‹ SouvenirsChapitre 6 sur 10 · MA FAMILLE · texte numérisé non relu

MA FAMILLE

Ma famille maternelle habitait Oisy, village situé dans le canton de Wassigny, voisin mais très différent de celui du Nouvion. La brigade de gendarmerie n'y suffisait pas à sa besogne de police et le juge de paix et son greffier y étaient surchargés d'affaires ; on y voyait souvent (( descendre » la justice de Vervins. J'entendais raconter des actes de violence extrême : un ami de ma famille, dans une dispute, décrocha une oreille de son adversaire d'un coup de dents.

Le village de Mennevret, sis en ce canton,

avait une renommée détestable. Les habitants gagnaient pauvrement leur vie par le tissage à domicile et par le travail dans une foret voisine. En août, ils émigraient par centaines, hommes, femmes, enfants, pour aller faire la moisson « en France », c'est-à-dire dans les environs de Paris. En 1848, les bûcherons — les « boquillons » comme on les appelait — se mirent à faire des coupes dans les bois. Sans doute ils pensaient que la forêt devait appartenir aux forestiers. Chez nous, on contait qu'ils portaient toujours leur serpe pendue à la ceinture, même le dimanche, et qu'en entrant à l'église ils la piquaient dans un bloc placé à l'entrée, car ils allaient à l'église et ils aimaient leur curé.

Ce curé, l'abbé Quinquet, était célèbre à dix lieues à la ronde. Je l'ai connu. C'était un vaillant homme, d'une famille de vignerons du Laonois, l'aîné de douze enfants. Très vigoureux, il employait au besoin sa vigueur. Un jour qu'il menait de ses ouailles au pèlerinage de Notre-Dame de Liesse, il fut salué dans une

gare par les cris : « Couac, couac, couac ! » Il marcha vers les braillards et prit à partie celui qui semblait le chef de la bande : « Je suis sûr, lui dit-il, que tu n'as jamais été confirmé » ; ce disant, il claquait et reclaquait. Un autre jour, pour démontrer que son éghse n'était plus solide, il en fit crouler un mur d'un coup d'épaule. La reconstruction de cette église fut la principale affaire de sa vie. Pendant des années, il sollicita le gouvernement en la personne de M. Vilcoq, le sous-préfet de Vervins. Il allait souvent à la sous-préfecture à pied ; il partait après avoir sonné Y Angélus du matin ; quand, rentré au presbytère, après avoir sonné l'Angelus du soir, il défaisait les boucles de ses souliers, il avait marché dix-huit lieues ; c'était ce qu'il appelait faire ses affaires (( entre deux Angélus ». Il sollicita aussi les bonnes volontés des particuliers, et naturellement (( il y alla de sa poche ». L'abbé avait la poche généreuse; pour soutenir une école de religieuses qu'il avait appelées à Mennevret, il se mit au régime végétarien, vivant des légumes et des fruits de

son jardin qu'il cultivait à merveille, en fils de vigneron. Pourtant il n'était pas un ascète et même il faisait bonne figure à bonne table : « Allons ! disait-il en tendant son verre, encore un peu d'huile pour mettre dans le quinquet. » L'abbé Quinquet ne plaisait pas à tout le monde. La reconstruction de l'église, qu'il entreprit avant d'avoir reçu l'autorisation en règle, et surtout l'ouverture de l'école congréganiste le brouillèrent avec la municipalité. D'ailleurs, il ne s'entendait pas aux ménagements. Comme il lui déplaisait que la commune fit sonner le soir par la cloche de la paroisse la retraite pour annoncer la fermeture des cabarets, il voulut interdire cette sonnerie ; en chaire, il dit à ses paroissiens étonnés : « Mes frères, la cloche a reçu des bénédictions pour faire entrer les chrétiens à l'église, et non pour faire sortir les cochons du cabaret. » Il appliquait à la rigueur les règles canoniques ; si quelqu'un de qui la vie était irrégulière notoirement se présentait à l'offrande, il lui refusait la patène et disait au lieu du Fax tecum :

(( Passe comme t'es ! » Un jour, un de ces pécheurs voulut protester contre cet affront : (( Tu sais bien, lui dit le curé à haute voix, que je ne donne pas le baiser de paix à un concubinaire ; file ! » Il se consolait des petites misères qu'on lui faisait et s'en vengeait dans un journal en vers latins ^ Il y avoue qu'il avait aidé de sa main et par ses artifices la vieille église à s'écrouler :

Non tamen absque manu tacita pastoris et arte Corruit ;

que souvent sa bourse se lamenta d'être vide :

Non rare doluit vidiiatus sacculus œre ;

que l'école de filles fut pour lui une outre à

tempêtes ;

Car tôt quatiere procellœ

Hœc schola caiisam unam mihi se sciât esse pericli.

Il accable le maire de Mennevret de noms d'animaux, lion, serpent, léopard, renard : Nunc ko, nunc clraco, nuncpardiis, nunc denique vulpcs

\. J'ai trouvé ces vers dans une brochure publiée après la mort de l'abbé Quinquet, en 1901, à Ghauny, imprimerie Nogarède.

Ces querelles n'empêchaient pas l'abbé Qiiinquet d'être populaire. Sans flatter les petites gens, il les aimait de toute sa charité chrétienne. Il ne refusait pas de faire une partie de boules à la porte d'un cabaret. Il intervenait dans les querelles et les batailles si fréquentes en ce « pays al' serpe » , et il essayait de prévenir les rixes entre les jeunes gens de Mennevret et ceux des villages voisins. D'ordinaire, les villageois du canton de Wassigny profitaient du tirage au sort pour régler leurs comptes ; l'abbé prit l'habitude de conduire les gars de sa paroisse au chef-lieu de canton. Il les tenait autour de lui, calmes devant les insultes. Quelquefois cependant les provocations exaspéraient le troupeau et faisaient perdre patience au pasteur : « Faut-il huquer, monsieur le curé, lui criait-on ? — Buquez mes enfants », répondait M. le curé, qui se mettait à buquer lui-même.

, L'abbé Quinquet reconnaissait volontiers que ses paroissiens, s'ils avaient mauvaise tête, avaient bon cœur ; mais il s'affligeait du

médiocre succès de son effort pour amender les têtes. Si l'on essayait de le consoler et de le rassurer en lui disant que c'était déjà bien beau et méritoire d'avoir défriché cette mauvaise terre et préparé des moissons à ses successeurs, il hochait mélancoliquement la tête : « Le bon Dieu, disait-il, m'a fait exprès pour être curé de Mennevret, et, après m'avoir fait, il a cassé le moule. »

Les gens d'Oisy auraient eu besoin eux aussi d'un curé à eux destiné par décret providentiel, car ils ressemblaient fort aux gens de Mennevret. Les hommes tissaient à domicile et les femmes brodaient des grenades pour tuniques militaires. Des troupes d'hommes et de femmes allaient moissonner « en France ». Quelques propriétaires de pâtures ou de champs formaient une aristocratie modeste. L'ensemble avait l'air miséreux ; sur le pas de chaumières malpropres, des enfants pouilleux fourrageaient dans la broussaille de leurs cheveux blonds déteints par le soleil et par la pluie. Les que-

relies dans les ménages et entre les ménages étaient fréquentes et violentes.

Malheureusement le curé Percin n'était pas (le même tempérament que le curé Quinquet ; froid et pointilleux, on ne l'aimait guère ; il le savait, et ne s'en troublait pas. Informé que ses paroissiens désiraient qu'on leur donnât un aulre pasteur, il leur disait en chaire : « Un curé, c'est un curé ; si vous obtenez que je m'en aille, monseigneur vous enverra un curé; ce sera encore un curé. » Mais les gens d'Oisy pensaient qu'il y a curé et curé ; ils regrettaient de n'en avoir pas un à leur convenance; car ces gens rudes sentaient comme le vague besoin d'une autorité spirituelle. N'eurent-ils pas, il y a quelques années, l'extraordinaire idée de changer de religion ? Un beau dimanche, des hommes, des femmes et des enfants d'Oisy s'en allèrent en charrettes à Esquehéries où existe une communauté protestante ; ils remplirent à le faire déborder le temple où le ministre célébrait le prêche en la petite compagnie habituelle.

Les habitants d'Oisy étaient divisés en deux partis presque égaux en nombre ; quelquefois, la différence était d'une voix ; aussi tout nouvel arrivant était-il choyé des deux côtés. L'origine de cette dissension, je crois bien que personne n'aurait pu la dire ; elle n'en était que plus violente. La passion battait son plein dans les élections municipales ; les deux partis, si les élections se faisaient en temps de moisson, envoyaient (( en France » chercher leurs adhérents, auxquels ils payaient les frais du voyage et le prix des journées perdues. L'administration municipale était une guerre de tous les jours. Je me rappelle vaguement l'histoire d'un maire auquel on reprocha d'avoir emporté à son domicile l'encrier de la commune ; d'avoir gagné une pendule à une loterie où il n'avait pas pris de billet ; d'avoir fait peindre en bleu, de son autorité propre, des barrières autour d'une fontaine publique ; cette dernière affaire, dite affaire des « barrières bleuses » , m'amusa beaucoup. Mais ces disputes engendraient de vilaines haines. Un brave garçon qui, dans un procès,

avait témoigné contre le maire, fut accusé de faux témoignage et injustement condamné.

Je n'ai point connu mes grands-parents maternels ; mais j'ai connu beaucoup le frère de ma mère qui avait hérité de la maison de famille.

Mon oncle Régis Lèvent était cultivateur et brasseur. Son visage rasé, coloré, entre des cheveux qui blanchirent prématurément, s'éclairait du bleu très vif d'yeux intelligents et malins. Il fumait sans arrêt; le soir, au moment de se mettre au lit, il posait sa pipe sur sa table de nuit, pour la reprendre au réveil. Il était travailleur assurément, mais, comme on dit, un peu « amusette ». Son grand plaisir, c'était la partie de cartes au cabaret, arrosée de glorias. Et je crois bien que la culture et la brasserie auraient un peu souffert, si ma tante n'avait veillé au grain.

Mon oncle était bavard, ma tante était silen-

cieuse ; il riait souvent, elle ne riait guère. Traire, faire le beurre, recueillir les œufs, porter les œufs et le beurre au marché d'Étreux, faner, engranger, soigner les bêtes..., pas une minute n'était perdue par elle.

Elle était économe à l'excès, très dure pour elle-même, mais en même temps généreuse. Jamais elle ne me donnait moins de deux sous, lorsque j'allais à Oisy ou qu'elle venait au Nouvion. Or, je ne percevais à la maison qu'un liard les jours de marché, le mercredi et le samedi, et un sou le dimanche. Quand je fus devenu plus grand, elle me donnait dix sous ; la première pièce blanche que je possédai me vint d'elle. Elle faisait de plus grandes générosités lorsqu'elle accueillait chez elle, pour tout le temps qu'il leur plaisait de rester, des parents malheureux. Une de ses vertus était l'amour profond de la famille.

La bonté de ma tante ne s'exprimait point par des paroles, que peut-être elle n'aurait pas trouvées si elle les avait cherchées; mais elle ne les cherchait pas. Cette bonté se révélait

par toute sorte de signes ; ma tante était une (( mère aux bêtes ». Un âne, du nom de Mathurin, que l'on me prêtait pendant les vacances, devint si vieux qu'il fut impossible de lui demander aucun service. Ses jambes se couvrirent d'ulcères où se délectaient les mouches. Ma tante enveloppa les pauvres jambes d'un pantalon de toile bleue et nourrit Mathurin tant qu'il put manger. Une jument blanche, Béatrix, mourut aussi de sa belle mort à un âge très avancé. Toutes les peines furent épargnées à sa vieillesse. Ma tante l'attelait pour aller à Etreux, à trois quarts de lieue d'Oisy ; mais si Béatrix avait trop péniblement traîné ses pauvres sabots usés, ma tante la laissait à Etreux et s'en revenait à pied. Le lendemain, on lui ramenait sa jument.

Mon oncle avait en grande considération sa femme, qu'il appelait « no dame ». Il lui laissait tenir les cordons de la bourse, mais se plaignait qu'elle les tînt trop serrés. Je vais anticiper un peu pour raconter une histoire que je tiens de lui. Pendant la guerre, ma tante avait caché

un petit trésor au fond du grenier dans un vieux coffre. Mon oncle pensa qu'il en pourrait tirer un « écu », sans que nô dame s'en aperçut. Il força la serrure avec son couteau, prit une pièce de cent sous, referma précipitamment le coffre et s'en alla faire sa partie. Mais, pendant qu'il jouait, une inquiétude le prit ; il tàta et fouilla ses poches, cherchant son couteau. Laissant les cartes, il rentra chez lui : « Régis, lui dit ma tante, vous avez donc eu peur que les Prussiens ne prennent votre couteau, que vous l'avez mis dans le coffre. — Ah ! nô dame, s'écria mon oncle en riant, je suis pris! »

L'oncle venait souvent nous voir, quand j'étais enfant ; ma mère et lui s'aimaient heaucoup. Sa fille, ma cousine Olympe, m'était et elle m'est demeurée une très chère amie.

11 nous racontait toutes les histoires d'Oisy très longuement; une pipe finie, il en allumait une autre sans presque s'arrêter de parler, plaçant un mot entre les bouffées rapides de l'allumage. Si c'était une phrase qu'il disait entière, la pipe s'éteignait, et il frottait une nouvelle allumette.

SOUVENIRS Oo

11 racontait avec une verve amusante, refaisant les conversations et trouvant des mots très drôles. Tous les gens du village avaient des surnoms par lesquels il les nommait. Je me rappelle Botte — un petit homme, mon cousin Tétart, — Lapin blanc ^ Fromage rouge. Plus tard des noms de sauvages, dans des récits de voyage, me firent souvenir de ces surnoms. Plus tard aussi, me rappelant avec quelle animation mon oncle parlait, et combien je m'intéressais à ses histoires et détestais les adversaires de (( notre parti », je me suis demandé si une humeur batailleuse et une passion de me jeter dans les querelles, que le temps a calmées, ne me venait pas de mon sang d'Oisy.

J'ai vécu intimement au Nouvion dans ma famille paternelle, qui était très unie. Presque chaque jour, pendant mon enfance, je faisais une tournée de visites chez de vieux parents qui m'aimaient et que j'aimais bien*

Mon arrière-grand-oncle, M. Godelle, naquit en 1766, et mourut en 1856. Il était notre patriarche, que nous vénérions. Je connaissais sa très curieuse histoire. Au temps de la Révolution, il était professeur ou répétiteur de mathématiques au collège Sainte-Barbe, à Paris. On me conta qu'il vit passer le carrosse qui conduisit Louis XVI à l'échafaud ; c'est même ainsi que j'appris qu'un roi de France avait été guillotiné, ce qui me sembla fort extraordinaire. Après le vote de la Constitution civile du clergé, il se fit prêtre. Arrivé dans sa paroisse, il ordonna entre autres choses qu'une même sonnerie annonçât les enterrements des riches et ceux des pauvres, attendu que «tous les hommes sont égaux devant Dieu ». Cette parole, quand elle me fut rapportée, me parut très belle.

Je ne sais ni quand, ni pourquoi il quitta la robe sacerdotale et vint s'établir au Nouvion. Il y possédait quelques belles pâtures et il était un propriétaire soigneux. Il pesait lui-même ses « jalois » de pommes, et ne laissait enlever le sac qu'après avoir vérifié l'exactitude du

poids : « Pas une pomme de moins, disait-il; mais pas une de plus. » Dans la pâture attenant à la maison, un grand cerisier donnait beaucoup de cerises ; mon oncle en confiait la cueillette à un nommé Péché, — je ne suis pas sûr de l'orthographe, — de la tribu des Péché, nombreuse, miséreuse et qui vivait de besognes diverses, cueillette des pommes, curage des fosses et des puits, vidange, etc. Il craignait que la bouche de Péché, réputée goulue, n'interceptât des cerises dans le passage de la branche au panier : « Péché, criait-il du pied de l'arbre, siffle-moi un air ». Péché sifflait, et, après un moment, s'arrêtait... « Péché, siffle encore, tu siffles si bien! — Mais, m'sieu Godelle, je ne saros mie chiffler comme ça tout l'temps. — Chiffle, Péché! »

L'oncle Godelle, très poli, mettait de la grâce dans sa politesse ; il saluait les dames d'un geste où sa main touchait son cœur. Il avait de l'esprit. Un jour, dans une réunion de famille, quelqu'un prononça le mot paillard. Une toute

jeune femme, voisine de table de l'oncle, lui

demanda : « Un paillard, mon cousin, qu'est-ce que c'est que ça ? » Il répondit : « Ma belle cousine, un paillard, c'est un homme qui aime la paille fraîche et qui en change souvent ».

Cet ancien prêtre n'allait plus à l'église. Il était libéral, et, je crois, républicain; en 1849, il écrivit une constitution républicaine qui com-

mençait par un hommage à 1' « Etre suprême » . Quelques années avant sa mort, il retomba en enfance. Gomme il demeurait près de chez nous, il venait souvent nous voir; il chantonnait en secouant sa canne à pomme d'argent, où du plâtre désagrégé faisait un bruit qui l'amusait. Je me rappelle les deux premiers vers d'une chanson dont je n'ai jamais su la suite, parce qu'on me faisait sortir dès qu'elle était commencée :

Savez-vous pourquoi les dames N'ont pas de barbe au menton?

Il oubliait tout du présent ; il redemandait à dîner, sitôt la table desservie, au désespoir de sa bonne, l'octogénaire GuiguiteGénard^ fidèle,

mais injurieuse, qui criait : « Mordiu ! il veut toujours maquer ! » Mais il parlait à ravir des choses du passé. On m'a dit que, si l'on commençait devant lui un vers de Virgile, il l'achevait.

Mon arrière-grand-oncle Garbe, receveur buraliste, avait servi l'Empereur ; nul ne pouvait l'ignorer. Je l'écoutais avidement quand il racontait ses campagnes ; mais on m'avertit qu'il était un peu hâbleur. Quel dommage! Figurezvous qu'un jour, en je ne sais quel pays, l'Empereur, sur le rapport qui lui fut fait qu'on manquait de sous-officiers, résolut de procéder à une promotion de sergents. Je ne sais pas combien de caporaux, mais un grand nombre, je suppose, furent appelés dans sa tente. Ils entrèrent ; l'Empereur, assis devant une table, écrivait ; au bout d'un moment, il posa sa plume, regarda les caporaux alignés et commanda : « Marche ! » Mais il se leva furieux, car ces caporaux avaient perdu la tête ; ils étaient partis du mauvais pied, un seul excepté, le caporal Prosper Garbe ; seul mon

oncle fut promu sergent. L'empereur se souvint toujours de lui ; la veille d'une grande bataille, Austerlitz, léna ou Wagram, je ne sais plus, comme il inspectait un campement, il reconnut son sergent, lui fit un signe de la main, et, se tournant vers les maréchaux : (( Le sergent Prosper est là ; nous pouvons être tranquilles. » — « L'Empereur, disait modestement l'oncle Garbe, ne me connaissait que par mon prénom. »

Mon oncle Savreux faisait plusieurs métiers qui ne suffisaient point à son activité : épicier, marchand de verres et de porcelaine, graveur sur verre, libraire, herbager II était toujours par voies et par chemins, marchant d'un pas allongé. On racontait qu'un jour, parti avant l'aurore, il était allé à Vervins, à trente kilomètres de chez nous ; comme il revenait au Nouvion, il s'aperçut, au moment d'arriver, qu'il avait oublié son portefeuille, et le voilà reparti. Il rentra le lendemain matin, sans s'être reposé.

Il saluait les passants et rendait le salut, même

des enfants, en baissant bas sa casquette. Plus tard, quand je fus en pension à Paris, il vint m'y voir et me mena au château de Versailles. Arrivés à la grille, nous fumes abordés par des guides qui nous offrirent leurs services. Mon oncle salua profondément : « Je vous remercie, messieurs, de votre complaisance », dit-il. Et l'envie me prit de me donner l'air de n'être pas avec lui. Sa maison était le paradis des enfants de la famille ; il nous accordait tout ce que nous demandions : « Mon oncle, dessinez-moi quelque chose sur un verre » ; il disait : (( S'il... », et nous complétions « s'il vous plaît » ; mais déjà, il était sur son tabouret ; la petite roue tournait, et nous voyions prendre forme un lapin, un oiseau ou le petit chapeau de l'Empereur»

Mon oncle avait des idées bizarres. Par exemple, il imaginait ce moyen de faire fortune : creuser un trou dans une de ses pâtures, en un endroit assez éloigné de la route pour qu'on n'en pût découvrir l'orifice ; de ce trou, faire partir un petit tunnel qui aboutirait au-

delà de la frontière belge (à quelques kilomètres du Nouvion), et, par cette voie souterraine, pratiquer la contrebande. Sans doute, il plaisantait ; mais ce n'est pas bien sûr. Des rêves passaient dans ses yeux d'un bleu très clair.

Il avait des colères brusques. Un jour, à la fin d'un dîner de fête, un des enfants assis à la petite table vint lui montrer la tasse à café qu'on lui avait donnée, dont l'anse était cassée. Il se leva, un couteau à la main, fit le tour des tables, cassa toutes les anses, et, se tournant vers Rosalie, la servante, il lui dit : (( Madame, une autre fois vous servirez les enfants comme les grandes personnes. » Dans ces moments, il malmenait sa perruque, dont la raie morte se déplaçait à droite et à gauche.

L'oncle Savreux était un philosophe. Je pense qu'il lisait les livres de sa librairie, — une cinquantaine de volumes, presque tous du xviii^ siècle. — De temps à autre, il donnait de la gravité aux conversations. Un jour, il prononça le nom de Jean-Jacques ; je ne sus que beaucoup plus tard le nom qui suivait ces

prénoms-là; mais je fus étonné du ton qu'il mit à prononcer cette phrase : « Quand j'ai besoin de me confesser, je vais m'asseoir au pied d'un arbre, je retire ma casquette, et je me confesse à Dieu. Je ne me confesserai jamais à un homme. »

Je n'ai presque point connu mon grandpère, qui, du rang de mes vieux, sortit le premier pour aller au cimetière. Je me souviens qu'il me prenait sur ses genoux et me racontait des histoires. Il me taquinait en me parlant de personnages, qui, s'étant mis en route, marchaient ; cent fois, il répétait : (( Il marche, il marche, il marche », et je demandais : (( Quand est-ce qu'il arrivera, papa ? » Dans une poche de son gilet, une bonbonnière de cuivre contenait des morceaux de réglisse, du sucre candi et des pastilles mi-partie blanches et mipartie roses. Il me conduisait à l'église, où il portait un gros livre que j'ai encore ; on y voit

à la première page le roi David, couronne en tête, improviser le Psalterium, le regard illuminé, les lèvres ouvertes; ses mains couraient sur une harpe géante. Quelquefois, il me montrait les images d'une histoire de France qui datait de la Restauration. Au frontispice, un Génie, aux ailes ouvertes, montrait une pyramide oi^i étaient inscrits des noms de victoires : le premier était Tolbiac ; les deux derniers, Fontenoy et le Trocadéro. Valmy, Fleurus, Marengo, Austerlitz, léna, les victoires des temps « infâmes », avaient été oubliées. Chaque roi avait son portrait et son distique, au-dessous desquels se succédaient une demande et une réponse ; par exemple, à propos de Philippe IV : « Pourquoi Tappelait-on le Bel ? — Parce qu'il était d'un physique agréable. » Le dessinateur des têtes avait eu le souci de la vérité historique : la couronne, qui n'était sur la tête de Pharamond qu'un simple cercle de fer hérissé de longs clous, s'embellissait peu à peu, s'arrondissait et devenait la classique couronne de France. Sur les faces

de tant de rois se reconnaissait un air de famille ; Louis XVIII avait Tair d'un Pharamond engraissé au long cours des âges et dont la flottante chevelure s'était resserrée dans un catogan.

Un après-dîner du mois de mai 1851, mon bon grand-père, qui travaillait dans son jardin, tomba frappé d'apoplexie. Il vécut encore quarante-huit heures sans avoir repris connaissance, si ce n'est peut-être un moment où ses yeux se rouvrirent et regardèrent à droite et à gauche avec un air d'interroger. Je fis alors connaissance de la mort. Ma grand'mère, un bras étendu sur une table, la tête posée sur le bras, était secouée par des sanglots. Je pleurai comme tout le monde, sans être très ému probablement ; à cet âge, on ne pleure pas encore pour les raisons de pleurer. Ma mère me donna un mouchoir blanc, le premier de cette couleur qui soit entré dans ma poche ; je ne suis pas sûr de ne l'avoir point porté à mes yeux plus souvent qu'il n'était nécessaire afin de faire voir que j'avais un mouchoir de grande per-

sonne. En revenant du cimetière, je courus auprès de ma grand'mère que mes parents avaient forcée de rester à la maison. Elle me demanda s'il y avait eu beaucoup de monde à l'enterrement ; je lui répondis que oui, ce qui était vrai ; puis, après un effort sur elle-même : « Y avait-il de l'eau dans la fosse ?» Il y en avait, comme il arrivait presque toujours dans l'humide terrain de notre cimetière. Je répondis sans hésiter : « Non, maman 1 »

Ma chère grand'mère, que j'ai gardée longtemps, longtemps, car elle est morte plus que nonagénaire, comme je l'ai bien aimée !

C'était une petite femme mince, agile, aux traits réguliers et fins, et qui avait été une jolie fille jusqu'au jour où la petite vérole l'avait marquée de ses <i poquettes » . Elle naquit avec de la gaieté dans l'âme, doucement moqueuse, prompte à saisir le moindre ridicule, pour s'en amuser sans méchanceté aucune. Lorsque j'étais assis près d'elle devant la large fenêtre

qui donnait sur la rue, elle me poussait le coude et me montrait du regard un passant qui lui semblait drôle. Je crois bien que c'est elle qui m'apprit à regarder. Dans les réunions de famille, à table ou à la veillée, elle était le boute-en-train. Sa gaieté continue ne faisait pas de bruit ; elle ne riait pas après qu'elle avait dit quelque malice ; elle mettait la main devant sa bouche. Elle semblait une personne qui avait envie de rire, mais qui se retenait.

Comme elle avait une santé parfaite, elle ne croyait pas à la médecine. Elle guérissait ses indispositions en buvant un pot d'eau claire. Pour remède aux rougeurs et boutons, elle conseillait l'application de la salive ou du suif de chandelle.

Ma grand'mère n'allait point à l'église ; elle n'aimait pas les « curés ». Aux offrandes des messes d'enterrement, les seules qu'elle entendît, elle portait ses plus méchants liards, ou même elle « touquait » dans le plat sans y rien mettre ; mais elle croyait en Dieu, et, quand elle prononçait le nom — Diu — elle envoyait

un petit regard en haut. Elle avait une naturelle noblesse de sentiments ; sa morale était une esthétique très simple ; elle ne disait jamais : « Ce n'est pas bien ce que tu fais là » ; elle disait : (( Ce n'est pas beau », et, quand elle parlait d'une vilaine conduite, elle faisait une grimace de dégoût.

Je vécus beaucoup avec elle ; après la mort de mon grand-père, j'allai coucher dans son lit. Par elle, je connus les mœurs de son enfance et les habitudes de sa maison natale, située au penchant nord du vallon nouvionnais, sur le (( Rejet d'en haut », — une grande maison basse, avec des mansardes, dont les fenêtres étaient surmontées d'un petit toit ardoisé, qui avait l'air d'une cocotte comme en font les enfants avec du papier. Devant la maison, de chaque côté d'une grosse barrière, deux petits pavillons coquets se faisaient face, percés de fenêtres et de portes vitrées à petits carreaux. Devant, sur la droite, une fosse large et profonde s'appelait « l'étang du général ». En

face, un sentier resserré entre haies descendait vers le bourg.

Là vivait la famille Lebon, dont le chef, mon arrière-grand-père, mourut du choléra en 1832, dans le fauteuil de paille où je suis assis en ce moment. Il possédait quelques pâtures, et il était (( retordeur » de fils, que, chaque année, on allait, dans un voyage à pied, vendre à Nancy. Le retordage se faisait dans les petits pavillons, où travaillaient cinq filles et deux garçons, sous la surveillance du père, qui voulait que l'on travaillât bien. Les demoiselles pourtant avaient des distractions ; elles regardaient vers le sentier. Un arbre, placé à l'entrée, gênant la vue, elles allaient le soir verser au pied de l'eau de savon noir, espérant que le gêneur en mourrait ; car elles auraient voulu voir arriver du plus loin possible les amoureux, qui, l'un après l'autre, vinrent demander au Rejet d'en haut « le cœur et la main » des demoiselles Lebon.

Ma grand'mère fut pour moi le vivant témoin

du passé. Au lieu de demander : « Qu'est-ce qu'il y a de nouveau », elle disait : « Qu'estce qui nn'est de la guerre? » Elle avait si souvent entendu faire cette question, de 1792 à 1815 ! Elle parlait du « temps de l'ennemi », des fuites dans le bois où des cachettes étaient préparées, de la joie des victoires, de la déroute de Waterloo, de l'arrivée des Cosaques qui occupèrent le pays en 181 S : « Nous étions sur le pas de nô porte ; Lavisse (son mari) me disait : « Ils ne viendront pas » ; juste à ce moment-là, j'ai vu des lances qui passaient le coin de la rue de la Croix, et puis les grands bonnets. » Elle ne se plaignait pas de la conduite des Cosaques pendant le temps qu'ils demeurèrent. Elle en logeait un, qui s'appelait Antoine, ou plutôt Antone et qui était un brave homme. Il est vrai qu'un jour une jolie cravate disparut ; on se mit à la chercher ; Antone, plus zélé que les autres, se penchait pour regarder sous une table ; ma grand'mère aperçut alors entre le pantalon et la veste du Cosaque un bout de la cravate ; elle la retira et

battit d'une forte claque le gros derrière d'Antone, qui se releva, s'excusa et supplia qu'on ne le dénonçât pas à ses chefs. Ma grand'mèrc pardonna et fit bien ; car, à quelque temps de là, mon père, tout enfant, ayant grimpé sur le bord d'une cuve pleine d'eau, y tomba. Antone survint juste à temps pour le sauver. Et moi, tout compte fait de la vie, je me sens obligé envers la mémoire d'Antone.

Dans la pièce oî^i ma grand'mère se tenait d'habitude, deux portraits étaient accrochés au mur, celui de l'Empereur et celui du roi de Rome. Ma grand'mère adorait l'Empereur et plus encore « le pauvre nicheron », comme elle appelait le malheureux enfant. Elle regrettait seulement qu'il ne fût point né de Joséphine et flétrissait de mots vifs l'Autrichienne Marie- Louise. Mais elle savait de quel prix il fallut payer la gloire ; en 1812, elle avait pleuré au départ d'un frère qui ne devait pas revenir. Souvent elle parlait de ce (( frère Théodore », qu'on avait attendu pendant bien longtemps^ espérant toujours, car d'autres étaient revenus

après des années, et peut-être Théodore s'étaitil marié avec une Cosaque et n'avait-il pas osé le dire.

Un soir, il y a quarante ans, nous rentrions, mon père et moi, d'une longue course. Ma grand'mère était assise dans la cuisine, près du poêle 011 Mamie, une vieille bonne, regardait avec une attention profonde mijoter une fricassée de pommes de terre. Nous lui dîmes bonsoir en l'embrassant ; mais elle continuait à regarder vers la porte comme si elle s'attendait à voir entrer une autre personne, et elle nous demanda son- mari, mort il y avait si longtemps. Depuis quelques semaines, nous remarquions des redites et des manques de mémoire ; mais nous comprîmes ce soir-là que la pauvre maman n'était plus de notre monde. Elle devint soupçonneuse et cachottière ; elle dérobait des provisions qu'elle entassait dans des tiroirs. Elle devint méchante et nous entendîmes avec surprise des gros mots sortir de sa bouche. Le soir, c'était toute une affaire que de

la mettre au lit ; elle se croyait à l'auberge et demandait son compte. Elle voulait retourner à (( nô maison », c'est-à-dire au Rejet d'en haut et réclamait « maman ». Souvent, on la déshabillait de force, très doucement ; mon père avait les mains couvertes de ses égratignures. Des éclaircies se produisaient, et nous revoyions son sourire de malice et la bonne gaieté de son regard, et nous réentendions le : « Qu'est-ce qui nn'est de la guerre? » Puis le visage redevenait méchant, et les injures recommençaient. Mon père la soignait avec tendresse. Pendant les vacances, j'allais souvent le relever de son service de garde. Un jour, elle eut la fantaisie de venir s'asseoir sur mes genoux et s'y endormit ; pendant une heure, sa chère vieille tête reposa sur mon épaule. Au réveil, elle m'apostropha durement. Je l'amenai à parler du temps passé comme il m'arrivait souvent; je prononçai le nom de Robespierre; elle fit sa grimace de dégoût. « Et le général Bonaparte », demandai-je ? Sa figure s'illumina : « On dit que c'est un brave homme. »

Une des joies de ma vieillesse est de penser que je fus secourable à celle de ma chère grand'mère.

Mon père avait une figure qui le faisait aimer, du premier regard, par la régularité des traits, la douceur des yeux et un air d'intelligence, d'honnêteté, de bonté. Jamais il n'élevait la voix; je n'ai gardé souvenir d'aucune gronderie de lui; il me reprenait de mes petites fautes sur un ton de plaisanterie si gentille, et il commandait si doucement que l'idée ne me vint jamais de lui désobéir. Son autorité paternelle avait la douceur d'une caresse.

Il ne fit que de très modestes études. Au sortir de chez nô maître, il fut mis en pension à Boue, un village voisin du Nouvion, chez un instituteur, M. Fortin, qui tenait, avec l'assistance de madame Fortin, une école primaire de garçons et de filles. Je ne sais pas ce qu'il apprit dans cette maison. Il devint en-

suite clerc chez maître Azambre, où il trouva sans doute un complément d'éducation. Son patron le prit en telle estime qu'il voulait lui réserver sa succession ; maître Azambre avait donc découvert en lui les qualités que j'admirai fort plus tard, lorsque je fus en état de les connaître. Mon père comprenait vite et comprenait bien. Il écrivait, d'une écriture nette et jolie, en un style simple et pur. Certainement, il savait d'instinct notre langue. Il avait acheté, de ses médiocres deniers, le gros Dictionnaire général et grammatical des Dictionnaires français par Napoléon Landais, « auteur de la Grammaire, résumé général de toutes les grammaires françaises ».

Je reçus de lui, étant grand garçon et lauréat de concours, des avis qu'il me donnait modestement : « Grois-tu qu'on dise ceci, qu'on dise cela? » .Te l'avais cru, je m'étais trompé. Je me rappelle des explications qu'il me donnait, quandj'étaischez M. Bernard à propos de mes devoirs ; moi qui eus beaucoup de maîtres, je n'en ai connu aucun qui se fît si bien com-

prendre. Je suis persuadé qu'il aurait réussi dans n'importe quelle carrière intellectuelle ou libérale, comme on dit. Il n'accepta point pourtant l'offre de maître Azambre. Une étude de notaire coûtait cher dans notre riche pays. Où trouver l'argent? Mes grands-parents n'étaient pas capables de le donner, il s'en fallait de beaucoup. « Tu feras un beau m.ariage », disait maître Azambre ; mais mon père était très modeste, très prudent et timide. Puis il gardait dans son cœur le souvenir d'une jeune fille qui avait été sa camarade à l'école de Boue. II s'excusa auprès de son patron avec de grands remerciements.

Il fallait donc qu'il choisît un métier. On délibéra en famille, et l'on jugea qu'il y aurait place au Nouvion pour un troisième marchand de nouveautés. Mon père apprit le commerce à Paris, dans la maison des Statues Saint- Jacques, au quartier Saint-Martin, où il resta deux ans. Au retour, il demanda la main de sa camarade de Boue.

Ma mère était une paysanne d'Oisy, qui por-

tait au menton la trace d'une brèche faite par un fourchet. Sous un front large et très haut, ses yeux bleus ressemblaient à ceux de l'oncle Régis, son frère, avec un peu moins de malice. Elle n'était point belle ; mais elle avait un air de bonté, de force et de santé. Elle était très gaie; dans les réunions de famille, elle riait aux éclats et elle aimait qu'on fît du bruit. Comme elle n'ajouta rien à l'éducation reçue chez maître Fortin, elle ne savait pas grand'chose. J'ignore quelles sortes de sentiments et d'aptitudes attendaient en elle une culture qui ne vint pas ; mais elle se plaisait à entendre bien parler ; elle était portée à l'enthousiasme ; elle provoquait les récits de l'oncle Garbe, et je me rappelle ses émotions pendant la guerre de Crimée et sa fierté après la prise de Sébastopol. Son cœur débordait de tendresses familiales. Et elle était vaillante à la besogne; un jour, me montrant ses mains fatiguées par le travail, elle me dit d'un ton un peu mélancolique : « Regarde, j'ai des mains de servante. » Avec la petite dot qu'apporta ma mère, fut

achetée, pas cher, une maison où l'on apposa l'engageante enseigne : « Au petit bénéfice. » Une devanture vitrée à longues vitres ; à droite et à gauche, deux comptoirs, devant les rayons d'étoffe ; au fond, un comptoir encore, avec, au milieu, une ouverture devant la porte par où l'on pénétrait dans l'intérieur de la maison ; au-dessus de cette porte, une inscription à l'adresse des marchandeurs : « Prix fixe » ; puis, la salle, qui servait de salon et de salle à manger aussi dans les grands jours très rares où nous avions « du monde à dîner » ; une cuisine où nous mangions et nous nous tenions d'ordinaire ; à l'unique étage, quatre chambres, dont la chambre d'amis, luxueuse, car il s'y trouvait un large fauteuil de bois et paille, une commode en bois de noyer, un lit et des chaises du même bois ; sur le marbre de la commode, des chandeliers argentés sous globe et des verres de luxe bleus ou dorés ; aux murs, quatre lithographies, la Demande en mariage, le Mariage, le Coucher de la mariée, — le marié impatient poussait la porte et l'en-

tre-bâillait, mais sa belle-mère résistait de ses deux mains appuyées à la porte — , et la Naissance du premier-né; au-dessus des chambres, un grenier où traînaient quelques livres dépareillés, un énorme shako, un sabre, un vieux fusil à pierre et divers ustensiles; derrière la maison, une petite cour avec un grand puits profond, un bûcher et un jardinet où ma mère cultivait ses fleurs préférées, l'œillet et le réséda; quatre poiriers en quenouilles donnaient des « duchesses », et un saule pleureur formait, de ses branches étayées, un berceau triste : telle était en sa chère médiocrité la maison paternelle.

J'y appris beaucoup de choses à regarder et entendre les gens qui venaient chez nous. Les jours de marché, je m'amusais aux mines et parler des femmes des hameaux. Jamais elles ne répondaient directement aux questions même les plus banales. A la question sur la santé, la réponse était : « C'est moi le plus malade », ou bien : « A quoi que ça servirot d'es' plainde; enn' arot mie davantage. » Le

marchandage était acharné; mon père se défendait, mais Facheteuse insistait : « J'vo pairai in argint blinc »» c'est-à-dire pas en liards, pas en sous, pas en assignats, comme dans le temps, mais en argent qui brille, entendezvous? Elle faisait semblant de s'en aller : ^^ (( Faut que j'aille traire. » Elle finissait par se décider : mais quelle attention du regard, au moment du mesurage de l'étoffe ! Le marchand ne l'allongeait-il pas en tirant? ne pourrait-il pas ajouter quelques centimètres? Quand la cliente, ayant tiré son argent du nœud d'un mouchoir caché dans son panier, avait compté et recompté, puis déposé ses pièces en pile sur le comptoir, et accompli ainsi son sacrifice, elle paraissait tout aimable : « Vos n'errevenez pas avec mi » ? disait-elle ; mais elle savait bien la réponse : « Merci, disait mon père; vous feriez mieux de manger la soupe avec nous » ; mais il savait bien la réponse : « Faut que j'aille traire. » Chargée de compliments pour les siens, l'acheteuse remerciait : « J' leur en ferai récit ed' vot' part » ; elle remettait

son panier sur sa hanche, et s'en allait.

Ce n'étaient pas seulement des acheteurs qui entraient au magasin; des passants, amis de mon père, qui était très aimé, s'arrêtaient, causaient, racontaient des histoires, et je les regardais et je les écoutais, car je me suis toujours bien servi de mes yeux et de mes oreilles, et je crois avoir beaucoup appris de l'enseignement diffus que la vie offre à tout venant, lequel n'en a cure d'ordinaire.

Le bon moment, c'était le soir. Mon père dressait les contrevents au long du vitrage; il posait une large barre horizontale percée de deux trous aux extrémités; il y poussait des boulons; monté sur un tabouret, de l'autre côté du vitrage, j'introduisais les clavettes. Pour la dernière fois de la journée, la sonnette sonnait. Mon père tirait les verrous et tournait la clé laissée dans la serrure. Nous allions à la cuisine; nous nous mettions quatre à table, mes parents, ma sœur et moi — un frère n'est venu que plusieurs années après, quand j'étais au collège; — ma sœur, de trois ans plus

jeune que moi, était une mignonne petite fille, très douce, très fine, et qui ressemblait à mon père. On parlait de choses de la journée; je bavardais beaucoup. Le souper fini, ma mère, qui était debout depuis cinq heures du matin, en toute saison, très lasse et bâillant, nous faisait jouer, ma sœur et moi, à qui se déshabillerait le plus vite. Nous montions à la chambre où nos lits voisinaient avec le grand lit. Mais quel tranquille sommeil!

Je suis sûr de ne pas imaginer aujourd'hui des sentiments que j'aurais éprouvés, il y a soixante ans. Ces sentiments, je suis sûr que je les ai sentis alors. Mais il est vrai que, plus j'ai avancé en âge, plus fort et plus doux est devenu le charme de mes souvenirs. Je m'y réfugie aux heures douloureuses. Je vois alors nous quatre remparés contre le dehors par les contrevents, la barre de fer, les boulons, les clavettes, les verrous et la clé tournée, et, dans cette solitude et ce silence du dehors, les vertus rassemblées de l'amour conjugal, de l'amour paternel, de l'amour filial, de

l'amour fraternel, une pleine quiétude, le bonheur.

Plus aussi s'accroît ma reconnaissance envers les êtres qui, s'étant donné pour fonction d'assurer à leurs enfants une destinée meilleure et plus haute que la leur, ont, par un travail sans arrêt, sans distraction, sans plainte, gagné ma vie.

Je quittai la maison paternelle trois mois avant que sonnât ma dixième année. Mon père et ma mère voyaient que je travaillais avec plaisir: mes maîtres leur disaient du bien de moi et promettaient que je deviendrais un « sujet )). Il fut donc résolu que je concourrais pour une bourse départementale. Mon père s'était procuré des titres à faire valoir auprès de M. le Préfet; il était délégué cantonal et lieutenant de sapeurs-pompiers. Sa demande — nous étions en 1852 — fut signée de ces deux qualités : « délégué cantonal, lieutenant

de sapeurs-pompiers nommé par S. M. l'Empereur )).

Nous partîmes pour Laon où devait se passer l'examen. C'était une affaire qu'un voyage à Laon ; aucun chemin de fer n'y menait, et la diligence coûtait cher. Nous allâmes coucher à Oisy chez l'oncle Régis, a qui mon père avait demandé de nous prêter son cheval et son cabriolet. Nous partîmes le lendemain avant l'aube ; huit heures après, nous arrivions au pied de la montagne de Laon, dans une auberge du vUlage de Vaux. Mon père avait emporté une brosse à habits, une brosse à cheveux et un savon. Il me débarbouilla vigoureusement, me brossa les cheveux qui étaient taillés selon la mode d'alors « aux enfants d'Edouard », brossa mes habits, et nous montâmes par la grimpette vers la ville pour y faire visite aux examinateurs.

Le lendemain, à dix heures, les concurrents entrèrent dans la salle d'examen, accompagnés de leurs papas. Un des examinateurs nous dicta une dictée; il détacha pour le mieux

prononcer un des mots : tactique ; en relisant, il insista : tac-ti-que. Mais je n'avais jamais vu ce mot-là, et, comme je connaissais le mot tic tac, j'écrivis tac tic. L'examen écrit terminé, pendant que nous descendions l'escalier, mon père me demanda comment j'avais écrit le mot. Sur ma réponse, il s'inquiéta, et notre déjeuner fut anxieux; mais, à deux heures, nous apprîmes que j'étais admissible. L'examen oral me classa premier, et mon père me mena au Café de la Comédie où il fit flamber en mon honneur un bol de punch; ce qui était une grande débauche.

J'étais donc apte à obtenir une bourse ; mais il fallait l'obtenir. Le fils du vieil oncle, mon cousin Godelle, un de mes bienfaiteurs, nous y aida; nous reçûmes la nouvelle de ma nomination à la fm d'août. Je devais partir le premier lundi d'octobre; mon père passerait par Laon pour aller à Paris faire ses achats de la saison d'hiver; il me mènerait au collège.

Ma mère prépara mon trousseau; je la vis coudre sur des mouchoirs, sur des chemises et

des habits mon numéro, le numéro lo. A cette besogne, son grand front devenait pensif, je le voyais bien, et je voyais aussi que ses regards se faisaient plus tendres, et je sentais que ses baisers insistaient plus qu'à l'ordinaire.

Ma grand'mère s'affligeait à l'idée de perdre son camarade de lit. Elle s'effrayait de voir « son pauvre nicheron » partir si loin, elle qui me racontait qu'étant allée, enfant, passer deux jours à Buironfasse, chez l'oncle Joseph, elle avait pleuré en entendant les cloches qui ne sonnaxnt pas comme celles du Nouvion. Mais la vaillante vieille ne laissait rien voir de son chagrin; à tout propos, elle me poussait le coude en me disant des choses drôles.

Mon père faisait le brave ; il parlait de mon départ comme de la chose du monde la plus naturelle, du plaisir d'habiter une ville, et des belles promenades de Laon où je jouerais avec des camarades : « Tu as bien de la chance, disdit-il, j'aurais bien voulu aller au collège! »

Quant à moi, je m'efforçais de ne pas penser au départ; je ne m'imaginais pas vivant hors de

chez nous; mais je me rendais compte que je devenais une personne intéressante : seul de mes camarades, j'allais partir pour un collège; j'aurais une tunique à boutons d'or, avec un ceinturon où serait écrit en lettres d'or : Collège de Laon, et un képi à large galon d'or; et, chaque semaine, madame la principale me compterait cinq sous pour mes menus plaisirs. Mes parents, qui voulaient me donner des habitudes d'ordre et d'économie, m'avaient remis un petit agenda pour y inscrire mes dépenses.

L'automne était venu; les jours abrégés s'en allaient plus rapides. La veille de mon départ, je lis mes visites dans la famille, et je récoltai une fortune de trois francs cinquante. Rentré à la maison, je trouvai, posée sur deux chaises, une longue malle étroite, dont le dessus était, suivant l'usage d'alors, hérissé de poils de porc; par terre, une caisse contenait des pots de conliture, des noisettes et un pot de beurre salé. Ma mère me prit sur ses genoux, et ma ligure toucha la sienne ; bientôt elle me mit par

terre, mais trop tard; j'avais senti que le coin de sa paupière se mouillait.

Le lendemain matin, nous partions, pour Laon, mon père et moi. Une période nouvelle allait commencer dans ma vie ; elle devait durer quatre années, les plus heureuses de mon temps scolaire.

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