‹ Souvenirs et anecdotesChapitre 30 sur 56 · TV · texte numérisé non relu

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— Nein! nein!...

J'ai dit que nous étions seuls dans la gare et que notre chant n'avait été qu'un murmure, qui, à d'autres oreilles que celles de cet aimable butor, eût paru sûrement doux et harmonieux à entendre.

Cet homme s'en alla, et nous nous regardions tous trois^ assez choqués de ce procédé tudesque, lorsque nous vîmes venir à nous le jeune homme qui, tout à l'heure, nous écoutait avec recueillement. Otant poliment sa casquette, il nous dit en français, mais avec un accent allemand des plus prononcés :

— Messieurs, un jour, Schiller était en train d'écrire dans son cabinet de travail; c'est vous dire qu'il faisait un chef-d'œuvre.

« Sa domestique entra tout à coup et, sous prétexte de nettoyer le plancher, bêtement et grossièrement, cette maritorne jeta dans les jambes du poète un baquet d'eau sale.

« Eh bien I entre nous. Messieurs, mon chef vient de me faire l'effet du baquet d'eau sale de la bonne de Schiller!

Il est, dans une pastorale normande, intitulée : FanchettSy que Frédéric Bérat écrivit pour nous, et que nous avons bien souvent récitée, un couplet final, que mes lecteurs retrouveront ici avec plaisir, car.il est d'un sentiment naïf et touchant.

Que de fois, en nous l'entendant dire dans une soirée de mariage, j'ai vu les jeunes fiancés se regarder, émus et attendris !

On dit qu c'est un tleuv' que la vie, Où chaqu' mortel, au courant d' Teau, Avec du beau temps ou d' la pluie.

Conduit, comme il peut, son bateau.

On navigue à deux dans 1' mariage :

Mon Dieu! j' vous T demande à deux g'noux.

Fait* pour nous

Que r vent soit doux ;

Accordez-nous Des p'tils mat'lots pendant V voyage.

Qui ram'ront pour l'amour de vous!

En décembre 1873, je vis arriver chez nous notre ami Armand Gouzien. Il venait nous annoncer la triste nouvelle de la mort de François Hugo.

— Prends vite ton album et tes crayons, me dit-il, et viens; on t'attend chez Victor Hugo. J'ai appris au maître que tu dessinais, et il te prie de venir faire le portrait de son fils.

— Mais, mon ami, dis-je à Gouzien, tu me vois tout ému par ta demande... Comment se fait-il qu'on ait songé à moi pour faire le portrait du pauvre François Hugo, à moi qui n'ai aucun talent, quand tout grand maître, dans l'art de la peinture ou du dessin, se fût trouvé honoré d'avoir été sollicité par l'illustre père du défunt, en une aussi douloureuse circonstance?

— Victor Hugo, absorbé dans son profond chagrin, me répondit Gouzien, n'a, tout naturellement, songé à rien. C'est moi, ajouta-t-il, qui, au dernier moment, viens de lui apprendre que tu avais cette aptitude^ de reproduire fidèlement et sincèrement ce que tu vois, et je l'ai assuré que tu ferais de son fils un portrait ressemblant...

Tout troublé, je me rendis avec Gouzien chez le poète, qui habitait alors rue Drouot.

J'étais fort ému à Tidée d'entreprendre une tâche dans laquelle je craignais de ne pas réussir, et je ne dissimulai point mes vives appréhensions à Victor Hugo; mais le maître m'encouragea avec tant de bienveillance que, surmontant mon émotion, je commençai ma triste et pénible besogne.

La belle tête pâle et fine de celui qui a si remarquablement traduit Shakespeare, reposait sur l'oreiller, expressive et pleine de sérénité. François Hugo semblait dormir en. souriant.

Le pauvre père, déjà tant de fois et si cruel-r lement éprouvé, contemplait, grave et sileuT cieux, son dernier enfant.

Afin de faciliter la rapidité de mon travail,, l'illustre poète, bien qu'ayant le cœur brisé, mais ferme et stoïque dans la douleur, avàit^ je ne l'oublierai jamais, le courage de me tailler mes crayons. A mesure que la ressemblance s'accentuait, je voyais de grosses larmes couler de ses yeux rougis. De temps en temps, muet et morne, il allait pieusement embrasser, en la soulevant, la main

blanche et décolorée de son fils, pendante sur les draps.

Au bout de deux heures, le portrait était terminé. Victor Hugo, me prenant les mains, . daigna me remercier avec effusion.

Comme je prenais congé de lui, en nous donnant rendez-vous à la triste cérémonie du lendemain, nous aperçûmes, dans une des pièces de Tappartement, le petit-fils du poète, le jeune Georges Hugo.

Le bel et gracieux enfant, ignorant encore de toute douleur, et inconscient de la tristesse profonde qui régnait dans la maison, caracolait sur un petit cheval de bois; il avait un sabre en fer-blanc au côté, sur sa tête un képi militaire, qui le rendait mignon au possible, et fredonnait joyeusement un yefrain de ronde enfantine et naïve.

— Mon enfant, ne chante pas aujourd'hui!

lui dit, grave et doux, son grand-père, en l'embrassant tendrement.

Attentif et rêveur, j'observais cette scène, qui me fit penser, malgré moi, à ces vers si beaux et si touchants du poète : tEnfance^

dont j'ai parlé plus loin, et que je vais citer ici :

L'enfant chantait : la mère, au lit, exténuée, Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant. La Mort, au-dessus d'elle, errait dans la nuée; Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant.

L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre, Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit; Et la mère, à côté de ce pauvre et doux être Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.

La mère alla dormir sous les dalles du cloître. Et le petit enfant se remit h chanter.

— La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître Sur la branche trop faible encor pour le porter.

Le lendemain, après les funérailles de François Hugo, j'allai chez Victor Hugo pour lui apporter le portrait de son fils que j'avais terminé la veille, pendant la nuit, en rentrant chez moi.

La veuve de Charles Hugo était là, morne^ silencieuse, et désespérée de la mort de son beau-frère.

Victor Hugo s'approcha d'elle, et mettant sous ses yeux le dessin que j'avais fait :

— Chère amie, lui dit-il, affectueusement, de ce ton doux et grave où perçait la bonté, et qui caractérise le grand poète; voici un souvenir qui m'est bien cher. C'est le portrait de celui que j'aimais le plus au monde, le portrait de mon fils, de mon pauvre et bien-aimé François. Je m'en dessaisis pour vous et vous l'offre du meilleur de mon cœur.

Quelques jours après, nous recevions la visite de Victor Hugo qui, nous apportant son portrait, nous avait fait l'honneur insigne d'écrire au bas :

A MM. Anatole et Hippolyte Lionnet :

L'artiste et le poète sont mêlés en vous deux. Vous êtes deux talents, et, ce qui est plus beau, vous êtes deux cœurs.

Je presse vos mains dans les miennes.

Votre ami,

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