le dimanche de la fête communale qu'on avait instituée parce que la fête . de Saint-Denis, patron de la paroisse, tombant en octobre, il était presque impossible d'y danser, le doyen s'indignait : « La fête de qui? demandait-il? La fête de quoi? » Il concluait que c'était une fête païenne. Il aurait fallu un apôtre pour tirer ce pays de son indiffé-

rence religieuse ; notre doyen n'était pas un apôtre.

A peu près nulle aussi était la \ie politique. Chez le grand propriétaire de qui je parlais tout à l'heure, dans la salle à manger, deux gravures se faisaient pendant : Bailly, debout sur une chaise, dans la haute salle nue du Jeu de Paume, criait le serment de ne point se séparer avant d'avoir voté la Constitution ; les députés des colonies anglaises de l'Amérique du Nord, assis autour d'une table, signaient la Déclaration d'indépendance des Etats-Unis. Nos gros bourgeois étaient en effet des libéraux. Dans leur jeunesse, ils avaient fait opposition à la monarchie restaurée. J'entendis raconter que, lors d'une élection sous le règne de Charles X, M. dePolignac et le général Foy étant concurrents, les électeurs nouvionnais partirent ensemble achevai pour aller porter leur suffrage à Vervins. On criait autour d'eux : « Ni gnic, ni gnac » ; ils répondirent : « Ni gnic, ni gnac )) , et promirent de voter pour

le général Foy. La révolution de 1830 réjouit les notables du Nouvion ; la famille d'Orléans était d'ailleurs aimée dans tout le pays ; on disait : « C'est une belle famille. » Puis le (( domaine de Guise », dont la forêt était le joyau, passa par héritage à M. le duc d'Aumale, après la mort du dernier des Gondé ; le jeune prince devint alors comme le seigneur du pays. En 184-7, il y amena sa femme, et, charmé de l'accueil qu'il avait reçu, promit de revenir « l'année prochaine ».

L'année prochaine, ce fut l'année 1848. Le dernier jour de février, un de nos gardes champêtres s'en alla parles rues agitant sa sonnette. La grande nouvelle était connue déjà ; on s'empressa vers le garde. Nous, la marmaille, les nez en l'air, nous formions le premier cercle autour de lui. Il annonça : « La République est proclamée », et nomma les membres du Gouvernement provisoire, parmi lesquels : EVrude-Rollin. Quelqu'un lui cria : « Ledru- Rollin » ; il regarda son papier et rectifia « Eldru-Rollin ».

Toutes sortes de souvenirs se pressent dans ma mémoire. La garde nationale s'exerce au maniement des armes et aux mouvements militaires : Gauche, Droite, Gauche, Droite, Une, Deuss, retentissent dans le bruit des pas cadencés. Monté sur la fenêtre de l'hôtel de ville, je regarde, à l'intérieur, le maire, entouré de quelques personnes, manœuvrer sur la table des soldats de plomb. On chante la Marseillaise, le Chant des Girondins, et le Chant du Départ que je préfère aux deux autres, à cause de sa gravité triste et quasi religieuse. Une couturière, Julie Bourgeois, une belle fille, de qui les grands yeux noirs mangent la mince figure brune, m'apprend à chanter :

Plan, plan, rantanplan, Vivent les Rouges, en bas les Blancs !

Un horloger; Arcadie Plateau, monté sur une table au milieu de la place pérore ; on l'applaudit et on se moque de lui. Un jour, les bûcherons sortent de la forêt et s'en viennent, la hache sur l'épaule, sous la halle, demander

du pain au maire qui leur promet la générosité de la République. Un autre jour, on annonce que les « Quérisiens », habitants du village voisin, Esquehéries, très pauvre alors, marchent sur le Nouvion pour piller. On ferme les boutiques, mais les Quérisiens ne viennent pas.

Un autre jour, arrive la nouvelle que les « insurgés », maîtres du Cateau-Gambrésis, y incendient les fabriques. Dans les rues, les tambours de la garde nationale battent le rappel. Tordre étant venu d'aller combattre les incendiaires. Mon père revêt son uniforme et cherche son fusil que ma mère a caché ; ma mère pleure à chaudes larmes. Mon père a trouvé son fusil ; il sort, et descend vers la halle où se fait le rassemblement. Je le suis et j'étreins de mes bras serrés une jambe du commandant que je supplie de ne pas emmener papa ; le commandant me fait lâcher prise en me secouant.

On décide d'envoyer en éclaireur sur le chemin du Gâteau Molard, un beau gaillard, domestique du commandant, mais enorgueilli de se savoir l'authentique bâtard d'un comte.

et qui porte sur le visage un air d'aristocratie. Il saute sur un grand cheval ; sa fière moustache semble braver ; il a l'air d'un des fils Aymon qui chevauchaient sur une enseigne d'auberge dans ma rue, et dont personne, pas même l'aubergiste Losserand que j'interrogeai, n'avait pu me conter l'histoire. Molard part au galop. Le bataillon s'ébranle lentement ; il fait une halte au haut de la côte de Monte-à-peine pour attendre des nouvelles ; Molard est signalé, courant bride abattue : il n'y a pas d'insurgés au Gâteau ! Le bataillon fait donc volte-face. Cette équipée fut appelée la campagne de Monte-à-peine et plaisantée par des bouts-rimés dont je ne me souviens plus. Mais l'élection présidentielle se prépare. Sur le marché, des colporteurs vendent de grandes images au bas desquelles s'alignent les couplets de chansons à la gloire de l'Empire. La marmaille chante à tue-tête :

Dis-moi, soldat; dis-moi, t'en souviens-tu?

Tout le pays achète un almanach plein

d'anecdotes glorieuses. Le portrait de Louis- Napoléon, orné de sa signature autographiée, est affiché dans les cabarets. Je monte sur un haut tabouret pour voir de près l'écriture de Napoléon. Dans les rues, Jupin et Hachon, les vétérans impériaux, se redressent et se rengorgent. A l'approche de l'élection, on tient des assemblées, et Arcadie Plateau remonte sur une table. Il était grand parleur, de ceux dont on disait : (( G'ti qu'y a coupé le filet i n'a pas volé s'nargent. » — Le Nouvion donne une énorme majorité à Louis Napoléon, le 10 décembre 1848.

Puis il me semble qu'il ne se passa plus rien. C'est une chose extraordinaire que le coup d'Etat du 2 décembre 1831 ne m'ait laissé aucun souvenir; j'avais neuf ans pourtant à cette date. II faut que l'événement ait passé inaperçu dans ce pays où l'indifférence politique égalait l'indifférence religieuse. Toujours est-il que, de 1848 à 1852, je n'ai gardé, avec les souvevenirs d'école déjà racontés, que des souvenirs de famille, de tous les plus chers.

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