LE COLLEGE DE LAON
Ce fut vers quatre heures de l'après-midi, le premier lundi d'octobre 1852, que mon père me quitta. Quand il fut monté sur l'impériale de la diligence, je tendis les bras vers lui ; il m'a depuis avoué qu'il lui avait fallu faire un grand effort pour se retenir de descendre. Heureusement je ne me trouvai point abandonné à moimême. Un cousin germain et grand ami de mon père, le cousin Lebon, habitait Laon, en qualité d'employé surnuméraire à la direction des contributions indirectes. Je l'aimais bien. 11 me réconforta par des paroles affectueuses et gaies ;
j'étais rasséréné quand nous arrivâmes devant le collège. La grande porte d'entrée me parut majestueuse, et le coup de sonnette fît un grand bruit dans le silence de la maison presque déserte. Trois camarades jouaient dans la cour que je traversai pour aller au cabinet du principal; M. Duprat, après qu'il m'eut donné sur la joue des tapes amicales, les appela et me remit entre leurs mains. Nous jouâmes jusqu'au souper; un à un, les pensionnaires arrivaient, et ces nouvelles figures me distrayaient; mais quand je me trouvai dans mon lit, que personne ne borda, je cliercbai à deviner de quel côté se trouvait le Nouvion, et je m'endormis la tête tournée vers chez nous.
Je demeurai mélancolique assez longtemps. Je pensais à la maison paternelle; tout ce qui en venait m'était cher superstitieusement; je ne jetais pas les écailles des noisettes que j'en avais apportées ; par un trou pratiqué au haut de ma poche, je les introduisais dans la doublure de mon pantalon où elles faisaient en bas un bourrelet* Le soir, sur l'agenda oii j'ins^
crivais mes dépenses, je comptais : « Plus que tant de jours avant les vacances », et les derniers jours me semblaient longs ; pourtant le régime de la maison où j'étais interné ne me déplaisait pas.
Le collège, c'étaient des murs et des bâtiments gris couverts de tuiles décolorées, encadrant deux longues cours rectangulaires et mornes; mais, du moins, nous n'y étions pas trop enfermés. La cour d'entrée, celle des petits, voyait la rue, quand le portier Bégat tirait le cordon au va-et-vient des externes. Ceux-ci apportaient toutes fraîches les nouvelles de la ville, parmi lesquelles nous amusaient les cancans sur le principal et les professeurs. Le lîls d'une cuisinière qui servait chez M. de Campaux, receveur général, nous montrait des menus de dîners, où figuraient des huîtres, des écrevisses et des truffes. Ainsi se révélait la grande vie à moi, qui n^avais jamais
entendu parler de truffes, et ne connaissais les huîtres que par une fable de La Fontaine. « Tous les soirs, retentissait, dans la sonorité des rues étroites, la « retraite » qui se dirigeait vers la citadelle, voisine du collège. Enfin la cour des grands n'était séparée des « promenades » que par un mur de hauteur médiocre. L'hiver, nous y appuyions un tas de neige, du haut duquel nous interpellions les passants. Nousj voyions et nous entendions le dehors. ;
Nous nous promenions les dimanches et les jeudis. Quelquefois, nous sortions musique en tête, car nous avions notre musique où les cuivres et la grosse caisse faisaient grand tapage. Ces sorties d'apparat servaient de réclame au collège, qui avait un concurrent, la pension Babillot, plus tard Moucheron. Collégiens et Babillot se détestaient ; les externes se battaient dans les rues ; notre principal et M. Babillot se saluaient d'un geste froid. Un jour, celui-là fit savoir à celui-ci que, s'il était vrai qu'il permît à ses pensionnaires de se joindre à ses externes dans les combats, il lâcherait dans la
rue tout le collège. Nous croyions que nos promenades humiliaient les Babillot qui n'avaient pas de musique, et dont les boutons et galons n'étaient que d'argent, tandis que les nôtres étaient d'or.
Pour les promenades ordinaires, nous nous contentions, si le temps était incertain, de faire le tour de la ville en suivant, au pied du vieux rempart, le bord du plateau escarpé où l'antique cité est assise. D'un côté, la vue s'étend sur une plaine indéfinie ; de l'autre, elle s'arrête aux collines harmonieuses du Laonnois. Je me plaisais dans ces grands espaces. J'appris les noms des clochers lointains, et je me figurai des châteaux, et des tours au haut desquelles, faisant de ma main une lunette d'approche, je voyais distinctement flotter des drapeaux imaginaires. Les beaux jours, nous descendions dans la plaine, le plus souvent pour aller au bois d'Ardon, qui revêtait un pli de terrain ; on nous y lâchait en liberté, ce qui était une grande joie. Au retour, avant de gravir la montée, nous nous arrêtions pour boire de la
bière ou du cidre à la porte d'un cabaret, dont renseigne semblait s'adresser à nous, collégiens classiques : Sta viator. Nous trouvions là, nous attendant, une vieille femme qui portait, à l'intention de nos porte-monnaie, un panier rempli de gâteaux et de fruits. Nous l'appelions Mère Gâteau, et les grands lui faisaient raconter ses anciennes amours.
Tous les deux dimanches, je sortais avec le cousin Lebon. Il déjeunait et dînait à l'hôtel de l'Acacia en compagnie de jeunes employés comme lui, dont la gaieté me faisait rire. Le soir, nous allions au café de la Comédie ; le propriétaire, M. Michel, m'apportait les journaux ; je les lisais d'un bout à l'autre. Les nouvelles de la guerre de Grimée me passionnaient. Le nom die la Mer Noire évoquait à mes yeux un paysage d'eau sombre encadré de neige très blanche ; le nom sonore de Sébastopol me donnait un concert de cloches sonnant à toute volée ; mais des centaines de canons s'acharnaient à couvrir leurs voix claires ; c'était comme un duo du bronze et de l'argent.
Des éclairs passaient, courts, nerveux, rageurs, et des flammes d'incendie s'étalaient et montaient superbes et tranquilles... Mais j'arrivais à la colonne des faits divers. Le Journal de V Aisne donnait des nouvelles du département; je cherchais le nom du Nouvion et mes yeux s'élargissaient, et mon cœur battait, quand je rencontrais des événements comme celui-ci : « Un vol de lapins a été commis à Beaucamp, hameau du Nouvion, au préjudice du sieur Meunier, fermier. N.-B. Le voleur n'a pas laissé son adresse. » — L'approche de la rentrée me donnait toujours un sentiment de tristesse ; je tenais mon regard attaché au cadran de la pendule afin que les dernières minutes me semblassent plus lentes. Les journées passées avec le cousin Lebon m'étaient fort utiles. Très exact à remplir ses devoirs professionnels, il avait pourtant l'esprit en perpétuel mouvement ; il était passionné de musique, de mathématiques et de lettres ; il apprenait le latin et l'italien; il parlait et riait avec exubérance. Bien que je sache lui devoir
beaucoup, je ne sais probablement pas tout ce que je lui dois. La générosité de son âme où il y avait de la chimère me plaisait ; mais surtout il représentait auprès de moi la famille absente ; il m'était vraiment paternel. Il fut nommé à Paris au moment où je commençais ma troisième année de collège; mais, deux ans après, je le rejoignis. Le cousin continua son office auprès de moi ; je passai avec lui tous mes dimanches pendant mes années de lycée et d'école normale sans que jamais ma présence ait importuné ni lui, ni la femme excellente qu'il épousa. Et, puisque j'écris mes souvenirs, il faut bien que je lui exprime ici ma reconnaissance profonde. Il vit à présent sa quatrevingt-sixième année à Orléans, dans la rue des Pensées, entouré d'enfants, de petits et d'arrière-petits-enfants. Directeur honoraire des contributions indirectes, chevalier de la Légion d'honneur, il reparcourt dans sa mémoire la carrière administrative où il fut envers et contre tous un loyal et zélé serviteur de l'Etat. Il relit ses auteurs et vient d'achever une traduction
complète de Dante, dont le manuscrit emplit un casier dressé sur sa table. Il travaille dans son cabinet sans y allumer de feu, môme dans les plus rudes hivers. Une lunette astronomique regarde le ciel, et, sur une carte céleste apposée au mur, des épingles suivent la course des astres.
Dans notre collège, nous étions au régime du minimum de soins.
Point de salle pour la toilette. Nos boîtes, qui contenaient les ustensiles du nettoyage, étaient rangées sur le palier d'un grand escalier. De petites fontaines donnaient une petite quantité d'eau, que versait un petit robinet vers lequel nous tendions un petit bout de notre serviette, si nous voulions, car personne ne nous obligeait à nous débarbouiller. Les bains de pied n'étaient pas prévus. De temps en temps, rarement, on nous conduisait à l'unique établissement de bains, où une demi-douzaine de bai-
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gnoires suffisaient aux exigences de la propreté laonnoise. L'été, nous allions dans la plaine prendre quelques bains froids. Nous étions certainement des enfants malpropres.
Je n'ai pas conservé grand souvenir du réfectoire parce que la nourriture ne m'a jamais intéressé. Pourtant, je garde rancune à une purée de pois hebdomadaire, recouverte d'une sorte de croûte qui se ridait au moment où le garçon déposait le plat sur la table, et aussi aux petites pommes vieillottes et aux noix, qui composaient ralternative de notre dessert. Les pommes desséchées me rappelaient par contraste les pommes fraîches où mordaient mes dents, au pied des pommiers du Nouvion; j'en mangeais pourtant; mais je renonçais au dessert quand j'entendais, dans le corridor de la cuisine, le bruit des noix dans le haut panier qu'apportait Alexis, lequel ayant été domestique au séminaire avant d'entrer au service du collège, avait un air de défroqué ; par une calvitie commencée, il parodiait la tonsure. Ces noix me rappelaient celles qui servaient depuis des
années et des années à marquer les points des parties de « bourre » a la veillée chez ma grand'mère.
L'infirmerie occupait une chambre unique près de la lingerie. Le voisinage permettait à la lingère d'être en même temps infirmière : c'était une très brave vieille femme, que nous appelions « la mère », qui nous tutoyait et que nous tutoyions. Chaque jour, elle montait du faubourg Saint-Marcel où elle habitait. Je ne connus l'infirmerie que pour y avoir soigné des oreillons. Le médecin prescrivit une purge, et la mère m'apporta un matin dans une grande tasse de Feau de Sellùse, comme elle disait. Mais cette infirmière ne croyait guère à la médecine; elle me dit : (( Tu sais, ce n'est pas bon; si ça te dégoûte... », et elle me montra mçn vase de nuit. Ça me dégoûta, et je suivis l'indication. Je me plus à l'infirmerie, dont la bibliothèque se composait d'un volume du Magasin pittoresque ; j'y admirai entre autres choses les ruines du château de Coucy.
Nous nous portions très bien dans l'air vif
sur la (( montagne » de Laon. J'ai souvenir d'hivers où il gelait à pierre fendre. Dans l'étude, un poêle au charbon rougissait et rôtissait ses voisins; mais on grelottait au fond de la salle. Dans la cour, nous jouions tête nue. Nous nous amusions à poser sur l'armature de fer du puits un doigt mouillé, qui se congelait et que nous détachions, moyennant une petite déchirure. Je hasardai un jour le bout de ma langue que je retirai sanguinolent. Nous avions presque tous des engelures aux piedi et aux mains, et qui crevaient, et il m'arriva de ne pouvoir retirer mes bas qui collaient à des plaies. Personne ne soignait nos blessures; si quelque douillet allait se plaindre à (( la mère », elle ne connaissait qu'un remède faire pipi dessus.
Nous avions d'étranges maîtres d'études.
D'où était venu ce Pelletier de malheur, carabin à l'Hôtel-Dieu, qui lisait pendant les études des
livres de médecine délabrés ? Quelquefois il découvrait un de ses bras ou sa poitrine afin de vérifier in corpore vili les dires de ses auteurs. Le moindre mouvement qui le troublât était réprimé par des paroles brutales ou par une punition. Et puisque nous avions un second maîtres d'études qui s'appelait Sarus, comment se fit-il qu'un troisième s'appelât Poquérus? Celui-ci se coifîait d'une canailleuse casquette de cuir terne. Il venait de je ne sais pas quel midi; à tout propos, il disait : « Vous m'anuyez. » Nous le détestions cordialement, et il nous le rendait. La nouvelle courut un jour qu'il allait se marier. Poquérus marié ! Nous n'y pouvions croire ; pourtant la nouvelle était vraie. Les externes nous apprirent qu'il épousait la demoiselle de l'établissement de bains, et, en outre que cette fille malpropre, qui n'aimait pas à sortir lorsqu'il aurait fallu qu'elle sortît, faisait ses ordures dans la cendre de la cheminée.
Notre principal était un homme d'aspect imposant, surtout quand il tenait son face-à-
main dont les verres étaient encadrés d'or, ou quand il mettait ses lunettes larges à monture d'écaillé; mais il avait un bon sourire sur dents si blanches que je crois bien qu'il les avait achetées. Grand priseur, un petit ruisseau brun doré, s'il parlait un peu longtemps, descendait dans la rigole au-dessous de son nez, et il se mouchait à grand bruit dans un mouchoir rouge. Je l'ai vu en proie à des colères, dont les éclats faisaient trembler la maison ; mais ces accès étaient rares. Dans une armoire de son cabinet, il gardait, il est vrai, un martinet à lanières de cuir; mais il ne s'en servait que si des parents lui avaient recommandé ce genre de correction pour leurs enfants. Un de mes' camarades, élevé en Algérie — c'est lui qui me fit faire la connaissance des dattes, un jour qu'il m'en donna deux pour un sou — était soumis au régime du martinet. Nous le surnommions Oli à cause des petits cris qu'il poussait quand les lanières prenaient contact avec la paume de sa main ; mais je suis sûr que M. Duprat ne frappait pas fort. — Je ne sais
pas pourquoi nous surnommions Dico notre principal.
La punition habituelle était la retenue; on y copiait des pages d'histoire prises dans Fhistoire ancienne de M. Guillemin, recteur de l'Académie de Douai, au ressort de laquelle appartenait notre collège. Le maximum — quarante pages — était rarement atteint; je l'atteignis dans une circonstance extraordinaire. La cave du collège communiquait avec un souterrain, qui s'en allait loin sous la ville. Les grands disaient que jadis ce chemin caché conduisait d'un monastère d'hommes à un monastère de femmes, et qu'à présent, il abritait des faux monnayeurs ; d'aucuns afiirmaient qu'ils avaient, plusieurs fois, entendu les coups sourds des balanciers. Plusieurs fois, j'y lis en compagnie de camarades des excursions qui n'étaient pas sans danger, car le mur s'était éboulé par endroits, et nous rampions entre les parois sablonneuses. Nous nous éclairions à l'aide d'une bougie apportée par quelqu'un de nous qui, prenant des répétitions avec un professeurj
avait à fournir l'éclairage de la leçon, et, pour cet usage, tenait dans son pupitre une provision de bougies. Des externes nous procuraient les allumettes. Or, un jour que nous remontions du souterrain, nous trouvâmes, en haut de l'escalier de la cave, deux garçons qui s'apprêtaient à descendre, lanternes allumées, puis un groupe où nous reconnûmes avec effroi M. le principal, madame la principale, et madame la préfète de l'Aisne! Le préfet, qui devint plus tard préfet de police, s'appelait M. Boitelle; la préfète, née Haussmann, était la proche parente — même, je crois, la sœur — du grand baron; elle avait amené à Laon un jeune frère, qui était demi-pensionnaire au collège. Ce jour-là, elle vint le voir à la récréation ; or, Haussmann faisait partie de l'expédition souterraine. Le portier Bégat l'appela donc inutilement dans la cour; on le chercha dans les classes et dans les études. Le principal accouru dirigea la recherche ; la principale rassurait madame Boitelle. Avoir mis en inquiétude madame la préfète de l'Aisne,
cela valait bien les quarante pages que nous écrivîmes le dimanche et le lundi de la Pentecôte, bien que fût joyeux le soleil de ces journées, et triste la prose de M. le recteur.
J'ai gardé bon souvenir de nos professeurs M. Brassart, régent de septième, de M. Leleu, régent de sixième, de M. Delettre, régent de cinquième, et de M. Mengel, régent de quatrième, tous les quatre simples bacheliers.
La classe de septième était une petite salle étroite, précédée d'une antichambre où se faisait le nettoyage des chaussures, si bien que, pendant une année, nous y vécûmes dans l'odeur du cuir et du cirage. La salle s'éclairait par une fenêtre dont les barreaux de fer coupaient la vue sur le jardin du principal, un de ces jardins de ville, qui sont gais comme des prisonniers cellulaires. Au haut des barreaux, je vis les feuilles d'une vigne rougir et tomber à l'automne de 1852 et reverdir au printemps
de 1853. La tristesse de cette salle me fit penser plus d'une fois aux prisons de Silvio Pellico, dont j'avais lu les Mémoires dans un volume trouvé au grenier de chez nous. — Les feuilles de la vigne remuées par le vent envoyaient à nos cahiers des ombres trémoussantes.
M. Brassart, un jeune homme, se destinait au barreau de Laon; il étudiait le droit à domicile, n'ayant pas le moyen d'aller « faire son droit » à Douai ou à Paris. Il portait par avance les favoris professionnels. Ce jeune homme était bien mis ; l'été, il se coiffait d'un chapeau gris endeuillé par un crêpe, bien qu'il ne fût pas en deuil ; son crêpe était une élégance. Il taillait en pointe ses ongles longs et durs; souvent, pendant la classe, il se grattait la tête, et, de sa chevelure noire engraissée de luisante pommade à la rose, il retirait une crasse qu'en mxanière de plaisanterie il étalait sur nos livres.
Nous étions huit <( septièmes », partagés en deux camps par un tirage au sort renouvelé chaque semaine. Chacun de nous avait son
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adversaire, auquel il faisait reciter les leçons, en comptant les fautes sur ses doigts. Paul Grizot avait une façon de projeter les doigts et de les renverser, quand il me comptait mes fautes, qui m'agaçait et me faisait me tromper. J'avais envie de le gifler, bien que j'aimasse beaucoup ce gentil camarade, qui devint plus tard officier de marine et mourut en mer.
M. Brassart intervenait aussi peu que possible dans le travail de la classe. Occupé à composer un roman historique, il nous le récitait de mémoire ou peut-être l'improvisait. Dans l'étroite allée qui séparait nos deux bancs, il allait et venait ne nous regardant pas, remuant ses grosses lèvres et déclamant. Son roman se passait au xii^ siècle, au temps fameux de la commune de Laon. Il nous parlait de l'évêque Gaudry, de ses méchancetés, surtout d'un serf nègre, instrument de sa volonté perverse. Il nommait les rues où se mouvaient ses personnages, et nous disait à quelle borne fut adossé dans la « ruelle rouge » le cadavre de l'évêque assassiné. Je suppose qu'il empruntait
au récit d'Augustin Thierry et qu'il tirait le reste de son imagination ; mais peu importe ! Laon fut presque la capitale de la France dans les derniers jours carolingiens, et la ville a gardé des monuments et un aspect d'autrefois ; nos maîtres paraissaient n'en rien savoir, M. Brassart excepté, de qui les récits tiennent une grande place dans mes souvenirs d'écolier. J'eus, en l'écoutant, la vision de choses terribles, réelles, arrivées. Il me semblait que je les avais vues de mes yeux. Quand je rentrais le dimanche soir au collège, en passant par la ruelle rouge, je sentais un petit frisson.
Dix ans après, j'étonnai M. Brassart en le remerciant des émotions qu'il m'avait données jadis. Mon ancien maître était alors un avocat réputé du barreau de Laon, et l'on vantait le succès de sa parole en cour d'assises. J'eus le regret d'apprendre plus tard qu'il mourut fou.
M. Leleu, régent de sixième, était un homme sévère, par timidité, je crois, car ses joues
pâles et rasées rougissaient souvent. Il portait de longs cheveux flottants, à la romantique, et ses dents étaient noircies par l'usage du tabac à chiquer.
Très préoccupé de la ponctuation, il dictait quelquefois une dictée sans annoncer les points et virgules; puis il prenait, ou plutôt, car je ne le vis jamais descendre de sa chaire, — sans doute qu'il n'osait pas — il se faisait apporter les cahiers, et il critiquait nos virgules et nos points. Jamais depuis je ne reçus de meilleures leçons de syntaxe. Je m'intéressais aux hésitations qu'il avouait à de certains endroits entre le point et virgule et le point : « Le point, disait-il, ferme le sens. » Je m'appliquais, en écrivant sous la dictée, à déterminer le moment où le sens était fermé. Depuis — oh ! la puissance des maîtres ! — je suis resté hanté par la crainte de mal ponctuer. A chaque nouvelle épreuve d'imprimerie — et il me faut beaucoup de nouvelles épreuves — je change la ponctuation de la précédente. Je voudrais écrire sur la matière un traité oii je mettrais en épigraphe :
« Dis-moi comment tu ponctues et je te dirai comment tu penses. »
Pour notre premier devoir destyle, M. Leleu nous laissa choisir le sujet. J'écrivis une promenade dans la forêt du Nouvion ; je m'y extasiai devant une grotte tapissée de fleurs ; une source coulait avec « un bruit de cristal ». C'est que j'avais lu, pendant les vacances les Aventures de Télémaque^ fils d'Ulysse. Lu, c'est beaucoup dire. Le commencement m'avait séduit ; il me seml>la que j'entendais une musique simple et douce ; la nymphe Eucharis me charma par la ressemblance que je lui prêtais avec mon amie Ferdinande, d'Erloy, et je croyais retrouver en Galypso, la déesse, la fière beauté d'Aurélie ; mais le départ de Télémaque, fils d'Ulysse, me fâcha. J'en blâmai Minerve, que je jugeai d'ailleurs bien sotte de s'être affublée en homme barbu, car j'avais vu parmi des modèles de dessin une Minerve qui m'avait semblé une très belle personne. Les conseils de Mentor me fatiguèrent; je ne savais pas, n'ayant pas lu la préface du volume, qu'il
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parlait pour M. le duc de Bourgogne, mais je sentais qu'il ne s'adressait pas à moi. A la longue, la musique de Fénelon me sembla monotone. Et puis Télémaque, c'était un fils qui cherchait son père; j'avais hâte qu'il le trouvât; or il avait l'air de ne pas le chercher pour de bon et de se plaire aux aventures et aux tempêtes suscitées par ce maniaque de Neptune. Je pris le galop, sautai sur des pages puis sur des livres entiers, entrevoyant à peine Salente et Idoménée, les Manduriens, les Dauniens, Protesilas, Philoctète, Adraste et Diomède, et le Tartare et les Champs-Elysées, et je fus surpris et déçu de ne pas même voir Télémaque embrasser son père, à la fin, quand il le reconnut chez le fidèle Eumée. Mais les premières pages restèrent dans ma mémoire, et la grotte de Galypso me parut un lieu de délices ; c'est pourquoije la transportai dans la forêt du Nouvion. « Il y a une grotte dans votre forêt? » me demanda M. Leleu. J'avouai qu'il n'y en avait pas, et je fus grondé pour cette invention, grondé pour des mots poétiques, et mescama-
rades se moquèrent de moi. Je me rappelle que je défendis avec véhémence mon « bruit de cristal » .
De tout cela, on pourrait induire que M. Leleu n'était qu'un grammairien prosaïque. Or, il avait certainement l'àme poétique. Je le sentis à la façon dont il nous lut un jour, dans notre recueil de Morceaux choisis, un poème de Lamartine que nous devions apprendre par cœur. Ce fut la première fois que je vis le nom de Lamartine et que j'entendis des vers de lui :
Toi que je recueillis sur sa bouche expirante Avec son dernier souffle et son dernier adieu Symbole deux fois saint, don d'une voix mourante, Image de mon Dieu !
Le maître dit ces vers avec une émotion si profonde que je fus moi-même très ému. Il ne levait pas la tête ; il avait l'air de lire une prière. Plusieurs fois, au cours de l'année, il nous dicta, par cœur, des vers de son poète, et, la dernière classe, il nous récita le Lac. Je suis reconnaissant à M. Leleu de m'avoir, le pre-
mier, fait sentir le trouble d'une âme sensible à la poésie.
M. Delettre, régent de cinquième, rural et chasseur, nous parlait de son village et de ses chasses. Membre de la Société d'Histoire de France, il nous racontait quelquefois des anecdotes tirées de vieilles chroniques qu'il venait de lire. Il aimait le grec avec passion. Nous fîmes de grands progrès dans l'étude de cette langue, que nous avions commencée l'année d'avant. M. Delettre nous expliquait un chapitre de l'Anabase de Xénophon, et nous faisait répéter son explication sans s'arrêter aux difficultés grammaticales. Sa passion sincère, il me la communiqua ; ce que voyant, il prit de moi un soin particulier. A la fin de l'année, il me dicta une version tirée des Annales du Concours général ; après lecture de ma copie, il me déclara que, si j'allais jamais dans un lycée de Paris, j'aurais certainement des prix de grec au Concours ; il fut ce jour-là bon prophète.
Nous étions sept dans la classe de M. Delettre ;
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il nous laissait remuer à notre aise. Jamais il ne montait en chaire ; l'hiver, il s'asseyait près du poêle et nous laissait nous lever de l'unique banc pour nous tenir debout près de lui . Il semblait que nous fussions en visite chez un vieil ami qui savait des quantités de choses. L'été, les portes des classes demeuraient ouvertes; nous entendions les voix des autres professeurs. Le maître de rhétorique. M. Bricon, un grand paresseux à qui les heures semblaient lentes voisinait de temps en temps chez ses collègues. Un jour, il entra chez nous, s'étira les bras, regarda sa montre, regretta qu'il ne fût que trois heures et demie, et invita M. Delettre à faire après la classe une partie de billard. Il ne faut pas que j'oublie de rappeler une action, qui nous parut belle, de M. Delettre. Un jour, il mit à la porte de sa classe Dumouchel, fils de l'inspecteur d'académie.
Je n'aimai point M. Mengel, le régent de quatrième, vrai type du magister: des lunettes, une tête à cheveux blancs ras, des yeux sans
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sourire, des lèvres pincées, un cou rigide, la tête mue par secousses, une raideur de toute la personne, une voix qui semblait toujours dicter. Je pensai à lui longtemps après, un jour qu'assis à un déjeuner de première communion dans un lycée où j'étais professeur, l'inspecteur d'académie commença un toast par ces mots : (( Messieurs, virgule... )) Mais M. Mengel était bon grammairien ; nous passâmes une partie de l'année à « construire la proposition », comme il disait. C'était une de ses manies de préférer Sénèque à Gicéron ; il avait fait une collection de sentences oi^i les deux écrivains exprimaient la même idée, et il humiliait Gicéron par la comparaison avec Sénèque. Je crois qu'il avait le goût du mauvais goût; mais cela vaut mieux que de n'avoir le goût de rien.
A ces maîtres principaux, d'autres s'adjoignaient, pas nombreux. Je ne sais quelles étranges aventures précipitèrent en notre pauvre collège un gentilhomme. Les externes disaient que ses parents possédaient la moitié de l'île de Jersey. Il s'appelait Nicolay ; un
jour qu'il mit la main sur mon livre, j'admirai une couronne sur le chaton de sa bague. Sans doute, il avait fait la fête à Paris. Un dimanche que je le rencontrai sur la promenade de la Couloire, il m'arrêta pour causer avec moi, car il était bienveillant et gracieux. Une jolie fille vint à passer : « Will you 'sleep with me » , murmura-t-il ? Et il me traduisit ce propos peu pédagogique. La classe se passait tout entière en explications ; aussi j'arrivai très vite à comprendre l'anglais. Je me rappelle la fierté que je sentis lorsque, trouvant dans les Trois Mousquetaires ces mots de Milady : 1 am lost ; Imust die, je les compris aussi vite que le texte environnant. Ce gentilhomme fut un bon professeur sans le savoir. C'était évidemment une pénitence qu'il faisait à Laon ; un beau jour il partit, et fut remplacé par un vieillard, dont la figure — une pomme rouge ridée trouée d'yeux éraillés — se posait sur une grosse cravate blanche. Celui-là aussi était une épave.
Un professeur d'histoire m'a laissé des souvenirs et fâcheux. C'était un gringalet parisien,
qui, avec un accent de faubourg, se moquait de notre accent picard. Il braillait dans la classe. Jamais il ne nous expliqua les mots dont nous ne savions pas le sens. Dans un sommaire dicté, il nous fit souligner Assises de Jérusalem. Si j'avais osé, je lui aurais demandé ce que cela voulait dire, mais il n'aimait pas les questions, sans doute parce qu'il se savait incapable d'y répondre. Je crus donc qu'il s'agissait d'un tribunal qui jugeait des crimes dans le Palais de justice de Jérusalem, comme cela se faisait au Palais de justice de Laon. Plusieurs fois, notre professeur eut quelque peine à monter en chaire, parce qu'il était ivre. Il braillait alors plus fort qu'à l'ordinaire et couvrait les marches de la chaire de petits crachats blancs tout ronds. Frappant de quatre doigts la paume sèche de sa main droite, il nous parlait de ses succès de lycéen à Paris; il se vanta d'avoir « décroché » un accessit au Concours général pour une composition française où il avait écrit cette phrase : « Quand on sème le vent, on récolte la tempête. »
Il ne me reste plus qu'à rendre hommage à la bonne grosse tète penchée de M. Mathey, qui nous enseignait l'arithmétique. Il était un maître de premier ordre, très patient, très clair, et qui ne se contentait pas, s'il n'avait pas été compris, de répéter sa démonstration dans les mêmes termes, comme faisaient autrefois la plupart des professeurs de sciences. Il s'ingéniait à nous faire réfléchir, nous laissait un peu nous égarer, nous arrêtait, nous ramenait comme un chat jouant avec une souris. Parmi les meilleures heures de ma vie scolaire comptent celles où j'appris le système métrique et le calcul des fractions dans la classe du père Mathey.
Plus tard, j'ai trouvé des griefs contre ces premières années d'éducation. C'était une absurdité trop grande, que de ne point contenter l'instinctive curiosité qui pousse les enfants à connaître la nature.
Nous attendions au printemps la venue des
hannetons ; nous comptions au ventre de ces insectes les raies blanches, et faisions semblant de croire que chacune marquait une année vécue. Un de mes camarades m'apprit qu'un hanneton porteur de sept raies, se trouve arrivé à l'âge de raison, et que, par conséquent, ses péchés comptent. Il confessait les hannetons en les portant à son oreille ; à ceux qu'il jugeait pervers, il infligeait pour pénitence la mort. Le vilain garçon avait fabriqué une guillotine qui fonctionnait sur la margelle du puits.
Nous attendions aussi l'arrivée des hirondelles, et c'était à qui signalerait la première ; elles étaient pour nous des oiseaux sacrés ; nous nous interdisions de jouer à la balle au voisinage d'un nid juché dans un angle de la cour. Nous nous intéressions au vol des corbeaux que nous voyions passer et repasser ; nous savions que, dans la plaine, des enfants armés de perches défendaient contre ces voraces les semences jetées au sillon fraîchement ouvert. — Mais pourquoi donc personne ne nous parla-t-il jamais d'un insecte ni d'un oiseau?
Nous voyions dans nos promenades naître et mourir les fleurs, et une petite herbe verte poindre et devenir l'épi des champs de blé, car le Laonnois est un des terroirs nourriciers de France. Mais personne ne nous a dit les mœurs des fleurs ni des plantes.
Un enfant regarde de temps en temps au ciel. Tout petit, j'appris à connaître des constellations ; ces jours-ci, une vieille amie me rappelait que nous cherchions, il y a de cela soixante ans, (( le chariot David », et même elle me demanda s'il existait encore, et cette question me plut. Mais, au collège, la nuit n'est faite que pour dormir ; « l'emploi du temps » nocturne, c'est le sommeil. Nous montions tout droit du réfectoire au dortoir, et personne jamais ne nous dit le nom d'une étoile.
Certes, il aurait été bien facile de trouver le temps de nous initier à la connaissance déjà nature, car nous fîmes trop de thèmes et trop de versions à coup sûr ; le collège ignorait la nature, et je répète : c'était une absurdité trop grande ; mais je n'en sentis que plus tard les
effets déplorables. Au collège, je ne me plaignais pas de (( l'emploi du temps ». Et je ne veux pas que mes griefs d'aujourd'hui me rendent injuste pour mes années laonnoises.
Ces années me furent certainement très utiles. Thèmes et versions me donnèrent l'habitude de la précision. L'éloquence de M. Brassart, les admirations de M. Leleu pour Lamartine, de M. Delettre pour Xénophon, même de M. Mengel pour Sénèque éveillèrent en moi, je crois bien, le sens littéraire. Et puis heureusement, un écolier ne fait pas que recevoir l'éducation de ses maîtres ; il s'éduque lui-même, cherchant et trouvant la nourriture qui convient à son âme.
De moi-même, car personne ne m'y convia, j'aim.ai Esther et Athalie, qui n'étaient dans nos classes que des textes pour ânonnements. Je crus reconnaître dans Esther la musique qui m'avait charmé aux premières pages de Télémaque; mais j'admirai surtout Athalie, que je sus par cœur, du premier vers au der-
nier. Les lectures bibliques en ma première école m'avaient préparé à comprendre le grand drame cruel où je retrouvai l'Eternel bien qu'il y fût invisible. Mais pourquoi sentais-je une émotion plus vive et plus directe dans la lecture des poèmes de Lamartine ou de pages de Chateaubriand trouvées dans notre recueil de Morceaux choisis? Telle description d'un paysage d'Amérique, d'un paysage lunaire, me faisait rêver longtemps. Peut-être ces voix, plus voisines, parlaient-elles un langage qui satisfaisait en moi des instincts obscurs.
Les mêmes instincts obscurs me portèrent à aimer les antiquités laonnoises, les murailles de la ville avec leurs tours carrées ou rondes, la sombre et méfiante porte d'Ardon accueillant de travers le chemin malaisé qui grimpe vers elle, l'aspect triste du monastère emmuré de Saint- Vincent, les chevaliers de bronze couchés sur deux tombeaux dans l'église Saint-Martin, mais la cathédrale par-dessus tout.
Je n'avais aucune notion d'architecture, : j'ignorais les termes roman, gothique de tran-
sition; je ne me demandais point par quel art et quelle science avaient été dressées les vofites, mais je me sentais si petit, si tout petit dans la nef si large et si haute! Et la ville elle-même me paraissait si médiocre auprès de la monumentale église, et tout le plateau de Laon, escarpé dans la plaine, n'être qu'un piédestal taillé pour recevoir Notre-Dame de Laon; car, de très loin, en arrivant par Soissons, par Guise, par Marie ou par Notre- Dame-de-Liesse, on voyait planer comme un nuage la haute masse grise. En approchant, on découvrait la montagne et la ville ; les maisons, peu à peu grandissaient; mais, à mesure, s'élevaient plus haut les quatre tours dans le ciel entrevu par l'ouverture de leurs ogives.
C'était surtout les dimanches et jours de fêtes que je sentais la grandeur de la cathédrale : l'assistance semblait un essaim de mouches sans ailes. On disait que toute la population de Laon, bien rangée, n'emplirait pas le chœur et les chapelles, et que la population de Soissons et celle de Marie tiendrait à l'aise dans les nefs ;
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mais pour quelle ville avait-elle donc été bâtie, la cathédrale de Laon, et dans quel siècle? Je la sentais très vieille ; mon âge aussi était petit, si tout petit en comparaison.
Quand nous revenions de promenade, je ne cessais pas de regarder les quatre tours. Les jours de sortie, je ne manquais guère de faire une visite à la cathédrale; je circulais autour. Je m'arrêtais dans la cour grave qui la sépare de l'ancien palais épiscopal devenu palais de justice ; cette cour solitaire le dimanche, me semblait être à moi tout seul : d'un côté, c'était la maison de l'évêque, un cloître bas et trapu supportant un étage massif ; de l'autre, la maison de Dieu montait vers le ciel. — Un jour, je m'adossai au mur de l'église, et, avec la pointe de mon couteau élevé au-dessus de ma tête, je marquai la hauteur de ma petitesse !
Je regardais passer des corbeaux, qui semblaient tirer l'aile, d'un dernier effort, pour atteindre leurs nids dans les tours. Ils croassaient lamentablement. Chez nous, les corbeaux étaient des passagers qui posaient un moment
leurs taches noires sur notre herbe verte. Dans les vieilles tours, ils étaient chez eux; depuis combien de temps? Je savais que ces oiseaux vivent longuement, et il me plaisait que les corbeaux laonnois fussent tous centenaires; ils avaient l'air si fatigués ! Au-dessus de ma tête, planait un vol de siècles.
Je suis reconnaissant à Notre-Dame de Laon d'avoir enveloppé mon esprit d'une atmosphère de rêve. Quiconque ne regarde jamais dans le vague ne voit guère plus loin que le bout de son nez.
Notre vie morale était médiocre.
Je garde, en ma mémoire, un amer dégoût de ces pions, dont le contact me répugnait. Nos professeurs étaient de braves gens sans aucun doute; mais, de notre valeur morale, ils ne se souciaient guère. Je ne me rappelle pas avoir entendu aucun d'eux adresser une exhortation sérieuse à aucun de nous. Ils'agis-
sait de bien faire ses devoirs, de bien réciter ses leçons, de se bien tenir en classe. Laisser tomber un encrier était une faute plus grave qu'un mensonge, car, disait le maître : « Si tout le monde laissait tomber son encrier... » Les notes des cahiers de correspondance, les places des compositions hebdomadaires, les mentions du palmarès dans les distributions de prix, où siégeaient sur l'estrade, en leur grande tenue, M. le général, M. le préfet, M. le procureur impérial, ne récompensaient que le travail de la classe. Les maîtres faisaient souvent appel à notre émulation. On me disait : « Vous allez vous laisser d-épasser par Genaudet ou par Paul Grizot. » M. Mengel, qui était prévenu contre moi, parce que j'avais eu tous les prix chez M. Delettre qu'il n'aimait pas, m'annonçait que Sage, un nouveau, me donnerait « du fil à retordre », et je notais dans mon agenda mes victoires sur Genaudet, sur Paul Grizot ou sur Sage, ou bien mes défaites. Mais personne ne nous proposa de devenir meilleurs que nousmêmes.
Nous n'étions pas de méchants garçons; nous vivions gentiment les uns avec les autres. Je me souviens d'amitiés charmantes; on se racontait ses petites affaires ; on échangeait des hâbleries enfantines. Je pensais alors à me préparer à l'école de Saint-Cyr ; le premier imprimé que j'ai acheté de mon argent chez le libraire Odiot — il avait une demoiselle de magasin dont le front lisse très pur attirait la lumière — fut un programme de cette école. Un de mes camarades voulait être ingénieur ; nous convînmes que, lorsque je serais général en chef et lui ingénieur en chef nous mettrions le siège devant Londres, car nous voulions venger Jeanne d'Arc et Napoléon. Nous étions capables de dévouement les uns pour les autres; je m'en Souviens bien. Les différences des conditions sociales de nos familles n'étaient point sensibles dans notre vie; une seule fois ma qualité de boursier me fut reprochée par un gros paysan riche et stupide. Plusieurs enfants appartenaient à l'aristocratie de la ville, le frère de la préfète, les fils du greffier du tribunal, le fils d'un avo-
cat, le Fils d'un avoué; le plus considéré des externes était Guillaume, fils d'un boulanger. Pourtant chacun de nous avait ses défauts et quelques-uns, des vices. Et je suis bien sûr qu'aucun de nos maîtres, aucun ne se proposa de connaitre nos âmes et de les conduire. Certains jours, tout enfant que je fusse, je me sentais abandonné. Ma petite âme en souffrait. L'instruction porte en elle une éducation; c'est vrai. Les maximes rencontrées dans les écrivains nous semblaient belles, et les actions nobles nous émouvaient. J'admirai les héros antiques se dévouant à la Cité. Il y en eut même un dont je portai le nom quelque temps. J'avais à expliquer, je ne sais plus dans lequel de nos livres, probablement dans le De viris illustribiis urbis Romœ, l'histoire d'Horatius Codes, qui posté à la tête d'un pont attaqué par l'ennemi, l'avait rompu derrière lui, s'exposant ainsi à périr sans secours. Le texte disait : Et pontem rupit a tergo. C'était la première fois^ que je rencontrais cette expression a tergo. La préposition a m'embarrassa. Je ne lui connais-
sais d'autre emploi que de marquer une action accomplie par une personne, ni d'autre traduction que la préposition /?«/•; mais je savais aussi que, lorsque l'action est faite par une personne, elle est marquée par Jle simple ablatif sans la préposition a. Or, tergum^ que mon lexique traduisait dos^ derrière^ est une chose, je n'avais donc pas le droit de traduire : « Il rompit le pont avec son dos ou avec son derrière. » Sans doute ; mais comment faire? Je ne pouvais sauter pardessus cet a. Peut-être pensai-je que la règle avait des exceptions. Et je me figurai Horatius Codes s'asseyant sur le pont de bois, et, soulevé sur les mains, frappant les planches à coups de derrière. Enfin jetraduisis : « Il cassa le pont avec son derrière. » Alors Paul Grizot — ce n'était pas malin, il possédait, lui, en plus du lexique réglementaire, un dictionnaire latin, où il avait trouvé « a tergo, par derrière » — éclata de rire, et le surnom de Codes me fut infligé. Mais je ne gardai pas rancune de cette mésaventure au héros romain. 11 est certain que cette morale en action éveillait les nobles instincts. Seule-
ment, elle nous arrivait sous la forme d'un devoir où l'on nous comptait des fautes contre la grammaire, et l'effet s'en trouvait bien atténué.
L'enseignement religieux nous était donné par un vicaire de la cathédrale. Je connus successivement en cette fonctien l'abbé Prévost et l'abbé Cardon, deux prêtres distingués, qui parvinrent dans la suite aux honneurs, le premier à l'archiprêtrise de Vervins et le second au vicariat général de l'évêché. L'abbé Prévost était spirituel, ironique et taquin; l'abbé Gardon, sérieux et doux, un peu triste. Les leçons de l'aumônier se donnaient dans une classe du collège; nous récitions notre catéchisme du même ton scolaire que la liste des golfes et des détroits ou celle des noms en al qui font le pluriel en als ou en aux. La rédaction de catéchisme était un devoir comme un autre.
Je ne sentis vraiment d'émotion religieuse
que pendant les jours qui précédèrent ma première communion en 1855.
Notre petit groupe — nous étions six — se réunissait dans la chapelle du collège toute simple, toute nue, du pur style xii'' siècle, et où l'on dit qu'Abélard prêcha. Nous y demeurâmes des heures sans surveillance, et c'était une nouveauté pour nous que d'être laissés à nous-mêmes. Nous repassions les « actes » et les cantiques. Je récitai plusieurs fois le renouvellement des promesses baptismales, que je devais dire à la cathédrale le jour de la cérémonie. J'avais peur que la mémoire tout à coup me manquât au moment où je devrais parler à voix haute, dans le silence de tous, sous les grandes voûtes, écouté par monseigneur de Garsignies, que je me figurais redoutable sous sa mitre d'or et la crosse en sa main.
Nous nous aimions comme de bons petits frères. Ceux qui étaient « fâchés » s'étaient réconciliés, après mutuel pardon de leurs offenses, par une poignée de mains. Un de
nous, au moment où nous nous agenouillions, prenait sur le retable le crucifix d'argent pour le poser sur Tautel afin que nous fussions plus près du bon Dieu.
A la cathédrale, l'émotion s'affaiblissait ; des garçons inconnus se joignaient à nous. Un prêtre inconnu nous parla. Il nous répéta ce qu'on nous avait déjà beaucoup dit : que nous allions vivre le plus beau jour de notre vie. Dans un sermon sur la Passion, il s'écria plusieurs fois : « Pleurez, mes enfants ! » Mes larmes ne coulèrent pas sur commande. Un autre prêtre nous donna cet exemple de la puissance du sacerdoce : « Si un prêtre passant devant une boulangerie prononçait les paroles de la consécration, la transsubstantiation s'opérerait, et ceux qui mangeraient de ce pain en état de péché mortel commettraient un sacrilège. » Une voix cria en moi : « Ce n'est pas vrai! »
Enfin, le jour arriva. Le matin, pendant que nous faisions notre toilette, un gros orage tonna : « Le bon Dieu est en colère, nous dit
mon camarade Tiirquin : j'espère que ce n'est pas contre moi. » Nous partîmes pour la cathédrale. Nous marchions à la tête du collège; le principal en habit noir et cravate blanche se tenait près de nous. Nos mains droites portaient les paroissiens dont les tranches brillaient d'or neuf, et nous étions fiers de nos brassards de soie blanche à frange d'or. Tout à coup, je lus sur un mur de la ruelle rouge une inscription à la craie, où les relations de « Rosalie » avec un « caporal tambour » étaient marquées par un mot qui me parut affreux. Je me crus souillé. Je pus à peine suivre la messe. Au moment où l'archiprêtre, tenant le ciboire d'une main et l'hostie de l'autre, allait arriver près de moi, je me levai et fis signe à l'abbé Cardon, qui marchait près de lui, que j'avais quelque chose à dire ; d'un geste bienveillant de la main et de la tête, il me commanda de me remettre à genoux, et j'obéis.
. Le surlendemain, nous reprîmes la vie commune. Je ne sentis pas un grand changement en moi. Etais-je croyantou ne l'étais-jepas? Je ne
saurais le dire. A la maison, je n'avais pas reçu d'éducation religieuse. Mon père n'allait pas à l'église ; ma mère y allait et s'y plaisait, mais elle n'était pas dévote. Plusieurs fois, je pensai aux miens en écoutant les prédicateurs parler des peines éternelles. Un d'eux nous décrivit la scène du jugement dernier : un archange, à la fm, fermait la porte de l'enfer, et la scellait d'un sceau où a un seul mot était écrit, et, ce mot, c'était : Eternité ». J'eus un petit frisson. Est-ce que mes chers vieux du Nouvion qui n'allaient point à la messe ni à confesse brilleraient et hurleraient parmi les damnés éternellement? Je ne voulus pas me résigner à le croire.
Ma vie morale, je la vivais dans ma famille. Toutes les semaines, j'écrivais à la maison. C'était une affaire difficile à ma maladresse que de plier ma lettre et de bien placer le pain à cacheter, l'usage des enveloppes nous étant
inconnu. Mon père me répondait ; ma mère, ijfia grand'mère et ma sœur signaient au-dessous de son nom. Quel malheur que je n'aie pas gardé ces lettres qui me seraient des reliques précieuses !
Les vacances m'étaient très douces. Quand la diligence sortait de la foret et que je commençais à découvrir mon Nouvion, — à droite, un coteau qui porte le hameau de Marlemperche, à gauche, le vieux clocher ; de l'un et de l'autre côté, les pâtures très vertes, les têtes des pommiers, les fosses regardées par leurs saules, et les bonnes bêtes qui promenaient lentement sous les arbres les taches rouges, blanches et grises de leur pelage, — il me semblait rentrer dans mon paradis perdu. Je reprenais tout de suite mes habitudes. Tous les jours, je faisais ma tournée de famille.
Ces annés-là, nos veillées furent tristes. Le récit des misères de nos soldats dans les tranchées de Sébastopol nous attristait, la longueur du siège nous inquiétait, et l'oncle Garbe pensait qu'au temps de l'Ancien, on menait plus
rondement les guerres. De vieilles et déjeunes mains jetaient de la charpie dans des corbeilles. En 1854, le choléra rôda autour du Nouvion; en une nuit, il ravagea le village de Vénérolles. Ma grand'mère déclara qu'elle n'en avait pas peur ; elle connaissait le remède sûr, — boire de l'eau — et elle rappelait que l'oncle Godelle, atteint du choléra en 1832, s'était couché sous chaude couverture, ayant près de lui un seau rempli d'eau où il puisait, et qu'il avait « réchappé ». Puis de mauvaises récoltes se succédèrent ; le prix du pain monta ; on maudissait les accapareurs ; à Guise, un marchand de grains, M. Gléry, faillit être écharpé dans une émeute d'ouvriers ; il reçut un coup de sabre sur la tête. J'entendais demander : « Comment passerons-nous cet hiver-ci? » Et j'étais sensible à tant de maux ; mais je n'en goûtais que mieux la douceur tiède du nid paternel.
Je retrouvais avec joie les camarades restés au pays, et nous reprenions les jeux d'autrefois. J'avais ce bonheur que les amies de ma sœur fussent aussi mes amies. Oh! le gentil sou-
venir celui de ces amitiés exquises, fraîches aurores d'amour ! Des poignées de main prolongeaient leur étreinte ; de furtifs billets étaient glissés dans des manchons, et même des baisers légers et rapides échangés dans les parties de cache-cache. Elles étaient toutes jolies mes petites amies, excepté celle que je devais épouser, qui était belle.
Les gens du pays m'accueillaient bien ; ils me félicitaient de ma bonne mine : « On voit que tu es bien nourri. » J'étais en effet un garçon joufflu. Gomme je grandissais, quelque vieux ne manquait pas de dire à un autre en me montrant : « Ça nous pousse, ça nous pousse ! » On me félicitait aussi parce qu'on savait que « j'apprenais bien ». Mais justement parce que j'apprenais bien, l'ambition de mes parents croissait. A Paris, j'apprendrais beaucoup mieux; seulement, quel moyen d'aller à Paris? Les titres de mon père « délégué cantonal et lieutenant de pompiers nommé par S. M. l'Empereur » m'avaient valu une bourse départementale dans un collège : mais ils ne
suffisaient pas pour m'obtenir une de ces bourses de lycée, qui ne s'accordaient alors qu'aux fils de fonctionnaires ou d'officiers. Or, il y avait au Nouvion deux anciens élèves de l'institution Massin ; ils savaient que les conditions de paiement s'adoucissaient pour les élèves jugés capables de gagner des couronnes au lycée Gharlemagne et au Concours général, et de contribuer ainsi à l'illustration de la maison, et à son recrutement. Ils offrirent de s'entremettre auprès de M. Barbet-Massin. M. Duprat envoya chez nous un certificat chargé d'éloges, et les palmarès de mes quatre années de collège y furent joints. M. Barbet-Massin fit savoir qu'il me prendrait à demi-pension. Au mois d'octobre 1855, je partis donc pour Paris, où m'attendait une vie différente de celle que j'avais menée jusque-là, mais pas meilleure, il s'en faut !