‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 23 sur 56 · Â THÉODORE DE BANVILLE · texte numérisé non relu

 THÉODORE DE BANVILLE

Allez-vous-en, la plus chérie De ces folles dont on s*éprend Un matin, par étourderie, Et que Ton voit fuir en pleurant !

Fille au beau front, Eve enfantine, Blanche et si blonde, je vous perds !

J'ignore à qui l'amour destine Les regards de vos grands yeux pers.

Mais je sais bien que je vous aime Gomme on ne saura vous aimer, Et me sens devenir tout blême Dès que je vous entends nommer !

N'ôtes-vous pas de la famille De ces gais oiseaux vagabonds Qui vont de charmille en charmille.

Et pour qui tous les nids sont bons?

Quand vous vous êtes reposée Dans le mien, peut-être ai-je cru Vous y tenir apprivoisée... Encore un rêve disparu !

Vous avez, — je l'entends encore, — Ainsi qu'un printemps amoureux, Jeté votre chanson sonore A tous les échos bienheureux !

Et pendant quatre ou cinq nuitées Que dans la rue il faisait froid.

Nos têtes se sont abritées, Confiantes, sous un seul toit.

Sans craindre que je vous oublie, Allez, et si plus tard, un soir.

Vous sentez la mélancolie Vous gagner, revenez me voir.

Sous mes baisers, toujours les mêmes.

Ardents à chercher votre front, Chère coureuse -de bohèmes, Les baisers d'hier renaîtront!

Cette anecdote hollandaise nous fut racontée par d'Hen'illy.

Donc, un soldat hollandais, partant pour Sumatra, soupirait à sa calme fiancée :

— Ohl Keetjeon! me seras-tu fidèle?

— Oui ! van Coppernoock ! Tu me retrou-

veras dans trois ans, avec de la fleur d'oranger.

— Bien, Keetjeon! mais si je reste absent

cinq ans?

— Alors, van Coppernoock, tu trouveras des oranges.

— Bien, Keetjeon! mais si je reste dix ans?

— Alors, van Coppernoock, je ne pourrai plus t'oifrir que du curaçao.

Il y avsût, sous le règne du roi Louis-Philippe, et situé à côté du restaurant Bignon, sur le boulevard des Italiens, un élégant magasin dont la devanture offrait aux regards des passants les plus superbes fruits, les plus merveilleuses primeurs. Son propriétaire se nommait Couturier. Il était le fournisseur attitré de la Cour.

Lorsque vint la Révolution, et que la famille royale se réfugia au palais de Twickenham, Couturier, par un sentiment de reconnais-

sance, eut, chaque année, la délicate attention de faire le voyage de France en Angleterre, afin d'apporter lui-même, à ses augustes clients exilés, un panier des plus splendides fruits qu'il avait pu se procurer. Le fournisseur était chaque fois reçu avec bienveillance, l'offre acceptée avec force remerciements, et le digne homme repartait heureux et content.

Après la mort du Roi, une certaine année.

Couturier, malade, ne pouvait faire, à l'époque habituelle, ce qu'il appelait son « pèlerinage » .

Il mande près de lui son fils et lui dit :

— Tu vas, à ma place, te rendre en Angleterre. Arrivé à Londres, tu adresseras une lettre respectueuse à la reine Marie-Amélie pour lui demander une audience et, tout comme moi jusqu'à présent, tu devras recevoir une lettre du secrétaire du Palais, qui te répondra, au nom de la Reine, et te fixera le jour où tu auras l'honneur d'être admis devant Sa Majesté. Lors tu expliqueras à la Reine le motif pour lequel tu me remplaces, et tu prieras Sa

Majesté de vouloir bieu, comme d'habitude, me faire l'honneur d'accepter, avec mon humble souvenir de gratitude, l'hommage démon profond respect.

Le jeune homme part, emportant soigneusement avec lui les plus admirables fruits qu'on pût rêver. Il agit ainsi que le lui avait recommandé son père : il écrit, -et, le lendemain, il reçoit une lettre du secrétaire du Palais, lui apprenant qu'il sera reçu par la Reine.

- Au jour dit, le fils Couturier arrive à Twickenham, présente sa lettre d'audience, et est introduit dans un salon où, le cœur tout ému," il attend la venue de la Reine. Le jeune homme, presque un enfant encore, n'avait jamais vu la reine Marie-Amélie, et, à l'idée de se trouver devant une majesté, il était anxieux et tremblant, se figurant, dans sa jeune imagination, la Reine imposante et vêtue de soie et d'or. Un peu plus, il se la persuadait, lui apparaissant avec le diadème sur la tète.

Il était donc là, son petit panier sur les genoux, et livré à ses troublantes réflexions.

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lorsqu'au bout d'un moment, il voit une draperie se soulever, et il se trouve en présence d'une vieille dame, à l'air doux et bienveillant, vêtue de noir, avec une pèlerine sur sa robe et ayant sur la tète un bonnet blanc de den* telles fort simple.

La dame, l'air triste, le visage pâle sous ses cheveux tout blancs, s'avance à pas lents, les bras étendus en avant, et, fixant dans le vague des yeux presque éteints :

— Monsieur Couturier. ., je crois?

— Oui, Madame, dit le jeune homme.

Un silence se fait.

— J'attends la Reine*. • reprend-il timidement.

Alors la dame, d'une voix dont rien ne saurait peindre l'accent doux et triste à la fois^ dit simplement :

^ — C'est moi qui suis la Reine, Monsieur.

Le jeune homme, remué jusqu'au fond de l'&me, éclate en sanglots et, tombant à genoux, ne peut que balbutier :.

— Madame... excusez-moi... voici ce que

papa vous supplie de vouloir bien accepter...

Et la Reine de joindre ses pleurs à ceux du jeune homme, en le relevant et en prenant ses mains dans les siennes.

Je ne sache rien de plus émouvant, dans sa simplicité, que cette anecdote qui m'a été racontée par le fils Couturier lui-même.

Il y aurait là matière à tenter une plume moins inhabile que la mienne.

Pauvre Reine ! Que de noblesse et de rési-

gnation !

Une scène typique, que Villemessant se plaisait à raconter, et qu'il avait prise sur nature au petit théâtre Lazari, situé jadis à Fancien boulevard du Temple.

L'auditoire s'y composait généralement d'ouvriers, de bonnes du quartier, de soldats; en un mot, de gens du peuple.

Parfois des dialogues s'établissaient entre le public et les acteurs, qui étaient interpellés par quelque habitué de l'endroit. Une douce

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familiarité, un sans-gêne bon enfant admis entre eux, donnaient lieu alors à des scènes assez amusantes et originales dans leur trivialité.

Un certain soir, on y jouait je ne sais plus quel drame en un acte dont Faction se passait à \enise. Seigneurs et patriciens étaient en scène. Et quels seigneurs! quels costumes!

Mais cela n'empêchait pas Tauditoire captivé d'être haletant et tout oreilles.

A un moment donné, l'un des acteurs, chargé du rôle d'un noble personnage, avait à dire cette phrase :

— Sur mon âme, Messeigneurs ! pour me venger de cet homme, rien ne me coûtera; j'emploierai, s'il le faut, le poison ou le poignard !

Le pauvre diable se trompe, et, sans s'en apercevoir, dit le plus sérieusement du monde :

— ... J'emploierai, s'il le faut, le poignou ou lepoisard!!

Un titi, placé au paradis, s'écrie avec cet accent caractéristique du gamin de Paris :

— Oh! la la! elle est rien forte, celle-là!... le poignon ou le poisard! !...

Puis, mettant ses deux mains, en guise d'entonnoir, de chaque côté de sa bouche, et regardant l'acteur, il ajoute à haute voix :

— Va donc, ehîmuffe!...

L'acteur, confus et vexé, lève les yeux vers le titi et lui réplique :

— Eh bien, quoi? est-ce que la langue peut pas vous fourcher?... Attends, toi!... à la sortie, j'vas rien te secouer le panier à crottin!...

Lors, se drapant fièrement dans son manteau, il reprend son rôle et sort en disant :

— Et maintenant, Messeigneurs, au palais du Doge!

A l'époque où notre ami Roger, le célèbre ténor, recevait dans son bel hôtel de la rue Turgot, il donna un grand bal costumé où les hommes n'étaient admis qu'en malins et les dames en poissardes.

Grassot, invité par Roger, avait demandé à Tamphitryon l'autorisation de venir dans son costume de Maman Sabouleiix, pièce par la-

quelle il finissait alors le spectacle au théâtre du Palais-Royal.

Vers une heure du matin, le spirituel comique fit dans les salons une entrée à sensation, et chacun d'accourir pour entenàre une des saillies originales auxquelles il avait habitué ses auditeurs.

Nous causions avec Roger et Duprez, lorsque Grassot, apercevant le maître du logis, se dirigea vers notre groupe et, après nous avoir à tous serré la main, se mit à deviser joyeusement avec nous.

Au même instant, passait un domestique portant un plateau chargé de sirops divers. La chaleur était. étouffante.

— Prends-tu un rafraîchissement? dit Roger à Grassot, en lui offrant un verre d'orangeade.

— Hum... fait Grassot en prenant le verre.

C'est ben fade !

— Oh! il y a, au premier, un comptoir, tenu par M"* Roger , où tu trouveras du cognac, du rhum...

— Ah! à la bonne heure!... s'écria Grassot,

qui, on le sait, avait un penchant assez accentué pour les liqueurs fortes...

Puis, se tournant vers Duprez, dont la physionomie rayonnait de gaieté sous son chapeau orné de rubans multicolores :

— Te v'ià, toi, l'épanoui? et, choquant son verre contre le sien : Petite musique chantée sans goût, lui dit-il avec un malicieux clignement d'yeux ; du Paul Henrion, ou de l'Etienne Arnaud, tout au plus... Enfin! nous nous rattraperons là-haut tout à l'heure avec du Gluck et du Mozart... A la tienne, Arnold!...

Une jolie et touchante épitaphe, que j'ai recueillie et transcrite dans l'église de Poissy, sur la tombe de Dame Yolande : marbre noir, lettres d'or (près Saint-Germain; chemin de fer de Rouen).

Celle qu'avait hymen à mon sort attachée, Et qui fût icy-bas ce que j'aimai le mieulx, Allant changer la terre en de plus dignes lieux, Au marbre que tu voys sa dépouille a cachée.

Gomme tombe une fleur que rhyver a séchée, Ainsi fust abattu ce chef-d'œuvre des cieulx; Et depuys le trépas qui lui ferma les yeux, L'eau que versent les miens n'est jamais étanchée.

La rigueur de la mort s'y voulut assouvir; Ny prières ny pleurs ne m'y purent servir, Et mon affliction n'en pût avoir dispance.

Toi dont la piété vient sa tombe honorer, Plôre son infortune, et, pour ta récompance.

Jamais autre douleur ne te fasse plôrer !

Il existait jadis tm « type de la rue » bien curieux à observer. Je me souviens l'avoir vu, dans ma jeunesse, et je me Je rappelle comme si c'était d'hier.

Cet homme, très populaire dans notre quartier, s'appelait François Matt, et s'intitulait « auteur et chanteur ».

Il ne se donnait pas, vers cette époque, un drame ayant quelque succès, sans que notre poète-musicien ne composât quelque élégie sur la pièce en vogue.

Ainsi, lorsque fut joué, au Théâtre de la

Gaîté, \^ Mendiante y drame rempli de sombres péripéties, qui fit fureur, et dont le principal rôle était tenu par M"® Lacressonnière, première du nom (M'^* Périer), qui s'y montra fort touchante, le chantre du peuple en question, François Matt, s'empressa de rimer une complainte sur ce drame.

Voyez-vous cette foule devant la pointe Saint-Eustache, à côté des Grandes Halles?

Composée de badauds, de maraîchers, de pioupious et de bonnes du quartier, elle fait cercle autour d'un homme chantant d'une voix gutturale et s'accompagnant sur la guitare.

C'est notre héros, qui, prenant un air inspiré, tient, captivé et haletant, son naïf auditoire. Il donnait, comme le font maints directeurs de province, un titre fantaisiste et saisissant à chacun des actes de la pièce mise en couplets pai' lui.

Pour la Mendiant€y par exemple, il avait intitulé le premier couplet : ia Faute /\q second, la Rencontre! le troisième, la Mauvaise Mère! le quatrième, le Châtiment! et ainsi de suite.

J'ai eu en mains la chanson imprimée, et je

la retrouveraisdans lesrecueilspopulaires,mais point n'ai besoin de faire de recherches pour me souvenir de deux des strophes incomparables de ce'poète de carrefour; strophes qui me sont restées gravées dans la mémoire, et que je cite textuellement, sans y changer un seul mot.

Au couplet intitulé : la Rencontre y François Matt fait dire à l'amant, par le mari outragé, ces nobles et fières paroles :

Près de Leipsick un bois borde la route, Je serai là : propice est son terroir !

Eh bien! tremblez! car vous savez sans doute Que Tun de nous ne doit plus se revoir!...

Cela ne s'invente point, n'est-ce pas?... Il fallait voir sur la physionomie des auditeurs, ayant tous le nez et la bouche en l'air, l'intérêt palpitant pris par chacun d'eux aux malheurs de l'infortuné mari ; mais lorsque arrivait le couplet mentionnant les mauvais traitements infligés par l'odieuse marâtre à son enfant,

D'un fer brûlant lui marquait la figure Et lui faisait manger ses excréments ; Brûlait ses plaies, horreur de la nature, Mais Dieu est juste et punit les méchants!...

Gaîté, la Mendiante, drame rempli de sombres péripéties, qui fit fureur, et dont le principal rôle était tenu par M"® Lacressonnière, première du nom (M'^* Périer), qui s'y montra fort touchante, le chantre du peuple en question, François Matt, s'empressa de rimer une complainte sur ce drame.

Voyez-vous cette foule devant la pointe Saint-Eustache, à côté des Grandes Halles?

Composée de badauds, de maraîchers, de pioupious et de bonnes du quartier, elle fait cercle autour d'un homme chantant d'une voix gutturale et s'accompagnaiit sur la guitare.

C'est notre héros, qui, prenant un air inspiré, tient, captivé et haletant, son naïf auditoire. Il donnait,comme le font maints directeurs de province, un titre fantaisiste et saisissant à chacun des actes de la pièce mise en couplets par lui.

Pour la Mendiante, par exemple, il avait intitulé le premier couplet : iaFautellQ second, la Rencontre! le troisième, la Mauvaise Mère! le quatrième, le Châtiment! et ainsi de suite.

J'ai eu en mains la chanson imprimée, et je

la retrouverais dans lesrecueilspopulaires,mais point n'ai besoin de faire de recherches pour me souvenir de deux des strophes incomparables de ce'poète de carrefour; strophes qui me sont restées gravées dans la mémoire, et que je cite textuellement, sans y changer un seul mot.

Au couplet intitulé : la Rencontre ^ François Matt fait dire à l'amant, par le mari outragé, ces nobles et fières paroles :

Près de Leipsick un bois borde la route, Je serai là : propice est son terroir!

Eh bien ! tremblez ! car vous savez sans doute Que Tun de nous ne doit plus se revoir!...

Cela ne s'invente point, n'est-ce pas?... Il fallait voir sur la physionomie des auditeurs, ayant tous le nez et la bouche en l'air, l'intérêt palpitant pris par chacun d'eux aux malheurs de l'infortuné mari ; mais lorsque arrivait le couplet mentionnant les mauvais traitements infligés par l'odieuse marâtre à son enfant,

D'un fer brûlant lui marquait la figure Et lai faisait manger ses excréments ; Brûlait ses plaies, horreur de la nature, Mais Dieu est juste et punit les méchants!...

non ! rîen ne saurait peindre Témolion de Tassistance! un frisson d'horreur secouait cette foule de braves gens, et des torrents de larmes coulaient de tous les yeux.

Rossini passait sur le boulevard des Italiens. f ' Un jeune homme, se croisant avec l'illustre

f maestro, ôte son chapeau.

Rossini s'arrête et lui dit très poliment :

— Vous me faites, Monsieur, l'honneur de me saluer, mais c'est la première fois, je crois, que je vous vois, si je ne me trompe. . .

— En effet. Monsieur, je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous ; mais moi, je vous reconnais. Monsieur, dit respectueusement le jeune homme tout ému, ce n'est point un salut que je me permets de vous adresser... Je me découvre!

Alexandre Dumas père, qui gagnait et remuait des sommes énormes, et dont la bourse, comme le cœur, était toujours large ouverte à

ses amis, avait cependant, qui le croirait? des moments de gêne.

Un certain jour que le tiroir de ce grand insouciant, de ce grand généreux, se trouvait vide, il écrit le billet suivant à Dauzats, le peintre , un intime ami à lui :

Mon cher ami,

J'ai demain un billet de mille francs à payer. Il me manque cinq louis.

Envoie-les-moi ce soir.

Merci et à toi,

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