‹ SouvenirsChapitre 9 sur 10 · L EDUCATION PERSONNELLE · texte numérisé non relu

L EDUCATION PERSONNELLE

A côté de notre éducation officielle et publique, nous en recevions une autre qui nous vint de l'air du temps, de notre jeunesse, et de Fambition, naturelle à notre âge, de nous soustraire aux directions données pour chercher des chemins où marcher de notre pas. - Nous étions un certain nombre épris de la littérature et surtout de la poésie contemporaine. Mes dernières années de collège s'enfiévrèrent d'admiration pour Lamartine, Musset et Victor Hugo. Je lus plusieurs fois les Méditations, et, chaque fois, je percevais plus dis-

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tinctement raccompagnement d'une lyre. Un jour de vacances, je lus Jocelyn d'une traite. Mon attention s'assoupit, par moments, de ce demi-sommeil des longues lectures, où l'œil continue sa tache sans que l'esprit s'y intéresse; je me sentais alors porté par le courant calme d'un fleuve très large. Je lus les poésies de Musset, de qui je ne savais pas même le nom en arrivant à Paris; sa libre allure, sa sincérité, son espièglerie gamine me surprirent et me charmèrent, et je fus troublé jusqu'au fond de mon âme par la vérité de ses sanglots et par le frisson de ses blessures d'amour. Instinctivement, je lisais Hugo à haute voix; je sentais le besoin d'entendre de mes oreilles le poète sonore. J'admirai l'abondance du verbe, Téclat des images et le cliquetis des antithèses, la volonté superbe de refléter et le ciel et rhumanité, puis des moments de grâce, de sourire et de sensibilité, le pieux respect pour le vieillard et pour l'enfant, et la pitié pour les misérables de la nature et de la société humaine. J'appris par cœur des poèmes entiers

de lui, en m'étonnant de celte vertu que possède son vers de saisir la mémoire comme par des griffes aquilines.

Dans notre groupe littéraire, trois camarades se distinguaient. Saint-Ouen, un des premiers de nos classes, le premier quand il voulait, s'insurgeait contre toute discipline. Il refusa de pousser l'étude de la grammaire grecque plus loin que la troisième déclinaison, qui lui sembla par trop déraisonnable. Il écrivait de jolis vers ironiques et sentimentaux, et sa prose était pure et fine. De sa mémoire, comme d'une source ininterrompue, de la poésie coulait. Nous pensions qu'il se ferait quelque jour un joli nom; mais il était incapable de se conduire dans la vie. — Quand il eut achevé ses études, le diplôme de bachelier lui valut un poste dans un petit collège de Normandie. Après quelques semaines, il revint à Paris; il me déclara qu'il n'avait pu rester plus longtemps dans un pays où plusieurs fois par jour on lui disait : « Monsieur de Saint-Ouen, le vent est de

Surois, ou bien de Norois », attendu que la direction du vent lui était indifférente. Il apprit dans une « agence de l'enseignement », rue Monsieur-le-Prince, qu'une pension de Belleville cherchait un professeur d'allemand et de gymnastique. Il savait quelques mots d'allemand, et il avait regardé souvent des acrobates travailler place de la Bastille; il se crut suffisamment préparé à la fonction offerte, se présenta et fut accueilli sur sa mine, qui était charmante. Il raconta je ne sais quoi à ses élèves, le premier jour. Le lendemain, le directeur entra dans sa classe et s'y assit pour l'écouter. Saint-Ouen s'approcha de son oreille, lui confia qu'il sentait un impérieux besoin de s'absenter cinq minutes, et sortit pour ne plus revenir. Il essaya d'autres métiers et se trouva par moments en grand embarras sans qu'il voulût jamais recourir à l'amitié de ses anciens camarades, car il avait l'âme fîère. Un jour que, le rencontrant, je lui demandai pourquoi il ne venait pas me voir, il me répondit : « Tu m'inspires de la considération

et ça m'embête. » Il portait ce jour-là un béret bleu tiré en arrière pour découvrir son grand front : des mècbes blondes s'en échappaient. Je sus qu'il travaillait dans une imprimerie et s'y plaisait.

Monteils — la maigreur même, une maigreur noire, un grand corps à bras longs, de petits yeux étincelants, les lèvres en dehors — marchait d'un pas allongé, penché en avant, les mains étendues, la bouche postillonnant, et il parlait, parlait, parlait, et récitait des vers.

Jacques Richard eut une heure de célébrité. Au concours général de l'année 1860, le sujet de la composition en vers latins fut la mort du prince Jérôme Napoléon, In principis Hieronymi mortem. Ce sujet fut mal accueilli par les élèves : des chuchotements circulèrent, chuchotements orléanistes chez les élèves du lycée Bonaparte, chuchotements républicains chez les élèves du lycée Charlemagne. Plusieurs posèrent la plume. Saint-Ouen, lui, travaillait, et même il semblait très en train. Nous étions étonnés ; Richard lui fit passer un billet où il

l'injuriait. Or, Saint-Ouen ne s'était ni douté ni soucié de ce que pouvait être cet Iliéronyme. Il savait vaguement qu'un personnage dont le nom ressemblait à celui-là — Hiéron — avait jadis régné en Sicile, et il s'était mis à versifier en suivant, phrase par phrase, la matière. Au reçu du billet, il s'exclama et même blasphéma. La douzaine de vers qu'il avait écrite et qu'il nous lut à la sortie était fort bien tournée, et peut-être aurait-il remporté le prix, si Richard ne lui avait révélé que Iliéronyme signifiait Jérôme et que Jérôme était l'oncle du (( tyran ». Quant à lui, Richard protesta par une pièce de vers français, qui commençait ainsi :

Vous n'avez pas compris qu'il eût été plus sage De laisser reposer ce mort en son tombeau...

Quelques jours après, des copies en circulèrent dans Paris. Richard reçut des félicitations nombreuses; Jules Simon et Maxime du Camp voulurent le voir, et Victor Itugo lui écrivit quatre lignes.

Nous n'étions pas tout à fait d'accord dans nos admirations, et même nous nous querellions quelquefois, point au sujet de Lamartine, qui n'avait pas d'ennemis, mais non plus de si fervents admirateurs que les deux autres. Les Hugotistes reprochaient aux Mussétistes les pauvres rimes de leur poète, ses négligences et surtout ses obscurités. Je me rappelle une discussion sur les vers :

Crois-tu donc que je sois comme le vent d'automne Qui se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau?

Les Hugotistes criaient : « Expliquez! Expliquez! » Richard pressait ironiquement Monteils. Monteils, debout devant le banc de la grande cour, où nous étions assis, jura qu'il donnerait toutes les Contemplations pour ces deux vers. « Il faut que tu sois aveugle, disait-il à Richard, pour n'avoir pas vu, sur des tombes, les gouttes de la pluie d'automne; que tu sois sourd et

aveugle pour n'avoir pas entendu passer le vent dans les cyprès et les sapins des cimetières, pour ne l'avoir pas vu se baisser dans sa course, afin de faire sa provision de larmes? Ça ne sait pas que la fonction du vent d'automne est de gémir et de pleurer, et ça se croit poète! » Par représailles, il récita la première strophe d'une ballade de Hugo, la Chasse du bur grave :

Daigne protéger notre chasse

Châsse De monseigneur saint Godefroy

Roi.

Puis, il s'en alla par la cour, déclamant :

Avec dix chandelles de cire,

Sire, Donc te prions à deux genoux

Nous.

Il s'arrêta devant un groupe de Mexicains, cria:

Nous qui, né de bons gentilshommes, Sommes Le seigneur Alexis Six ;

et demanda : « Qu'en dites-vous, fils de Fernand Gortez? »

Pour ces discussions en attaques et répliques, il fallait que nos mémoires fussent bien approvisionnées. Nous nous exercions à les interroger; cela s'appelait une « colle de mémoire ». Voici, pour exemple, le procès-verbal d'une séance tenue sur le banc de la cour.

Monteils : a Levez-vous, monsieur de Saint- Ouen. )) Saint-Ouen se lève. Monteils : « Qu'estce qu'elle ne savait pas? » L'air de Saint-Ouen s'ahurit. Monteils : « Monsieur de Saint-Ouen, je vous demande de me dire ce qu'elle ne savait pas : vous entendez bien : Elle ne savait pas..., et vous hésitez! » Saint-Ouen se gratte la tête; mais Monteils : « Asseyez-vous, monsieur, vous me répugnez » ; et il se lève, si3 voûte, étend le bras :

Elle ne savait pas, lorsque les caravanes

Avec leurs chameliers passaient sous les platanes,

Qu'elle n'avait qu'à suivre et qu'à baisser le front

Pour trouver à Bagdad de fraîches écuries

Des râteliers dorés, des luzernes fleuries

Et des puits dont le ciel n'a jamais vu le fond...

(( C'est la cavale sauvage ! » crie Saint-Oaen. Monteils : « Il est bien temps en vérité ; maintenant, récitez, monsieur. » Saint-Ouen commence :

Lorsque dans le désert le cavale sauvage,

Après trois jours de marche attend un jour d'orage

Pour boire l'eau du ciel sous les palmiers poudreux...

Richard était le grand-prêtre du culte de Victor-Hugo. Il lui écrivait souvent et lui envoyait des adresses que nous couvrions de nos signatures. Un jour, il nous récita un poème à <( l'Exilé ».

Guernesey ! Guernesey ! Rocher rempli d'écume, Qui, de loin, morne et grave, apparais dans la brume

Au rêveur soucieux, Ilot que le Seigneur a jeté dans l'abîme Comme une station pour lui l'homme sublime Du brouillard à l'azur et de la terre aux cieux...

Il disait très bien les vers. Hélas ! la phtisie, qui devait l'enlever à vingt ans, allumait la fièvre dans ses yeux.

Après que nous reûmes applaudi, Richard nous proposa de discuter la théorie de l'art pour l'art. Nous conclûmes à l'unanimité — moins une voix, celle de Monteils — que l'art a ses devoirs envers le commun des âmes. Sur quoi, de nouveau, notre ami, de sa voix ardente que la fatigue voilait, glorifia le poète. Quelles que fussent, d'ailleurs, nos préférences personnelles, la force de Hugo, et sa grandeur haussée par le piédestal du rocher d'exil, nous subjuguaient. Le Maître, c'était lui.

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Presque tous, dans notre groupe littéraire, nous étions républicains. Nous vivions dans un quartier démocratique, à l'entrée de la rue Saint-Antoine. Les autres lycées, en comparaison du nôtre, avaient des airs d'aristocrates. Nous nous rencontrions avec eux dans les salles de composition au concours général. Les élèves des lycées d'internes et du collège Stanislas étaient en uniforme ; les Louis-le-Grand

portaient cravate blanche; les Barbistes, élèves du même lycée, se paraient d'un joli habit bleu à boutons d'or ; une tunique courte, sanglée d'un ceinturon marqué d'un grand S, et un pantalon gris donnaient aux Stanislas un air d'élégance. Les élèves des lycées d'externes, Bonaparte et Gharlemagne, se distinguaient au premier coup d'œil les uns des autres; les Bonaparte, parmi lesquels nous entendions appeler des noms historiques parlementaires, Leroy-Beaulieu, Trouvé, Duvergier de Hauranne, s'habillaient chez les bons faiseurs, au lieu que nos jaquettes et vestons carolingiens nous enveloppaient comme ils pouvaient et laissaient voir la fatigue de leurs coudes. Le jour de la distribution des prix, c'était l'usage que chaque lycée applaudît les noms de ses lauréats ; le battement de nos mains nues éclatait; des gants assourdissaient le bruit des autres. Un esprit républicain régnait, à Massin, parmi les professeurs répétiteurs, qui nous réunissaient en des conférences classe par classe. C'étaient d'assez pauvres diables, qui

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vivaient péniblement de leçons glanées çà et là. Je me rappelle M. Joyeux, qui, pour parler, décollait ses lèvres d'un bruit sec, et sans doute, malgré son nom, était janséniste, car il nous lisait volontiers, avec un accent pieux, des pages mornes de Nicole; M. Lemaignan, qui nous appelait « drôles de corps », lorsque, ennuyés par la lecture de Rome au siècle d'Auguste, nous écorchions exprès les noms, disant par exemple le mont Gapilotin au lieu de mont Capitolin; M. Labat, qui, pour nous aidci* à apprendre l'histoire des interminables guerres, écrivait au tableau les noms des batailles, théâtre par théâtre, période par période, et marquait nos victoires d'un drapeau debout et nos défaites d'un drapeau renversé; sa voix de baryton faisait trembler les vitres quand il prononçait : « Clostersevern, levez le drapeau! Rossbach, renversez-le! » Il nous quitta pour aller essayer cette voix à l'Opéra où elle ne réussit pas.

Quelques-uns de ces maîtres étaient des « victimes du 2 décembre », révoqués ou dé-

missionnaires après le coup d'Etat, M. Maret, par exemple, qui avait un visage de démocrate triste, de petits yeux myopes, des lunettes épaisses et convexes, un chapeau bombé par en haut, un caban à capuchon, doublé de rouge, et un chien qu'il appelait Badinguet dans la rue pour faire enrager les sergents de ville. Ces républicains laissaient voir leurs opinions ou même les prêchaient dans l'intimité. Presque tous nos maîtres d'études sympathisaient avec eux. Nous sentions vivre auprès de nous un petit monde en révolte contre l'Empire, si puissant encore. Lorsque M. Maret, arrêté en vertu de la loi de sûreté générale, nous revint, après quelques semaines passées à Mazas, le capuchon rouge nous sembla flamboyer.

Victor Hugo fut notre grand maître en république. L'ardente évocation des soldats de l'an II, l'invective à la mer, qui, servante du « tyran », transporta les proscrits à Cayenne :

0 mer, n'est-ce pas toi, servante, Qui traînes sur ton eau mouvante,

Parmi les vents et les écueils, Vers Cayenne aux fosses profondes, Ces noirs pontons qui, sur tes ondes, Glissent comme de longs cercueils;

l'apostrophe à Juvénal :

Retournons à l'école, ô mon vieux Juvénal, Homme d'ivoire et d'or, descends du tribunal...;

le mépris du proscrit crié à la lâcheté universelle, la fière déclaration :

« Et s'il n'en reste qu'un, je serai celui-là ; »

cette éloquence, cette sonorité, faisaient passer dans nos âmes un souffle héroïque. Nous admirions les républicains de l'antiquité, les classiques meurtriers, Harmodius, Aristogiton, Brutus. Nous applaudissions le

Victrix causa Diis placuit, sed vida Catoni.

Richard nous lut un long poème, la Mort de Caton, où il avait mis en épigraphe une phrase de "Jules Simon : « Celui qui ne sent pas dans sa conscience qu'il préférerait mille

fois le rôle de Caton à celui de César doit se méfier de son cœur ». Je me rappelle la dernière strophe :

Et tandis qu'il fuyait loin de la terre ingrate, Dieu tourna vers son fils un regard plein d'amour : « Caton, lui dit-il, vient de rejoindre Socrate, Jésus, voici ton tour ! »

Le grand meneur de notre groupe républicain était un élève de mathématiques spéciales, le « taupin » Gendre, fils d'un républicain de la Nièvre. Il nous racontait la résistance de son département après le coup d'Etat. Il connaissait des proscrits avec lesquels son père demeurait en correspondance, et il nous donnait des nouvelles de 1' « Exil ».

J'entrai dans une petite société de sept personnes choisies par lui. Nous nous réunissions les jours de sortie, tantôt chez notre camarade Sàint-Ouen, qui habitait une mansarde dans

une haute maison, place de la Bastille, tantôt

chez notre camarade Marchand, fils d'un grand marchand de fer de la rue Saint-Antoine. Naturellement, nous nous croyions surveillés par la police; quand nous étions chez Marchand, nous lui demandions : (( Es-tu sûr de ton valet de chambre? » Et, de temps en temps, quelqu'un de nous ouvrait brusquement la porte pour s'assurer qu'une oreille espionne n'était pas collée à la serrure. Nous délibérions sur toute sorte de sujets. Une longue séance fut conclue par cet ordre du jour qui rallia tous les suffrages : « Il faut en finir avec les religions positives. » Nous n'y voyions pas de difficulté sérieuse.

Nous nous proposions de réveiller le peuple par une propagande de parole et d'écriture; mais nous ne savions comment parler au peuple. Les dimanches, des délégués de notre société allaient au faubourg Saint-Antoine ; ils entraient chez des marchands de vin. Nous avions en ce « faubourg Antoine » une confiance mystique : ce serait là certainement, tout près de nous et à notre appel que le peuple

se réveillerait. Mais le peuple buvait un verre, jouait aux cartes ou bien au bouchon, et nous ne trouvions personne à qui parler. Restait l'écriture; mais où pourrions-nous écrire? Cendre nous communiquait des factums révolutionnaires, qui portaient au bas : « Imprimerie de la Liberté, au désert », mais nous ne pûmes découvrir oij se cachait ce désert. Nous préparâmes une proclamation qui fut longuement discutée, paragraphe par paragraphe, et nous achetâmes une pierre à lithographier. Mais Cendre nous lut la constitution de 1848; il nous parut qu'elle était admirable, et que, si le peuple la relisait, il en voudrait refaire sa loi. Nous votâmes donc qu'elle serait lithographiée et répandue dans le faubourg; mais comment et par qui? Finalement nous renonçâmes au projet, sans nous l'avouer, et la pierre resta vierge dans la mansarde de Saint-Ouen.

Nous avions quelques relations au dehors. Je passai plusieurs soirées de dimanche, avant de rentrer à la ])ension, chez un ouvrier, relieur et poète, qui habitait un des toits de la place

Royale. Il s'appelait Hippolyte Tampucci; sa longue barbe était blanche, et sa moustache jaunissait au bord de la lèvre par l'usage de la cigarette. Il récitait très bien ses médiocres vers, parmi lesquels un poème adressé par lui à Victor Hugo, et il chantait des chants révolutionnaires :

Les peuples sont pour nous des frères, Et les tyrans nos ennemis.

Il disait de grands mots, faisait des gestes vastes, et ses yeux s'attendrissaient; sa femme le regardait orgueilleusement. J'aimais ce relieur poète, en blouse blanche sous béret rouge, qui personnifiait pour moi l'idéaliste ouvrier de 1848.

Nous lisions les rares journaux de l'opposition, et surtout l'hebdomadaire Courrier du Dimanche. Alfred Assollant, Prévost-Paradol et Eugène Pelletan nous délectaient. Pelletan ayant été condamné à une amende de 2.000 francs, mit sa bibliothèque en vente; on ouvrit une souscription pour la racheter : nous

récoltâmes à la pension Massin vingt-trois francs.

Au quartier latin, quelques étudiants avaient une réputation de républicains militants ; nous fîmes leur connaissance. Un jour, à propos, je crois, de la souscription Pelletan, je vis dans un hôtel médiocre de la rue Monsieur-le- Prince, Georges Clemenceau. Chez Germain Casse, j'admirai, suspendu au plafond de la chambre, un chapeau de sergent de ville, ramassé dans quelque bagarre, et d'où descendait le feuillage d'une plante. Dans un hôtel de la rue Férou, je connus Vermorel; il était pâle, avec une figure presque kalmouque, des lunettes et des airs de prêtre. Il venait d'achever un roman intitulé, si je me souviens bien, Desperanza. J'avais été envoyé chez lui par notre groupe, pour lui reprocher un éloge de Montalembert, publié dans la Jeune France. Il m'écouta, s'aperçut vite que je ne savais presque rien de Montalembert, et m'expliqua que, la principale vertu étant de haïr l'Empire, il fallait pardonner beaucoup à ce

clérical « parce qu'il a beaucoup haï » . Ce propos me déplut.

J'allais de temps en temps causer avec Emmanuel Durand, Gustave Isambert, etc., rédacteurs de la Jeune France. C'était une de ces petites feuilles du quartier qui poussaient au printemps et mouraient avant l'automne; on y glissait dans la rubrique « faits divers », des malices sur des personnes de la cour des Tuileries; les articles étaient pleins d'allusions politiques. Un jour, je louai Brutus et insultai Gicéron, après avoir donné des extraits de leur correspondance; une autre fois, je reprochai à M. Dubois-Guchan, auteur d'un livre sur Tacite, d'avoir trouvé, lui, procureur impérial, des circonstances atténuantes au parricide de Néron.

Nous étions fiers de connaître des aînés de « la cause ». Frédéric Morin était populaire parmi nous, je ne sais plus bien pourquoi. Je ne le vis qu'une fois, entouré de journaux, aimable, amusant, myope, avec des taches de sauce sur ses lunettes. Gendre contait qu'un

jour il avait déjeuné chez Morin; au dessert, on apporta sur la table un buste en plâtre de l'Empereur, à la stupéfaction des convives; mais l'hôte, du manche de son couteau, cassa la tête du « tyran », et de petits volumes s'échappèrent; c'étaient les Châtiments arrivés de Belgique dans l'effigie impériale. — Un dimanche soir, Gendre me mena place de la Madeleine, chez Jules Simon, qui me parut à la fois familier et solennel, chaud et froid.

Gomment la République pourrait s'établir en France, nous ne nous le demandions pas. Le vocable nous paraissait pouvoir suffire à tout, étant miraculeux. Nous croyions que la République libérerait, en même temps que la France, l'humanité entière, qui attendait notre signal. G'était du balcon de l'Hôtel de Ville que partirait l'appel, bien sûr. Gendre allait de temps en temps regarder ce balcon, et il improvisait in petto un discours qu'il espérait y prononcer un jour. Notre jeunesse s'enflammait de grands espoirs. En attendant, il nous fallait nous contenter de manifestations enfantines : porter

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cravate rouge et longue chevelure; se mettre au premier rang de la foule sur le passage de l'Empereur, et se tourner les pouces au moment qu'il passait; aller à l'Odéon, les soirs où Ton jouait Tartuffe^ pour crier : « Elle est bien bonne », quand « l'Exempt », à la dernière scène, prononçait le vers :

Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude.

Ce fut pendant ma première année de rhétoricien que je vécus cette vie charmante et fiévreuse. A la fin de cette classe, en 1860, j'eus à prendre une résolution grave. La rhétorique était alors, pour les littéraires, la fin des études secondaires. La philosophie figurait, il est vrai, au programme du baccalauréat; mais la lecture de quelques pages d'un manuel exposant la division de l'âme en facultés, les preuves diverses et numérotées de l'existence de Dieu, et les règles de syllogisme était une prépara-

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lion suffisante à l'examen. Les candidats à l'Ecole normale et quelques rares volontaires faisaient seuls une seconde année de rhétorique.

J'aurais bien voulu m'en aller... Tout le régime de ma vie internée me fatiguait à la longue, mais m'en aller où? J'avais abandonné depuis longtemps l'idée d'entrer à Saint-Cyr; je me sentais incapable de répondre à un examen de mathématiques, à cause d'une presque impossibilité de résoudre les problèmes, quoique je comprisse bien les démonstrations. Aucune profession ne me tentait. M. Lesage m'avait parlé de l'École normale; mais c'était l'internat encore, encore des classes, des devoirs, la contrainte d'un régime, et j'étais assoiffé de liberté! Et puis, je voulais... « écrire »! Je me rêvais habitant une mansarde, me contentant, s'il le fallait, de pain et d'eau, propriétaire de quelques livres aimés entre tous, d'une main de papier et d'une plume, propriétaire de moi-même, homme libre. Je travaillerais; oh oui! comme ^ je travaillerais! L'aube me regarderait, assis à

ma table, pensant, écrivant. Mais j'avais bien peur de rêver l'impossible. Que diraient les miens quand je leur confierais ce projet d'une vie aventureuse?

Les miens gardaient leur grande place dans ma vie. Hélas! leurs rangs s'éclaircissaient : mort, l'oncle Godelle; mort l'onole Garbe, mort l'oncle Savreux! Grand'mère demeurait le seul témoin des temps héroïques. Ma tournée de famille, c'était maintenant des visites au cimetière. J'aime le cimetière où ma place est marquée — une très bonne place, — au pied d'une haie, près de la maison des Lebon. A l'extrémité du pays, entre deux ruelles inhabitées, solitaire, il monte doucement le versant nord de notre vallon; du Calvaire, on découvre, par delà les maisons et les pâtures, la ligne solennelle de la forêt. Quand j'étais jeune, les tombes étaient modestes; aucun caveau n'assemblait les morts d'une famille; les morts, quels qu'ils fussent, suivaient la file, un à un. Des croix de fer ou de bois, ou des

colonnes de pierre surmontées d'une urne marquaient les places et disaient les noms. Aucun monument fastueux ne rappelait les inégalités de la vie ; aucune inscription ne promettait à des squelettes le privilège d'une tranquillité « perpétuelle ». L'œil n'était pas offensé par le clinquant criard de la quincaillerie funèbre d'aujourd'hui. De l'herbe vivait entre les rangées des morts. Plusieurs fois par vacances, j'allais au cimetière à l'heure où les derniers rayons du soleil s'attardent sur les tètes des grands peupliers. Je lisais les noms de tous les défunts — on se servait encore de ce mot grave dans le langage habituel — ; je me rappelais des visages, et ma mémoire ressuscitait les voix, les bonjours qu'on m'avait dits lorsque je passais devant le pas des portes. Je m'arrêtais près des tombes des miens, j'y méditais tète nue. Je sentais qu'une partie de ma vie s'en était allée dans la mort.

La maison paternelle me demeurait aussi douce et aussi chère. Je connus, il est vrai, l'âge de l'ingratitude, où le jeune homme, sen-

tant sa force, et pressé de vivre sa vie à lui, rompt ses lisières, se dérobe à ses soutiens, dit nous en parlant des jeunes, oppose sa génération qui vient à celle qui s'en va, et ses espoirs et ses illusions aux désenchantements de l'expérience. A ce moment-là, la guerre d'Italie et ses victoires libératrices exaltaient mon groupe d'amis ; nous parlions d'aller rejoindre Garibaldi. Je me vantai chez nous de ce dessein héroïque, une hâblerie peut-être, — je ne sais pas. — Mes cravates rouges déplaisaient à mon père, aussi les relations dont je me glorifiais avec les révolutionnaires d'alors. Ces souvenirs à présent me remordent, et je ne pense point sans une souffrance à certain jour où, dans une discussion, mon père tout à coup me dit : (( Oh ! je sais bien que tu es plus fort que moi ! » Touché en plein cœur, je rougis : « Oh papa, lui dis-je, comment peux-tu croire... » Et je m'arrêtai ; je ne sus pas lui exprimer tout ce que je sentais ; il vit bien mon trouble et changea la conversation, à propos de quelqu'un qui passait dans la rue. Je me promis que

jamais plus je ne ferais « le fort » à la maison, et je tins cette promesse.

Mon père savait que je l'aimais bien. C'était un grand plaisir pour nous que de faire ensemble, une ou deux fois la semaine, quelque longue course dans les hameaux et villages voisins, où il allait voir des amis ou des clients. Nous marchions canne en main, par nos jolis chemins entre les haies vives ou par des sentiers dans les pâtures, causant beaucoup de gens et de choses d'autrefois, de mes études aussi ; car il me ramenait souvent à moi par de petits artifices discrets que je voyais bien. Il ressentait comme une timidité devant moi parce qu'il était fier de son fils. Que ce fût de lui qu'il dût être fier, de lui à qui je devais tout, il ne le pensait pas même au fin fond de lui-même.

J'avais résolu de l'entretenir de mes projets d'avenir, à notre première promenade des grandes vacances qui suivirent ma rhétorique ; mais, sachant que j'allais lui faire de la peine, je retardai jusqu'au troisième voyage ma

confidence. Sa figure s'attrista; cet avenir que je projetais, me dit-il, c'était l'incertitude, la gène, la misère peut-être ; il voulait pour moi ce qui lui manquait à lui, la tranquillité du jour, la sécurité du lendemain, une « retraite » pour la vieillesse : « Tu sais bien, me dit-il, que je ne pourrai pas t'aider ; ah ! si j'avais quinze mille livres de rente ! » Quinze mille livres de rente, c'était pour lui la grande fortune. J'insistai : je ne dépenserais presque rien ; je donnerais des leçons, et je gagnerais bien quelque chose avec ma plume. Mon père hochait la tête et n'osant pas dire tout de suite : Non, il conclut : « Nous avons quelques semaines pour réfléchir ; nous réfléchirons ; nous irons au Robizeux consulter le cousin Godelle. »

Le cousin Godelle, fils de l'arrière-grandoicle Godelle, conseiller d'Etat, était la gloire de ia famille. Il venait passer les vacances chez son beau-père, M. Foulon, ancien notaire. La maison est située à deux cents mètres du che-

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min vicinal qui conduit de Bergues-sur-Sambre à Oisy. Elle est masquée par un petit bois, que traverse une avenue, à dessein recourbée, afin que les passants du chemin n'aperçoivent pas ! l'entrée du castel. C'est un castel, en effet, bâti au XVIII® siècle, entouré de fossés remplis d'eau et flanqué de tourelles à petits toits pointus. De tous les côtés, s'étendent les pâtures, leur verdure apaisante, et le silence, le silence profond, interrompu par les meuglements rares de bœufs tranquilles.

Faire une visite au Robizeux était un événement pour nous. Nous y allions à pied, bien entendu, au risque de la boue et de la poussière. Mon père mettait dans une poche de sa redingote une brosse à souliers, et, dans une autre, une brosse à habits. Au tournant de l'avenue, il me brossait de la tète aux pieds ; puis il cachait les brosses dans la haie, et nous arrivions pimpants chez le cousin Godelle. En repassant, nous reprenions notre bien ; mais, un jour, le cousin nous reconduisit jusqu'au delà de la cachette. Nous ne fîmes

semblant de rien, et, lorsqu'il nous eut quittés, nous revînmes sur nos pas furtivement.

M. Godelle, très simple et sincèrement affectueux, ne demandait pas tant de cérémonies. C'était un homme instruit. Curieux de lettres m anciennes, il regrettait la perte des comédies de Ménandre. Il s'intéressait aux problèmes de l'histoire romaine, à la question de la gens par exemple. Il comprenait Leibniz ; il me fit lire des pages de la Théodicée. Classique intransigeant, admirateur de Boileau et de Racine, il aimait Lamartine, détestait Hugo, ignorait Musset. Nous eûmes plus d'une querelle littéraire à Paris et au Robizeux. Un jour, je voulus lui réciter des vers de Musset; je commençai :

Regrettez-vous le temps où le ciel sur la terre Marchait et respirait dans un peuple de Dieux, Où Vénus Astarté, fille de l'onde amère...

Il m'arrêta : « Qu'est-ce qu'un ciel qui marche et respire en un peuple? C'est du galimatias. ^ Et il se mit à me déclamer un poème d'un de ses amis mort jeune, qui, assurait-il, eût été

un grand poète. Je me rappelle le premier vers :

Honte, honte éternelle à ces flatteurs des rois !

Et celui-ci :

Sur un papier esclave ont fait mentir l'histoire.

Je me refusai à l'admiration de cette poésie, et même, impertinent, je fis le geste de tourner la manivelle d'un orgue de barbarie. Le cousin me donna une tape sur les doigts.

Il avait sur toutes choses des sentiments raisonnables. Il aimait l'empereur Napoléon III, mais avec inquiétude. Les (( idées napoléoniennes » lui déplaisaient parce qu'elles étaient généreuses et vagues. Il désapprouva la guerre d'Italie, qui troublait a l'ordre établi ». Souvent il répétait sa maxime favorite : Quieta non movere ; il ne comprenait pas qu'étant assis on voulût se lever. Mon enthousiasme pour la révolution italienne l'irrita ; il me prédit les périls de l'avenir : « Tu verras, tu verras ! »

Mais il ne m'en voulait pas de nos dissentiments ; il se souvenait qu'il avait été jeune lui aussi, et que même, au temps de la Restauration, pour avoir manifesté au Nouvion contre « Tordre établi », il avait été arrêté et conduit à la prison, où il passa la nuit.

Lors donc que nous allâmes consulter le cousin Godelle, j'étais bien sûr qu'il désapprouverait mes projets aventureux. Tout de suite, la chose fut mise en délibération. Six personnes étaient réunies : monsieur et madame Foulon, monsieur et madame Godelle, mon père et moi. Les dames ne dirent pas un mot : de madame Foulon, la perruque d'un noir luisant envieillissait le vieux visage immobile et clos, où vivaient et remuaient seulement deux grands yeux très noirs; sa fille, madame Godelle, était la personne la plus tranquille du monde : « Une fois dans ma vie, disait son mari, j'ai vu courir madame Godelle » ; elle écouta la conversation en souriant de son habituel sourire, indiqué par un pli permanent des lèvres, un sourire une fois pour toutes. M. Foulon, l'ancien notaire,

me malmena : « Les jeunes gens, ça ne sait pas la peine qu'on a pour gagner une pièce de cent sous. » Ma prétention de payer ma vie en écrivant lui parut infiniment drôle ; même il en devint spirituel : <( Ecrire, me dit-il ! Moi aussi, j'ai écrit, mais sur du papier timbré ; tu devrais apprendre à écrire sur ce papier-là. » Il me conseilla donc d'entrer comme clerc en l'étude de maître Liénard au Nouvion ; j'y resterais trois ou quatre ans ; je passerais ensuite deux ou trois ans dans une étude à Guise ou à Vervins, et j'achèterais une étude, et je ferais un beau mariage ; j'épouserais telle ou telle des jeunes filles, qu'il nommait avec des chiffres de dots. En l'écoutant, je le méprisai.

Le cousin Godelle me parla très gentiment. (( Ton avenir ne m'inquiète pas ; tu as un avenir, j'en suis certain ; mais il faut un présent assuré. » Il me vanta l'École normale et me cita les noms des normaliens célèbres, Edmond About, Prévost-Paradol, Taine. Il m'étonna beaucoup en me disant : « Ecrire ! mais tu es trop jeune ! tu n'as rien à dire ! »

Je me défendis de mon mieux. J'affirmai que je sentais un irrésistible besoin de liberté. Je déclarai que je saurais bien gagner ma vie. — Je suis sûr aujourd'hui que je l'aurais gagnée, en effet. — Je refusai au cousin Godelle la promesse immédiate, qu'il réclamait de continuer mes études à la rentrée. Mais, peu à peu, je me sentais fléchir ; je me demandais si j'avais le droit de me donner raison contre tout le monde. J'étais ému du silence inquiet que garda mon père pendant l'entretien. Après plus d'une heure écoulée, il se leva. Nous ne parlâmes guère pendant le retour à la maison. Déjà, je pensais comme à des biens perdus à ma mansarde, à mes livres, à mon papier blanc, à ma plume, à la vie que je voulais mener, pauvre et libre. Ma mère nous attendait avec impatience ; mon père lui raconta la conversation du Robizeux ; elle me regardait, espérant de moi un mot que je ne dis pas. Le soir, elle me suivit dans ma chambre ; elle me rappela les difficultés de leur vie, la ruineuse faiblesse de mon père à l'égard de son frère, les

inquiétudes pour l'avenir de ma sœur « dont la dot n'était pas commencée », les dépenses qu'il faudrait faire pour l'éducation d'un frère qui nous était né. Elle me fit comprendre qu'un jour peut-être on aurait besoin de moi. Je répondis : « Bien, maman. »

Je ne dormis pas cette nuit-là ; mais il me vint une idée qui me rasséréna.

Ce qui me répugnait le plus, c'était de reprendre ma place dans la cohue. Oh î ce régime de l'internat ; ce tassement, le contact serré de tant de coudes, d'épaules et de genoux; le trépignement sur place des petits et la marche encagée des grands ; les vingt heures d'immobilité sur vingt-quatre ; le mauvais air, l'air sale ; le mur partout, ou bien la grille ; l'uniformité de la règle ; l'ignorance des lois qui régissent la sensible plante humaine ! Nos maîtres ne savaient pas qu'au moment de la vie qui s'appelle la puberté, l'adolescent a besoin que des paroles lui soient dites, très douces : « Mon enfant, tu sens en toi des troubles inconnus ; tu souffres d'un mal vague ; retourne pour

quelques jours chez ta maman ; elle te donnera la clef des champs, tu marcheras dans la montagne ou dans la plaine ; tu marcheras longtemps ; tu retrouveras le bon sommeil qu'il te faut dormir et tu nous reviendras, l'âme plus tranquille. » — Oh! la perpétuité de cette surveillance, méfiante, prompte à la punition brutale, tracassant, aussi bien que le petit à la joue duvetée, le grand dont la lèvre et le menton fleurissent ; et la ruse et le mensonge employés comme armes défensives dans la lutte de chaque instant ! Tout cela combiné avec l'obligation de remplir une foule de tâches réglées, n'était-il pas fait, je le demande, et je prie qu'on me l'accorde, pour briser en nous toutes les sortes d'énergie? Et puis, l'impossibilité d'une heure de recueillement, d'une heure à soi ! Certes je n'étais pas d'humeur triste. Je naquis avec une provision de joie, que la vie n'a pas toute dépensée. J'aimais les éclats de rire et les éclats de voix ; mais j'avais de ces moments de mélancolie, où l'âme aspire à la solitude. — Non, je ne rentrerais pas dans la foule et dans le

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tumiille. Je voulais me mettre à part, me « séparer ». Or, quelques élèves, à la pension, habitaient une chambre particulière ; pourquoi n'en aurais-je pas une moi aussi? J'en tiendrais la porte bien close ; j'y vivrais avec moi ; je travaillerais sous une lampe à moi... Le lendemain matin, je fis part de mon idée à mes parents ; avec leur permission, j'écrivis à M. Lesage. L'excellent homme accueillit ma requête tout de suite, et, au mois d'octobre 1860, je

rentrai à l'institution Massin pour y vivre deux années encore.

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