‹ SouvenirsChapitre 8 sur 10 · L INSTITUTION MASSIX ET LE LYCEE CHARLEMAGNE · texte numérisé non relu

L INSTITUTION MASSIX ET LE LYCEE CHARLEMAGNE

La rue des Minimes est une des plus tranquilles au quartier du Marais. Elle part de la rue de Turenne, autrefois appelée Saint-Louis, pour aboutir à la rue des Tournelles. Au temps où je l'habitais, aucune boutique ne s'y ouvrait ; les maisons, uniformes, basses et plates, logeaient des rentiers invisibles, car je ne me souviens pas d'avoir vu personne y entrer ni en sortir. L'institution Massin occupait le numéro 12, au coin de la rue de Béarn qui mèn^ à la place des Vosges, de mon temps

place Royale. Les bâtiments en subsistent encore aujourd'hui.

Au-dessus de la grande porte, on lisait en lettres d'or : Institution Massin fondée en MDCCCX. Derrière cette porte, à quelques pas, une grille blindée barrait le chemin ; entre les deux, s'ouvrait la loge du concierge, qu'il fallait traverser pour pénétrer dans la maison fortement close.

L'institution était divisée en deux collèges, dont chacun avait sa cour, séparée de l'autre par une grille. Les cours étaient, de trois côtés, entourées de bâtiments, et, de l'autre, d'un mur très haut. Des fenêtres regardaient la rue de Béarn, mais avec des carreaux dépolis qui ressemblaient à des yeux aveugles. Sur le seuil de cette maison, il fallait laisser l'espérance de voir le dehors.

Pour représenter la nature, quatre arbres, dans la cour du grand collège, internes comme nous, montaient, cherchant l'air et la lumière. A la rentrée d'octobre, quand je venais de quitter ma forêt natale où s'allumaient les pre-

mières teintes de l'automne, le balai des garçons assemblait les feuilles tombées de nos arbres anémiques.

N'eussions-nous été que trente ou quarante, nous aurions trouvé nos cours trop étroites pour les jeux ; or, nous étions de trois à quatre cents élèves. Aussi ne songions-nous même pas à jouer. Dans la cour du petit collège, on sautillait, gambadait et se bousculait bêtement; chez eux, les grands allaient et venaient ; s'ils voulaient marcher à quatre, il fallait que deux allassent à reculons. Un banc de pierre accolé à un mur se garnissait de causeurs ; on s'y disputait les places, car nous aimions à nous asseoir.

C'était l'encombrement dans les dortoirs bas, où les lits se touchaient presque, et dans les études où nous étions rangés en files, le long de grandes tables. Si l'on était d'une file adossée au mur, comme aucun passage n'était ménagé derrière le banc, il fallait passer sur la table pour gagner sa place, et les souliers y laissaient des traces de leur poussière ou de leur boue.

Dans un des couloirs intérieurs qui longeaient les études, on ne pouvait passer à deux de front; même, pour franchir un tournant, il fallait se présenter de biais ^

Le régime de propreté ressemblait fort à celui du collège de Laon. Chaque dortoir, il est vrai, avait une salle de toilette ; mais on s'y lavait autour d'un bassin de zinc percé de robinets, petits robinets à mouiller de petits bouts de serviette. Rien n'était plus facile, d'ailleurs, que de ne pas se laver; le plus souvent, le maître qui surveillait l'opération, avait des raisons de n'être pas difficile sur la propreté d'autrui. La salle de dessin servait aux bains de pieds ; on nous y appelait étude par étude, une fois par mois, je crois, peut-être deux fois ; nous nous baignions plusieurs par

1 Si j'avais été élève de n'importe quelle autre institution du temps, j'aurais dit les mêmes choses, ou a peu près. On n'était pas mieux à Sainte-Barbe qu'àMassin ;ie crois même qu'on y était moins bien.

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baquet, et une serviette était allouée pour deux. L'été heureusement, nous étions conduits à des bains en Seine, les plus propres de Paris, en aval de l'estacade, les bains Petit.

L'infirmerie occupait quatre salles d'une maison en face, le n° 13, qu'habitait le chef de l'institution. L'infirmière faisait seniblant d'être une religieuse ; elle portait une robe noire et un bonnet d'aspect congréganiste ; un crucifix pendait sur sa poitrine. Elle était revèche, mais soigneuse.

Un assez grand nombre d'entre nous, mis au régime du houblon ou de la Quassia amara ; allaient en bande boire ces tisanes, sous la conduite d'un maître qui avait ouvert la porte des études en annonçant : TJ Infirmerie . Notre régime expliquait les malaises de nos estomacs. On respirait mal dans nos études, les soirs d'hiver surtout, dans la chaleur du poêle et des quinquets, ces quinquets que tenait malproprement un étrange lampiste bossu, et pour cela appelé Bosco, né au faubourg Antoine comme il disait, et qui avait l'air d'un bandit. Quand,

un godet étant gorgé d'huile, lequinquet fumait salement, on allait chercher Bosco. Un soir, quelqu'un le mit au déli d'avaler l'huile du godet : « Faites-moi seulement dix sous, dit-il, et vous verrez. » Il y avait des richards parmi nous ; une collecte donna les dix sous, et Bosco avala.

Deux fois par jour, nous faisions, aller et retour, au petit pas le chemin du lycée Gharlemagne; en tout vingt minutes de marche environ. Le jeudi, nous nous promenions, s'il ne pleuvpit pas. Aux mois de juin et de juillet, nous allions à notre (( maison de campagne », sise sur la hauteur de Ménilmontant. La marche à travers des quartiers populaires nous intéressait ; car il est toujours intéressant de voir se remuer des gens qui gagnent leur pain de chaque jour. Sur la hauteur, deux grandes cours plantées de beaux arbres nous attendaient. On pouvait courir, jouer aux barres et à cachecache. Même un portique s'élevait, muni d'un trapèze et d'anneaux ; même un pompier casqué s'offrait à nous enseigner la façon de nous servir

des appareils. C'était ce que le prospectus de la maison appelait des leçons de gymnastique. Mais bien peu d'entre nous répondaient à l'invite du pompier; nous n'étions guère entraînés à exercer nos pauvres membres, nous qui demeurions assis ou couchés pendant vingt de nos vingt-quatre heures. Je me contentais de monter par l'échelle en haut du portique ; la vue s'étendait sur le bois de Vincennes, à la lisière duquel le donjon se dressait dans sa noble simplicité vigoureuse. Au moment de descendre, quand il fallait enjamber pour atteindre l'échelle, je sentais une appréhension. Les jeudis du reste de l'année, c'était l'éternelle promenade sur le trottoir gauche des grands boulevards, depuis la rue du Pas-de-la- Mule jusqu'à la Madeleine, avec retour par la rue de Rivoli. Une seule fois, l'itinéraire changea ; un barrage de sergents de ville nous arrêta en face des guichets du Louvre. Nous traversâmes la cour du Carrousel pour aller suivre le quai. Comme nous arrivions à hauteur de Saint-Germain-l'Auxerrois, nous vîmes passer

rue de Rivoli un escadron de guides, puis des piqueurs, puis des carrosses d'or et de cristal; le prince Napoléon amenait au Palais-Royal sa jeune épouse, la princesse Glotilde. Ces promenades, d'un pas traînard, monotones, et, à cause de cela, éreintantes, me déplaisaient. Aussi la pluie me semblait-elle bienfaisante quand elle tombait le jeudi. Si le temps s'obstinait à rester beau plusieurs semaines de suite, je demandais, sous prétexte de quelque composition à préparer, la faveur d'une « retenue » volontaire, que je passais dans une triste étude, joù des camarades écrivaient leurs pensums.

Heureusement, nous sortions tous les dimanches, et je retrouvais le cousin Lebon. Dès que je fus en état de me reconnaître dans les rues, il me fut permis de sortir seul. C'est une date dans la vie du collégien, le jour où il sort seul. J'allais de la rue des Minimes à Ratignolles, rue du Roulevard, fier d'être mon maîlre, content de faire une longue marche, flânant, m'arrêtant à tout propos pour regarder et pour écouter. Le soir, je rentrais par l'omni-

bus de Batignolles-Bastille ; c'était tout un voyage, et les voitures d'alors marchaient de l'allure de personnes qui ont le temps ; aussi après avoir résisté une demi-heure à la tentation de gouler à des « provisions » que je portais dans ma poche, il m'arriva plus d'une fois de descendre place Royale, la poche vide.

L institution Massin, la mieux réputée des grandes pensions du Marais, attirait des élèves de très loin, du Mexique et du Brésil. D'autre part, l'enseignement universitaire gardait encore du crédit dans les classes élevées. J'ai connu « à Massin », un Saint-Simon, de la famille du duc, un Caylus, un Portalis, deux d'Astanières, un Boucher d'Argis, et des fils de riche bourgeoisie parisienne. Ces jeunes gens étaient mieux habillés, plus propres, plus polis et de meilleures manières que le commun. Ils ne faisaient pas les fiers pourtant. Un jour, je regardais Portalis dessiner un château orné de

tourelles sur un joli papier àlettres armorié. Je l'interrogeai f: « Qu'est-ce que tu dessineslà ? » Il me répondit : « C'est notre maison de... » ; — j'ai oublié le nom. — Je me demandai si, à sa place, je n'aurais pas dit « château », et il me sembla que je l'aurais dit. J'étais flatté d'avoir pour camarades des fils de châtelains ; mais je me sentais plus à l'aise avec les autres, surtout avec les externes, enfants du quartier, gamins de Paris, qui me défirent, en se moquant de moi, de ma prononciation picarde, de mes : (( Veux-tu te finir » , et autres locutions apportées du Nouvion et de Laon. Ils m'apprirent à dire : « C'est rien bath ! ou bien : « Chouette î Chouette ! » en battant de l'index le pouce et le médium conjoints.

Plus encore qu'au collège de Laon, la vie morale était médiocre à l'institution Massin.

Lorsque j'arrivai dans la maison, elle était dirigée par M. Barbet-Massin, gendre du fon-

dateur, « licencié-ès-lellres », un petit homme bedonnant, aux joues couperosées, et qui se vêtait de drap bleu. Il était aimable et spirituel ; je l'ai entendu faire très à propos des citations, qu'il prenait de préférence dans la Henriade. Mais M. Barbet-Massin était diabétique. Un soir, — il invitait à dîner tous les quinze jours, ceux qui avaient été premiers — je vis près de lui une bouteille coiffée d'un bouchon métallique et sur laquelle était collé un papier imprimé ; mon voisin m'apprit que c'était de l'eau de Vichy. C'est ainsi que, peu à peu, je découvrais le monde ; le même soir, le même voisin, un élève de sixième à grosse tète où moutonnaient des frisons courts, Fromsteclier, me demanda : « As-tu lu la Divine Comédie ? » Ce fut la première fois que j'entendis parler de Dante. — Donc M. Barbet-Massin, malade, et qui, d'ailleurs, avait fait fortune, résolut de céder la maison, et il offrit sa succession vers la fin de ma première année de pension, à M. Lesage, professeur au lycée Charlemagne^ qui l'accepta.

Je compte M. Lesage parmi les bienfaiteurs de ma vie. Au moment où je devais entrer en seconde, mon père, obligé de secourir un frère dont les affaires allaient mal, se demanda s'il pourrait continuer à faire la dépense de mes études. Ma mère vint bravement conter notre misère à M. Lesage, qui l'arrêta dès les premiers mots, et lui accorda la gratuité complète de mon éducation. Elle le remercia en pleurant.

M. Lesage avait une figure ouverte et sou^ riante, une constante belle humeur, et sa voix était cordiale sincèrement. Le dimanche, à la chapelle, au milieu de laquelle il occupait une petite chaire basse, en face d'une chaire toute semblable réservée aux prédicateurs, il nous parlait. Les incidents de la semaine lui donnaient lieu à d'utiles avis familiers. Par exemple, si l'on avait cassé plus de carreaux qu'il n'était raisonnable, il disait : <( Voulez-vous savoir si une balle lancée avec force, rencontrant une vitre, cassera cette vitre? Eh bien ! je vous donne ma parole qu'elle la cassera. Ne prenez

pas la peine de faire l'expérience. » A propos des fautes commises, il nous rappelait très simplement les « devoirs envers soi, envers la famille et envers l'institution » ; car l'institution était pour lui une personne, dont l'honneur lui était confié. M. Lesage était le parfait honnête homme.

Mais, dans son effort d'éducation morale, comme il fut mal secondé !

L' (( inspecteur » du grand collège, un ancien sous-officier de la Garde de Paris, nous parlait comme parlaient à leurs hommes les sousofficiers de ce temps-là. Bon « disciplinaire », on le rencontrait dans tous les corridors, regardant à tous les judas. Il dépistait de très loin l'odeur de nos cigarettes furtives. Nous nous moquions de son langage où les mots prenaient des sens inattendus ; on était puni, par exemple, pour lui avoir répondu (( impunément )). Un de nous lui demanda s'il était permis de lire les œuvres d'Horace Vernet ; Gosselin bredouilla une réponse évasive. 11 avait des égards pour les bons élèves, mais une façon fâcheuse de les

leur témoigner. Au réfectoire, debout auprès d'une corbeille remplie de pain, il y puisait des morceaux pour les jeter à la volée vers les mains qui en demandaient. Il réservait à ses privilégiés les croûtons qu'il logeait dans sa paume droite où ils séjournaient. Or, il avait la main crasseuse et l'habitude de mouiller ses doigts de salive absinthée, pour affiler la pointe de sa barbiche militaire.

Parmi les maîtres d'études, je n'en ai connu qu'un qui fût un franc misérable, injuste, menteur, hargneux ; les Mexicains lui achetaient l'impunité avec de l'argent ou du chocolat. Les autres maîtres n'étaient pas de méchantes gens. On disait que M. Louis, un homme jeune encore, de figure distinguée, se faisait appeler par son prénom, afin de ne pas déshonorer par sa triste profession le nom de sa famille. Il avait de l'esprit, s'intéressait aux (( forts », et me disait de jolies choses quand il regardait mes devoirs. Il sentait mauvais et semblait n'avoir pas de chemise. — M. Duroc, neveu du maréchal, avait, paraît-il, décliné l'offre que

lui fit l'Empereur d'un poste de gardien des Tuileries « ne voulant pas servir où son oncle avait commandé » . Il déployait un de ces fronts larges derrière lesquels on devine, à l'insignifiance du regard, qu'il ne se passe rien. Lui aussi, il voulait lire les devoirs des bons élèves ; un jour, il me fit apporter une version que je venais de finir, et me dit, après un effort où il ramassa toute son énergie : « Pour faire une bonne version, il faut d'abord bien comprendre et ensuite bien traduire. »

M. Jean Neveu, homme de lettres, écrivait pour le Tintamarre des « épitaphes anticipées » , dont le premiers vers devait offrir au lecteur un calembour. C'est ainsi qu'une épitaphe des frères Nisard commençait par :

Nous connaissons plus d'un isard en France.

Il écrivait aussi des articles de critique dans une petite feuille littéraire dont j'ai oublié le nom. « Si j'étais né dix ans plus tôt, affirmaitil, on aurait dit le siècle de Jean Neveu, et non

le siècle de Sainte-Beuve. » Il ne souffrait pas d'être appelé M. Neveu; nous devions dire Jean Neveu. Un jour, il loua dans sa feuille le premier volume des M/5e>«6/e^ de Victor Hugo en termes si beaux que l'exilé lui écrivit un de ces courts billets sur papier pelure qu'un ami rapportait de Guernesey pour les distribuer en France : « Vos pareils, disait le Maître, sont porte-glaive ou porte-flambeau ». Pauvre Jean Neveu, que nous voyions, à l'étude du soir, éclairé par le flambeau d'une chandelle posée sur sa table, avec les mouchettes à côté !

Je me souviens encore d'un M. Postel, qui avait eu des malheurs dans sa vie, et dont le visage se lamentait. Chargé de la police des mouvements, il ouvrait les portes des études pour y jeter les appels les plus divers : « L'infirmerie ! Les bains de pieds! Les lieux! Le dentiste ! Les protestants ! »

Ce personnel, recruté au hasard dans les bureaux de placement, n'avait pas qualité pour recommander efficacement « les devoirs envers soi, la famille et l'institution ».

Nous n'avions pas d'aumônier ; un prêtre inconnu disait une messe basse le dimanche dans la chapelle, une longue salle qui aurait pu servir à tout autre usage. Deux tableaux y étaient appendus, l'un que j'ai oublié, l'autre qui représentait la (( tentation » : un enfant courait en souriant, le bras tendu, vers une fleur brillante qui, à mesure qu'il avançait, s'inclinait du côté opposé à sa marche ; il ne voyait pas qu'elle était abaissée par l'ongle d'un diable cornu caché dans l'orilice de l'enfer, et qui riait sataniquement. L'ange gardien du pauvre petit se voilait la face au lieu de courir après lui.

Plusieurs fois par an, un prédicateur venait s'asseoir dans la chaire minuscule. Un père jésuite, le Père Lefèvre, tout mignon, tout blanc avec des yeux que nous voulions rouges afin de pouvoir l'appeler le Père Lapin, parlait avec une simplicité délicate et spirituelle. Un jeune prêtre, d'ardente figure, de parole ardente, les

yeux brillants de fièvre, poitrinaire manifeste, et qui portait coquettement la chappe bleue génovéfaine, citait des vers contemporains. Nous l'admirâmes un jour qu'il nous raconta la mort de l'aigle expirant

L'aile ouverte et les yeux fixés sur le soleil.

L'abbé Coquereau, aumônier de la marine, était éloquent et son geste semblait commander à des flots. Une fois, il nous parla des religieux du mont Saint-Bernard et de leur expulsion au temps révolutionnaire. Prenant à partie la devise républicaine : « Ces hommes, dit-il, avaient librement choisi leur profession sublime ; ils furent chassés au nom de la liberté ; ces hommes étaient nés les égaux des autres hommes ; ils furent chassés au nom de 1' égalité ; ces hommes secouraient la détresse de voyageurs agonisant perdus dans la neige ; ils furent chassés au nom de la fraternité. » Nous eûmes envie d'applaudir. Malheureusement, l'année d'après, l'éloquent abbé, dont le carnet

oratoire était probablement mal tenu, nous répéta le même sermon, du môme ton indigné, avec le même geste dominant les flots ; mais les flots clapotèrent d'un rire intérieur. — Un dimanche que je venais d'entendre l'abbé, je le rencontrai rue de Rivoli, coiffé d'un chapeau demi-haut-de-forme, à bords larges, et vêtu d'une redingote longue. Ce compromis me parut drôle.

* Les dimanches sans sermon, l'allocution du maître de pension était généralement suivie xl'une lecture pieuse. — Les lectures de M. Barbet, très longues, retardaient trop le moment de la sortie ; quelquefois, surtout quand le temps était beau, un murmure léger courait dans nos bancs. « Messieurs, disait M. Barbet en frappant sur son livre, prenez garde, le livre est gros! » Cette lecture pieuse ressemblait trop à un pensum.

Des élèves de l'institution Massin, les uns fai-

saient leurs études dans la maison ; c'était la catégorie inférieure, et nous nous étonnions d'y trouver le Saint-Simon; les autres suivaient les classes du lycée Charlemagne, qui n'avait pas d'internes et se recrutait dans le quartier, mais surtout dans les pensions du Marais, dont les principales étaient Massin, Favart, Verdot et Jauffret.

Le premier mardi du mois d'octobre 1854, je pris place dans la colonne des Massins, qui gagnait, par les rues Saint-Louis et d'Ormesscn, la rue Culture-Sainte-Catherine — Sévigné aujourd'hui — et débouchait rue Saint-Antoine en face de l'église Saint-Paul. Une médiocre grille s'appuie au flanc gauche de l'église ; en haut de cette grille, je lus Lycée impérial Charlemagne. Il me sembla qu'il y avait désaccord entre la pompe de ce nom et la médiocrité de cette entrée ; la haute porte cintrée du collège de Laon avait plus fièremine. Notre colonne s'engouffra dans un étroit passage, le long de l'église ; arrivée à une première cour, un couloir sous une voûte et

quelques marches d'escalier la conduisirent dans la cour principale. Les pensions s'y alignèrent les unes à coté des autres ; les Massins étaient fiers de leur ligne plus longue. L'heure sonna, un tambour roula, les colonnes furent rompues, et chacun se dirigea vers sa classe. La mienne était la quatrième, première division. M. Barbet-Massin avait en effet décidé que je redoublerais ma quatrième, sous le prétexte qu'arrivant d'un si petit collège, je me serais trouvé en état d'infériorité dans la classe de troisième d'un si grand lycée.

Devant la porte de la quatrième première, des élèves causaient ; ils s'informaient de la répartition des « forts » entre les deux divisions. En apprenant qu'Henry Aron avait été classé dans la seconde, Leconte, un fort de la première, sauta en l'air et claqua ses doigts : (( Chouette ! Chouette ! » Mais le professeur s'avança ; il était en robe ; il souleva sa toque pour répondre à nos saints. La robe et la toque m'impressionnèrent; à Laon, je n'en avais vu que sur les épaules et les têtes de juges ; je

sentis comme un accroissement de dignité. Derrière le maître, nous entrâmes, et je m'étonnai des bancs en amphithéâtre sans dossiers et sans tables, de la grandeur de la classe et de notre nombre ; nous étions une quarantaine. Le professeur récita le Veni Sancte, prit nos noms, et nous dicta l'emploi du temps et la liste des livres qu'il nous fallait acheter. Le premier banc, à droite, resta vide ; il attendait les quatre premiers de la composition prochaine. Je jetai un regard de convoitise timide sur ce (( banc d'honneur » .

* * 'iî

En quatrième, j'eus d'abord pour professeur M. Gartault. Il avait l'air sévère, et je ne le vis pas sourire une seule fois ; mais je lui garde une reconnaissance particulière. Lorsqu'après la troisième composition, — c'était en version grecque, — il lut mon nom en tète de la liste, et qu'il déclara que j'étais un « cheval de concours », je n'en pus croire mes oreilles; je

devins tout rouge et murmurai : « Quelle chance ! quelle chance! » Et je pensais à la joie qu'éprouveraient les miens au reçu d'une si grande nouvelle. — De retour à la pension, M. Barbet- Massin me fit appeler : « Il y a, me dit-il, deux sentences latines qui se contredisent : l'une c'est Non bis in idem; l'autre, c'est Bis repetita placent; le seconde est la bonne. » — Vers la fin du premier trimestre, M. Gartault nous quitta pour aller au lycée Louis-le-Grand. Il nous fit gentiment des adieux émus qui m'émurent. Son successeur fut M. Lesage; la classe, miroir fidèle, refléta la bonne humeur du nouveau maître. Tous, nous l'aimâmes, et ce fut une joie pour moi de le voir, l'an d'après, devenir le chef de la maison Massin.

Qui a vu Talbot, de la Comédie-Française, jouer le Malade imaginaire, a vu M. Bétolaud, notre professeur de troisième : un petit homme vieux, de qui le visage grave, presque lugubre, rendait le comique irrésistible; car M. Bétolaud était un professeur comique. Le jour de

notre entrée dans sa classe, il fit l'appel des noms : arrivé au dernier élève du der.nier banc du haut, à droite, il lai dit : « Quant à vous, je ne vous demande pas votre nom ; vous êtes M. Lesbazeilles. — Mais, monsieur, objecta l'élève interpellé, je m'appelle Beljame. — Monsieur, riposta le professeur, vous êtes bien assis, n'est-ce pas, le dernier sur le dernier banc à droite près de la fenêtre, et vous appartenez à la pension Verdot ? Eh bien, l'an dernier, l'élève de cette pension assis à cette place se nommait Lesbazeilles. Il plaît à M. Verdot de changer chaque année les noms de ses élèves; je ne suis pas forcé de le suivre en ses fantaisies. » Et, toute l'année, Beljame, mon futur collègue de la Sorbonne, fut appelé Lesbazeilles par M. Bétolaud, qui mettait dans ses farces de l'esprit de suite.

Un jour, je fus puni par lui. On avait établi au lycée une conférence de grec, à l'usage des élèves designés pour le concours général ; cette conférence se réunissait avant la classe du soir. Ce jour-là, l'horloge du lycée avançait ; les pen-

sions furent en relard. J'étais en tète des Massins, qui arrivèrent les premiers ; (juand j'entrai, le professeur assis en chaire devant les bancs vides, expliquait un texte : (( Continuez », me dit-il, et comme je ne continuai pas, je fus puni de quatre heures de consigne, pour n'avoir pas suivi l'explication. Il est vrai que l'on ne faisait que rire au lycée et à la pension des consignes de M. Bétolaud. Il les marquait sur une grande feuille qu'un élève de confiance — l'excellent M. Gajetani, comme disait le professeur — devait apporter chaque semaine, avec une petite provision de sciure de bois. Les heures de consigne étaient inscrites dans une colonne et les heures d'exemption dans une autre. A la fin de la semaine, le maître lisait les chiffres groupés en nombre. Si, par exemple, un élève avait i -\- 2 -{- ^ -{- 2 heures de consigne, il disait : « Vous avez i262 heures de consigne. »

M. Bétolaud était, d'ailleurs, très appliqué à ses devoirs professionnels. Il aimait l'accentuation grecque, la prosodie latine et les

expressions rares. Un jour, il loua Chateaubriand d'avoir, dans une lettre à une dame, écrit : « acte de votre naissance » au lieu de « votre acte de naissance » . Il était curieux d'étymologies aventureuses. Il raffinait les traductions ; depuis des années qu'il [faisait expliquer le De Amicitia, il en préparait une version française. Si quelqu'un de nous avait trouvé un mot ou une tournure qui lui plût, il l'adoptait. J'imagine qu'après vingt ou trente années de ratures et de surcharges, texte et traduction n'avaient plus qu'une vague ressemblance. Enfin M. Bétolaud était poète; membre de l'Association des anciens élèves du lycée Louis-le- Grand, il lisait au banquet annuel un poème oii il introduisait quantité de noms de sociétaires qui prêtaient à calembours. Il admirait fort le poète Delille, qu'il avait vu en 1811, couché en son lit de mort, dcA^ant lequel défilèrent les lycéens impériaux. Delille avait la tête coiffée d'un bonnet de soie orné au front d'une cocarde violette.

De ma classe de seconde, je dirai seulement qu'elle me paraît avoir duré un siècle, dans un pays plat, sous un ciel de novembre, sans vent. Le maître était paresseux, ignare et maniéré. Fort en vers latins, il nous en lisait de sa composition, d'une voix monotone, et nous regardait avec des yeux ronds, pour juger de l'effet produit aux endroits qui lui semblaient beaux. Il accompagnait sa lecture de deux ou trois gestes hiératiques, que je reconnus plus tard dans une danse javanaise.

Nous nous réveillâmes en rhétorique, dans la classe dont MM. Lemaire et Boissier se partageaient la direction. Une fois de plus, je veux faire l'éloge de ces deux maîtres.

M. Lemaire avait une moustache grise, une mine sérieuse, et le ton de commandement d'une voix à dessein grossie — toutes les apparences d'un colonel. Si un de nous remuait, il était interpellé rudement : « Dites donc, vous, la-bas ; avez-vous fini de pivoter sur votre derrière ? » Quelquefois M. Lemaire employait un

synonyme. Il m'a conté plus tard que, sa vue ne portant pas au delà des premiers bancs, il se faisait sévère pour assurer sa tranquillité. Nous nous doutions bien qu'il n'était pas si méchant qu'il en avait Tair ; de temps en temps, nous le voyions réprimer un sourire, et nous murmurions : « Il rit, il rit! » Un jour, il rendait compte d'un devoir de vers latins, dont le sujet était la folie d'Ajax qui attaque un troupeau de bœufs, croyant avoir affaire à Ménélas et à ses compagnons. Arrivé à la copie de Colin, il lut la note qu'il y avait mise : (( deux vers faux ; trois solécismes, une affreuse plaisanterie ». « Qu'est-ce que^ c'était donc? » demanda-t-il. Il chercha : « Ah oui! » s'écria-

t-il. Et il lut :

... Mactat eihostes Corw'geros, Helenœque putat mactasse maritum *.| 3

Et le maître éclata de rire.

M. Gaston Boissier arrivait de Nîmes en droite ligne. Sa figure colorée entre des che-

1. « Il massacre ces ennemis porteurs de cornes, et croit avoir lue le mari d'Hélène! »

veux et des favoris légèrement dorés éclairait la classe ; nous l'appelions Gaston Pliœbus. Il parlait à peu près tout le temps et avec des gestes et des mouvements, se penchant, se renversant. Un jour, il fit tomber sur lui une grande carie d'Europe suspendue au-dessus de sa tête, et nous le vîmes s'agiter et se démener. Il nous réapparut dans un nuage de poussière, quand Albert Duruy l'eut dégagé, et il s'offensa de notre éclat de rire.

M. Lemaire était surtout un professeur d'éloquence et l'homme du discours français ou latin. Il choisissait avec soin ses matières, et l'on sentait qu'il avait plaisir à les dicter, paragraphe par paragraphe. Si nous avions raté un discours, il reprenait sa matière, la faisait valoir, et nous humiliait. Un jour, portant vivement sa main droite à son épaule gauche, dans un geste de mépris, il nous cria : « Margaritas.,. », sous-entendant : ante porcos.

Le compte rendu des devoirs, que M. Lemaire avait lus avec une attention scrupuleuse, obtenait Tattention de toute la classe. Il lisait

la note écrite par lui au coin gauche de la page, sans ménagements déforme, par exemple : « premier paragraphe, vide; second, plat, etc. », et qui se terminait par une appréciation d'ensemble, quelquefois cruelle, comme celle-ci : « Fait ce qu'il peut, ne peut pasgrand'chose. » Mais il était sévère surtout à ceux qui se permettaient d'ajouter un paragraphe ou d'en supprimer un : « Gomment, disait-il, vous ne savez donc pas que, lorsqu'il me vient à l'esprit un sujet de discours, tout de suite, avec une facilité dont je ne suis pas fier, je le vois se diviser en trois, en quatre ou en cinq paragraphes ; et, quand c'est trois, c'est trois ; quand c'est quatre, c'est quatre ; quand c'est cinq, c'est cinq. Je vous défends de toucher à ma matière. » Chaque paragraphe devait développer une seule idée : « Un paragraphe par idée, une idée par paragraphe ; ne brouillez pas ma matière! » — Mais quel honneur pour nous que de recevoir ses éloges, que d'entendre lire par lui des fragments de nos copies ! S'il en lisait une tout entière, c'était un triomphe. Il

lisait très bien, et, à la fin des paragraphes, levait en l'air la paume de sa main droite ; la large manche de sa robe noire descendait jusqu'à son coude.

M. Boissier n'exigeait pas un si rigoureux respect de la matière; il tolérait les additions, suppressions et interversions de paragraphes. M. Lemaire donnait ordinairement des sujets dramatiques; 31. Boissier préférait, au pathétique, le spirituel. Son compte rendu des devoirs nous amusait ; il y mêlait des souvenirs personnels et son érudition gaie. Il raillait la déclamation et l'emphase. Le sujet du premier discours français que je composai pour lui fut une objurgation à Condé révolté contre le roi de rentrer dans le devoir. J'imaginai la France apparaissant au rebelle parmi la fumée d'une bataille : « Fils de France, lui disait-elle, ne reconnais-tu pas ta mère? » J'espérais beaucoup de l'effet produit en classe par la lecture de ce morceau, car je ne doutais pas qu'il ne fût lu; il le fut en effet, mais de quel ton! Jamais depuis je ne commis une prosopopée.

— Un des conseils que ce maître, qui écrivait et parlait simplement, a répété le plus souvent, méritait en effet d'être répété : « Avant d'écrire ne vous mettez jamais dans l'état littéraire. » M. Lemaire et M. Boissier, si dissemblables, et parce que, tous deux excellents, ils différaient, furent bienfaisants à leurs élèves.

M. Bénard, notre professeur de philosophie, s'indignait que la philosophie, tenue en suspicion par les programmes de M. Fortoul, fût officiellement réduite à l'enseignement de la logique. Il ne se gênait pas, d'ailleurs, pour sortir des cadres imposés. Son visage annonçait un idéaliste ardent ; il avait l'air étonné d'un homme qui regarde voler une mouche extraordinaire. On ne voyait guère alors dans cette classe finale que les candidats à l'Ecole normale; nous étions tout au plus une dizaine, et je retrouvai la bonne intimité du collège de Laon. Nous nous amusions de la candeur de notre maître. Gomme il était féru d'esthétique idéaliste, nous le fîmes souffrir par une admi-

ration que nous exagérions à dessein pour Courbet et pour Baudelaire. Un de nous lui vanta une toile où Courbet, pour montrer le jeu simultané de muscles divers, avait peint un enfant assis sur son petit pot et mangeant une pomme. Un autre, pasticheur étonnamment habile, lui récita de prétendus vers de Baudelaire, qui le consternèrent. Mais nous avions nos heures sérieuses. Je n'ai pas oublié une réfutation du panthéisme, qui me découvrit la pensée de Spinoza, — où je crus assez longtemps avoir trouvé une explication de l'univers, — ni certains exposés de la philosophie cartésienne. Nous sentions, en écoutant le père Bénard, l'émotion d'un penseur. Henry Aron me dit un jour : (( Il semble qu'un souffle passe dans ses cheveux. »

Tels étaient nos maîtres principaux. Les autres, professeurs de « spécialités », comme on appelait l'histoire, les langues vivantes et les sciences, étaient dédaignés par nous, bien qu'ils fussent de bons maîtres presque tous;

presque tous, car je dois faire une exception pour M. Corréard, médaillé de Sainte-Hélène, qui avait appris l'anglais sur les pontons, où il fut détenu comme prisonnier de guerre. Il s'enorgueillissait d'avoir dressé un tableau où se trouvaient numérotées les diverses façons anglaises de prononcer les voyelles autrement qu'elles ne s'écrivent. Il était si ennuyeux que, le soir, lorsque je me sentais las en me couchant, et qu'il me semblait que huit heures de sommeil ne suffiraient point à me reposer, je les allongeais en pensant que huit heures, cela faisait quatre classes de Corréard, — une nuit qui ne finirait pas.

A la distance où je suis placé, je me vois, pendant six années, travaillant toujours, écrivant des thèmes grecs et latins, des versions grecques et latines, des discours latins et français, des dissertations latines et françaises, des vers latins, cherchant des mots dans les die-

tionnaires et dans le Thésaurus poeticus linguœ latinœ. Nos livres de classe étaient pour la plupart des recueils de fragments Narrationes, Conciones, Morceaux choisis de Feugère — ■ où se trouvaient trop de pages grisâtres du bon M. Nicole. — Un Théâtre français contenait des tragédies de Corneille, de Racine, de Voltaire, et le Misanthrope, Un seul volume, notre Virgile, nous donnait l'œuvre entière d'un écrivain.

J'arrivai à lire couramment le grec et le latin. De plus en plus et de mieux en mieux, j'aimai les deux langues classiques. OEdipe roi me révéla la simplicité, la clarté, la naturelle noblesse, la noblesse née du génie grec. Des vers des Géorgiques et de V Enéide chantèrent dans ma mémoire. Je m'épris de la concision de Tacite, d'où jaillissent des éclairs de poésie. J'emportais dans ma poche, le dimanche, les deux volumes de l'édition Tauchnitz, et je lus, pour mon plaisir, les Histoires et les Annales, en marchant par les rues, ou

bien assis sur un banc dans le jardin du Luxembourg, et même au café de la Jeune-France, ob. je rencontrais des compatriotes étudiants en droit; j'y étonnai plusieurs demoiselles qui demandaient à lire dans mon (( livre de messe ». Une d'elles, Tourangelle souriante et zézayante, me disait : (( Moi, z'ai un nom latin; ze m'appelle Herminie Vidi] Vidi, ça veut dire z'ai vu. »

Le français demeurait à l'arrière-plan. Jamais un auteur français ne nous fut expliqué ni commenté ; cette négligence de nos maîtres nous livra sans défense à la passion pour le romantisme dont nous fûmes saisis pendant les années de rhétorique. Nous n'avions point de dictionnaire français, ni de grammaire française; il était sous-entendu que nous savions notre langue. Mais nous en apprîmes l'usage par nos thèmes, nos versions et nos discours.

Certes nous fîmes trop de discours : je m'en suis plaint souvent depuis. Je revêtis successivement les personnages les plus divers : Marcile Ficin, je prononçai devant le peuple de

Florence l'éloge funèbre de Gosme de Médicis ; Saint Bernard, je démontrai à l'assemblée de Chartres que je n'avais point à me reprocher les désastres de la seconde croisade; Fréron, je réconfortai le poète Gilbert dans les angoisses de ses miséreux débuts; Buffon, je dis à lord Kingston mes raisons de m'intéresser aux révolutions de la nature plus qu'à celles de rhistoire; esclave de Sénèque, je profitai de la liberté des Saturnales pour faire entendre à ce philosophe, ministre et courtisan de Néron, des vérités très dures; Geoffroy Saint-Hilaire, j'exhortai mes collègues de l'Institut d'Egypte à brider les collections qu'ils avaient réunies, plutôt que de les livrer aux Anglais qui allaient entrer dans Alexandrie; Vindex, j'incitai les légions de la Gaule à se révolter contre Néron souillé de tant de crimes; Pierre le Grand, je remerciai l'Académie des Sciences de l'honneur qu'elle m'avait fait de me nommer membre de sa compagnie; Condé mourant, j'écrivis à Louis XIV une lettre d'adieu ; empereur Henri IV d'Allemagne, je reprochai à mon fils

Henri V de m'avoir trahi sur les conseils des légats du pape; Scipion Nasica, je blâmai véhémentement les censeurs d'avoir fait bâtir un théâtre qui corromprait la vertu romaine; Robert Asham, j'établis devant la reine Elisabeth un parallèle entre les orateurs de la Grèce et ceux de Rome ; Corneille, mort en 1684, je me supposai informé que Fontenelle préparait les poésies pastorales qu'il publia en 1688, et je donnai à mon neveu le conseil de renoncer à ce projet; anonyme, j'imaginai le discours qu'aurait prononcé Algernon Sidney avant d'être décapité, s'il n'avait préféré se taire; Bonaparte et premier consul, j'expliquai au Conseil d'Etat pourquoi je voulais créer un ordre de la Légion d'honneur.

Je me demande aujourd'hui d'où me vint l'audace de faire parler tant d'illustres gens que je ne connaissais guère sur des choses que je ne connaissais pas davantage; car nos maîtres ne nous en disaient pas long sur ces personnages, ni sur leurs milieux, sur la cité romaine au temps des Scipions, sur la Rome

impériale, sur la Chrétienté au temps de saint Bernard, sur la querelle du Sacerdoce et de l'Empire, sur la Florence des Médicis et l'Angleterre d'Elisabeth. Ce brillant exercice était improbe et dangereux. Ceux qui ne s'aperçurent point plus tard qu'avant de parler il faut savoir; que, pour savoir, il faut apprendre; que, pour apprendre, il faut travailler avec méthode, demeurèrent des rhétoriciens, qui auraient bien parlé, s'ils avaient parlé, mais qui se turent, parce que personne ne leur dictait plus des matières, et qu'eux-mêmes étaient incapables d'en trouver une. J'en ai connu que cette impuissance aigrissait, gens vaniteux et stériles. Et ce fut une grosse erreur, que de nous donner à croire que le discours est le mode habituel de l'expression des idées, et qu'il faut, préalablement à la parole, se mettre en l'état oratoire. Cependant, c'est l'abus de cet exercice que je blâme aujourd'hui, et non l'usage. J'ai conservé souvenir de certaines heures d'énergie et d'enthousiasme. A l'étude du soir, les « forts en discours », leur matière

relue, pris d'émotion, enfiévrés, le sang aux joues, déclamaient tout bas le discours en gesticulant. J'étais le voisin d'Henry Aron; les mouvements parallèles de nos bras tendus ou levés amusaient les camarades « faibles » qui se contentaient de couvrir deux ou trois pages d'inepties tranquilles. Certainement je ne perdais pas ma peine, quand je travaillais à mettre des idées en leur ordre et les exprimer en bon, même en beau langage.

Je crois donc savoir toute la reconnaissance que je dois à l'éducation classique comme on la donnait du temps que j'étais écolier. Mais, dans les deux dernières années de mes études, je sentais des regrets qui se sont précisés plus tard. Aujourd'hui, les souvenirs de ma vie intellectuelle d'alors me présentent un paysage vague; les plans y sont confondus; aucune perspective n'y conduit mon regard ; des rayons de lumière vive descendent ici et là, perçant une grande brume flottante.

Pas un seul des écrivains classiques ne fut

vraiment connu de nous. Nous avons traduit ([uantité de morceaux pris çà et là, quelquefois très médiocres, car j'ai découvert que bien des pages latines n'ont pas d'autre mérite que d'être latines, et qu'écrites dans le français même le meilleur, elles risqueraient de ne pas trouver un libraire qui les éditât. Il eut mieux valu attacher notre attention à ces œuvres maîtresses par lesquelles se manifeste le génie d'un homme ou d'un siècle.

Aucun des écrivains ne nous fut présenté dans la vie de son temps, sous la couleur de son ciel, vivant parmi les vivants auxquels il parlait. Ils semblaient des ombres glissant dans un milieu incolore et muet. Aucune description, aucune image ne nous montra un temple de la Grèce ou de Rome, ni la scène et le théâtre des grands tragiques, ni le Pnyx et l'Agora, ni les Rostres et le Forum, ni la phalange, ni la légion, ni les vêtements, ni les armes, ni rien.

Personne ne nous conseilla d'aller voir dans

un musée un tableau ni une statue. Nos livres, nos tristes volumes ternes, ne nous montrèrent aucune image. Aussi nous entendîmes et répétâmes bien des mots qui ne nous représentèrent aucune chose, des mots dont nous ne savions pas le sens par conséquent : ce qui est une des pires habitudes que puisse prendre l'esprit. Au Marais, nous habitions en plein xvii^ siècle. Le lycée Gharlemagne est un ancien collège des Jésuites ; c'étaient les Grands Jésuites, comme on disait; le jeune duc d'Enghien fut leur élève. Leur église, qu'on appelle aujourd'hui Saint-Paul-Saint-Louis, fut bâtie par le roi Louis XIH, qui ordonna en mourant que son cœur y fût porté; on plaça cette relique sous une arcade, dans un coffre couronné que soutenaient de leurs longues mains deux grands anges en longues robes. Je ne sais pas ce que ce cœur est devenu; mais, sur l'un des piliers de l'arcade, on lit encore en latin cette inscription : « Le très auguste cœur de Louis XIII, le roi juste... et magnifique est ici dans la main des anges; au ciel, il est dans la

main de Dieu. » — Le grand prédicateur de cette église au xyii*^ siècle fut Bourdaloue, qui habitait le collège; il est enseveli au pied de la chaire ; une inscription simple et fière annonce : Hic jacet Bourdaloue. — Tout près de l'église, à gauche, s'étagent les balcons de l'hôtel de Beauvais; c'était l'usage que les « personnes royales » vinssent prendre place au principal balcon pour regarder passer les grands cortèges, au débouché de la rue Saint-Antoine. La reine Anne et le cardinal Mazarin s'y assirent en 1660 pour voir l'entrée superbe, en leur bonne ville, du beau Louis XIV et de la gentille Marie-Thérèse. — Près d3 l'église encore, à droite, l'hôtel du Guise Mayenne, le grand chef de la Ligue, dresse sa haute façade et ses grands combles du xvi^ siècle. Dans la rue Culture-Sainte-Catherine, à l'hôtel Carnavalet, habita madame de Sévigné. Et la place Royale, toute voisine encore, fut, dans son cadre noble, un théâtre brillant de vie française au temps du roi Henri et de son fils Louis; des fêtes, des carroussels et des duels l'illustrèrent.

De ces choses, personne jamais ne nous dit rien. Les Favarts savaient-ils qu'ils habitaient l'hôtel de Mayenne, et les Jauffrets, logés place Royale, que cette place ne fut pas toujours fréquentée par des enfants du quartier, qui piaillent autour de kiosques déplorables, et par d'étranges Juifs, qui, les soirs d'été, assis sur les bancs, parlent une langue bizarre; et quelqu'un avait-il dit aux Verdots qu'ils étaient chez madame de Sévigné, et que, pour se rendre au lycée, ils suivaient le même chemin que la marquise, lorsqu'elle allait aux Grands Jésuites entendre son prédicateur favori — ce qu'elle appelait (( aller en Bourdaloue »? Et pourtant les personnages dont on nous parlait dans nos classes, le gros Mayenne, le triste Louis XIII, le grand Condé, la délicieuse marquise, d'autres encore, — ce Marais est rempli de tant de souvenirs — nous seraient devenus plus réels, plus vivants, plus intéressants, si nous avions trouvé quelque chose de commun entre eux et nous. Nous aurions été flattés de savoir que nous leur succédions en des lieux historiques, et que

le vainqueur de Rocroy était notre « ancien camarade » . JMais, au lycée Charlemagne comme dans les autres lycées, à Paris, comme à Laon, comme partout, l'élève était un être de convention partout supposé le même, un élève X hal)itant l'endroit Y.

Dans les milieux historiques anciens et modernes, sobrement reconstitués, il aurait été bien facile de mettre une ou deux scènes authentiques où nous aurions perçu quelque sentiment des différentes et successives façons d'être de l'humanité. Nous aurions compris alors que les lettres sont un des principaux et le plus intelligent témoin de l'histoire humaine. Mais c'était le moindre souci de cet enseignement que de nous éclairer sur cette histoire. Nous étions incapables de placer dans le temps la succession des œuvres littéraires. L'antiquité grecque et l'antiquité romaine se juxtaposaient sous nos yeux ignorants. A peine savionsnous qui, du Grec ou du Romain, parla le premier, et nous étions en droit de croire que Périclès et Cicéron furent contemporains. Nous

expliquâmes Lucien avant Homère parce que les Dialogues des Morts sont plus faciles à comprendre que Y Iliade ou Y Odyssée] mais il aurait fallu nous avertir à un moment de nos études qu'entre Homère et Lucien, l'intervalle est aussi long qu'entre le serment carolingien de Strasbourg, au milieu du ix^ siècle, et le Génie du christianisme.

Les humanités, comme on nous les enseigna, nous apprirent vraiment trop peu de choses sur l'humanité.

Aucune idée ne nous fut donnée de l'histoire des lettres françaises. Cette histoire nous parut être une attente dans l'obscurité, jusqu'au jour 011

Enfin Malherbe vint, et le premier en France...

La France admirable, la grande France inventrice des XI®, XII® et xiii® siècles, nous demeura aussi inconnue qu'aux ignorants classiques des XVII® et xviii® siècles, lesquels, même les plus grands, en dirent de si

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incroyables sottises; car ils ne comprirent ni nos poèmes, ni nos cathédrales, ni nos châteaux, ni nos beffrois, ni notre effort pour établir une société sur des droits et des devoirs, ni rien de ce que nous fumes au temps où l'étoile de France brillait dans l'aurore des peuples naissants. Ils ne comprirent rien de ce qui n'était pas imité ou inspiré de l'antique. Sans doute, on ne pouvait nous retenir longtemps sur l'histoire de la jeunesse vaillante de notre nation; mais il aurait au moins fallu nous avertir que nos pères Font vécue.

Je reproche aux humanités, comme on nous les enseigna, d'avoir étriqué la France.

Nous fumes invités à dédaigner les langues et littératures vivantes. On tolérait dans nos lycées nombre de maîtres étrangers, incapables presque tous d'enseigner la langue qu'ils parlaient, ces Allemands surtout, desquels un Allemand spirituel me disait qu'il les appelait (( bons » parce que, s'ils avaient été des femmes, ils n'auraient pu être employés en France

qu'en qualité de « bonnes ». Un de nos maîtres classiques s'indignait que les compositions de langues vivantes comptassent pour le prix d'excellence. Il n'admettait pas qu'une humanité allemande et une humanité anglaise prissent une })lace parmi les humanités. Il ne voyait, dans l'univers, qu'une Grèce, une Rome, et puis une France, disciple perpétuelle de Rome et de la Grèce.

On nous permit d'ignorer les sciences. Il est vrai que, de même que nous dédaignions nos m.aîtres scientifiques, ceux-ci regardaient comme une corvée l'enseignement donné aux « littéraires ». Ils nous apportaient une sorte de mépris préalable : par exemple, M. Orcel, professeur de cosmographie, toujours de mauvaise humeur, et de l'enseignement duquel j'ai retenu seulement cette phrase : <( Le jour de la nouvelle lune, pas de lune. » Nous nous vengions de ses désagréables façons en racontant qu'Orcel, qui était boiteux, avait dû quitter l'École polytechnique, à la suite d'un accident de cheval qui l'avait désarçonné, et qu'à cause

de cela on l'appelait « Hors selle » ; car nous avions beaucoup d'esprit. Mais notre professeur d'histoire naturelle, M. Archambaud, un homme doux, aux fins cheveux blonds ondulés, se mettait en frais de coquetterie avec nous: il nous lisait, pour nous amadouer et se faire bien venir de MM. les littéraires, des pages de V Insecte et de \ Oiseau de Michelet. Il perdit sa peine. Un des brillants de la classe, dans une composition dont le sujet était « la feuille », étudia la feuille de vigne dans ses rapports avec les arts plastiques ; décidément nous avions trop d'esprit.

Un jour, notre professeur de physique, M. Debray, après nous avoir parlé de (îalilée regardant osciller une lampe sous une voûte de la cathédrale de Pise, ajouta que, depuis \e commencement du monde, des objets suspendus, qu'on avait mis en mouvement, se balançaient, jusqu'à ce qu'ils fussent revenus à la perpendiculaire : « C'était, nous dit-il, un problème que la nature proposait aux hommes; mais (îalilée le premier l'aperçut et le comprit:

il y trouva la confirmation du système de Copernic, lequel était une explication nouvelle du monde » ; et le maître nous expliqua brièvement la grande chose qu'il entendait par là. Cela me parut si beau que, le soir même, j'écrivis à mes parents pour leur raconter cette classe en termes d'enthousiasme. Nous étions donc capables d'aimer la science et d'en comprendre la beauté, la grandeur, l'utilité. Mais je ne me souviens pas d'un autre moment pareil à celui-là dans toute la durée de nos classes. D'ailleurs, — que voulez-vous? — les compositions de sciences ne comptaient pas pour le prix d'excellence.

Par ces diverses causes et raisons misérables, les (( littéraires » de ma génération quittèrent le collège sans rien connaître de la nature, ignorants de leur propre corps, étrangers dans cet univers dont ils ne savaient pas les lois éternelles, fermés à leur poésie précise et sublime, incapables d'admiration devant la grandeur de l'intelligence humaine, et, en même temps, de cette modestie, de cette humi-

lité devant l'inconnu, de cette gravité qui manquent à tant de consciences françaises.

Il y a quelques années, j'exprimai dans la Revue de Paris mes plaintes au sujet de mon « éducation manquée ». Plusieurs m'affirmèrent que je n'avais pas le droit d'appeler « manquée » une éducation qui « a produit des hommes comme moi ». Je les remerciai de leur amabilité grande ; mais « l'homme que je suis », moi seul le connais bien, et je sais quelle distance le sépare de l'homme que je voudrais être. Ces derniers jours, j'ai réfléchi encore sur mes vieux griefs contre l'éducation qui me fut donnée, et c'est en toute tranquillité de conscience que je répète ma doléance aujourd'hui.

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