‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 17 sur 56 · DARCIER · texte numérisé non relu

DARCIER

Un visage bronzé, d'un mâle caractère ;

Le sourcil relevé, là bouche fine et fière;

Un torse vigoureux et des muscles d'acier :

Tel est physiquement le portrait de Darcier.

Son front large, inspiré, son œil noir plein de flamme.

Révèlent un penseur, une noble et grande âme!

Compositeur profond au fier tempérament,

Ce qu'il crée est toujours exquis de sentiment.

Comme il traduit Tamour, la joie et la souffrance !

Avec quel souffle ardent il a chanté la France!...

Dans cet hymne terrible intitulé : Le Pain,

11 était effrayant quand il disait : « J'ai faim ! »

Qui peindra comme lui Tivresse et sa folie?

Nul n'a plus de finesse ou de mélancolie.

Madeleine, Chauvin, Les Gabiers, Le Fileur,

Mai, La Vieille Chanson et La Première Fleur;

Le Fou de la Bruyère et La Sainte Bohême,

Les Cloches, Jean-Raisin, Le printemps veut qu'on aime.

L'ami Soleil, La Mer et Le Beau Nicolas,

Tableaux sombres ou gais dont on n'est jamais las,

Ces morceaux si divers, et tous remplis de charmes,

Nous montrent de ce cœur le sourire ou les larmes!

Par son style puissant il rappelle Schubert ;

Il nota plus d'un chant qu'eût signé Meyerbeer.

Gounod, qu'émerveillait sa tendresse infinie,

Un jour s'est écrié : « Darcier a du génie! »

Ce grand comédien trouble les connaisseurs;

Sa voix a par moments d'ineffables douceurs !

Ses inspirations souvent sont admirables.

Nul ne trouva jamais d'accents plus formidables.

Plus de mâle énergie et de noble fierté

Pour chanter ton amour, ô sainte Liberté !

Delsarte, ce Titan, le proclamait un maître;

Il fut de la Chanson le Frédérick-Lemaître !

-«Si-

lo

Il me souvient d'une anecdote que nous racontait un jour, dans un dîner d'artistes, Levassor, du théâtre du Palais-Royal. Mais il eût fallu, comme moi, voir la physionomie, entendre l'accent, les inflexions de voix du spirituel comique, qui imitait en perfection certains types anglais, pour se rendre compte de la drôlerie de ce récit :

« Un jeune Anglais, sir Arthur W***, débarque un jour à Paris.

« Froid, grave, méthodique et compassé, comme maint fils d'Albion, notre gentleman, après avoir visité la capitale, est pris d'un spleen à se décrocher la mâchoire. Il rencontre un jeune négociant français, bon garçon, au caractère franc et ouvert, avec lequel il s'était lié à Londres.

(( — Vous, ici, cher ami!... s'écrie joyeusement notre compatriote... Mais devant l'air morose répandu sur la physionomie de l'Anglais, il ajoute : — Qu'avez-vous donc?

« — Aohl je m'ennouyais beaucoup, my dearl Je volai retourner moà en Angleterre...

« — Mais non, mais non ! reprend le bon

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vivant. Voyons, saperlipopette ! il faut secouer ça!... Je ne vous quitte pas; vous allez venir dîner avec moi. Je vous emmène dans un endroit où il y a des petites femmes charmantes... vous verrez; allons! Et, le prenant par le bras, il Fentraîne bon gré, mal gré.

Tous deux se dirigent vers le quartier Bréda.

<( Le lendemain, l'Anglais va faire visite à un autre ami à lui, le jeune duc de S***. Notre insulaire paraît aussi joyeux qu'il avait Tair triste, la veille. Après un serrement de mains :

« — Vous semblez bien gai, mon cher Arthur, dit le gentilhomme français; vous vous plaisez à Paris, n'est-ce pas?

« — Aoh ! yes ! répond l'Anglais, découvrant ses longues dents en un sourire épanoui; je souisdansle très grande satisfaction. . . Figuiourez-vous, my dear, qu'hier soir, un de mes amis m'a emmené avec lui, rue des Martyrs, dans oune... Comment appelez-vous cela?...

un endroit oii chacun paye tant par sa tète?...

« — Une table d'hôte?

« — Yes, lèble d'hôte... Il y avait là une daouzaîne de petites dèmes chàâmantes. Je me suisbiaucoup amiousé,indeed!... Après le dîner, on a enlevé le nappe, et on a apporté des câârtons, et puis des petits môôrceaux de verre... avec des petites boules en bois. Une personne nommait des niouméros. . . Comment vous appelez ce jeu?

« — Un loto?

« — Yes! un loto. A chaque numéro, ces petites dèmes faisaient des plaisanteries..- 22! les deux cocottes! 69! baôu-ci, baôu-là!

C'était très drôôle?.. Oune seule chose que je n'ai pas très bien comprise... c'est que, à la fin de la pâârtie, une de ces petites dèmes disait tout haut le titre de ma gracieuse souveraine : Kouine! Jeme levais chaque fois, et je salouais très respectueusement; mais aussitôt, et dès qu'elles entendaient : kouine ! les autres petites dèmes disaient toutes ensemble, en frappant du poing sur le tèble :

« Oh! m... alors I... »

Nous visitions, un jour, l'hôpital de Saint- Jean-derLuz.

Nous fûmes témoins d'un spectacle qui n'offrait rien de bien poétique, mais qui nous émut et nous toucha profondément.

Un pauvre vieux marin, presque entièrement paralysé, assis sur un des bancs du jardin de l'hospice, se réchauffait aux rayons du soleil. Le visage tanné et sillonné de rides, il était là, le chef branlant, l'air hébété, et tenant entre les gencives de sa bouche édentée, des deux côtés de laquelle coulait un jet de salive noirâtre, une pipe, veuve de tabac, qu'il aspirait machinalement.

La bonne sœur, qui nous faisait visiter l'établissement, s'approcha de lui et, d'un ton maternel, en souriant :

— Eh bien! père Baptistal nous voudrions bien fumer une petite pipette, n'est-ce pas?

Lors, simplement, elle prit, dans la poche du vieux marin, sa blague, lui retira sa pipe de la bouche, la bourra, l'alluma, et la remit entre les lèvres du pauvre infirme, dont la

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physionomie s\inima d'un sentiment de bienêtre et de béatitude.

C'était là, — qu'en dites-vous? — une rude pénitence que s'imposait la sainte fille, et qui, certes, dut compter aux yeux du Seigneur!

-«Si-

Notre ami Charles Jacque me racontait ainsi la façon dont Courbet fit la connaissance de Dumas père.

• « Le peintre d'Ornans se présente un jour chez le grand écrivain, avec lequel il ne s'était jamais rencontré, et qu'il voulait remercier au sujet d'une étude fort louangeuse que le maître avait écrite sur lui. Il arrive rue d'Amsterdam et dit au domestique :

« — M. Dumas est-il chez lui?

« — Oui, Monsieur; mais M. Dumas est en train de prendre un bain.

« — Veuillez lui faire passer ma carte.

« Le domestique revient, et, s'adressant au visiteur :

« — Monsieur vous attend, Monsieur.

« Courbet entre dans la chambre à coucher de Dumas, qu'il trouve, en effet, dans un bain.

« Dès qu'il paraît, Dumas, avec sa* bonne figure sympathique et réjouie, lui dit en souriant et sans plus de façons :

« — Bonjour, mon garçon! Fais comme moi : déshabille-toi et viens là ; nous causerons tout à notre aise. »

Un mot navrant que j'ai entendu de la bouche d'un enfant.

L'an dernier, j'étais allé voir un de mes amis, qui avait épousé une veuve, ayant eu, de son premier lit, un adorable petit garçon.

Cet enfant, âgé de sept ans, d'une nature douce et aimante, était fort intelligent et avait dans le regard une expression de tristesse résignée, qui le rendait doublement sympathique.

La femme de mon ami était devenue, en secondes noces, mère d'une petite fille qui, lors de ma visite, avait environ cinq ans. Cette

enfant était l'unique amour de sa mère, qui avait rejeté sur elle toute son affection, au détriment du pauvre petit garçon, qu'elle rudoyait sans cesse, et dont elle ne parlait jamais qu'en disant de lui avec dédain : — Ah! oui.*, l'autre!

Comme j'étais en train de causer avec la mère, nous entendîmes, venant de la chambre voisine du salon où nous étions, un léger bruit de petits pas se dirigeant vers nous. La femme de mon ami s'écria d'une voix tendre :

— C'est toi, ma fille?

Lors, nous vîmes apparaître le petit garçon, et le pauvret, tout timide et tremblant, de répondre d'une voix craintive :

— Non, maman,... c'est l'autre.

Dans un dîner où nous avions réuni François Delsarte, Armand Gouzien, Victor Massé, Charles Delioux, Adolphe Nibelle et, avec eux, Théodore de Banville et le compositeur X***, une discussion s'engagea entre le poète et le

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Un de nos amis, notaire à Ervy, mous racontait un mot naïf et plaisant d'un bon campagnard .

Il voit un matin entrer chez lui le paysan en question qui venait pour affaires. Lors, notre tabellion :

— Mais je vous avais dit que, pour rédiger cet acte, j'avais besoin de la signature de votre femme comme de la vôtre ; et vous venez seul...

Et le paysan de répondre, en tournant gauchement son chapeau entre ses mains :

— Ah ! f ai t'excuse, monsieu le notare... Mais ma femme sont dans l'impossibilité. Figurezvous qu'hier, aile étiontmontée sur nout'pommier, et, en tombant, ail' s'a fait du mal à son p'tit divertissoir.

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